L’Europe de Johnson

Relire la fiction européenne de l'écrivain Stanley Johnson, père de Boris, avec les étoiles montantes du nouveau roman noir bruxellois.

The Commissioner

« Hareng fumé ! » Boris Johnson, le bras levé, agite un hareng emballé sous vide au-dessus de sa crinière blonde. Un murmure d’amusement traverse la foule. Le candidat au poste de Premier ministre est à la tribune du congrès du parti conservateur à quelques jours du vote qui va le propulser aux plus hautes fonctions. Ce hareng fumé, explique Boris Johnson, lui a été envoyé par un pêcheur de l’île de Man. Le pêcheur est furieux parce les « bureaucrates de Bruxelles », pris d’un nouveau prurit régulateur, ont soudainement décidé que chacun de ses harengs fumés vendus par correspondance devra être accompagné d’un… (Johnson s’arrête, il se penche et tire du podium un autre objet qu’il brandit)… d’un coussinet de glace en plastique ! La foule éclate de rire. Comme les meilleurs gags, c’est là une variation sur un thème classique qui rencontre toujours le succès outre-Manche. Une fois le Brexit advenu, conclut Boris Johnson, le Royaume-Uni pourra enfin se réveiller du cauchemar réglementaire dans lequel l’ont plongé l’Union européenne et ses technocrates. Tonnerre d’applaudissements.

Le lendemain une porte-parole de la Commission européenne se présente devant un public bien moins agité, et surtout plus clairsemé — les journalistes assistant à son briefing presse quotidien. Elle aligne les faits : la règle à laquelle Boris Johnson fait référence n’a pas été édictée par l’Union européenne, mais par la Food Standards Agency, une agence du gouvernement britannique. L’Europe s’occupe des poissons, c’est vrai, mais des poissons frais, pas des poissons fumés. Autre petit détail qui a son importance : le droit européen ne s’applique de toute façon pas à l’Île de Man, dépendance de la Couronne qui ne fait pas partie de l’Union européenne.

Les gros et les petits mensonges sur l’Europe de Bruxelles sont la marque de fabrique de Boris Johnson. Il s’est fait connaître au début des années 90, quand il était correspondant à Bruxelles pour le Daily Telegraph. On lui doit le hit planétaire de la courbe des bananes, la curieuse histoire de la supposée obsession des eurocrates pour la taille des préservatifs, et celle de l’interdiction des chips goût crevette mayonnaise. Ces histoires sont de pures inventions ou des demi-vérités, des mythes qui ont fait la légende Johnson. À l’un de ses collègues français de l’époque qui s’étonnait de ses méthodes journalistiques, Johnson aurait d’ailleurs glissé : “never let the truth get in the way of a good story” (ne laissez jamais les faits se mettre en travers d’une bonne histoire).

Son amour des bonnes histoires (et son talent pour les raconter), Boris Johnson les tient peut-être de son père, Stanley Johnson, fonctionnaire européen puis eurodéputé, et écrivain à ses heures perdues. Il est l’auteur d’une petite vingtaine d’ouvrages, dont un roman policier, The Commissioner, publié en 1987.

The Commissioner est un polar politique qui, avec le recul, nous raconte quelque chose des Britanniques et de leur rapport à l’Europe, entre clichés et vérité profondes. On y suit James Morton, un politicien anglais du parti conservateur qui vient d’être nommé commissaire européen par une Première ministre calquée sur Margaret Thatcher.

La Première Ministre revenait tout juste de l’église quand il arrivèrent. Comme elle paraissait gracieuse, songeait Isobel [l’épouse de James Morton, ndT] en la regardant accueillir ses invités, devant l’élégante façade élisabéthaine ; l’air d’une propriétaire née. Pas un instant l’âge ne l’avait fanée. Au contraire, elle semblait s’épanouir avec le temps.

« James, Isobel, ah ! Comme vous êtes gentils d’être venus ! » Elle les conduisit à travers le hall lambrissé, couvert d’une collection sans pareil de portrait de l’époque de Cromwell. « Notre déjeuner sera pour le moins informel. Connaissez-vous Gordon Cartwright, qui dirige United Chemicals ? Je n’en doute pas. Gordon et Rose nous font le plaisir de leur compagnie pendant le week-end. »

Outre le fait qu’il fût un mécène essentiel pour le parti, Morton en savait peu sur Sir Gordon Cartwright. Contrairement à certains de ses prédécesseurs au poste de PDG de United Chemicals, Sir Gordon préférait rester loin des projecteurs. Grand, le teint cireux, il portait ses cheveux noirs plaqués en arrière à la manière de Robert McNamara. Sa femme était une Écossaise courte sur pattes qui semblait bien peu à l’aise au milieu de la splendeur de la résidence de Chequers Court. Et l’arrivée d’Isobel n’était pas pour lui redonner confiance en elle. Isobel transpirait le glamour et la vitalité. Aux yeux de Rose Cartwright, il n’y avait pas grande différence de là à ce qu’elle vînt d’une autre planète ou de l’autre côté de l’Atlantique.

