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Le 26 septembre 2021, les élections du 20e Bundestag auront lieu en Allemagne. Afin de mieux comprendre les enjeux européens de ce scrutin, nous avons contacté les présidents des fondations politiques associées aux principaux partis allemands. Trois d’entre eux — issus des trois partis ayant désigné des candidats à la chancellerie fédérale — ont accepté de répondre à nos questions. Voici les points de vue de Norbert Lammert, président de la Fondation Konrad-Adenauer, affiliée à la CDU (PPE), de Martin Schulz, président de la Fondation Friedrich-Ebert, affiliée au SPD (S&D), et d’Ellen Ueberschär, coprésidente de la Fondation Heinrich-Böll, affiliée au parti Bündnis 90/Die Grünen (Verts/ALE)1.

Comment envisagez-vous l’UE en 2030 ? Où voyez-vous le plus grand besoin de réforme ? Quelles modifications des traités européens proposez-vous ?

Norbert Lammert (KAS / CDU)

Norbert Lammert est président de la Fondation Konrad-Adenauer (KAS) et membre de l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Docteur en sociologie, il est député au Bundestag de 1980 à 2017, dont il occupe la présidence de 2005 à 2017. Crédit photo  : KAS

Je serai prudent en matière de prévisions. Personne ne peut prédire avec certitude ce qui arrivera demain — et surtout pas dans une Union Européenne où chaque réforme substantielle requiert l’accord unanime de tous les États membres. Dans le même temps, il est évidemment important d’anticiper les défis prévisibles et d’envisager des solutions pour y faire face, dans la mesure de nos capacités et de nos possibilités.

À l’heure actuelle, l’UE est soudée par une puissance économique considérable ; nos sociétés libérales et démocratiques exercent toujours un fort attrait dans de nombreuses régions du monde. Mais notre modèle social, politique et économique est concurrencé. La Chine, en particulier, entend prouver que prospérité économique et démocratie ne vont pas nécessairement de pair.

Nous aurons à faire face à cette situation de concurrence internationale dans la décennie 2020. L’UE devra s’y affirmer. Confrontée à de profonds défis mondiaux, elle devra prouver sa capacité à façonner le monde extérieur et, en même temps, convaincre de son utilité à l’intérieur. C’est pourquoi les représentants élus ne doivent avoir de cesse d’expliquer à leurs citoyens pourquoi l’UE est nécessaire au XXIe siècle. Or, cette tâche est bien moins banale qu’il n’y paraît à première vue. Depuis quelque temps, nous sommes en effet confrontés à une situation paradoxale. D’une part, nombreux sont ceux qui semblent avoir perdu la foi en la valeur d’une coopération internationale constructive. De l’autre, nous sommes confrontés à des défis mondiaux, non seulement en raison de la pandémie et de ses conséquences, mais aussi en ce qui concerne le changement climatique, la numérisation, et de nombreuses autres problématiques, qui ont un point commun : elles ne s’arrêtent pas aux frontières nationales, et aucun État-nation ne peut y faire face seul. Dans ce contexte, l’UE devra prouver qu’elle constitue le bon niveau pour résoudre ces problèmes. Et pourtant, la volonté de trouver des solutions communes est en déclin partout en Europe — à un moment où le besoin de solutions a objectivement augmenté.

Les efforts de réforme de l’UE doivent donc être orientés dans ce sens — ils doivent permettre d’apporter des réponses européennes communes aux grandes questions de notre temps. Il sera sans doute plus aisé d’y parvenir en se concentrant sur quelques questions particulièrement centrales.

La politique étrangère et de sécurité commune de l’UE revêt dans ce contexte un rôle particulièrement important. Afin d’améliorer sa capacité d’action dans ce domaine, l’UE devra mettre en place des forces armées européennes communes dans le cadre de la coopération structurée permanente (CSP) d’ici 2030, développer Europol et approfondir la coopération en matière de renseignement et de cyberdéfense — pour ne citer que quelques projets.

Nous aurons à faire face à cette situation de concurrence internationale dans la décennie 2020.

Norbert Lammert

Martin Schulz (FES / SPD)

Martin Schulz est président de la Fondation Friedrich-Ebert (FES) et membre du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD). Député au Parlement européen de 1994 à 2017, il en est le président à partir de 2012. Depuis 2017, il est député au Bundestag. Crédit photo  : Inga Haar

Pendant la pandémie de Covid-19, et malgré des débuts difficiles, l’UE a prouvé qu’elle était tout à fait capable d’agir et qu’elle avait appris des erreurs commises lors de la crise financière. Dans le même temps, cependant, les déficits structurels et politiques fondamentaux de l’Union et le besoin urgent de réformes de fond sont devenus manifestes. Les réformes doivent être conçues avec une participation beaucoup plus importante des citoyens européens. D’ici 2030, l’UE doit être souveraine, capable d’agir et respectée en tant qu’acteur international.

Pour stabiliser davantage la zone euro, l’union monétaire doit être approfondie et étayée par une union politique. Les décisions prises en réponse à la pandémie de Covid-19 concernant l’instrument de soutien au chômage partiel (le programme « Sure »), l’emprunt commun, la possibilité de lever des ressources propres et la suspension du pacte d’austérité et de croissance (sic) sont des pas importants vers plus de souveraineté et surtout plus de solidarité au sein de l’UE. Cependant, d’autres réformes sont nécessaires. Le nouveau gouvernement fédéral devra les soutenir dès sa prise de fonction, car elles sont dans l’intérêt même de l’Allemagne. La voie vers une union fiscale, telle que la préconise le candidat social-démocrate à la chancellerie, Olaf Scholz, est donc la bonne.

