Penser l’éphémère avec Freud

En période d'incertitude, le Grand Continent vous propose de méditer des « textes barrières ».
Dans cet article de 1915, Sigmund Freud réfléchit à ce que provoque en nous le sentiment du périssable et de la perte des choses passagères. Pour Élisabeth Roudinesco, l'auteur pense ici « contre son propre pessimisme » et donne à l'éphémère un caractère éternel.

Éphémère destinée Sigmund Freud Élisabeth Roudinesco traduction Gallimard

En novembre 1915, la Société Goethe demande à Freud un texte pour un volume d’hommages consacré à l’écrivain (Das Land Goethes, 1915-1916) et auquel participent cent-quarante sept auteurs, dont Arthur Schnitlzer et Hugo von Hoffmannsthal. Rédigé en novembre 1915, quelques semaines après « Deuil et la mélancolie » et publié en 1916, sous le titre « Éphémère destinée »  (Vergänglichkeit), ce court article renvoie au final du Second Faust : « Toute chose périssable (Alles Vergängliche) / n’est qu’un symbole / L’insuffisant/ Ici devient événement / L’indescriptible / Ici est accompli / L’éternel féminin / Nous attire vers le haut. » (Faust, édition établie par Jean Lacoste et Jacques Le Rider, Bartillat, 2009).

Freud met en scène deux amis se promenant avec lui durant l’été 1913 : l’un est désigné comme un « ami taciturne », l’autre comme « un jeune poète à la réputation déjà assise ». Il s’agit-là, à l’évidence, de Rainer Maria Rilke auquel Freud attribue des propos chargés de nostalgie et de pessimisme. Toute cette beauté serait donc, l’hiver venant, condamnée à disparaître et, de même, la beauté du monde, éphémère, serait-elle vouée à un anéantissement. Aussi bien Freud se livre-t-il ici à une réflexion goethéenne sur le périssable et l’éternel. Mais contrairement à l’ami poète, il affirme que l’humanité sera capable, par son amour de la culture, de reconstruire ce que la guerre aura détruit. En novembre 1914, il avait écrit cette phrase à sa chère Lou Andreas Salomé, son amie, amante du poète : « Je ne doute pas que le monde se remettra de cette guerre-ci, mais je sais avec certitude que moi et mes contemporains ne verrons plus le monde sous un jour heureux. Il est trop laid ». Et pourtant dans ce texte, il contredit son interlocuteur trop envahi par son sentiment de fugacité inéluctable.

Éphémère destinée1

J’ai fait il y a quelque temps, en compagnie d’un ami taciturne et d’un jeune poète à la réputation déjà assise2, une promenade à travers un paysage d’été en fleur. Le poète admirait la beauté de la nature environnante, mais sans en ressentir de joie. Une pensée le troublait, à savoir que toute cette beauté était vouée à la disparition, qu’en hiver elle se serait enfuie, mais aussi, et tout autant qu’elle, toute humaine beauté et tout ce que les hommes avaient créé et pourraient créer de beau et de noble. Toutes les choses qu’ordinairement il aurait aimées et admirées lui semblaient dévalorisées par le destin auquel elles étaient promises, à savoir leur caractère éphémère.

Qui est  l’ami taciturne et silencieux ? On a beaucoup dit que c’était Lou Andreas-Salomé qui n’était pas un homme et qui n’avait pas l’habitude de se taire. Je dirais plutôt qu’il s’agit là d’un double de l’auteur. À la manière de Diderot, Freud aimait en effet créer un acteur fictif afin de mettre en scène une controverse. Il le fera dans L’avenir d’une illusion (1927).

Nous savons qu’une telle attitude d’abandon à l’idée de la fragilité de tout ce qui est beau et parfait peut être le point de départ de deux motions psychiques3 différentes. L’une conduit au sentiment douloureux de dégoût du monde qu’éprouvait le jeune poète, l’autre à la révolte contre l’affirmation selon laquelle il s’agit là d’une réalité. Non, il est impossible que toutes ces splendeurs présentes dans la nature et dans l’art, dans le monde de nos sensations et dans le monde extérieur soient effectivement destinées à tomber dans le néant. Ce serait une absurdité trop grande et un trop grand sacrilège que de croire à cela. Elles ne peuvent pas ne pas continuer à exister d’une façon ou d’une autre, soustraites à toutes les influences destructrices.

Seulement, cette exigence d’éternité est trop clairement un produit de notre vie dans l’ordre du désir4 pour qu’elle puisse prétendre posséder une quelconque valeur dans l’ordre de la réalité. Même ce qui est douloureux peut être vrai. Je ne pouvais me résoudre, ni à contester la fugacité universelle, ni à faire une exception, en forçant les choses, pour ce qui est beau et ce qui est parfait. Mais je contestais au poète, bien pessimiste, le droit de dire que le caractère éphémère du beau avait pour conséquence de le dévaloriser.