La Première Ministre décida de laisser ceux qu’elle avait, d’un ton à demi ironique, appelé « les hommes », boire un verre dans la bibliothèque avant le déjeuner, tandis qu’elle emmenait « les dames » faire une visite guidée de la demeure. Morton se retrouva seul avec Cartwright, affable, qui lui posa des colles sur des sujets dont il ne connaissait presque rien. Sir Gordon sembla particulièrement intéressé par l’opinion de Morton sur la politique industrielle.

« Ne pensez-vous pas que nous sommes victime de la sur-réglementation ? Que nous croulons sous le poid des normes ? Ne croyez-vous pas que l’industrie ait besoin qu’on lui tienne beaucoup moins les rênes si on veut qu’elle développe tout son potentiel ? »

Cartwright lui lançait les questions les unes après les autres, laissant à Morton le sentiment désagréable de patauger. Mis à part les positions honorifiques dans des comités stratégiques d’entreprises que tout parlementaire conservateur qui se respecte se doit de collectionner, Morton n’avait qu’une très faible expérience du secteur industriel. Il avait passé la majeure partie de sa vie à la campagne ; il était élu dans une circonscription où l’activité principale était l’agriculture, quoique dernièrement des industries de technologie de pointe, auxquelles Morton ne prétendait pas comprendre grand chose, avaient essaimé le long de l’axe autoroutier ; de là où il venait, il n’y avait pas ou presque pas de chômage et, pour ce qu’il en savait, aucun syndicat, excepté celui des agriculteurs — mais c’était une autre histoire.

« Oui, absolument. » La technique la plus payante, se dit-il, était d’être d’accord avec Sir Gordon. On pouvait présumer qu’il savait de quoi il parlait, sinon il ne serait pas devenu PDG de United Chemicals.

« Mais surtout, continua Gordon Cartwright en faisant les cent pas dans la pièce, son gin tonic en main, nous allons devoir rogner les ailes des bureaucrates de Bruxelles. Leur rogner les ailes, les garder sous contrôle, ne pensez-vous pas ? L’économie de marché, la concurrence, c’est une chose ; mais l’interventionnisme borné, c’est tout autre chose. » Cartwright continuait sa diatribe.

Il était plus à l’aise sur ce terrain-là. Au fil des années, Morton avait tenu de nombreux meetings devant ses électeurs potentiels dans des salles polyvalentes et des écoles, à travers toute sa circonscription. Il avait appris à reconnaître certaines phrases comme « les bureaucrates de Bruxelles » ou « l’immixtion dans nos affaires quotidiennes ». À ces questions automatiques, il donnait des réponses automatiques. Il en donna une à ce moment-là encore, se faisant l’écho fidèle du point de vue de l’autre.

« On ne peut plus d’accord avec vous… les remettre à leur place… jamais cru à l’harmonisation pour le simple plaisir de l’harmonisation… »

À sa grande surprise, Morton comprit qu’il semblait avoir passé le test — si c’était d’un test qu’il s’agissait — lorsque Sir Gordon le prit par le bras et fit cap avec lui vers la salle à manger. « On ne doit pas faire attendre la Première Ministre : elle aime déjeuner à l’heure. »

(…)

Après le déjeuner, Morton eut droit à quelques instants d’intimité avec la Première Ministre dans son bureau, assis dans des fauteuils en cuirs de chaque côté de la cheminée.

« Je sais bien que ce sera un déchirement, James, mais c’est pour le bien du pays et celui du Parti. Et pour votre bien à vous également, je pense. Peut-être même pour celui d’Isobel.

James Morton ne savait que faire de cela, notamment de la dernière remarque.

« À quoi faites-vous référence, Madame la Première Ministre ? »

La Première Ministre sembla surprise. « L’élection partielle de Newbury, bien sûr. Vous partez à Bruxelles. » Elle s’avança et lui toucha le genou. « Je veux avoir là-bas un homme en qui je peux avoir confiance. »

Margaret Thatcher disait que les personnes qu’elle envoyait prendre un poste à Bruxelles devenaient immanquablement pro-européennes (“going native”). Ce sera le cas de James Morton malgré des débuts difficiles.