La Conférence sur l’avenir de l’Europe est à la fois une initiative importante et une promesse faite aux citoyens. Elle vise à regagner la confiance des citoyens dans le projet de paix européen, confiance qu’on voit aujourd’hui s’effriter. Le démarrage tardif de la conférence, causé non seulement par la pandémie, mais aussi par des désaccords procéduraux et personnels entre le Parlement, la Commission et le Conseil, n’était pas un bon départ. Il est urgent que cela change, car la conférence doit être l’occasion de discuter sérieusement des propositions et des idées qui émergent dans les forums citoyens. Gardons-nous d’exclure par principe d’éventuelles modifications des traités, et préservons par-dessus tout les valeurs européennes de paix, de liberté, de solidarité, de démocratie et de droits humains. Le processus ne devrait pas non plus se terminer avec la présidence française du Conseil, car l’UE est et reste un chantier en cours.

De nouvelles étapes d’intégration et une coopération renforcée au niveau politique, fiscal et économique, mais aussi dans le domaine de la politique étrangère, de sécurité et de défense seront nécessaires pour pouvoir relever les défis mondiaux auxquels l’Europe est confrontée. Une Europe souveraine a besoin d’une UE forte en son sein. À long terme, ce processus permanent d’intégration et de réforme conduira à une sorte d’État fédéral européen. La relation entre les États-nations et l’UE dans une telle fédération évoluera tout au long de ce processus. La souveraineté nationale et la souveraineté européenne doivent se compléter de manière significative, car ce n’est qu’ainsi que nous pourrons relever les grands défis auxquels nous faisons face en matière de climat, de numérisation et de sécurité globale.

D’ici 2030, l’UE doit être souveraine, capable d’agir et respectée en tant qu’acteur international.

Martin Schulz

Ellen Ueberschär (HBS / Verts)

Ellen Ueberschär est co-présidente de la Fondation Heinrich-Böll (HBS). Docteur en théologie, elle a été secrétaire générale de l’Assemblée de l’Église évangélique allemande de 2006 à 2017. Crédit photo  : Bettina Keller

En 2030, l’Union européenne sortira plus forte des crises des années 2020. La Conférence sur l’avenir de l’Europe lui aura donné un nouvel élan. L’UE se présentera comme une union fédérale qui renforcera et garantira les droits démocratiques et sociaux de ses citoyens et défendra de manière cohérente l’État de droit et le pluralisme démocratique, tant au niveau interne qu’au niveau mondial — ce qui constitue une idée centrale et un motif fondateur de l’Union. La situation interne de l’Union en 2030 renforcera son attractivité dans son voisinage, et l’intégration européenne aura encore progressé avec l’élargissement et l’approfondissement de l’UE. Le Royaume-Uni aura alors déjà déposé une nouvelle demande d’adhésion à l’UE. Grâce, notamment, à une plateforme médiatique européenne commune et à une législation européenne sur les associations mise en œuvre de manière cohérente, l’UE 2030 sera fortement intégrée dans les réseaux de la société civile au niveau européen.

Les années 2020 seront décisives pour l’Union européenne ; la capacité de résilience et d’action de l’UE devra s’y révéler. Pour y parvenir, il est essentiel de formuler une réponse générale et cohérente aux multiples crises de notre époque : un « Green Deal » européen conséquent et détaillé aux niveaux municipal, national et européen permettrait de concevoir stratégiquement les transformations à venir à partir d’un modèle unique qui relierait sécurité sociale, écologie, renouveau économique et modernisation numérique, impliquerait le voisinage européen au travers d’offres spécifiques et rendrait son efficacité et son indépendance à l’UE au niveau mondial. Ces attentes étaient également partagées par les citoyens allemands dans l’enquête de la Fondation Heinrich Böll « Européens, évidemment ! » publiée en juin 2021, dans laquelle deux-tiers des interrogés déclaraient attendre de l’UE un rôle actif et coopératif.

Pour plus de résilience, de crédibilité et de capacité d’action, l’UE dispose déjà, à traité égal, de nombreux instruments. Le plus important est l’extension du vote à la majorité qualifiée, déjà ancrée dans la clause passerelle des traités européens (art. 48(7) TUE) ; celle-ci permettrait de surmonter les blocages politiques et de donner à l’UE une capacité de décision et devrait, dans le même temps, renforcer la participation du Parlement européen. En outre, le mécanisme de protection de l’État de droit adopté en 2020 offre la possibilité d’exiger de manière cohérente des mesures de protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales tout en renforçant le contrôle parlementaire dans ce domaine. Le recours à ce mécanisme et son utilisation efficace pourraient être déterminants pour la coopération future avec certains États-membres à l’Est de l’UE.

Être résilient signifie également faire un pas audacieux vers l’union politique en termes de politique fiscale et sociale. Dans une enquête Eurobaromètre de 2021, 9 Européens sur 10 déclarent que l’Europe sociale est personnellement importante pour eux. L’étude « Européens, évidemment ! » de la Fondation Heinrich-Böll montre également que les citoyens font de la protection sociale dans l’UE une priorité — une tendance encore renforcée par l’augmentation des inégalités sociales et la hausse du chômage pendant la pandémie.

