Les Cassettes familiales

Roman sur l'argent et la nostalgie des années VHS, Les Cassettes familiales dresse de tableau acerbe de l'émergence d'une nouvelle classe sociale : les nouveaux riches polonais.

Maciej Marcisz, Taśmy rodzinne [Les Cassettes familiales], Varsovie, Wydawnictwo W.A.B., 2019, 320 pages, ISBN 9788328066250, URL https://www.gwfoksal.pl/tasmy-rodzinne-maciej-marcisz-sku630c8fd420cf3bbdcf32.html

« À cette époque, les affaires étaient faciles. Tous les gens qu’il connaissait devenaient riches. Tout le monde prospérait de plus en plus. Après l’ouverture du troisième magasin de grossiste, les représentants des ventes ont commencé à arriver. Ils grouillaient comme des mouches autour de fruits pourris. Ils se débrouillaient seuls. Les émissaires des nouveaux pouvoirs, éblouissants de splendeur, des voitures de fonction tapageuses, des portables. Ambassadeurs de Milka, Knorr, Jacobs, Mars. Ils sont venus avec les produits les plus étranges, ils nous ont tentés avec des voyages à l’étranger, ils ont dépensé de l’argent avec la légèreté de gens qui ne dépensent pas le leur. »1

Si la France a Édouard Louis, la Pologne a Maciej Marcisz. Et bien que le roman de cet écrivain, qui fait ses premiers pas sur le marché polonais de l’édition littéraire, ne soit pas véritablement un roman autobiographique au sens strict du terme, on y retrouve de nombreuses expériences personnelles. Louis décrit, dans Pour en finir avec Eddy Bellegueule, son enfance et son adolescence dans un village de Picardie, les violences et les humiliations subies par un jeune homosexuel, ou encore le processus brutal de la reproduction sociale. Marcisz, quant à lui, présente dans Les Cassettes familiales l’enfance et l’adolescence de son personnage, Marcin Małys, dans un petit village de Silésie, et décrit le processus d’enrichissement rapide de la classe moyenne polonaise pendant le capitalisme sauvage des années 1990. Ce livre renouvelle le discours littéraire sur les années 1990 en montrant l’envers de la période libérale qui a suivi la chute du bloc communiste et l’accession des démocraties populaires au marché, et particulièrement les formes de dressage social qu’elle a induites.

Les trois thèmes principaux de son roman sont la vie quotidienne après le changement politique et l’ouverture du marché à l’Occident, le culte de l’argent, de la gesticulation et du sentiment de supériorité résultant de la possession de biens matériels, et enfin ce que l’auteur lui-même appelle « la masculinité toxique ». Les Cassettes familiales forme le portrait ironique d’une génération qui a grandi dans les années 1990. D’une histoire pleine d’humour qui raconte les tentatives d’affronter l’âge adulte, le roman devient une saga familiale touchante. C’est une histoire sur le pouvoir symbolique et fatal de l’argent et la naissance de nouvelles fortunes, et sur le mépris de classe, qui a longtemps divisé la société en deux catégories : le meilleur et le pire.

Le personnage principal du livre est Marcin Małys, un artiste à l’inertie créatrice, qui a trente ans, 63 mille zlotys de dettes et une vision vague de son propre avenir. Depuis plus d’un an, il n’a rien inventé de nouveau, et de nombreux textos de ses amis et des relances de sociétés de prêt lui rappellent chaque jour le montant vertigineux qu’il a à rembourser. Cependant, il y a un espoir d’amélioration dans son existence : 300 mille zlotys promis par son père. Mais lorsque celui-ci décide de le déshériter et de faire don de ses biens à des organismes de bienfaisance, Marcin décide de récupérer son héritage.

Il retourne alors dans sa maison familiale, une villa désormais en ruine, où sa mère déprimée vit seule. Elle a été construite par son père, parfait exemple du self-made man des années qui ont suivi la chute du bloc communiste, conduisant la famille à devenir soudainement riche. Dès l’arrivée de Marcin dans sa maison familiale, la perspective narrative change. Dans la partie suivante, nous découvrons l’histoire du père de Marcin, Jan Małys, humilié par la pauvreté dès son plus jeune âge. Ne voulant pas accepter cette situation, il s’est fixé un objectif : devenir riche.

« Le retour vers une époque fantasmée et pourtant peu lointaine qu’on trouve dans Les Cassettes familiales, est un phénomène qui, en Pologne, est en adéquation directe avec le climat de crise qui se fait sentir dans le présent. »


Marlena Wilczak

Dès son arrivée à la villa, l’optimisme du père a cédé la place à la vision désenchantée de Marcin Małys. Artur Hellich, un critique polonais, montre qu’il s’agit ici d’une approche singulière du temps et de la mémoire. Dans la situation de crise dans laquelle le protagoniste s’est retrouvé – consciemment ou non –, il s’est tourné vers des temps d’espoir et de développement incontrôlé des années 19902. Le retour vers une époque fantasmée et pourtant peu lointaine qu’on trouve dans Les Cassettes familiales, est un phénomène qui, en Pologne, est en adéquation directe avec le climat de crise qui se fait sentir dans le présent. 