[…] Au début de la semaine suivante, sa carrière parlementaire maintenant derrière lui et son successeur déjà désigné dans sa circonscription, Morton s’envola vers Bruxelles. À l’aéroport de Zaventem, il fut accueilli par un jeune homme de la délégation britannique auprès de la Communauté européenne.

“Peter Simon, de l’UKREP.

– Un nom qui sonne curieusement méchant, commenta Morton sur le chemin du parking diplomatique.

– C’est en fait l’acronyme du United Kingdom permanent representation to the European Communities (représentation permanente du Royaume-Uni auprès des communautés européennes).” Simpson insista sur la dernière syllabe. “Au sens strict, nous n’avons pas pour interlocuteur unique la Communauté (CEE) proprement dite, mais également la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et Euratom.

Morton retint un soupir. Il espérait que Bruxelles n’allait pas être remplie de jeunes hommes intelligents comme Peter Simpson. Les cadors du ministère des Affaires étrangères pouvaient être assez épuisants. Il lui sourit avec amabilité. “Je suppose que j’apprendrai le jargon en temps voulu.”

[…]

Avant la création de l’Union européenne en 1993 à la suite du Traité de Maastricht, la Communauté économique européenne, CEE, créée en 1957 par le Traité de Rome, était l’institution européenne principale, qui formait avec la CECA et la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom) l’ensemble désigné par les “Communautés européennes”.

Ils passèrent d’une autoroute à une autre. Quelques minutes plus tard, ils entraient dans Bruxelles. Morton se fit la réflexion que des politiciens conservateurs comme Peter Carrington auraient pu mettre sur leur CV qu’ils avaient libéré Bruxelles au bon moment, et avaient été décorés par le Roi des Belges. Pour cela, il était arrivé trop tard. En jetant un regard sur la gangrène des vilains bâtiments de la périphérie, il se demandait plutôt si ç’avait bien été la peine de libérer cet endroit. Une pensée peu charitable. Il décida qu’il devrait se ressaisir. Il avait une fonction à remplir, et il comptait en tirer le meilleur.

“Voilà Monty, l’informa Simpson. Et voici le Square Montgomery. En fait, c’est moins un square qu’un cercle.”

Morton regarda avec intérêt la statue plus grande que nature du grand général. Il se dressait là, les mains fermement serrées derrière le dos, regardant de sa hauteur les voitures à mesure qu’elles filaient dans le tunnel, en dessous de lui. Monty tournait nettement le dos à la ville ; le Rhin, bien sûr, restait à prendre, au loin.

Surnom du maréchal britannique Bernard Montgomery (1887-1976), héros de la Seconde Guerre mondiale, notamment décoré de l’Ordre de Léopold II par le Roi des Belges en 1947 pour son rôle dans la reconquête du territoire belge avec le 21e corps d’armée lors de l’offensive alliée de septembre 1944, à la suite du Débarquement de Normandie, dans le cadre de l’opération Market Garden qui avait pour but de poursuivre les troupes allemandes outre-Rhin.

“Ont-ils aussi un Square Churchill ?

— Ils ont une avenue Winston Churchill.

— Et quid de Heath ? Il a signé le Traité de Rome ici, n’est-ce pas ? Quid d’un boulevard Edward Heath ? Le ministère des Affaires étrangères milite-t-il pour cela ?”

Simpson rit. “Je ne crois pas que cela soit une priorité au sein de nos objectifs diplomatiques. Pas étant données les circonstances actuelles.” Morton se demandait si les Belges avaient jamais nommé une rue, ou même un cul-de-sac, d’après le nom d’un Commissaire britannique. Il était plutôt enclin à en douter.

Edward Heath (1916-2005), membre du Parti conservateur britannique et Premier Ministre du Royaume-Uni de 1970 à 1974. C’est sous son mandat que le Royaume-Uni est parvenu à entrer dans la Communauté économique européenne, grâce à un traité signé le 24 janvier 1972 à Bruxelles, et une entrée officielle dans la CEE le 1er janvier 1973. Le Brexit entrant finalement en vigueur le 31 janvier 2020, l’histoire de la présence britannique dans l’Union aura ainsi duré exactement 47 ans et un mois.