Une véritable union fiscale donnerait à l’Union la possibilité d’élaborer une politique économique et financière coordonnée. La pandémie de Covid-19 a démontré que l’idéologie de l’austérité et ses politiques d’économies implacables n’ont pas leur place dans une crise — transfrontalière — qui donne à la résilience des infrastructures sociales et environnementales une importance existentielle. Une union économique et fiscale doit aller de pair avec le renforcement de l’Europe sociale — passant, par exemple, par l’instauration des normes européennes communes en matière de travail et de droits sociaux, ainsi que par l’adoption d’une directive européenne garantissant une protection sociale élémentaire et des salaires minimums coordonnés dans tous les États membres de l’UE.

Une véritable union fiscale donnerait à l’Union la possibilité d’élaborer une politique économique et financière coordonnée.

Ellen Ueberschär

Sur quels partenariats (au sein du Conseil européen ou dans les familles de partis européens) le prochain gouvernement fédéral devrait-il s’appuyer pour concrétiser cette vision de la politique européenne ?

Norbert Lammert (KAS / CDU)

L’Allemagne doit rechercher — et recherchera — le dialogue avec tous les partenaires européens. La coopération avec les deux grands pays voisins, la France et la Pologne, se verra bien sûr accorder une place particulière. Selon les problématiques, le degré d’accord avec l’un ou l’autre État-membre, voire entre les familles de partis européens, sera certes différent. Dans tous les cas, il est primordial de rester ouvert au compromis. Il s’agit là d’une caractéristique centrale de la démocratie, qui exige que des compromis soient trouvés et mis en œuvre tout en équilibrant les différents intérêts légitimes. Même si cela est plus difficile à réaliser, ou du moins plus complexe, dans un contexte européen qu’au niveau national.

La coopération structurée permanente (CSP) fournit un outil important pour la mise en place de coalitions flexibles entre pays disposant à la fois de la capacité et de la volonté de coopérer plus étroitement sur des sujets spécifiques. Il s’agit d’un instrument intelligent qui devrait être davantage utilisé à l’avenir. Le président français Macron a lancé un appel très similaire dans une interview accordée au Grand Continent, en proposant des « coalitions de projets et d’acteurs ». Cela peut certainement être appliqué à l’UE dans le cadre de la CSP.

Martin Schulz (FES / SPD)

Tout d’abord, il y a les groupes progressistes de centre-gauche au Parlement, surtout la famille des socialistes et des sociaux-démocrates, qui défendent un projet d’intégration et de réforme de l’UE allant dans la bonne direction, à savoir vers une solidarité plus active, un meilleur équilibre socio-écologique en politique intérieure et extérieure, et une union sociale, politique, économique et fiscale qui est dans l’intérêt des citoyens. Les centristes libéraux de Renew Europe et les conservateurs du PPE s’efforcent également de réaliser des réformes et d’approfondir l’intégration dans de nombreux domaines. Leurs efforts se concentrent cependant surtout sur le développement de l’union économique et monétaire, le marché intérieur et la politique de sécurité et de défense. Au contraire, les populistes et extrémistes de droite d’ID et les eurosceptiques de l’ECR veulent non seulement empêcher la poursuite de l’intégration, mais aussi — en partie — détruire l’UE. Les dernières années du Cabinet Merkel ont été marquées par une stagnation en matière de politique européenne, ce qui, d’un point de vue social-démocrate, trahit à la fois une vision trop court-termiste et un manque de solidarité sur ces questions. Si, face aux conséquences économiques et sociales de la pandémie, l’UE a pu se mettre d’accord sur le paquet d’aide d’urgence et le fonds de reconstruction global Next Generation EU, et donc sur des emprunts communs, sur la base de l’initiative franco-allemande de juillet dernier, c’est d’abord grâce aux efforts du ministre social-démocrate des finances Olaf Scholz et de son homologue français Bruno Le Maire. Pour le processus de réforme et d’intégration européenne, l’élection d’Olaf Scholz comme prochain chancelier allemand constituerait donc une véritable opportunité de réforme. Le résultat des élections françaises est également crucial pour l’UE. Si le Rassemblement national l’emporte et que Marine Le Pen devient la prochaine présidente de la République, cela stoppera le processus de réforme et d’intégration européenne, voire l’inversera ou conduira à un Frexit. Par conséquent, le futur gouvernement allemand ne devra pas attendre les élections françaises pour agir. Il devra immédiatement former des alliances flexibles, sur la base des préoccupations politiques et des intérêts nationaux des différents acteurs, afin de faire avancer le projet européen. L’alliance franco-allemande est considérée avec scepticisme par les petits pays. Afin d’éviter cet effet « hégémonique », il est particulièrement important de conclure des alliances avec les différents États membres, notamment avec les plus petits, portant sur les différentes étapes de la réforme.

Le futur gouvernement allemand ne devra pas attendre les élections françaises pour agir. Il devra immédiatement former des alliances flexibles, sur la base des préoccupations politiques et des intérêts nationaux des différents acteurs, afin de faire avancer le projet européen.

