Federico Chabod, généalogiste de la forma mentis européenne

Dans une série de cours dispensés au milieu du XXe siècle à Milan et à Rome, il fut le premier à proposer une archéologie aussi poussée des origines de l'idée d'Europe. Il faut relire Federico Chabod.

Auteur
Florian Louis
Trad.
Paul-Louis van Berg
Cover
D.R

Publiés à titre posthume en 1961 à la faveur du centenaire de l’unité italienne, L’idée de nation et L’histoire de l’idée d’Europe reprennent le contenu de cours dispensés par Federico Chabod (1901-1960) aux universités de Milan puis de Rome au cours des années 1940 et 19501. La publication posthume en deux volumes distincts de ces notes de cours ne doit toutefois pas faire perdre de vue que ces enseignements avaient été conçus par Chabod pour être dispensés de concert. Loin de s’opposer, l’idée nationale et l’idée européenne devaient en effet selon lui être envisagées sous l’angle de leurs complémentarités. Ce souci de l’imbrication et de l’articulation des échelles d’appartenance, nationale et supranationale donc, mais aussi locale, est à relier au parcours savant et militant de Federico Chabod.

Né à Aoste en 1901, engagé dans la résistance en 1943 – soit au moment même où, dans une Italie fasciste en déliquescence, il donne à l’université de Milan le premier de ses cours sur l’idée européenne – Chabod est un ardent promoteur et défenseur de la singularité de valdôtaine. Parce que la vallée d’Aoste n’est culturellement ni pleinement française ni pleinement italienne, Chabod s’oppose aux partisans de son rattachement à la France. Mais s’il défend son maintien dans le giron italien, c’est à la condition que lui soit reconnu un statut d’autonomie lui permettant de préserver sa spécificité, tâche à laquelle il se consacre pleinement lorsqu’il devient en 1946 le premier président du Conseil de la Vallée d’Aoste. Loin d’être source d’irrédentismes et de crispations nationalistes, les « petites patries », surtout lorsqu’elles sont frontalières, peuvent et doivent selon lui au contraire servir de lien et de liant entre les « grandes patries » européennes, assurant une transition et un dialogue entre elles.

L’extrait qui suit, tiré de l’avant-propos de L’histoire de l’idée d’Europe, revient sur le projet qui est celui de Chabod dans ces cours, à savoir faire l’histoire de l’Europe en tant que réalité spirituelle plutôt que matérielle. Une histoire de la formation du sentiment d’appartenance européen destinée à rendre possible l’articulation du projet européen alors en cours de déploiement aux idées nationales et locales qu’il s’agit de faire s’entremêler plutôt que s’opposer.

Contre l’esprit de la Révolution française, le conservateur Burke avait exalté dans ses célèbres Réflexions, l’esprit de l’antique chevalerie : « c’est ce principe qui a donné son caractère à l’Europe moderne. C’est par lui que l’Europe, sous toutes les formes de gouvernement qu’elle a connues, se distingue à son avantage des États de l’Asie et peut-être de ces États qui florissaient dans les périodes les plus brillantes du monde antique… »2. Deux principes avaient donné vie aux traditions, à la civilisation et aux autres valeurs du monde européen : l’esprit des gentilshommes et l’esprit de la religion ; l’un et l’autre, étaient à présent effroyablement menacés par la trivialité, la stupidité et la férocité des révolutionnaires qui subvertissaient les sentiments, les coutumes et les idées morales. Quelques années plus tard, en 1796, Burke reprenait sa polémique, toujours pour célébrer les valeurs de la civilisation européenne, ce « système de mœurs et d’éducation plus ou moins semblable dans toute cette partie du globe et qui adoucit, mêla et harmonisa la couleur de l’ensemble », créant une « ressemblance des rapports, dans toute la forme et les usages de la vie », de sorte qu’« aucun citoyen d’Europe ne pourrait être tout à fait exilé en aucune partie de l’Europe »3. Burke avait donc une conscience claire de ce que signifiait Europe et européen, même si cela revenait presque à une angoisse de voir l’une et l’autre s’éteindre sous la fureur déchaînée des forces révolutionnaires.

