Le Noir. Hommage à Samuel Paty

Avant d'être sauvagement assassiné le 16 octobre 2020, Samuel Paty a été professeur. Étudiant en histoire, il a aussi été l'auteur d'un mémoire de maîtrise sur la couleur noire. Pour lui rendre hommage, nous publions des extraits de ce travail – à bien des égards précurseur.

Auteur
Christophe Capuano et Olivier Faure
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© GINIES/SIPA/1912091438

Hommage à un ancien étudiant en histoire

La couleur noire renferme l’impossible vivant. Son champ mental est le siège de tous les inattendus, de tous les paroxysmes. Son prestige escorte les poèmes et prépare les hommes d’action1.

Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie de 47 ans, est sauvagement assassiné pour avoir présenté dans sa salle de classe des caricatures du prophète Mahomet2 dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression. Samuel Paty était originaire de Moulins où il avait vécu jusqu’au lycée et l’obtention de son baccalauréat en 1991, avant de partir faire ses études supérieures à Lyon. Les différents lieux et étapes de sa formation – classe préparatoire à l’École normale supérieure, Université où il suit des cours à Lyon 3 et à Lyon 2, Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) – le conduisent au professorat, après avoir été admissible à l’agrégation d’histoire et admis au CAPES d’histoire-géographie. Durant son année de stage, alors qu’il suit la formation de l’IUFM, il est nommé au collège Les Battières, dans un quartier du 5e arrondissement de Lyon. Après cette première expérience, il entre dans le métier avec fierté et enthousiasme. Il est muté dans l’académie de Créteil puis dans celle de Versailles. Il effectue ainsi sa carrière en région parisienne, en collège, où il s’épanouit auprès d’adolescents en devenir – jusqu’au drame qui le frappe à la veille des vacances d’automne 2020. Samuel Paty était séparé et laisse derrière lui un enfant de 5 ans.

Cette tragédie est à l’origine de notre démarche. Il nous a semblé nécessaire d’honorer la mémoire de cet enseignant qui a perdu la vie pour avoir exercé sa mission : apprendre aux élèves l’esprit critique et aborder sans détour ce qui constitue les enjeux mêmes de la liberté d’expression, en particulier ceux de la liberté de la presse. Dans une approche plus personnelle, c’est aussi une façon de saluer celui que j’ai [Christophe Capuano] côtoyé et apprécié, et avec qui j’ai eu des liens amicaux durant ces années de formation lyonnaises3. De mon côté [Olivier Faure], même si j’avais sans doute croisé Samuel Paty sans le voir, il m’a paru que, nommé professeur à l’Université Lyon 3 l’année de sa maîtrise (1994), je ne pouvais rester inerte face au meurtre atroce d’un ancien étudiant de cette université.

Mais comment rendre hommage à Samuel, sans le trahir ? Très vite, après le drame, avec l’aide de la documentaliste du Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes (LARHRA), Christine Chadier, et avec l’accord de son directeur Bernard Hours, nous avons eu accès au mémoire de maîtrise de Samuel Paty soutenu en 1995 et conservé dans les collections du laboratoire. À l’issue de trois lectures croisées, il nous est apparu que ce texte consacré à la symbolique de la couleur noire pouvait encore nous instruire sur les relations que notre société entretient avec les couleurs. De plus, publier ce texte était un moyen de donner la parole à Samuel, afin de comprendre quel jeune intellectuel il avait été. Avec ce mémoire, nous pouvions éclairer le développement de sa pensée d’étudiant, et rencontrer l’historien en apprentissage. Cette publication a été rendue possible grâce à l’accord de ses parents et de ses sœurs, que nous remercions très sincèrement ici pour leur confiance ; grâce aussi aux membres de l’équipe des Presses universitaires de Lyon qui ont immédiatement adhéré au projet et nous ont accompagnés et soutenus dans celui-ci. Nous leur en sommes très reconnaissants.