Martin Schulz

Ellen Ueberschär (HBS / Verts)

Pour façonner les politiques des prochaines décennies, il faut les aborder ensemble dans le cadre d’une alliance démocratique forte. Des transformations aussi majeures ont besoin des appuis les plus larges possibles dans le milieu politique comme au sein de la société civile afin de soutenir, façonner et mettre en œuvre le changement. Elles requièrent des alliances politiques et sociales à tous les niveaux — du niveau municipal au niveau européen et international. De nombreux acteurs au sein des différentes institutions se font aujourd’hui les défenseurs actifs d’une transformation verte et socio-écologique. Pour bâtir une Union européenne forte et capable d’action, la construction d’un compromis entre toutes les familles de partis démocratiques qui défendent l’avenir économique de l’Union est fondamental. Mais des concessions négociées entre les différents États membres et les institutions européennes sont également nécessaires.Sur le plan politique, l’issue de l’élection présidentielle française de 2022 sera déterminante pour le partenariat franco-allemand en tant que moteur pour l’UE. Les années précédentes ont montré que la coopération entre Paris et Berlin était centrale pour la capacité d’action de l’UE — même si elle ne constitue pas le seul levier de progrès au niveau européen.En matière de politique d’asile et de migration, il est possible qu’à court et moyen terme, l’UE doive s’appuyer sur une « coalition de bonnes volontés » pour parvenir à une politique d’asile durable et humaine. Tant que l’UE dans son ensemble est incapable d’agir sur la question de l’asile et de la migration et que les réformes entreprises sont édulcorées à l’extrême par la pratique d’une politique du plus petit dénominateur commun, les États « volontaires » doivent prendre leurs responsabilités en s’engageant dans une coopération accrue. Toutefois, il reste essentiel d’impliquer les États membres d’Europe centrale et de l’Est et de tenir compte de leurs perspectives.Au niveau international, la pandémie a montré que l’UE avait besoin d’alliances mondiales et démocratiques, fondées sur la confiance et sur des valeurs communes, pour renforcer sa capacité d’action globale. Ceci concerne en premier lieu la relation transatlantique et avec le Royaume-Uni, mais aussi les alliances internationales comme l’Accord de Paris, l’OMS ou l’OTAN, pour n’en citer que quelques-unes.

Pour renforcer le projet européen, l’implication de ceux que ces changements toucheront le plus directement est incontournable — je veux parler des communes, de la société civile et des initiatives locales. Le dialogue entre les acteurs de la société civile ainsi qu’entre la société civile et la politique devra être structurellement renforcé au niveau transnational pour permettre la participation politique de tous les citoyens. Enfin, c’est aussi le soutien de la société civile qui renforcera la crédibilité de l’Union européenne, mettra en valeur le succès du projet européen, et apportera à l’Union une base de soutien au sein de la société en temps de crise.

Quelles approches de politique étrangère l’UE devrait-elle adopter à l’avenir à l’égard des États-Unis, de la Chine et de la Russie ?

Norbert Lammert (KAS / CDU)

Les États-Unis sont nos alliés, la Chine et la Russie ne le sont pas. Avec la politique étrangère agressive de la Russie et l’affirmation décomplexée de la Chine, l’alliance occidentale est à nouveau confrontée à des challengers stratégiques ; nous sommes depuis longtemps dans une compétition géopolitique. Il ne peut y avoir d’équidistance par rapport à la Chine ou à la Russie d’une part, et aux États-Unis d’autre part.

La Russie intervient dans les élections — pas seulement en Europe — et mène une politique de puissance militarisée à nos frontières. Les guerres civiles en Syrie et en Libye, par ailleurs, sont toujours des crises non résolues dans notre voisinage immédiat. La Chine, enfin, étend son influence politique et économique, investissant dans les infrastructures européennes et tentant de creuser un fossé entre les États membres de l’UE et les États-Unis. L’Europe doit trouver des réponses communes à ces défis et à de nombreux autres qui agitent la politique internationale contemporaine, au risque de se voir reléguée du rang d’actrice influente à celui de simple observatrice des dynamiques internationales qui se joueront sur son territoire.

Si l’on évalue de manière réaliste la situation contemporaine, un constat s’impose : à court et moyen terme, l’Europe ne sera pas en mesure de se protéger efficacement sans pouvoir compter sur les capacités militaires des États-Unis. Le partenariat transatlantique revêt donc une importance existentielle pour l’Europe. Or, plus l’UE dispose de capacités et de compétences propres, plus elle sera un partenaire attrayant pour les États-Unis.

En étroite collaboration avec Washington, l’UE devra développer des outils et des moyens pour répondre à la Chine et à la Russie, sans toutefois fermer la porte à une coopération fiable avec les deux blocs. Dans leur propre intérêt, l’Europe et les États-Unis devront collaborer plus étroitement et développer une position commune dans un nombre de domaines accru. De la protection du climat au respect des droits de l’homme en passant par la protection des données, la numérisation et la lutte contre les pandémies, nous devons coordonner nos efforts, faire preuve de considération les uns pour les autres et élaborer des solutions mutuellement acceptables. La reprise des négociations sur le PTCI (TAFTA) et la conclusion, depuis longtemps attendue, de l’accord commercial transatlantique constitueraient un signal clair.

Un principe de réciprocité est indispensable à la mise en place d’une relation stable. Sur le plan militaire, nous pouvons soulager les États-Unis à moyen et long terme, mais nos options sont limitées. L’Europe doit donc se concentrer sur ses points forts et utiliser son pouvoir économique de manière plus stratégique, sous la forme d’accords commerciaux et d’aide au développement, afin de lier à nous les États de notre voisinage et ne pas les laisser à l’influence chinoise.

Sur le plan militaire, nous pouvons soulager les États-Unis à moyen et long terme, mais nos options sont limitées. L’Europe doit donc se concentrer sur ses points forts et utiliser son pouvoir économique de manière plus stratégique, sous la forme d’accords commerciaux et d’aide au développement, afin de lier à nous les États de notre voisinage et ne pas les laisser à l’influence chinoise.

Norbert Lammert

Enfin, le monde continue d’avoir besoin d’une alliance occidentale fiable et compétente pour garantir la paix et la liberté, la sécurité et la prospérité. En cela, les intérêts américains et européens ne sont pas toujours les mêmes, mais nos cultures politiques sont congruentes et notre base de valeurs communes est solide.