Dans un entretien, Marcisz qualifie ce à quoi il juge que la « race néolibérale » a conduit : « J’aime à imaginer que cet optimisme fou a fini symboliquement lorsque les stades pour l’Euro 2012 ont été construits, nous avons vu ces tonnes de béton et une grande surprise s’est lue sur nos visages. C’était la fin. Nous avons des stades, de belles gares et des boulangeries climatisées Paul, vendant des sandwiches pour vingt-cinq zlotys, des endroits où les gens vendent des choses qu’ils ne peuvent se permettre d’acheter. Et en un sens, le niveau de vie est encore faible ici […]. Je pense que la littérature, si elle ne veut pas devenir purement élitiste, doit s’y adapter, ou elle ne sera plus qu’un luxe pour ceux qui peuvent se permettre une slow life3.

En même temps qu’un récit sur la Pologne des années 1990, le roman tente d’incarner la conscience de la génération qui a grandi avec les cantors, les bazars et les cassettes VHS. Maciej Marcisz décrit sans sentiments ni fioritures les destins opposés de deux représentants de cette génération : Jan Małys, qui a grandi à l’époque de la République populaire de Pologne, marqué par les traumatismes familiaux et la pauvreté, et son fils Marcin, élevé dans l’ère des grands changements, un nouveau style de vie, la propagande du succès, les centres commerciaux éclatés et le capitalisme galopant. Il montre l’égoïsme, l’avidité inquiétante, la gesticulation désagréable et l’obsession pour l’argent de la nouvelle classe moyenne en Pologne.

« Dans Les Cassettes familiales, l’argent est important et je voulais que cette question soit aussi réaliste que possible, souligne l’auteur. Pour s’assurer qu’il y a beaucoup d’argent dans le livre, pour montrer à quel point il nous dérange – qu’importe si nous en avons beaucoup ou peu. À mon avis, l’argent est un grand sujet littéraire. […] Parce que le fait que Jan Małys emmène les enfants faire du shopping ne veut pas dire qu’il veuille compenser son absence ou sa violence. Ce shopping ensemble, c’est de l’amour pur pour lui. Selon lui, c’est ainsi qu’il montre ses sentiments, sans attendre quelque chose en retour ». Dans ses interventions, l’auteur prête également attention aux inégalités sociales croissantes : « Ceux qui ont profité de la transformation ont très vite oublié leurs racines, celles d’avant le succès, et ont développé un sentiment facile d’être meilleurs que ceux qui étaient par exemple mal habillés et avaient encore des revendications sur le nouveau système4. »

Selon certains, Maciej Marcisz a écrit un livre, dont on pourrait comparer la clairvoyance et le style aux Choses de Georges Perec, sur le fait que la consommation joyeuse des années 1990 avait son prix. Néanmoins, l’ouvrage ne décrit pas tant un réseau complexe de dépendances ou le conflit du microcosme familial avec la réalité de la transformation polonaise d’un point de vue sociologique, qu’il ne présente cette réalité aux yeux de la famille Małys – riche et privilégiés, profitant sans critique de la transformation du système économique. Tout ici n’est qu’un objet de consommation ou un outil de distinction, comme l’a souligné justement Agata Sikora5. On pourrait finalement rapprocher Tasmy Rodzinne de La Fin de l’homme rouge de Svetlana Aleksievitch, par un souci commun de peindre la transformation politique et l’obsession de la possession et de la consommation dans l’ère post-communiste. Néanmoins, le débutant polonais décrit la réalité avec un ton beaucoup moins critique que la lauréate russe du Prix Nobel de littérature. Les achats compulsifs de la famille Małys et leur émanation de richesse ne sont pas directement traités dans une perspective sociohistorique. Nous obtenons une image superficielle de l’effondrement des relations familiales, et les personnages, leurs conflits et leurs souffrances jouent ici un rôle secondaire. Le thème central des Cassettes familiales demeure l’émergence d’une nouvelle classe sociale, celle des nouveaux riches polonais. Le dressage drastique des enfants à la distinction de classe est plus brutal encore que la violence physique qu’ils peuvent subir.

Sources
  1. Maciej Marcisz, Taśmy rodzinne [Les Cassettes familiales], Varsovie, Wydawnictwo W.A.B., 2019, p. 166.
  2. Artur Hellich, « Czas i pieniądz w powieści. Przewijając Taśmy rodzinne Macieja Marcisza, paru dans Niewinni czarodzieje le 21 mai 2019 (en ligne : https://niewinni-czarodzieje.pl/czas-i-pieniadz-w-powiesci-przewijajac-tasmy-rodzinne-macieja-marcisza).
  3. Entretien avec Maciej Marcisz, paru dans Girls’ ROOM le 28 avril 2019 (en ligne : http://www.girlsroom.pl/artykuly/7819-wywiad-maciej-marcisz-x-tasmy-rodzinne).
  4. L’interview avec Maciej Marcisz, paru dans G’rls ROOM le 28 avril 2019 (en ligne : http://www.girlsroom.pl/artykuly/7819-wywiad-maciej-marcisz-x-tasmy-rodzinne).
  5. Agata Sikora, « Kwadratura koła », paru dans Dwutygodnik le 5 mai 2019 (en ligne : https://www.dwutygodnik.com/artykul/8207-kwadratura-kola.html).
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