Rome. Luigi Di Maio vient de démissionner de son rôle de leader du Mouvement 5 étoiles (M5S), un mouvement « populiste de valence » — c’est-à-dire, de consensus. Pourquoi le M5S, à la différence des autres partis populistes, a-t-il implosé pendant son mandat ? 

Tout d’abord, commençons par une définition : qu’est-ce qu’un parti populiste de valence ? Tous les acteurs populistes ne sont pas « de gauche » ou « de droite ». Certains d’entre eux se font concurrence de manière prédominante, voire exclusive, en se concentrant sur des questions non positionnelles, telles la lutte contre la corruption, le renforcement de la transparence, les réformes démocratiques et l’intégrité morale. Les partis populistes de valence peuvent adopter des positions spécifiques (par exemple, le revenu de base dans le cas du M5S), mais c’est sur leur compétence et leur performance qu’est majoritairement mis l’accent pour atteindre des objectifs largement partagés par les électeurs (c’est-à-dire, les questions de valence). Dans l’ensemble, les positions politiques des populistes de la valence s’inspirent d’une conception pure du populisme (d’autres éléments idéologiques, le cas échéant, jouant un rôle marginal ou secondaire), et sont donc flexibles, flottantes et souvent incohérentes.1

Le M5S est un exemple paradigmatique à cet égard. Ce qui est particulier, c’est que les partis populistes de valence sont assez courants en Europe de l’Est (par exemple l’ANO 2011 en République tchèque), mais le M5S est le seul cas (contemporain) de cette variété populiste à l’Ouest.2

Le M5S est à l’origine (et est resté jusqu’en 2018) un parti anti-système, qui a rejeté la coopération avec les autres partis du système et s’est présenté comme un pôle distinct, en antagonisme avec le centre-droit et le centre-gauche. De nombreux partis qui émergent comme anti-système finissent par s’intégrer dans le système auquel ils s’opposaient auparavant dans les termes les plus forts. C’est particulièrement vrai pour les partis populistes, car ils constituent la « nouvelle norme » dans les systèmes de partis et les gouvernements européens actuels.

L’intégration et la légitimation des partis populistes peuvent être un processus long ou court, selon les différentes motivations du système politique et les résultats électoraux, et s’accompagne généralement d’une série de réformes programmatiques et organisationnelles. Le zénith de l’intégration des partis populistes est atteint lorsque, éventuellement, ils participent au bureau national.3 Dans de nombreux cas, les partis populistes sont en effet capables de survivre à leur mandat, et même de gagner des voix lors des élections suivantes.

La Lega en est un exemple. Après une première expérience désastreuse au pouvoir (1994), la Lega a bénéficié, au fil du temps, d’un « processus d’apprentissage ».4 Elle a maintenant un long historique de participation au gouvernement et domine l’agenda italien. Grâce à la centralisation de la machine du parti, à une coalition dominante cohésive, à la socialisation de ses militants et de ses élites par l’injection de valeurs et à la persistance des diverses structures et des objectifs de l’ « ancien » parti de masse, la Lega est capable d’agir en tant qu’acteur stratégique bien au-delà du court terme et de convertir des pressions ou des chocs soudains en armes concurrentielles. Le « procès » Gregoretti en est un exemple.

La crise que le M5S connaît depuis 2018 et qui a culminé avec l’événement d’hier est le résultat du processus d’intégration raté d’un parti anti-système, malgré ses réformes organisationnelles et son adaptation programmatique.5 Malgré la centralisation de la gestion du parti, les conflits internes ont été une constante pour le Mouvement 5 étoiles : sa coalition dominante n’est pas cohérente et il ne dispose d’aucun instrument pour assurer l’infusion de valeurs parmi les élites et les militants. Son image publique est celle d’un parti en proie à des conflits. Ces problèmes sont la conséquence d’un projet organisationnel imparfait, incapable d’absorber efficacement les conflits internes, mais sont également liés à la nature particulière de son profil idéologique (oui, chaque parti possède une idéologie et, oui, le M5S est un parti). Les partis populistes de valence cherchent à transcender la gauche et la droite, et l’intégration dans le jeu de coalition avec d’autres partis implique de choisir entre l’un des deux camps. Le M5S a d’abord gouverné avec la Lega de droite, puis avec le PD de centre-gauche. Le PD était « l’ennemi juré », mais la coopération avec ce dernier n’était pas nécessairement vouée au désastre politique. Dans de nombreux cas, les parties peuvent coopérer avec succès après des années d’hostilité réciproque. Cependant, dans le cas du M5S, cela a conduit à un fiasco pour deux raisons étroitement liées :

  • Premièrement, l’absence de mécanismes permettant d’absorber convenablement les conflits internes a rendu impossible d’expliquer efficacement aux électeurs la raison d’être, les attentes et les avantages de son repositionnement stratégique. En bref, il n’a pas réussi à formuler un message cohérent et homogène.
  • Deuxièmement, la nature même d’un parti populiste de valence est liée à l’idée de savoir communiquer sa compétence et ses performances pour atteindre des objectifs politiques largement partagés. Là encore, la nature imparfaite du projet organisationnel du M5S a rendu cette tâche impossible.

Le résultat est ce que nous voyons aujourd’hui : un parti en proie à un conflit interne, sans ligne de conduite claire et qui connaît une série de débâcles électorales.6 En résumé, la capacité de prendre des décisions efficaces est importante : les partis sont maîtres de leur succès comme de leur échec. 


Mattia Zulianello est chercheur à l’université de Birmingham. Il travaille sur le projet “The survival of the mass party: Evaluating activism and participation among populist radical right parties (PRRPs) in Europe” (akaPopulism In Action”) financé par l’ESRC (ES/R011540/1).