Martin Schulz (FES / SPD)

Les gouvernements actuels à Moscou, Ankara et Pékin perçoivent les relations intergouvernementales et multilatérales au prisme des hiérarchies de pouvoir, des vulnérabilités et des dépendances. Cela était également vrai pour les États-Unis jusqu’à ce que Donald Trump soit évincé du pouvoir. Il en résulte une pratique politique qui se déploie d’une manière toujours plus forte et plus décomplexée sur un mode autoritaire, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, menant à des violations des droits humains, à des attaques contre le système de démocratie libérale, à des guerres commerciales et à des tentatives de division de l’UE. À cela s’ajoutent l’alimentation des conflits dans leurs voisinages respectifs, des gestes de menace militaire, une stratégie de réarmement et, dans le cas de la Turquie et de la Russie, des interventions militaires. Ces actions ont pour objectif l’accroissement de l’influence géostratégique dans le voisinage est-européen, au Moyen-Orient, en Afrique et, dans le cas de la Chine, dans la région indopacifique. Tout ceci s’inscrit dans le contexte d’une politique commerciale et d’investissement de plus en plus agressive au niveau global, qui pourrait dégénérer en une guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis. Dans le même temps, la Chine a également pénétré loin sur le territoire européen avec son initiative des Nouvelles routes de la Soie. Sur le plan des relations UE-États-Unis, on note certaines évolutions positives : suspension des sanctions douanières sur l’aluminium et l’acier, attitude constructive des États-Unis et évolutions positives dans le conflit portant sur les aides d’État à Airbus et Boeing. L’unité et la solidarité au sein de l’UE sont essentielles face aux conflits croissants entre grandes puissances, aux multiples attaques de la Russie et dans la perspective de la défense de ses propres valeurs et intérêts. Afin de renforcer le multilatéralisme, forte de son partenariat retrouvé avec les États-Unis, l’UE doit mener une politique souveraine guidée par ses propres valeurs et intérêts en matière de commerce, de climat, d’énergie, de technologie et de numérisation, mais aussi de sécurité (au sens classique comme dans un sens plus étendu), et agir de manière unie. Il s’agit pour l’UE de défendre ses valeurs, tout en exhortant les États qui s’opposent à ces valeurs, ou qui violent les règles internationales, à respecter leurs obligations au titre du droit international et du multilatéralisme. Si nécessaire, cela doit s’accompagner de sanctions ou de mesures similaires. Le Haut Représentant de l’UE pour les affaires étrangères, Josep Borrell, a demandé à ce que la stratégie à l’égard de la Russie repose sur une approche de refoulement, d’endiguement et d’intervention. Trois nouveaux principes doivent être ajoutés aux cinq principes existants dans les relations avec la Russie, que sont la mise en œuvre intégrale des accords de Minsk sur l’Ukraine, des relations plus étroites avec les voisins de la Russie, le renforcement de la capacité de résistance de l’UE aux menaces russes, un « engagement sélectif » avec la Russie sur des questions spécifiques telles que la lutte contre le terrorisme, et le soutien aux contacts entre les peuples des deux parties : il faut dorénavant également fixer comme objectifs la résistance aux violations du droit, la limitation des occasions d’affaiblir l’Union et l’offre de coopération dans les domaines où cela est possible. Dans ses relations avec la Chine, l’UE applique la triple approche de la coopération, de la concurrence et de la rivalité systémique. Actuellement, la stratégie de connectivité asiatique, l’accord d’investissement UE-Chine et une stratégie UE-Indopacifique sont en cours de discussion à Bruxelles. Dans ce domaine, mais surtout dans celui des droits de l’homme et de la protection du climat, une coordination et une approche partagée avec les États-Unis sont essentielles. Une position commune claire et cohérente est indispensable pour construire une coopération d’égal à égal avec les États-Unis.

Pour que l’Europe soit capable d’agir sur la scène politique mondiale, les États-membres de l’UE doivent être prêts à inscrire leurs intérêts nationaux dans les intérêts européens. Cela implique de s’éloigner du principe de l’unanimité. En ce qui concerne les questions de défense et de sécurité, elle doit continuer à coopérer étroitement avec l’OTAN et œuvrer avec ses partenaires transatlantiques en faveur d’une politique internationale du commerce, du climat et du développement fondée sur des valeurs, socialement équilibrée et durable. Le communiqué commun publié à l’issue du sommet de l’OTAN et du récent sommet UE-États-Unis le confirme.

Ellen Ueberschär (HBS / Verts)