Lorsqu’il commence ce travail de recherche, Samuel Paty a 21 ans. C’est un étudiant brillant qui est passé par l’hypokhâgne et la khâgne du lycée Édouard Herriot. Il s’est intellectuellement épanoui dans cette formation pluridisciplinaire avant de rejoindre l’Université pour décrocher une licence d’histoire. Il est curieux de tout et s’est forgé, au cours de ses premières années de formation, une solide culture générale, en histoire, certes, mais aussi en philosophie, en littérature, en sémiologie et en histoire de l’art. Il apprécie également les différentes formes d’écriture et les belles figures de style, ce qui l’amène à rédiger lui-même des poèmes sur le sens de la vie ou la beauté du monde. Et il s’investit avec passion et rigueur dans ses études. Samuel Paty ne sait alors pas encore s’il se dirigera vers une carrière d’enseignant chercheur universitaire ou d’enseignant d’histoire-géographie dans le second degré, mais il est enthousiaste à l’idée de connaître une première expérience de la recherche et de ses méthodes spécifiques. D’une nature plutôt réservée, mais d’un caractère affirmé, il souhaite traiter d’un sujet original qui lui tient à cœur, où il lui est possible d’exprimer tout à la fois son goût pour l’histoire des couleurs, les romans réalistes du XIXe siècle, la musique contemporaine et la peinture symboliste. C’est à la couleur noire qu’il porte un vif intérêt intellectuel, d’abord parce qu’il considère sa polysémie comme heuristique, mais aussi en raison d’un attrait pour les textes sombres qu’il trouve particulièrement « vivants » et de la fascination qu’il éprouve pour la dimension mystique ou onirique à laquelle renvoie cette couleur, une sorte de clef d’entrée pour les interrogations existentielles du jeune homme. Il ne faut cependant pas se méprendre : le choix de ce sujet ne correspond en rien à un tempérament saturnien ou dépressif. Ainsi, il ne faut pas relire certains passages – comme ceux consacrés aux œuvres d’Odilon Redon – de manière prémonitoire ou anachronique, même si nous pouvons ressentir un certain malaise au regard des circonstances tragiques de la mort de l’auteur. Au contraire, c’est bien la curiosité et le goût du défi qui guident un Samuel Paty volontiers joueur et malicieux, décidé à exploiter toute la palette de ses talents et de sa culture aux facettes multiples. Il décide donc d’envisager la couleur noire au prisme de la symbolique qui l’attire tant par les différents niveaux de lecture qu’elle propose, et d’étudier les évolutions des usages de cette couleur à l’époque contemporaine, en croisant une histoire sociale et une histoire culturelle et des représentations.

Le noir et le savant (p. 77)

Dans la réalité, les personnes en noir ont souvent un lien avec l’instruction. C’est évident pour les tenues noires des médecins, des juristes, des universitaires comme on l’a dit. Il faut aussi penser à ceux qui veulent savoir : les écoliers dont la blouse noire est un gage de sérieux. L’arbitre de football est une autre figure sociale qui sait. Le noir est aussi la couleur des personnes qui ne travaillent pas de leurs mains, mais ont reçu une instruction : les bourgeois. Le noir du savant est un absolu. Le savant doit oublier le monde de la superficialité, des dorures décrites par Balzac, car savoir, c’est aller au-delà des apparences, c’est ne pas se contenter de l’évidence sensible. La prise d’habit (robe ou blouse noire) sépare les lieux de l’esprit du monde des frivolités. Pour les raisons que nous avons déjà expliquées, surtout le statut de non-couleur du noir, la couleur la plus sombre est propre à traduire ce détachement de l’inessentiel, c’est-à-dire du coloré. Le noir ne rapproche pas ici du divin, mais des secrets de la nature, de la justice ou de tout autre chose. Le noir rend profond, sage ; les autres couleurs (sauf le blanc) sont désinvoltes. Exactement comme pour le prêtre ou le moine, se revêtir de tissus noirs, pour un universitaire de même que pour un écolier, c’est mourir symboliquement pour le monde des apparences et renaître comme chercheur en quête, non du divin, mais du vrai. Savoir exige le sacrifice d’une réalité agréable mais fausse.

Le combat du noir et du blanc (p. 93)

Le combat du bien et du mal, du noir et du blanc, est aussi omniprésent dans la littérature fantastique au XIXe siècle. Le roman gothique qui fourmille de spectres, de pactes avec le démon, de héros maléfiques ou purs a un très grand succès populaire tout au long de ce siècle4. Les grands mythes que sont Frankenstein de Mary Shelley (1818) ou Dracula de Bram Stoker (1897) ne sont que les porte-drapeaux d’un immense fleuve noir de la littérature européenne. Le noir diabolique s’allie au rouge, l’autre couleur maléfique. Dans l’iconographie, le diable est représenté soit en noir, soit en rouge. Ce succès de la lutte métaphysique des ténèbres et de la lumière est sans doute une réaction à une idéologie dominante rationaliste dont le scientisme est la caricature. Une créature ténébreuse comme Dracula est un îlot de mystère et de magie dans un monde qui souhaite exclure l’inconnu par la lumière de la science. Il existe peut-être un besoin irréductible de magie et ce besoin s’exprimerait d’autant plus en littérature que le mystère est évacué du quotidien. Il serait aussi intéressant de déterminer si la lutte métaphysique du bien et du mal n’a pas plus de succès dans une période de crise socio-économique. L’irrationnel et la métaphysique seraient un refuge contre la dureté quotidienne. Une pensée manichéenne a aussi un effet rassurant. Rien n’est plus clair qu’un combat entre le noir et le blanc. C’est cette clarté qui plaît dans une période où les repères traditionnels laissent place aux doutes. Dans ces conditions, la pensée manichéenne peut envahir la réalité quotidienne à travers la recherche de boucs émissaires qui sont des figures noires voulant déstabiliser l’ordre social. A priori, l’adéquation entre les périodes de crise et le goût pour les ténèbres remplies de spectres et de vampires semble délicate à établir. Toute interprétation dans ce domaine est sujette à caution, car on a toujours tendance à voir ce qu’on souhaite voir quand on va de l’idée aux documents et non des documents à l’idée.

