Gilles Deleuze sur le Haut Karabagh

Dans les fameuses vidéos de l'Abécédaire, Deleuze a mentionné le Haut Karabagh. Comment la question des droits de l'Homme se fracasse-t-elle contre le « devenir révolutionnaire » dans le cas de l'Arménie ? La géopolitique nous aide à comprendre le philosophe de Mille Plateaux. Et vice versa.

Deleuze est de gauche

À la fin des années 1980, Gilles Deleuze est immensément célèbre, au moins depuis l’Anti-OEdipe, cosigné avec Félix Guattari en 1972, et qui a nourri l’imagination théorique d’une génération de militants. Il a toujours refusé d’apparaître à la télévision mais la psychanalyste Claire Parnet, son ancienne élève et toujours son amie, le convainc de participer à une longue série d’entretiens filmés, l’Abécédaire, chaque lettre donnant un thème : A pour Animal, B pour Boisson, C pour Culture, etc. Ils ont lieu entre 1988 et 1989, mais ne sont projetés qu’en 1995 sur Arte. Le 28 octobre, la lettre G pour Gauche est diffusée. Quelques jours plus tard, le 5 novembre, Deleuze, gravement malade, se donne la mort.

Le thème de la gauche est d’abord l’occasion de revenir sur la conception deleuzienne du « devenir révolutionnaire », un agencement collectif de désirs en résistance à l’oppression qui n’est pas déterminé par l’horizon abstrait du socialisme.

Claire Parnet lui pose la question suivante : « Ce respect des droits de l’homme, qui est tellement à la mode aujourd’hui, ce n’est pas un devenir révolutionnaire ? »

Les droits de l’homme, cela me donne envie de tenir des propositions odieuses. Cela fait tellement partie de cette pensée molle, de notre période pauvre. C’est du pur abstrait, les droits de l’Homme, qu’est-ce que c’est ? C’est vide. C’est exactement ce que j’essayais de dire pour le désir. Le désir ne consiste pas à ériger un objet et à dire : « je désire ceci ». On ne désire pas, par exemple, la Liberté en soi, on se trouve dans des situations.

On le voit dès ces premières phrases, la violente polémique de Deleuze contre les droits de l’Homme ne signifie pas que, de fait, ils ne doivent pas être garantis, mais que le concept, trop abstrait, n’est pas propre à mobiliser les désirs, c’est-à-dire les forces en présence, pour résoudre en pratique les problèmes tels qu’ils se posent.

Je prends l’exemple de l’Arménie, tout récent. Voici la situation, si j’ai bien compris – on me corrigera. Il y a cette enclave arménienne dans une autre république soviétique. C’est une situation. Puis il y a ce massacre, des Turcs, des espèces de Turcs [C. Parnet : « des Azéris »], massacrent des Arméniens, une fois de plus, dans l’enclave. Les Arméniens se réfugient dans leur république – tu corriges toutes mes erreurs. Et là-dessus, tremblement de terre. On se croirait dans le marquis de Sade. De pauvres hommes ont traversé les pires épreuves, et à peine ils arrivent à l’abri, c’est la nature qui s’y met.

Le Karabagh était une région de la république soviétique d’Azerbaïdjan, de population majoritairement arménienne. En février 1988, usant des nouvelles prérogatives qui lui ont été conférées par la Glasnost, le Soviet régional du Karabagh proclame son rattachement à l’Arménie. Gorbatchev, et les dirigeants de la république d’Azerbaïdjan, refusent, et les tensions montent. Le 29 février, un progrom éclate dans la ville de Soumgaït, des dizaines d’Arméniens sont tués, et les autres fuient la ville. Le 7 décembre 1988, un séisme dévaste la région de Spitak, en Arménie, faisant des dizaines de milliers de victimes. Il est probable que l’entretien avec Deleuze ait lieu dans les semaines qui suivent, peut-être juste avant que le gouvernement central de Moscou ne prenne le contrôle du Karabagh pour le pacifier. Le conflit ne dégénèrera en guerre ouverte de grande ampleur que quatre ans plus tard, après l’éclatement de l’Union soviétique.

Notons enfin, puisque Deleuze nous invite à le corriger, que partout où il parle de « Turcs », il faut bien y substituer « Azéris ».