Depuis l’élection de Joe Biden et Kamala Harris, les relations euro-transatlantiques font l’objet d’une reconfiguration du partenariat historique. Dans un contexte de pandémie mondiale, de crise économique et en présence d’autocrates adoptant des postures révisionnistes, il devient évident qu’une réponse courageuse nécessite des alliances internationales fortes. Il s’agit maintenant de concrétiser ces attentes d’un partenariat fort du côté européen, notamment dans les domaines de la protection du climat, de la démocratie et du renforcement de la société civile.Pour atteindre l’objectif de neutralité climatique d’ici 2050, une alliance politique transatlantique entre alliés démocratiques sur les questions climatiques est nécessaire. Cette alliance doit créer un cadre commun en matière écologique, sociale et économique et fixer de nouvelles normes, par exemple dans le domaine des technologies vertes. Avec la nomination de John Kerry au poste d’envoyé spécial pour le climat, les États-Unis ont fait un premier pas important dans ce domaine, qui est également un pas en direction de l’UE.Au niveau de la société civile également, un partenariat européen-transatlantique renouvelé offre de nombreuses possibilités de coopération, notamment dans les domaines où les acteurs de la société civile sont déjà organisés en réseaux transatlantiques : c’est le cas dans les domaines de la justice climatique, de la démocratie de genre et de l’antiracisme. Il faut saisir ces opportunités en renforçant la coopération internationale entre la société civile et les acteurs communautaires. En outre, l’Union européenne doit trouver des réponses claires face aux régimes autocratiques. Un exemple positif d’action conjointe et efficace est la liste de sanctions convenue entre l’UE, les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada contre la Biélorussie. Pour construire une politique étrangère fondée sur des valeurs, le dialogue doit cependant rester une priorité tant que les lignes rouges ne sont pas franchies. Ces valeurs devront, à l’avenir, inclure des normes écologiques, et non seulement celles ayant trait aux droits de l’homme. Une politique étrangère fondée sur des valeurs, s’appuyant sur une alliance entre les démocraties : voilà qui permettrait de créer une plus grande indépendance vis-à-vis de la Chine et de la Russie en matière de commerce et d’infrastructures tout en fixant des conditions cadres claires pour la coopération. Parallèlement, les valeurs européennes doivent être renforcées et défendues au niveau international par l’UE, dont le rôle est celui d’un acteur global : cela inclut notamment la protection des acteurs de la société civile et des défenseurs des droits de l’homme menacés ou persécutés, telle qu’elle devrait être accordée, par exemple, à de nombreux membres de l’opposition démocratique en Russie et en Biélorussie.

les valeurs européennes doivent être renforcées et défendues au niveau international par l’UE, dont le rôle est celui d’un acteur global : cela inclut notamment la protection des acteurs de la société civile et des défenseurs des droits de l’homme menacés ou persécutés, telle qu’elle devrait être accordée, par exemple, à de nombreux membres de l’opposition démocratique en Russie et en Biélorussie.

Ellen Ueberschär

Quelle politique climatique souhaiteriez-vous pour l’UE ? Quel rôle l’UE doit-elle jouer en tant qu’acteur mondial dans le domaine du climat ?

Norbert Lammert (KAS / CDU)

Dans les démocraties qui fonctionnent, les politiques mises en œuvre sont celles pour lesquelles il est possible d’organiser des majorités, par opposition à celles que seule une minorité juge prioritaire. Selon ce critère, la question du climat sera sans aucun doute l’un des principaux défis de l’avenir. L’UE devra donc revendiquer un rôle actif dans la politique climatique internationale et continuer à poursuivre les objectifs d’une stratégie globale de durabilité, comme le prévoit le « Green Deal » européen.

Ce faisant, la politique climatique tant nationale qu’européenne doit également tenir compte des intérêts légitimes des différentes parties de la société. Pour que la politique climatique européenne puisse s’imposer dans l’Union et devenir un modèle dans le monde entier, il faut parvenir à réduire durablement les émissions de gaz à effet de serre tout en faisant progresser le développement économique et social. Une stratégie de croissance durable doit s’appuyer sur des instruments fondés sur le marché, promouvoir l’innovation et la concurrence et, en cas de doute, recourir à des incitations plutôt qu’à des interdictions. En d’autres termes : la politique climatique européenne, la promotion de l’innovation et l’économie sociale de marché (soziale Marktwirtschaft) doivent continuer à aller de pair.

Martin Schulz (FES / SPD)

Avec l’adoption du Green Deal européen et l’objectif ambitieux de réduction de 55 % des émissions de CO2 d’ici à 2030 puis de neutralité des émissions d’ici à 2050, l’Union est un leader mondial en matière de politique climatique. Il importe désormais de la mettre en œuvre dans l’ensemble des domaines politiques et à tous les niveaux institutionnels, notamment au travers de la mise en œuvre du plan de relance de 750 milliards d’euros. Pour les sociaux-démocrates, il est central que la transition climatique ait lieu de manière socialement juste. Le grand défi est de faire en sorte que cet objectif soit réalisé dans toute l’Europe. Pour que le continent soit prêt pour l’avenir, il faut réunir le dynamisme économique, la justice sociale et la responsabilité écologique. Le changement écologique ne doit pas se faire au détriment des plus défavorisés. Ses conséquences sur les populations les plus fragiles doivent être minimisées. Ceux qui ont travaillé dans les mines de charbon, par exemple, doivent voir leur éducation et leur formation financées au lieu d’être mis au chômage. À cette fin, le « Fonds pour une transition juste » (JTF) a été mis en place au niveau de l’UE avec 7,5 milliards d’euros de moyens alloués. La transformation écologique de l’économie coûtera des emplois, mais elle en créera aussi de nombreux autres et suscitera une saine émulation autour des connaissances et des technologies respectueuses de l’environnement. Si nous accompagnons la restructuration de mesures socialement justes, nous pourrons, dans les 30 prochaines années, entraîner la majorité de la population européenne sur la voie d’un modèle économique durable. L’UE participera ainsi à fixer des normes mondiales et montrera que la restructuration durable et réussie de l’une des plus grandes zones économiques du monde peut être mise en œuvre d’une manière socialement acceptable.

Ellen Ueberschär (HBS / Verts)

La crise climatique exige que l’UE, mais aussi les décideurs politiques mondiaux, agissent rapidement et se concentrent sur les transformations structurelles indispensables pour atteindre la neutralité climatique et l’objectif de 1,5°. Le « Green Deal » européen de la Commission européenne représente une avancée importante vers la neutralité climatique d’ici 2050. En outre, en avril dernier, la Cour constitutionnelle fédérale allemande a déclaré la loi allemande sur la protection du climat partiellement invalide, jugeant qu’elle était en partie incompatible avec les droits fondamentaux et qu’elle reporterait les dangers du changement climatique sur la jeune génération — une décision historique pour la « génération climat », et dont la portée est européenne.

