1 – Que se passe-t-il en Biélorussie ? 

Depuis la soirée du dimanche 9 août, date à laquelle les bureaux de vote ont fermé dans tout le pays, des manifestations font rage en Biélorussie pour s’opposer aux résultats falsifiés des élections. Les mouvements pacifiques de contestations ont pris diverses formes (manifestations, grèves, sit-in, mouvements escargot…) et ont été réprimés avec une grande violence du 9 au 12 août par les forces de l’ordre du gouvernement Loukachenko. Les manifestants détenus pendant cette période ont témoigné avoir été victimes de tortures et d’humiliations durant leur incarcération. La violence des forces de l’ordre a suscité un sentiment de colère dans une large partie de la population, faisant prendre une ampleur d’autant plus grande aux manifestations.

Ainsi, presque quatre semaines après les élections, la population biélorusse ne baisse pas les bras et les mouvement continuent dans les villes, à la campagne, dans les usines. Tous les dimanches, des manifestations rassemblant plus de 200 000 personnes ont lieu dans les rues de Minsk malgré la répression et la présence importante de forces anti-émeutes et de l’armée.

La stabilité du régime biélorusse tenait autour d’un contrat social fort, avec des éléments plébiscitaires et un rapport personnel entre le peuple biélorusse et le président.

MARTINA NAPOLITANO, MILÀN CZERNY

2 – La rupture du pacte social biélorusse autour de la figure de Loukachenko

La stabilité du régime biélorusse tenait autour d’un contrat social fort, avec des éléments plébiscitaires et un rapport personnel entre le peuple biélorusse et le président. Sur quels éléments ce pacte était-il construit ? On peut en énumérer une série : la garantie de stabilité et de continuité ; un certain degré de prospérité généralisée ; un taux d’inégalité de revenus très faible ; une économie soutenue par des prix plus que modérés des ressources énergétiques grâce à un mécanisme de quasi subventions de la part de la Russie, qui permettait à la Biélorussie de revendre par la suite aux pays européens le gaz et le pétrole russe importés au prix du marché afin de tirer profit de la différence ; une politique prévoyante en matière de technologies de l’information qui, menée par Valerij Tsepkalo – candidat que Loukachenko a interdit de se présenter à la présidence et qui a maintenant lancé un fonds de soutien à son pays depuis l’Ukraine – a permis l’inauguration en 2005 du florissant Belarus Hi-Tech Park, une véritable Silicon Valley sur le sol européen.

Le modèle économique et le pacte social du régime de Loukachenko se sont rompus à la suite de la baisse des subventions russes dans le domaine de l’énergie. En effet, à la suite des sanctions européennes imposées contre Moscou après l’annexion de la Crimée, la Russie ne peut plus se permettre de soutenir économiquement son voisin.

Le modèle économique et le pacte social du régime de Loukachenko se sont rompus à la suite de la baisse des subventions russes dans le domaine de l’énergie.

MARTINA NAPOLITANO, MILÀN CZERNY

3 – Quelle est la stratégie des manifestants ? 

Dans l’ensemble, il n’existe pas de stratégie organisée de façon cohérente adoptée par l’ensemble des manifestants afin de parvenir à leurs objectifs (nouvelles élections et libérations des prisonniers politiques). Toutefois, il est possible de noter que les manifestants font attention à rester pacifiques afin de pas légitimer l’usage de la violence par les forces de l’ordre et de montrer l’écart qui sépare la population de Alexandre Loukachenko qui, lui, est apparu muni d’un fusil mitrailleur à deux reprises lorsque des manifestations avaient lieu afin de menacer les opposants. Les manifestants ont tenté également, pour l’instant en vain, de gagner le soutien des forces de l’ordre, condition sine qua non d’un changement de régime. En outre, des ouvriers ont adopté la méthode du sciopero bianco, ou «  grève du zèle », qui consiste à effectuer avec lenteur et une grande précision la moindre tâche, afin de limiter la productivité tout en continuant à recevoir un salaire.

4 – Qui manifeste  ? L’hétérogénéité des manifestants

Il est important de souligner l’hétérogénéité des manifestants. Contrairement aux mouvements de protestations ayant eu lieu à Moscou sur la place Bolotnaya en 2011, ce ne sont pas seulement des jeunes urbains qui manifestent en Biélorussie. Les manifestations ont lieu à travers le pays, dans les grandes et petites villes, et toutes les classes sociales (ouvriers, employés dans le secteur IT, agriculteurs, étudiants, retraités, fonctionnaires…) sont représentés. 