Le noir de l’absolu (p. 96)

Il est impossible de faire un tableau parfait de la symbolique d’une couleur. Il faut toujours produire une lecture parmi d’autres de telle ou telle couleur. Le noir renferme une idée d’absolu qu’on retrouve dans le noir de l’humilité chrétienne, dans les vêtements du sage, dans l’utilisation politique extrémiste de la couleur noire ou dans le lyrisme noir du romantisme. Il renvoie aussi aux notions d’autorité et de respectabilité. Le noir de l’absolu et le noir honorable ont une connotation positive, mais il existe aussi un noir qui fait peur : le noir de la tristesse, de la mort et du mal. Nous avons choisi d’insister sur le noir de l’absolu et le noir de l’autorité, car ils révèlent bien comment le réel est lié à une symbolique. Et il est difficile de ne pas parler des attributs les plus évidents du noir : la tristesse, la mort et le mal. Chaque grand thème se subdivise en sous-thèmes. Normalement, les sous-thèmes évoluent, se diversifient, alors que le thème général ne change pas ou très lentement. Cette remarque vaut surtout pour le noir de l’absolu dont les expressions varient dans le temps. Le troisième ensemble appelé « mauvais noir » n’est pas en soi un thème symbolique : il rassemble en réalité trois thèmes généraux que nous avons rassemblés à cause de leur connotation négative et parce qu’ils sont souvent liés. Par exemple, le mal amène la mort qui sème la tristesse. Une telle lecture symbolique nous a conduit à ne pas traiter séparément d’autres thèmes possibles. Pour compléter ce qui a déjà été dit, ajoutons que ce pouvoir du noir est certainement lié à l’histoire de la pensée occidentale. Depuis Platon, le monde extérieur est perçu comme une apparence qui nous cache l’essence des choses. Les couleurs qui appartiennent à l’évidence sensible nous détournent de l’être. Or le noir n’est pas vraiment une couleur puisqu’il est dit incolore (le blanc a le même statut incolore, mais il nie moins les couleurs car il renvoie au jour et donc aux couleurs, et parce que scientifiquement, il réunit les couleurs). Le noir ne cache donc pas l’essence, il la révèle. On retrouve ce thème symbolique dans la mode de la photographie en noir et blanc sur laquelle on reviendra. Le statut particulier de la couleur noire la rend aussi plus apte à mettre à part socialement. Cette couleur, parce qu’elle est étrange, est idéale pour isoler un groupe de la société.

Les relations symboliques du noir avec d’autres couleurs (p. 97)

Les relations symboliques du noir avec d’autres couleurs sont intéressantes. Le noir est lié au blanc et au rouge. Le rouge, couleur du sang et de la vie, s’oppose à la couleur de la mort, le noir. Le tableau abstrait de Franz Marc, Formes combattantes (1914)59 (voir annexe VI), qui représente la lutte de deux entités, une rouge et une noire, peut être interprété comme une figuration de la guerre éternelle de la vie et de la mort. Le noir et le rouge se réconcilient dans le royaume de Satan, l’archange tantôt noir, tantôt rouge qui règne sur un monde de feu et de ténèbres. Le noir maléfique s’oppose au blanc bénéfique et le noir, couleur du désespoir, s’oppose au blanc, couleur de l’espoir. Ces liens symboliques imprègnent notre inconscient et c’est pourquoi nous marions le noir et le blanc, le noir et le rouge dans nos vêtements ou dans notre environnement. Nous allions instinctivement le noir avec le rouge ou le blanc.

Loin d’être instinctive, notre habitude d’associer des couleurs contrastées est bien une obéissance à un code social des couleurs qui n’a pas toujours existé. Les images des costumes de l’Ancien Régime montrent des associations de couleurs (marron, orange, vert) qui nous paraissent du plus mauvais goût aujourd’hui.

Il est évident que ces alliances de couleurs s’expliquent aussi par la psychologie de la vision : la couleur la plus sombre contraste avec la couleur la plus claire et la couleur moins vive tranche auprès de la couleur la plus vive.

Sources
  1. René Char, « Fragments nº 229 », dans Feuillets d’Hypnos, 1946, p. 230. Ce recueil a été rédigé alors que René Char était engagé dans la Résistance sous le nom de Capitaine Alexandre.
  2. Selon la terminologie utilisée dans les programmes scolaires et, sans doute, par Samuel Paty.
  3. Lors de l’hommage national qui lui a été rendu dans la cour de la Sorbonne, le 21 octobre 2020, j’ai souhaité honorer la mémoire de Samuel en choisissant de lire « La lettre aux instituteurs et institutrices » de Jean Jaurès (La Dépêche de Toulouse, 1888).
  4. Note de Samuel Paty :  Liliane Abensour & Françoise Charras (éd.), Romantisme noir, op. cit.
Crédits
Le texte introductif, les notes et les extraits sont parus dans Samuel Paty, Le Noir, société et symbolique, 1815-1995, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2021. © Presses universitaires de Lyon.
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