L’UE doit maintenant agir de manière ambitieuse et mettre en œuvre ses propres objectifs selon une approche cohérente. Il s’agit, avant tout, de réfléchir ensemble au renouveau écologique, à la transformation numérique et à la restructuration éco-sociale de l’économie européenne. Le programme de reconstruction Next Generation EU pourrait ouvrir la voie à un renouveau écologique, à condition que les investissements sont systématiquement orientés suivant des critères écologiques et sociaux.

En outre, il est crucial de trouver des solutions qui permettent à l’Europe de faire sa révolution sur le plan énergétique, des mobilités ou encore de la production de chaleur. Aujourd’hui, le secteur de la mobilité représente encore 30 % des émissions de CO2 dans l’UE. L’Atlas européen de la mobilité publié par la Fondation Heinrich-Böll a démontré le potentiel que recelait le développement d’une infrastructure écologique durable en Europe, notamment sous la forme d’un réseau de trains de nuit. L’hydrogène vert issu des énergies renouvelables devra également jouer un rôle dans la restructuration des grandes industries. Enfin et surtout, l’UE doit parvenir à penser son action politique, dans tous les domaines, de manière cohérente, écologique et collective – ce qui nécessite également une réforme fondamentale de la politique agricole commune de l’UE.

Si l’UE élabore ses politiques dans un esprit de respect du climat et de durabilité, elle peut également jouer un ôle de pionnier au niveau mondial : dans le cadre du partenariat transatlantique, elle pourrait participer à créer une zone transatlantique climatiquement neutre qui établirait de nouvelles normes globales — par exemple, par une taxation commune du CO2, des critères commerciaux coordonnés et la promotion de technologies nouvelles et vertes pour la protection du climat.

L’hydrogène vert issu des énergies renouvelables devra également jouer un rôle dans la restructuration des grandes industries.

Ellen Ueberschär

Pourvu qu’elles mettent en place les forums nécessaires à un tel échange, les démocraties alliées peuvent beaucoup apprendre les unes des autres en matière de protection du climat : mise en œuvre la transition énergétique dans les villes, réformes agricoles dans les régions rurales, conception de villes intelligentes ou développement d’un réseau européen de trains. À cet égard, la relance du Conseil de l’énergie États-Unis-UE, une « Clean Energy Bank » ainsi qu’une coordination conjointe des démocraties lors des conférences des Nations unies sur le climat pourraient constituer des jalons importants pour la coopération internationale à venir.

Quelles perspectives européennes sont nécessaires pour la prochaine génération d’Européens, notamment au vu des effets de la pandémie de Covid-19 ?

Norbert Lammert (KAS / CDU)

La pandémie de Covid 19 nous renvoie le reflet de notre société. Ce faisant, elle met en lumière les faiblesses dont souffrent les sociétés européennes comme l’UE : les dépendances stratégiques, la crise du multilatéralisme (qui, au vu d’un certain nombre d’attitudes unilatérales observées en interne, ne s’arrête pas aux frontières extérieures), ou encore la lourdeur des processus décisionnels, pour ne citer que quelques exemples. Du fait de ces difficultés, l’UE n’a pas toujours fait bonne figure dans la pandémie. Les leçons tirées en sont multiples et il est certainement trop tôt pour formuler des conclusions définitives.

Une chose cependant doit être claire pour tous, et notamment pour la prochaine génération de citoyens européens : malgré toutes ses lacunes, et notamment la complexité de ses procédures de vote, l’UE est une tentative ambitieuse et complexe, mais très intelligente, de trouver une réponse viable à la perte de souveraineté que subissent les États européens dans le contexte de la mondialisation. En décidant de partager et d’exercer conjointement leur souveraineté, les États européens ont préservé leur capacité de mener une politique indépendante au niveau international. En toute objectivité, l’UE a réussi dans bien plus de domaines d’action que ce qu’un public habitué des succès internationaux et souvent méfiant n’a voulu lui reconnaître.

Néanmoins, nous devons prendre les critiques au sérieux, même — et surtout — lorsque celles-ci leur semblent exagérées ou injustifiées. En même temps, nous devons faire preuve de davantage de pédagogie. Dans un monde devenu de plus en plus complexe, la compréhension des questions comme des réponses nécessite des explications supplémentaires.

Enfin, il est important de faire comprendre que l’Europe, malgré toutes ses difficultés, reste un modèle historiquement sans précédent, et un modèle qui a valeur d’exemple. Nous devons expliquer à nos propres citoyens non seulement le fonctionnement des institutions européennes, mais aussi ce que l’on peut attendre pour l’Union à moyen et long terme — les citoyens eux-mêmes attendent une telle explication. Bien entendu, celle-ci ne saurait se borner à des considérations de nécessité économique et politique, et doit également se déployer sur le plan émotionnel. Car l’Europe est aussi, et peut-être surtout, une affaire de cœur.

Martin Schulz (FES / SPD)

Avec le fonds de reconstruction Next Generation EU et l’adoption du cadre financier pluriannuel, l’UE, au cœur de la pandémie, a pris une décision extrêmement importante, qui favorise l’évolution structurelle de son économie et de sa société vers un modèle plus résilient face à la crise, mais aussi plus écologiquement et socialement durables, tant au niveau des États-membres qu’au niveau européen. 37 % des fonds doivent ainsi être investis dans des projets visant à restructurer les économies sur un modèle plus durable ou à lutter contre le changement climatique.