Ces références à la crainte burkéenne d’une disparition de la civilisation européenne menacée par la tempête révolutionnaire partie de France en 1789 sont mobilisées par Chabod non pour reprendre à son compte l’argumentaire contre-révolutionnaire qui les sous-tend, mais en tant qu’elles témoignent de l’existence, chez un Irlandais de la fin du XVIIIe siècle, d’un sentiment d’appartenance européenne. Dans sa quête des origines de l’idée d’Europe, il y a donc là comme une butte témoin qui intéresse Chabod par-delà le contenu que Burke met derrière cette idée.

Mais cette conscience d’être européen remontait-elle beaucoup plus haut dans le temps ? Ou n’était-ce vraiment qu’une grande conquête spirituelle d’époques récentes assez proches de Burke et qui avaient clairement modelé cette conscience en l’extrayant d’un flot indistinct d’idées et de sentiments d’époques plus anciennes ? À ce point se pose le problème de comment naquit le concept même d’Europe. Pas du point de vue géographique, bien entendu ; je n’envisage pas l’Europe physique mais l’Europe politique, culturelle et morale, l’Europe que nous avons sentie distincte des autres parties du globe par certaines caractéristiques déterminées des façons d’agir et de penser, des systèmes philosophiques et politique, des traditions, de la mémoire et des espoirs, l’Europe en tant qu’individualité historique et morale.

Ce qui nous intéresse, c’est le concept d’Europe du point de vue culturel et moral, de l’Europe qui constitue une entité en soi, distincte des autres parties du globe, surtout par certaines caractéristiques déterminées du mode de penser et de sentir, de ses systèmes philosophiques et politiques, de l’Europe comme « individualité » historique, ayant sa propre tradition qui peut faire appel à toute une série de noms, de faits et de pensées qui, au cours des siècles, l’ont marquée d’une empreinte indélébile. Aujourd’hui, quand nous disons « Europe », nous n’entendons pas seulement faire allusion à une certaine étendue de terres, baignée par certaines mers, traversée par certaines chaînes de montagnes et soumise à un certain climat, etc. ; nous entendons plutôt une certaine forme de civilisation, une « façon d’être », qui distingue au premier abord l’« Européen » de l’homme des autres continents. L’« Européen » est bien plus que le « blanc » (des hommes de race blanche habitent aujourd’hui dans d’autres parties du monde qui apparaissent aussi dotées au moins de quelques caractéristiques différentes) : il s’agit avant tout et surtout de certaines mœurs civilisées, d’une certaine manière de penser et de sentir, qui lui sont propres et différentes, bien différentes, des traditions, de la mémoire et des espoirs des Indiens, des Chinois, des Japonais, des Éthiopiens, etc.

Ici aussi, en somme, ce qui importe c’est le facteur esprit, la « volonté » ; l’aspect moral qui l’emporte de très loin sur le physique. Nous ne voulons pas nier par-là que le fait d’avoir habité pendant des millénaires ces terres dotées d’une certaine conformation physique ait influencé le développement de cette forma mentis. Nous voulons dire, et il faut l’affirmer résolument, que ce qui importe c’est la forma mentis et que celle-ci peut effectivement résulter en partie de l’acclimatation à un milieu géographique déterminé mais est surtout l’œuvre de l’histoire, c’est-à-dire de la volonté des hommes qui a, au cours des siècles, imprimé son sceau durable sur les générations qui se sont succédé et qui se succèdent sur le continent qu’on appelle Europe. C’est l’héritage de nos ancêtres, déjà vieux de plusieurs millénaires, que nous rappelons en nous depuis notre naissance et que nous enrichissons et complexifions à notre tour de notre expérience, de nos pensées et de nos affects, pour la transmettre à nos enfants et petits-enfants.

