Mauricio Claver-Carone, le conseiller du président Trump pour les questions latino- américaines, est devenu le premier président américain de la Banque Interaméricaine de Développement. La presse et les milieux libéraux le considèrent un faucon qui réussit à jouer sur trois tableaux, entre le maintien de l’embargo pour Cuba, son caudillisme en Équateur et la déstabilisation du régime Maduro. 

Son origine cubaine et son statut d’avocat spécialiste du lobbying en Floride n’arrangent pas les choses. Il s’est cependant montré prudent pendant la dernière campagne présidentielle, car le mépris de Trump pour les latinos n’est pas toujours bien vu chez la population hispanique, même quand ils sont comme lui anticommunistes. On aurait tort de voir dans cette nomination seulement une droitisation de l’institution latino-américaine de développement. Comme au FMI et à la Banque mondiale où ils sont les actionnaires dominants, les États-Unis ont décidé que les payeurs sont les patrons. Ils l’ont rappelé gravement à l’OMS il y a peu. Il était prévu depuis longtemps que Claver-Calone rejoigne la BID, mais comme vice-président. 

Qu’il prenne la tête de l’institution est un camouflet pour l’Argentine, à qui devait revenir le poste. Claver-Carone avait un compte à régler avec le président Fernandez qui, lors de son intronisation, avait osé recevoir un envoyé de Maduro et avait protesté contre l’éviction brutale de Morales. Ayant été administrateur du FMI dans des conditions difficiles, Claver-Carone connait sa tâche. Alors que le Congrès américain souhaitait que le FMI cesse d’aider la Grèce, il a su convaincre Trump que cela serait infructueux. Les États-Unis sont aux avants postes de la restructuration de la monstrueuse dette de l’Argentine vis-à-vis du FMI. L’argent de la BID va servir à rembourser le FMI et à tenir les rênes aux pays démocratiques les plus inquiétants pour Trump : l’Argentine et le Mexique. En même temps que le Covid-19 explose sur le cône Sud du continent, la crise financière pointe et la dette de ces deux États tracasse les banques américaines en première ligne. 

L’Argentine a un gigantesque champ pétrolier et gazier (la Vaca Muerta) qu’elle envisage comme l’Angola d’exploiter avec des compagnies chinoises. C’est exclu pour Washington, et la BID, qui considérait la possibilité de cofinancer cet investissement, devra y renoncer sous les formes prévues par le président argentin. La politique de Trump n’est pas seulement faite d’humeurs : la nomination de Carmen Reinhart1, ne tient pas seulement de son origine cubaine, utile pour les élections à venir, mais de sa compétence, comme celle de Claver-Carone. Elle a donné des gages sur l’ennemi principal avec l’article qu’elle a écrit avec des chercheurs allemands sur les « prêts cachés »2 de la Chine, un élément de plus de l’agression commerciale imputée à ce pays. 

Quand il était administrateur pour Washington auprès du FMI, la mission de Carone a été non pas de s’opposer aux efforts déployés pour la Grèce, mais à défendre la thèse de la Chine manipulant sa monnaie pour vendre plus et acheter à bon prix. Et de tout faire pour que le FMI prête à une Argentine insolvable depuis une décennie. Mais il serait faux d’attribuer à Trump l’invention ou l’exclusivité de cette rhétorique. Dans sa thèse « The Hermeneutics of International Trade Conflicts : U.S. Punitive Trade Policy Towards China and Japan », Barry F. Murdaco, de la City University of New York, montre que cette dénonciation de la Chine remonte au début des années 2000 quand les exportations américaines amorcent le grand déclin qui provient de la chute de la productivité du travail US. 

Dans sa dotation, M Carone apporte à la BID un recentrage autour du programme « America Crece » (Growth in the Americas) qui doit entrainer la réalisation d’investissements massifs dans les secteurs des télécommunications, de l’énergie et des infrastructures. 

Les deux argentins, Nielsen et Lanziani3, qui doivent conduire le projet Vaca Muerta destiné à assurer l’indépendance énergétique de leur pays comptent sur « America Crece » et la BID. Mais pas au prix de la poursuite de la dollarisation de l’économie nationale. Ce n’est pas ainsi que les Américaines voient les choses. Nielsen est partisan de libérer les prix de l’énergie en Argentine pour assurer les partenaires extérieurs du PPP de la rentabilité. Par contre Lanziani, un ingénieur qui vient du nucléaire, veut que les contrats de PPP soient libellés en pesos et favorise les contenus en produits locaux plutôt qu’en produits importés. Perón n’est pas complètement mort et il y a du Borges4 dans le Protée Claver-Carone. 

Sources
  1. VALLEE Olivier, Le marteau et la diva de la dette : les États-Unis reprennent l’initiative en Afrique, Le Grand Continent, 31 mai 2020.
  2. Par rapport à la domination de la Chine dans le commerce mondial, son rôle croissant dans la finance mondiale est mal documenté et mal compris. Au cours des dernières décennies, la Chine a exporté des quantités record de capitaux vers le reste du monde. Nombre de ces flux financiers ne sont pas déclarés au FMI, à la BRI ou à la Banque mondiale. Les « dettes cachées » envers la Chine sont particulièrement importantes pour environ trois douzaines de pays en développement et faussent l’évaluation des risques tant dans la surveillance des politiques que dans l’établissement des prix du marché de la dette souveraine. Nous établissons la taille, la destination et les caractéristiques des prêts chinois à l’étranger. Nous identifions trois caractéristiques clés. Premièrement, la quasi-totalité des prêts et des investissements de la Chine à l’étranger sont officiels. Par conséquent, les facteurs standard de « poussée » et de « traction » des flux transfrontaliers privés ne jouent pas le même rôle dans ce cas. Deuxièmement, la documentation des exportations de capitaux de la Chine est (au mieux) opaque. La Chine ne rend pas compte de ses prêts officiels et il n’existe pas de données complètes et normalisées sur l’encours et les flux de la dette chinoise à l’étranger. Troisièmement, le type de flux est adapté en fonction du bénéficiaire. Les pays avancés et les pays à revenu intermédiaire supérieur ont tendance à recevoir des flux de dette de portefeuille, via des achats d’obligations souveraines de la Banque populaire de Chine. Les économies en développement à faible revenu reçoivent principalement des prêts directs des banques d’État chinoises, souvent aux taux du marché et garantis par des biens tels que le pétrole. Notre nouvel ensemble de données couvre un total de 1 974 prêts chinois et 2 947 subventions chinoises à 152 pays entre 1949 et 2017. Nous constatons qu’environ la moitié des prêts chinois à l’étranger accordés au monde en développement sont « cachés ».
  3. Lanziani est un ancien ministre provincial de l’énergie tandis que Nielsen est un ancien ministre des finances.
  4. « L’argent est un Proteus plus polyvalent que celui de l’île de Pharos ». Jorge Luis Borges, Le Zahir.