Au contraire, il lui donne une valeur accrue ! La valeur conférée par la fugacité, c’est celle que donne la rareté sur le plan temporel. La possibilité de jouissance, quand elle est limitée, en augmente le prix. Il était incompréhensible, déclarai-je, que le fait de penser au caractère éphémère du beau dût nous gâter la joie qu’il nous procure. En ce qui concerne la beauté de la nature, il se trouve que, après avoir été détruite par l’hiver, elle revient chaque fois l’année suivante, et il est légitime de qualifier ce retour d’éternel si on le compare à la durée de notre vie. La beauté du corps et du visage humains, nous la voyons disparaître pour toujours pendant l’espace de notre propre vie, mais cette brève durée d’existence ajoute encore à ses charmes. S’il existait une fleur qui ne fleurît qu’une seule nuit, le produit de son efflorescence ne nous en paraîtrait pas moins somptueux. Comment se faisait-il que la beauté et la perfection de l’œuvre d’art et de la production intellectuelle dussent se trouver dévalorisées par le fait qu’elles étaient limitées dans le temps ? J’étais tout aussi peu en mesure de le discerner. Quand bien même adviendrait une époque où les tableaux et les statues que nous admirons aujourd’hui se seraient désagrégés, ou bien, nous succédant, une race d’hommes qui ne comprendrait plus les œuvres de nos poètes et de nos penseurs, ou, même encore, une période géologique qui réduirait au silence tout ce qui vit sur terre, il reste que la valeur de toutes ces choses belles et parfaites est uniquement déterminée par la signification qu’elles possèdent pour notre vie sensitive, elle n’a pas besoin de durer elle-même plus longtemps que cette dernière et elle est, pour cette raison, indépendante de la durée absolue.

Voilà une proposition qui réduit à néant les prophéties des adeptes du « c’était mieux avant », voire de ceux qui, plutôt que de réfléchir tout à la fois au passé, au présent et à l’avenir, se précipitent dans la recherche de bouc-émissaires : qui sont les coupables du désastre ? Qui a introduit le virus ou la guerre ? Les gouvernants ignares ? Les Juifs ? Les migrants ? À ceux qui brandissent leur indignation au lieu d’agir pour le bien commun, le texte de Freud répond qu’il suffit que la beauté ait existé pour qu’elle perdure au-delà de la mort. La mort existe, elle est parmi nous, elle rôde, mais rien ne saurait éteindre l’éphémère Destinée de l’art ou de cette fleur qui ne fleurit qu’une nuit. L’instant de la vie suffit à restaurer l’éternité.

Je tenais ces considérations pour inattaquables, mais remarquai que je n’avais produit aucune impression sur le poète et sur mon ami. De cet insuccès je déduisis qu’il était dû à l’intervention d’un facteur affectif puissant, qui troublait leur jugement, et d’ailleurs je crus plus tard l’avoir trouvé. Ce ne pouvait être que la révolte de leur âme contre le deuil5, qui, chez eux, avait dévalorisé la jouissance procurée par le beau. La représentation qu’ils avaient de ce beau, à savoir qu’il était sujet à passer, avait donné à ces deux êtres sensibles un avant-goût du deuil que causerait sa disparition, et, comme l’âme a instinctivement un mouvement de recul face à tout ce qui est douloureux, ils avaient senti leur jouissance du beau altérée par la pensée qu’ils avaient de fugacité.

Le deuil occasionné par la perte de quelque chose que nous avons aimé ou admiré apparaît si naturel au profane qu’il déclare qu’il va de soi. Mais, pour le psychologue, le deuil est une grande énigme, un de ces phénomènes qui eux-mêmes ne sont pas explicables, mais auxquels on ramène d’autres choses obscures. Voici ce que nous nous représentons : nous possédons un certain degré de capacité d’amour, appelée libido, qui, dans les débuts de notre développement, s’était tournée vers le moi propre. Plus tard, mais à vrai dire très précocement, il se détourne du moi et se tourne vers les objets que, de la sorte, nous faisons entrer dans une certaine mesure à l’intérieur de notre moi. Si les objets se trouvent détruits ou perdus pour nous, alors notre capacité d’amour (notre libido) redevient libre. Elle peut prendre d’autres objets comme substituts ou revenir temporairement au moi. Mais pourquoi le processus par lequel la libido se détache de ses objets devrait-il être aussi douloureux ? C’est là une chose que nous ne comprenons pas et que nous ne pouvons, à l’heure qu’il est, faire découler d’aucune hypothèse. Nous voyons seulement que la libido se cramponne à ses objets et ne veut pas renoncer non plus à ceux qu’elle a perdus lorsque le substitut est disponible. Voilà donc comment se présente le deuil.