Chabod s’intéresse à l’Europe en tant qu’idée plutôt qu’en tant qu’espace. Partant du constat que si l’espace européen a toujours existé, il n’a pas toujours été perçu et pensé comme tel par ceux qui y vivaient, il cherche à comprendre quand et comment l’idée d’Europe est venue aux Européens. Selon lui, ce processus a des racines plus spirituelles que matérielles et ce n’est donc pas dans l’observation de la géographie mais bien dans l’exploration des imaginaires que l’historien peut espérer trouver réponse à cette question. En définissant l’Europe comme « forma mentis », Chabod s’inscrit dans le courant de l’histoire des mentalités développé à partir des années 1930 dans le sillage de l’école des Annales. Dès 1935, l’un des deux fondateurs des Annales, un autre historien-résistant, Marc Bloch, appelait d’ailleurs de ses vœux une histoire de l’Europe qui chercherait à « en retracer la genèse dans les représentations mentales » et non seulement dans ses réalisations matérielles4.

Nous nous posons donc précisément la question suivante : quand les hommes qui habitent en terre européenne commencèrent-ils à se penser, et avec eux leur propre terre, comme quelque chose d’essentiellement différent par ses mœurs, ses sentiments et ses pensées des hommes qui habitent d’autres terres, au-delà de la Méditerranée, sur la côte africaine, par exemple, ou au-delà de l’Égée et de la mer Noire, en terre asiatique ? Autrement dit, quand le nom d’Europe commença-t-il à désigner non seulement un complexe géographique, mais un complexe historique ; non seulement un facteur physique déterminé, mais un facteur moral, politique, religieux et artistique déterminé de la vie de l’humanité ? Quelles furent les caractéristiques par lesquelles l’Europe se révéla, moralement, à ses enfants ; c’est-à-dire quels traits moraux lui furent attribués en propre et à elle seule ?

Tel est bien le problème, substantiellement différent, donc, de cet autre, bien plus familier aux historiens, consistant à rechercher les bases de l’unité culturelle européenne et à analyser la naissance de l’Europe comme celle d’un organisme doté de certains traits propres, religieux, politiques, économiques et moraux. De la recherche des « faits », nous passons à la recherche de la « conscience » de ces faits ; nous cherchons quand ces caractéristiques ont été consciemment reconnues comme telles par les Européens ; ce qui est, je le répète, un tout autre problème, dans la mesure où tout autre problème de la pratique des hommes politiques, assez semblable depuis que le monde est monde, repose sur la conscience doctrinaire que la politique est la politique et se juge sur la base de critères politiques. Une fois encore, l’essentiel revient à l’acquisition de la pleine conscience de soi : moment, certes, assez tardif et difficile à atteindre et pourtant nécessaire, parce que « dans l’histoire n’a de place que ce qui a conscience de soi »5. Tant il est vrai que si l’on peut parler des bases factuelles, dirons-nous, de la civilisation européenne depuis l’Antiquité et plus encore depuis le triomphe du christianisme et de la civilisation chrétienne, on ne peut discuter d’une conscience européenne claire et précise que depuis l’époque moderne.

Avoir une conscience européenne signifie en fait différencier l’Europe comme entité politique et morale d’autres entités, en l’occurrence d’autres continents ou groupes de nations ; le concept d’Europe doit se construire par opposition, dans la mesure où il y a quelque chose qui n’est pas l’Europe ; il acquiert ses caractéristiques et se précise dans ses éléments, au moins au départ, précisément par la confrontation avec cette non-Europe. Comme le dit Carlo Cattaneo, à l’instar de la conscience nationale, la conscience européenne est « comme le je des idéologues qui prend conscience de soi dans le choc avec le non-je »6.

Sources
  1. Federico Chabod, L’idea di nazione, Bari, Laterza, 1961 ; Federico Chabod, Storia dell’idea d’Europa, Bario, Laterza, 1961.
  2. Edmund Burke, Reflections on the Revolution in France, 1790.
  3. Edmund Burke, Two Letters Adressed to a Member of the Present Parliament, 1796.
  4. Marc Bloch, « Problèmes d’Europe », Annales d’histoire économique et sociale, VII, 35, septembre 1935, p. 473.
  5. Adolfo Omodeo, La cultura francese nell’età della Restaurazione, Mondadori, 1946.
  6. Carlo Cattaneo, Considerazioni sulle cose d’Italia nel 1848, Einaudi, 1942.
Crédits
Traduction de Paul-Louis van Berg reproduite avec l'aimable autorisation des éditions de l’Université libre de Bruxelles (2014).

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