5 – Y a-t-il un rapport avec Maïdan  ?

Les manifestations ne constituent pas une version biélorusse de Maïdan, mouvement d’opposition de 2014 en Ukraine ayant mené au départ du président Viktor Ianoukovitch. Une différence entre les deux mouvements est l’absence de l’aspect « géopolitique » dans les manifestations biélorusses : contrairement au cas ukrainien, les manifestants ne revendiquent pas de changement de cap dans la politique étrangère de leur pays depuis la Russie vers l’Europe.

La foule biélorusse n’est pas orientée vers l’Est ou l’Ouest, elle est simplement concentrée sur ses problèmes internes et sur le besoin de changement.

MARTINA NAPOLITANO, MILÀN CZERNY

La foule biélorusse n’est pas orientée vers l’Est ou l’Ouest, elle est simplement concentrée sur ses problèmes internes et sur le besoin de changement : ce n’est pas un hasard si l’une des chansons qui résonnent à Minsk ces jours-ci est le tube historique du groupe Kino Peremen ! (1987), dans laquelle le chanteur Viktor Tsoi invoquait des changements à la fin de l’URSS. 

6 – L’opposition est-elle structurée ? Pourquoi y a-t-il une question de genre ?

L’opposition a constitué un Conseil de Coordination, composé notamment de la Prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch, afin d’organiser la transition politique du pays. L’opposition s’est également constituée autour de Svetlana Tikhanovskaya, la seule candidate de l’opposition qui a pu prendre part au scrutin présidentiel. Elle a dû ensuite quitter son pays et se rendre en Lituanie après des pressions des autorités. Svetlana Tikhanovskaya a multiplié les rencontres et appels avec des dirigeants occidentaux ces dernières semaines. Elle s’est exprimée devant le Parlement européen par vidéoconférence et doit faire de même devant le Conseil de Sécurité de l’ONU. Toutefois, la multiplication de contacts entre des figures politique occidentales et Tikhanovskaya a discrédité cette figure de l’opposition aux yeux de la Russie.

Maria Kolesnikova, une proche de Vikto Babariko, un candidat pour les présidentielles qui a été arrête avant les élections, tente également de structurer l’opposition. Elle est la seule femme alliée de Tikhanovskaya durant la campagne présidentielle qui a pu rester en Biélorussie et elle est apparue en première ligne des manifestations massives qui ont lieu tout les dimanches. Kolesnikova a également annoncé vouloir fonder un parti politique, «  Ensemble », afin d’unir le pays et de trouver une issue à la crise. Ce parti n’est cependant pas encore officiellement créé et il se peut que le régime ne permette pas sa création, étant donné la répression qui a lieu contre les opposants politiques depuis plusieurs mois. 

L’opposition a constitué un Conseil de Coordination, composé notamment de la Prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch, afin d’organiser la transition politique du pays.

MARTINA NAPOLITANO, MILÀN CZERNY

Enfin, la crise nous dira quel type de leader est Svetlana Tikhanovskaya et quel est le rôle des femmes – à l’avant-garde, bien visibles et médiatisées – et des hommes – à l’arrière-garde – dans ces bouleversements sociaux, qui ont en fait commencé il y a quelques années et ne sont pas apparus seulement avec ce tour de scrutin. En tout cas, le pays reste aux prises avec une réalité fortement patriarcale : les femmes qui manifestent le font en transformant en utilisant comme une force la « faiblesse » qui leur était traditionnellement assignée, cette même « faiblesse » que Loukachenko a dû pour sa part sous-estimer au départ en admettant la concurrence avec Tikhanovskaya.

7 – Quel rapport avec la Russie  ?

La Biélorussie et la Russie sont historiquement, culturellement et politiquement très proches. Les deux pays sont liés par l’Union de la Russie et de la Biélorussie, une structure crée en 1997 afin de faire émerger une confédération entre Moscou et Minsk.

Depuis 2014, l’annexion de la Crimée et le début du conflit dans le Donbass ukrainien, Loukachenko a mis en avant une politique étrangère diversifiée : il a en effet voulu se présenter à ses concitoyens comme le champion de la défense de l’indépendance biélorusse et a entretenu des contacts avec des puissances occidentales afin de signaler au Kremlin son indépendance. La Russie insistait pour une intégration plus prononcée de la Biélorussie dans le traité d’Union entre les deux pays et Loukachenko s’y opposait puisque cela aurait conduit à une une diminution de la souveraineté biélorusse.