La conversation avec le poète eut lieu pendant l’été précédant la guerre. Un an plus tard, celle-ci éclata brutalement et spolia le monde de ses beautés. Non seulement elle détruisit la beauté des paysages par lesquels elle passait et les œuvres d’art qu’elle frôlait sur son chemin, mais elle brisa aussi la fierté que nous inspiraient les conquêtes de notre civilisation6, notre respect envers tant de penseurs et d’artistes, nos espoirs que soient enfin surmontées les différences entre les peuples et les races. Elle souilla la sublime impartialité de notre science, fit apparaître notre vie pulsionnelle dans sa nudité, déchaîna en nous les mauvais démons que des siècles d’une éducation dispensée par les plus nobles d’entre nous avaient, croyions-nous alors, durablement domptés. Elle fit que notre patrie devint à nouveau petite et le reste de la terre à nouveau vaste et lointain. Elle nous spolia de tant de choses que nous avions aimées et nous montra la fragilité de maintes choses que nous avions tenues pour stables.

Freud a toujours été très attaché au monde d’hier, celui si bien décrit par Stefan Zweig, à cette Europe de la Belle époque engloutie par la guerre, cette Europe qui avait vu l’expansion de sa doctrine, l’Europe d’une bourgeoisie encore attachée à l’esprit aristocratique, une Europe névrosée d’où avaient surgi tous les mouvements d’émancipation : féminisme, sionisme, socialisme. Mais dans ce texte, qui semble écrit contre lui-même, contre son propre pessimisme, Freud affirme qu’après le cataclysme, le monde que la guerre aura détruit pourra se construire. On ne fait jamais le deuil de rien. « Faire son deuil », comme le répètent aujourd’hui des thérapeutes embourbés dans la psychologie, cela ne veut rien dire. Le deuil se fait sans qu’on cherche à le faire : dans la douleur, l’action, le souvenir, l’héroïsme et l’espoir. Inutile donc de se précipiter chez les marchands de résilience. Voilà une belle leçon pour le temps présent. 

Il n’y a rien d’étonnant à ce que notre libido, qui s’est tant appauvrie quant à [ses] objets, ait investi avec une intensité d’autant plus grande ce qui nous est resté, et que l’amour de la patrie, la tendresse pour nos proches et la fierté que nous inspiraient nos points communs se soient soudainement renforcés. Mais les autres biens, ceux qui sont maintenant perdus, ont-ils réellement été dévalorisés à nos yeux parce qu’ils se sont avérés à ce point fragiles et manquent totalement de résistance ? C’est ce qu’il semble à nombre d’entre nous, mais, comme je continue de le croire, à tort. À mon avis, ceux qui pensent ainsi et paraissent prêts à un renoncement durable parce que les choses précieuses n’ont pas fait la preuve de leur aptitude à se conserver, se trouvent seulement dans l’état de deuil consécutif à une perte. Nous le savons, le deuil, si douloureux qu’il puisse être, prend fin spontanément. D’ailleurs, quand il a renoncé à tout ce qu’il a perdu, il s’est entièrement consumé lui-même, et alors notre libido devient une fois de plus libre, avec comme but – pour autant que nous soyons encore jeunes et pleins de force vitale – de remplacer les objets perdus par des objets nouveaux, si possible aussi précieux ou plus précieux. Il faut espérer qu’il n’en ira pas autrement des pertes occasionnées par cette guerre. C’est seulement une fois le deuil surmonté que la haute estime dans laquelle nous tenons les biens culturels s’avérera n’avoir pas souffert de l’expérience que nous avons faite de leur fragilité. Nous reconstruirons tout ce que la guerre a détruit, peut-être sur des bases plus solides et de façon plus durable qu’auparavant.

Sources
  1. Vergänglichkeit. Ce substantif, qui est dérivé de l’adjectif vergänglich (« qui passe, passager, sujet à passer  »), sera généralement traduit par « caractère éphémère » ou pas « fugacité  », sauf dans le titre. En effet, sa charge affective habituelle, mais aussi son arrière-plan poétique (cf. la célèbre citation du Second Faust de Goethe, « Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis  » [« Tout ce qui passe n’est que métaphore. »] se trouvent renforcés par l’extrême brièveté du titre. Notre choix nous a également été dicté par le fait que Freud, dès la fin du premier paragraphe, lui a accolé le mot Schicksal (« destin, destinée  »).
  2. Freud a séjourné quelque temps dans les Dolomites en août 1913 ; ses accompagnateurs étaient peut-être Rilke et Lou Andréas-Salomé. (Note de traduction)
  3. seelische Regungen
  4. Wunschleben
  5. die seelische Auflehnungen gegen die Trauer (la révolte psychique contre le deuil).
  6. Cf. la célébrissime phrase de Paul Valéry : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Variété I. La Crise de l’Esprit, 1ère lettre, 1924.
Crédits
Ce texte est publié dans la traduction de Denis Messier aux éditions Gallimard dans le recueil Huit études sur la mémoire et ses troubles (2010). Toutes les notes sont celles du traducteur.

Il est reproduit et commenté avec l'aimable autorisation des éditions Gallimard et d'Élisabeth Roudinesco.
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