Pour la social-démocratie, il est important que ces fonds soient utilisés pour soutenir les groupes vulnérables de la société : les jeunes, les femmes, les personnes issues de l’immigration et les personnes handicapées. Ceux-ci ont été particulièrement touchés par les conséquences de la pandémie. Les investissements dans des systèmes de santé publique solidaires et fonctionnels, dans la sécurité sociale, l’éducation, la recherche et les infrastructures durables, sont autant d’investissements dans l’avenir de la prochaine génération d’Européens — ils doivent donc être prioritaires. L’instauration d’une assurance chômage européenne et d’un cadre légal assurant des salaires minimums décents dans l’ensemble des États de l’UE sont des projets importants du plan d’action pour la mise en œuvre du pilier européen des droits sociaux. Toutefois, compte tenu de l’évolution rapide des technologies et de la transformation écologique, il reste beaucoup à faire à cet égard pour préparer l’Europe aux évolutions à venir dans le domaine du travail et des affaires sociales. Là aussi, l’être humain doit constituer le centre de nos préoccupations.

Pour la prochaine génération de citoyens européens, l’inclusivité est déjà une évidence, tout comme la protection de l’environnement et du climat. Cependant, les jeunes Européens doivent pouvoir constater que le fonds de relance mis en place par l’UE contribue réellement à la réalisation de ces objectifs de durabilité, de protection du climat et de numérisation. L’utilisation de ce fonds doit produire une différence positive et visible, notamment pour montrer aux jeunes citoyens qu’il s’agit d’un bon investissement dans leur avenir et non d’une subvention visant à couvrir les erreurs du passé.

les jeunes Européens doivent pouvoir constater que le fonds de relance mis en place par l’UE contribue réellement à la réalisation de ces objectifs de durabilité, de protection du climat et de numérisation.

Martin Schulz

Dans les sondages, de nombreux citoyens de l’UE disent souhaiter une UE forte et souveraine qui a le pouvoir d’agir sur les questions mondiales, qui défend l’État de droit et les principes démocratiques, qui contrôle ses frontières extérieures et qui, en même temps, autorise l’immigration légale dans le cadre de politiques de migration et d’asile humaines. Une UE qui favorise les chaînes d’approvisionnement résilientes, soutient le commerce équitable et peut agir de manière décisive pour lutter contre le changement climatique, tout en intervenant efficacement et rapidement en cas de nouvelle pandémie. Le repli protectionniste que réclame une minorité ne serait pas durable. Par ailleurs, l’intégration d’une UE souveraine dans l’OTAN sur les questions sécuritaires, le renouvellement de la coopération transatlantique autour d’un partenariat d’égal à égal, ainsi que la promotion et l’intégration communes dans un système international fondé sur des règles, constituent les garanties d’une Europe sûre, stable et prospère, démocratique et souveraine.

Ellen Ueberschär (HBS / Verts)

Dans une période de crises à la fois économiques, sanitaires, de l’État de droit et climatiques, il est de la responsabilité de l’Union européenne de bâtir un avenir dans lequel la jeune génération pourra mener une vie autonome — une vie qui vaille la peine d’être vécue. Or, leurs perspectives ne sont toujours pas suffisamment entendues, leurs revendications pas suffisamment prises en compte. C’est ce que démontre non seulement le mouvement climatique mondial Fridays for Future, mais aussi les mobilisations féministes ou le mouvement Black Lives Matter. Ces mouvements exigent la mise en œuvre de grandes promesses démocratiques : une représentation politique et sociale égalitaire de la société dans sa diversité, des possibilités de participation pour tous, ainsi que des politiques qui s’attaquent sérieusement à la crise climatique et aux inégalités structurelles.

C’est pourquoi l’Union européenne doit se concentrer sur les jeunes et leur donner une place centrale à la table des négociations. Les mesures prises pour contenir la pandémie, de la fermeture des écoles à la stratégie de vaccination, ont montré que la jeune génération n’est pas au centre des préoccupations des décideurs politiques. La pandémie a clairement révélé les lacunes de l’infrastructure sociale, notamment au plan scolaire. Il est donc d’autant plus important d’offrir aux jeunes des perspectives pour lutter contre ces inégalités sociales croissantes, en donnant à chacun la même opportunité de mener sa vie et son éducation de manière autonome.

Il s’agit notamment de créer des opportunités de participation et d’accroître la représentation des jeunes, des femmes et des personnes de couleur au niveau de la société civile, de la politique et des institutions. Il est tout aussi important de renforcer et de systématiser la participation des jeunes et de la société civile dans les processus de prise de décision politique — comme cela a déjà était fait, par exemple, au travers de la mise en place du Conseil citoyen pour le climat en Allemagne, ou via l’implication de militants pour le climat dans la conception de l’agenda climatique de Biden. Enfin, l’Union européenne doit avoir pour objectif, dans le cadre d’un processus démocratique, de rendre ses politiques d’aujourd’hui viables pour les générations de demain.

Sources
  1. Nos interlocuteurs ont répondu aux questions à la fin du mois de juin ou au début du mois de juillet 2021 — des événements tels que les inondations catastrophiques en Europe occidentale et centrale et les graves incendies en Europe du Sud n’ont donc pas été pris en compte dans leurs réponses. Pour chaque question, les trois contributions sont présentées dans l’ordre alphabétique du nom de leur auteur.