« Le tendre narrateur »

Un commentaire du discours de réception du Prix Nobel de littérature par sa lauréate en 2018, l’écrivaine polonaise Olga Tokarczuk.

Olga Tokarczuk, Discours de réception du Nobel, Stockholm, 2018

La romancière polonaise Olga Tokarczuk vient de recevoir prix Nobel de littérature 2018 pour « une imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, représente le franchissement des frontières comme forme de vie ». Dans son discours de réception, intitulé « Le tendre narrateur », prononcé à l’Académie suédoise à Stockholm le 7 décembre 20191, elle décrivait la tendresse comme « un partage du destin : conscient, quoique peut-être un peu mélancolique ». Elle ajoute :

« La tendresse est une considération profonde de l’autre, de sa fragilité, de sa singularité, de son incapacité à résister à la souffrance et à l’effet du temps. La tendresse révèle les liens, les similitudes et les identités qui existent entre nous. Elle est ce mode de regard qui permet de voir le monde comme un objet vif, vivant, interconnecté, coopérant et interdépendant. La littérature est bâtie sur cette tendresse envers tous êtres autres que nous qui nous entourent. »

Pour Olga Tokarczuk, engagée politiquement à gauche, écologiste et végétarienne, la tendresse est spontanée et désintéressée, et constitue le mécanisme psychologique de base du roman. Il y a plus de trente ans, sa courte nouvelle L’Armoire 2 manifestait déjà une tentative, encore contenue dans la poétique du réalisme magique, de dévoiler les complicités entre nous, les humains, et le reste du monde, ces petites relations quotidiennes les plus triviales. L’écrivaine, poussée par l’envie de trouver aujourd’hui les fondements d’une nouvelle histoire universelle, complète, enraciné dans la nature, nous appelle à rechercher un nouveau langage avec lequel nous pouvons raconter le monde, en abandonnant le moi actuellement omniprésent. Elle nous propose de repenser notre relation avec les objets, avec l’environnement et d’envisager notre place dans le monde dans une perspective plus large.

Objets

« Et cet oignon s’anima, remua et devint pour moi un cœur, un cœur plein de vie ; auparavant, je n’en possédais pas. Je sentais des forces inconnues s’agiter en moi, et comme un pouls qui battait. L’oignon germait, poussait ; les vertus, cachées en lui, se développaient admirablement et vinrent éclore en une magnifique fleur. En la voyant, je m’oubliais moi-même, mes dorures et mes splendeurs passées. Oh ! que c’est deux de s’oublier soi-même dans la contemplation d’un autre ! »3

Hans Christian Andersen, La Théière

Dans son discours, Olga Tokarczuk raconte que, pendant son enfance, sa mère avait l’habitude de lui lire des contes. Dans l’un d’eux, écrit par Hans Christian Andersen, une théière jetée à la poubelle se plaint d’avoir été traitée cruellement par des gens : ils s’en sont débarrassés dès que son anse a été cassée. Et pourtant – dit l’écrivaine – elle pourrait encore servir ses propriétaires si les gens n’étaient pas aussi exigeants et assoiffés de perfection : « Quand j’étais enfant, j’écoutais ce conte avec des larmes dans les yeux et mon visage rougi, car je croyais profondément que les objets ont leurs problèmes, leurs sentiments et même une certaine vie sociale, tout à fait comparable à la nôtre, humaine. Les assiettes dans l’armoire pouvaient se parler, les couverts dans le tiroir étaient une sorte de famille ».

À travers son récit autobiographique, la théière, devenue pot de fleurs, raconte chez Andersen la vie silencieuse et discrète des choses qui nous accompagnent : « Un jour, un amateur vint l’admirer et déclara qu’elle méritait un plus beau pot qu’une vieille théière. Et, pour mieux la transplanter, on me brisa en deux. Oh ! douleur morale et physique ! On me jeta dans la cour et j’y suis restée depuis comme un vieux tesson. Parfois les enfants me prennent en guise de jouet, et j’ai encore quelques bons moments ; ils sont rares, mais je me console en me repassant les souvenirs de ma haute destinée4. »

Dans L’Armoire, Olga Tokarczuk nous fait découvrir le sort d’une vieille armoire qui a été recueillie par un couple. Les protagonistes de cette histoire tentent d’apprivoiser la réalité qui les entoure mais leur échappe toujours. Celle-ci semble illusoire, opaque, parfois fausse. Contrairement à la théière d’Andersen, l’Armoire reste muette. Elle garantit la stabilité du monde : L’Armoire devient le symbole d’un lieu où l’on peut être sauf, un espace rempli de silence, d’indifférence sereine envers le monde extérieur. C’est un petit substitut de l’infini.

Nature

La question du rapport de l’homme à la nature, particulièrement importante dans l’œuvre de l’écrivaine, est plus directement visible dans le roman Prowadź swój pług przez kości umarłych (traduit du polonais par Margot Carlier et publié en français sous le titre Sur les ossements des mort5). L’héroïne principale du livre, Janina Duszeyko, est perçue par les autres personnages comme une personne naïve et fanatique. Sa sensibilité et sa détermination à défendre les animaux semblent être difficiles à accepter. Selon la romancière, Janina Duszeyko est une héroïne tragique. Autrement dit, elle se trouve face à un dilemme impossible à résoudre, car toute solution sera moralement mauvaise. C’est la situation d’un homme honnête et juste face à une loi acceptée par la majorité, mais qui pourtant est immorale. Tokarczuk a tenté de poser le problème de façon à élargir l’horizon moral également aux animaux. L’écrivaine estime qu’une telle extension est nécessaire, et une immense révolution a déjà commencé à cet égard, qu’elle comprend comme un grand pas en avant pour l’humanité.