La Russie a d’abord pris la posture de l’attente au début des manifestations, laissant la porte ouverte à toutes les possibilités et ne faisant que peu de déclarations pour affirmer son soutien à Loukachenko. Toutefois, fin août, le président russe a indiqué qu’une réserve de forces de l’ordre avait été constituée par la Russie afin d’apporter un soutien au régime de Loukachenko si la situation devenait hors de contrôle. Moscou tente maintenant de renforcer son contrôle sur la Biélorussie et de diminuer la souveraineté du pays, ce à quoi Loukachenko ne peut plus s’opposer. Par exemple, la Russie a accepté de refinancer la dette externe biélorusse, une mesure nécessaire pour Loukachenko étant donné le déclin économique du pays. Cette aide sera sans doute assortie de conditions (par exemple l’hypothèse de l’installation d’une base militaire russe en Biélorussie a été formulé dans des médias proches de la position russe) qui seront définis de façon officielle dans les prochains jours à la suite de la rencontre entre Loukachenko et Vladimir Poutine à Moscou.

Dans l’ensemble, le sentiment national n’a pas été cultivé par le régime. Ainisi, les manifestants marquent leurs opposition au régime via le symbole du drapeau rouge et blanc (drapeau du Bélarus indépendant utilisé en 1918, 1944 et entre 1991 et 1995) en opposition au drapeau actuel, instauré par Loukachenko et proche de l’ancien drapeau de la République socialiste soviétique de Biélorussie pendant la période soviétique.

MARTINA NAPOLITANO, MILÀN CZERNY

8 – Est-ce une révolte nationale  ?

Les manifestants mettent en avant leur fierté d’être biélorusse alors que Loukachenko a mené une politique qui visait généralement à atténuer le sentiment d’appartenance nationale dans la population entre 1994 et 2014. En effet après le début de la guerre en Ukraine, Loukachenko a mis en avant certains aspects propres à la culture biéleorusse et s’est exprimé en langue biélorusse pour la première fois. Toutefois, dans l’ensemble, le sentiment national n’a pas été cultivé par le régime. Ainisi, les manifestants marquent leurs opposition au régime via le symbole du drapeau rouge et blanc (drapeau du Bélarus indépendant utilisé en 1918, 1944 et entre 1991 et 1995) en opposition au drapeau actuel, instauré par Loukachenko et proche de l’ancien drapeau de la République socialiste soviétique de Biélorussie pendant la période soviétique.  Les manifestants revendiquent ainsi une culture propre à leur pays, un sentiment d’indépendance et d’identité nationale. 

9 – Quel est le positionnement de l’Union européenne  ?

L’Union européenne a condamné les violences et a appelé pour de nouvelles élections. Les contacts fréquents entre la candidate de l’opposition Tikhanovkskaya et des dirigeants européens reflètent le positionnement de l’Union alors que Loukachenko a refusé de répondre à des appels téléphoniques du président français ou de la chancelière allemande. L’Union européenne avait levé des mesures restrictives à l’encontre de 170 particuliers et quatre entreprises en 2016 mais compte maintenant imposer des sanctions contre 20 hauts responsables biélorusses soupçonnés de fraude électorale et de répression contre les manifestants. Les pays européens ne disposent cependant que de peu de leviers pour faire pression sur Loukachenko et l’adoption de sanctions risquent de représenter seulement un acte symbolique.

Les pays baltes ont d’ores et déjà imposé des restrictions de déplacement à l’encontre d’une trentaine de responsables biélorusses, dont le président Alexandre Loukachenko.

Martina Napolitano, MilÀN Czerny

10 – Comment expliquer le rôle de la Lituanie ? 

Les pays baltes ont d’ores et déjà imposé des restrictions de déplacement à l’encontre d’une trentaine de responsables biélorusses, dont le président Alexandre Loukachenko. En outre, des programmes d’aides pour les blogueurs biélorusses ainsi qu’un plan pour promouvoir les études pour les Biélorusses dans les universités lituaniennes, faciliter l’obtention de visas nationaux et l’intégration sur le marché du travail a été mis en place par la Lituanie. L’opposante Svetlana Tikhanovskaya a été également accueilli en Lituanie. 

Les pays baltes sont en première ligne des critiques contre Loukachenko et du soutien pour les manifestants du fait de la proximité géographique avec la Biélorussie, d’une histoire commune avec le pays (la Biélorussie faisait partie du grand-duché de Lituanie) et d’une volonté d’être solidaire avec une population luttant pour se défaire de son leader autoritaire, trente après leur proclamation d’indépendance hors de l’URSS.