On dit : les droits de l’Homme. Ce sont des discours pour intellectuels, pour intellectuels odieux, et sans idées. Ces déclarations des droits de l’Homme ne sont jamais faites en liaison avec les intéressés. Pour eux, le problème n’est pas les droits de l’Homme. Je disais : les désirs se font toujours à travers des agencements. Voilà un agencement. Qu’est-ce qui est possible pour supprimer cette enclave, ou pour faire qu’elle soit vivable ? C’est une question de territoire, ce n’est pas une question de droits de l’Homme, c’est de l’organisation de territoires.

À supposer que Gorbatchev essaie de se tirer de cette situation, comment va-t-il faire que l’enclave arménienne ne soit pas livrée aux Turcs menaçants autour ? Ce n’est pas une question de droits de l’Homme, ce n’est pas une question de justice, c’est une question de jurisprudence. Toutes les abominations que subit l’Homme sont des cas. Ce ne sont pas des droits abstraits, ce sont des cas abominables. On me dira que ces cas peuvent se ressembler, mais ce sont des situations de jurisprudence.

Citer Gorbatchev comme sujet potentiel d’une solution est à la fois attendu du point de vue de la géopolitique de l’époque, et surprenant chez Deleuze. De fait, la stabilité dans la région avait été gagnée dans les décennies précédentes au prix de la domination soviétique. Mais un équilibre des forces sous la forme d’un « bloc de l’Est » est-il alors compatible avec la pensée deleuzienne de l’agencement ? Plus tard dans l’entretien, il affirme qu’« être de gauche, c’est ne pas cesser de devenir minoritaire ». Or dans le contexte soviétique, ce sont les revendications nationales qui sont des revendications minoritaires. Il y a donc sans doute implicitement un Deleuze qui appelle à l’éclatement de l’Union soviétique en une multitude de revendications éparses.

Mais il nous faut peut-être savoir saisir l’indétermination avec laquelle la notion d’agencement se présente ici, pouvant intégrer des mouvements de résistance proliférante, certes, mais aussi les pôles majeurs de puissance géopolitique qui configurent l’espace des forces. De fait, dans les années 1990, l’éclatement de l’Union soviétique sera l’effet des revendications nationales mais aussi la cause de leur transformation en une guerre ouverte, qui fait, en Arménie et en Azerbaïdjan, des dizaines de milliers de morts. Aujourd’hui de nouveau, le sort du Karabagh se décide aussi bien en Arménie et en Azerbaïdjan qu’en Russie – et désormais, en Turquie.

Le problème arménien, c’est typiquement ce qu’on appellera un problème de jurisprudence extraordinairement complexe. Que faire pour sauver les Arméniens, pour que les Arméniens se sauvent eux-mêmes de cette situation de fous dans laquelle ils sont ? En plus, le tremblement de terre s’y met, et il a aussi ses raisons, les constructions n’étaient pas faites comme il fallait. Tout cela, ce sont des cas de jurisprudence. Agir pour la liberté, devenir révolutionnaire, c’est opérer dans la jurisprudence. La justice, ça n’existe pas, les droits de l’Homme, ça n’existe pas, ce qui compte, c’est la jurisprudence.

Deleuze présente d’abord sa pensée de la jurisprudence dans son interprétation de Hume (Empirisme et subjectivité, PUF, 1953). L’idée est de récupérer à gauche la pensée jurisprudentielle du droit, accaparée par les conservateurs depuis Burke, pour conserver l’horizon du droit comme agencement concret de désirs, contre les théories du contrat centralisé chez Hobbes ou Rousseau.

Ceux qui se contentent de rappeler les droits de l’Homme, ce sont des débiles. Il ne s’agit pas de faire appliquer des droits de l’Homme, il s’agit d’inventer des jurisprudences où, pour chacun, ceci ne sera plus possible. C’est très différent.

Je suis passionné par la jurisprudence. Si je n’avais pas de philosophie, je m’y serais consacré. La jurisprudence, c’est la vie.

L’exemple de l’Arménie m’apparaît typique. Ceux qui raisonnent par les droits de l’Homme disent : les Turcs n’avaient pas le droit de massacrer les Arméniens. Ah, très bien ! Et après ? On est avancé avec ça ? C’est vraiment des débiles, quoi, ou bien des hypocrites. Cette pensée des droits de l’Homme, c’est zéro philosophiquement. Et la création du droit, ce n’est pas la déclaration des droits de l’Homme. C’est la jurisprudence, il n’y a que ça qui existe. Donc lutter pour la jurisprudence. C’est ça être de gauche. C’est créer le droit.

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