Les premières semaines de Morton à Bruxelles passèrent rapidement, appliqué qu’il était à maîtriser ses dossiers. Bien que Peter Simpson, le jeune homme du ministère des Affaires étrangères qu’il avait désigné comme chef de cabinet, organisât son bureau de façon efficace et ne manquât jamais de lui présenter les bons papiers à signer au bon moment, Morton était réticent à n’être au plus qu’un commissaire fantoche. C’était une personne têtue, et il nourrissait toujours l’illusion — illusion dangereuse, sans doute, aux yeux de beaucoup — que, ayant été appelé à une fonction, sa tâche était de la remplir du mieux qu’il pût. Une grande partie de la matière du travail ne lui était pas familière, mais il faisait de son mieux pour rester au contact du sujet.

“Qu’est-ce c’est que tout cette foutue histoire ?” demandait-il, mis vers sept heures du soir face à une pile de papiers attendant sa signature. “Je ne pourrais pas au moins les avoir en anglais ?” Mais, en pratique, il apprit rapidement qu’il était simplement irréaliste d’espérer comprendre chaque document qui lui était mis sous les yeux, ou bien d’attendre de textes compliqués, souvent produits dans une hâte maladive quelque part dans les entrailles du Berlaymont, qu’ils soient immédiatement traduits dans sa propre langue. Le système ne pouvait simplement pas fonctionner si chaque commissaire mettait un point d’honneur à recevoir tous les documents à la fois dans sa langue maternelle, quoiqu’il pût espérer en avoir certains, à certains moments.

Néanmoins, au milieu de ces contraintes incontournables, Morton faisait de son mieux. Même Peter Simpson, qui vivait dans un mépris salutaire pour la plupart de ses collègues, donnait des signes occasionnels d’estime, sinon pour la profondeur intellectuelle du Commissaire, du moins sa détermination à toute épreuve.

“Le type ne connaît rien à l’industrie nationale ou européenne, dit-il un soir à sa femme au retour du bureau, mais il a l’intention d’apprendre. Ce pourrait être dangereux !”, dit-il en rigolant.

Aujourd’hui, le tout-anglais a pris le dessus, puisque 85 % des textes émanant de la Commission européenne sont écrit dans la langue du Brexit — contre 3 % en français. L’influence des chefs de cabinets et des secrétaires généraux, elle, est restée déterminante.

Le personnel politique a quelque peu changé, comme on peut le sentir dans la scène suivante, où le collège des commissaires se retrouvent autour de son président, Horst Kramer, pour un premier dîner.

À la moitié du premier plat, Horst Kramer fit tinter son verre et se leva. Il recula sa chaise et se tint solidement sur ses jambes, attendant des autres le silence. Il se tourna d’abord vers la Commissaire portugaise, immédiatement à sa droite.

“Senhora, laissez-moi d’abord vous souhaiter la bienvenu en tant que première femme à avoir jamais été nommée Commissaire aux Communautés européennes. Même si mon mandat n’est en rien exceptionnel sur d’autres sujets, pour celui-là, on le retiendra.

Un rire parcourut la table. Ce que Kramer venait de dire était parfaitement vrai. Les Portugais avaient plongé de tout son corps dans la voie que les autres avaient refusé d’emprunter en nommant une femme commissaire. Helena Noguentes. Pour la première fois, le treizième étage du bâtiment du Berlaymont à Bruxelles serait agrémenté par la présence d’un individu de sexe féminin, et pas de n’importe quelle vieille femme, pensa Morton, mais bien une femme d’un charme et d’une intelligence considérables, comme il avait déjà pu le remarquer lors d’une brève conversation avant le dîner. Il savait, d’après sa fiche biographique (qu’il avait finie de lire avant le dîner) qu’elle avait trente-cinq ans, et avait été auparavant maire de Porto. Ce soir-là, elle portait un chemisier en soie couleur crème à col haut, qui contrastait nettement avec ses cheveux noirs, qu’elle portait jusqu’aux épaules. Elle tenait la tête droite et jetait un regard ferme à ses collègues assis autour de la table. Quand elle entendit les remarques inaugurales de Kramer, elle accusa le compliment d’un gracieux hochement de tête.

« Merci, monsieur le Président, dit-elle, mais je suis certaine que votre Commission sera reconnue pour bien d’autres raisons que ma seule présence en son sein.”

L’intuition de la commissaire portugaise sera confirmée par les événements. Dans les chapitres qui suivent, l’institution se retrouve prise dans la tempête d’un scandale d’ampleur continentale, mais bien insignifiant en comparaison avec l’onde de choc du Brexit. Il semblerait que les talents de dramaturge de Boris Johnson dépassent ceux de son père. Ou est-ce que le public que nous sommes exige des rebondissements toujours plus spectaculaires ?

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