Dans un entretien à l’association Pracownia na rzecz Wszystkich Istot (Atelier pour tous les êtres), une organisation fonctionnant selon les principes du courant de l’écologie profonde, fondé par Næss, philosophe norvégien, qui veux prendre en compte les besoins de l’ensemble du vivant, Tokarczuk déclarait : « Il me tient également à cœur de penser que le microcosme (nous) et le macrocosme (le monde) sont indissociablement liés. Plus je vieillis, plus je vois clairement comment nos petites attitudes quotidiennes se reflètent dans des phénomènes plus vastes. Phénomènes sociaux, politiques, voire climatiques, naturels. La découverte, ou plutôt une intuition (comme il est difficile de la nommer et de la prouver) des liens omniprésents entre toute chose a été l’une des plus grandes expériences de ma vie. Cela m’a stupéfié. Je vois la nature comme un organisme plus grand dans lequel nous sommes intégrés et qui est plus intelligent que nous6. »

Tokarczuk nous dit qu’il est possible de transcender notre propre anthropocentrisme. Nous devons élargir l’horizon moral ; déplacer la frontière encore un peu plus loin, non seulement au-delà de nos proches, mais au-delà des étrangers et des non-humains. Après la parution de Sur les ossements des morts, elle ajoute : « L’écologie est devenue sous nos yeux plus qu’une science de l’interdépendance dans la nature. Aujourd’hui, nous pouvons aussi trouver son paradigme dans la sociologie, la psychologie, l’économie, la géographie, la médecine, dans toutes les approches scientifiques… C’est la mère des sciences. L’écologie pourrait montrer aux enfants quelque chose qui manque tant à l’éducation moderne – un regard général sur ce que nous appelons le monde comme un grand organisme complexe dont toutes les composantes s’influencent et dépendent constamment les unes des autres. 7 »

« Le monde est mourant et nous sommes incapables de le remarquer ». Ces mots, prononcés à Stockholm, résument de façon concise l’engagement intellectuel et sensible de Tokarczuk.

Narrateur à la quatrième personne

Selon l’écrivaine, il nous faut trouver un nouveau type de narration : « Est-ce qu’il pourrait y avoir une histoire qui irait au-delà de cette prison non-communicative qu’est le moi, révélant une réalité plus variée et montrant les connections mutuelles ? ». Tokarczuk appelle de ses vœux une voix capable de mener un tel récit, qu’elle désigne comme un narrateur à la quatrième personne : « Je rêve aussi d’un nouveau type de narrateur – le narrateur à la quatrième personne qui, bien sûr, ne se résume pas à une sorte de construction grammaticale, mais est capable d’inclure à la fois la perspective de chaque personnage et la capacité de dépasser l’horizon de chaque individu, qui voit plus, plus loin, et serait capable d’ignorer le temps ».

Les enjeux sont considérables. Face à la crise du récit à laquelle nous sommes confrontés, face au déluge d’images de violence, de stupidité, de cruauté, face aux discours de haine, nous avons besoin de nouveaux mythes, de nouvelles métaphores, en un mot d’un nouveau langage : « Il est donc nécessaire de raconter honnêtement une histoire afin d’activer dans l’esprit du lecteur un sens de la globalité, qui lui donne la capacité de fusionner des fragments épars en un seul motif, de découvrir dans une bagatelle d’événements des constellations entières. Raconter l’histoire pour qu’il soit clair que tout et que tous sont plongés dans une image commune, que nous produisons soigneusement dans nos esprits à chaque tour de la planète. La littérature a un tel pouvoir. »

La littérature a le pouvoir de réintégrer le monde.

Sources
  1. Le texte intégral du discours de réception prononcé par Olga Tokarczuk est disponible en anglais, polonais et suédois à l’adresse suivante : https://www.nobelprize.org/prizes/literature/2018/tokarczuk/lecture/
  2. Nouvelle dont Le Grand Continent vient de publier une traduction inédite en français.
  3. Hans Christian Andersen, La Théière, dans : Les Souliers rouges et autres contes, trad. par. Ernest Grégoire et Louis Moland (en ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5774094x/f120.image, p. 105).
  4. Ibid.
  5. Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, trad. Margot Carlier, Paris, Éditions Noir sur Blanc, 2012.
  6. L’interview avec Olga Tokarczuk, paru dans le magazine mensuel Dzikie Życie en avril 2000 (en ligne : https://dzikiezycie.pl/archiwum/2000/kwiecien-2000/o-przyrodzie-literaturze-feminizmie-micie-zyciu-i-smierci-rozmowa-z-olga-tokarczuk).
  7. L’interview avec Olga Tokarczuk, paru dans le magazine mensuel Dzikie Życie en mars 2014 (en ligne : https://dzikiezycie.pl/archiwum/2014/marzec-2014/jaki-to-cud-to-zycie-rozmowa-z-olga-tokarczuk).
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