Rome. Un an après sa formation, le gouvernement jaune-vert est tombé à l’initiative de son partenaire, la Ligue. Après le succès éclatant aux élections européennes (mai 2019) de son parti, Matteo Salvini a retiré la Ligue du gouvernement Conte en août, dans une tentative d’amener le pays à de nouvelles élections à l’automne.

Cependant, cette décision a eu une conséquence inattendue, conduisant le M5S et le Parti démocrate à donner naissance à un nouveau gouvernement, dirigé une deuxième fois par Giuseppe Conte. Si ce bouillant été politique en Italie peut être considéré comme un tremblement de terre, les dernières données sur les intentions de vote de l’électorat suggèrent le contraire. Certes, la situation a changé, mais depuis les dernières élections européennes, l’équilibre des pouvoirs entre les différents partis politiques semble s’être stabilisé (tableau 1).   

Comme prévu, la Ligue a payé le prix de sa décision de mettre fin au gouvernement alors qu’elle bénéficiait encore d’un large soutien dans l’opinion publique. Aux élections européennes, le parti de Salvini a obtenu 34,3 % des voix ; à la fin juin, le parti avait progressé de près de 2 points ; à la fin septembre, alors que la crise était déjà terminée, le parti avait perdu près de 4 points. Il est difficile de déterminer s’il s’agit d’une simple stabilisation de l’appui électoral du parti ou plutôt d’un revers. Néanmoins, le parti reste fermement le premier en termes de soutien électoral (32,4%), confirmant son rôle central non seulement à droite, mais dans tout le champ politique italien.

Cependant, le déclin de la Ligue ne semble pas avoir profité aux deux nouveaux partis au pouvoir, le M5S et le Parti démocratique. Par rapport aux dernières enquêtes réalisées fin juin, le M5S a gagné un peu plus d’un point et demi de pourcentage, approchant ainsi le seuil des 20%. Au contraire, le Parti démocrate, qui avait également enregistré une tendance positive l’année dernière, a perdu près de 2,5 points de pourcentage. Il est difficile d’expliquer avec précision les raisons de cette tendance légèrement négative, mais deux facteurs peuvent avoir eu un impact significatif. D’une part, certains électeurs du PD ont peut-être eu du mal à digérer l’alliance avec le M5S, après des années d’hostilité ouverte et de méfiance entre les nouveaux alliés. D’autre part, il y a un nouvel acteur en ville : l’ancien premier ministre et secrétaire du PD Matteo Renzi, après avoir parrainé la formation d’un nouveau gouvernement de coalition avec le M5S, a décidé de quitter le PD et de créer un nouveau parti politique : L’Italie vivante. Dans les enquêtes les plus récentes, le parti a réalisé un score d’environ 5%, bien qu’il soit encore trop tôt pour établir sa force électorale réelle. Cependant, il semble plausible que le parti ait réussi à mobiliser une petite partie de l’électorat du PD quelques jours après sa formation.

Dans le camp de droite, le parti néonationaliste de Giorgia Meloni (Frères d’Italie, FdI) confirme également la tendance positive qui caractérise sa performance électorale depuis un an. Aux élections européennes, le parti a obtenu 6,5% des voix, alors qu’aujourd’hui il en obtient environ 7,2%. Si la droite radicale (Ligue et FdI) conserve une large base électorale, le déclin de Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, est maintenant clair. Forza Italia, qui s’établit maintenant à 6,7 %, pourrait également subir un nouveau recul après la formation d’Italia Viva. Les ambitions politiques du parti de Matteo Renzi sont en effet liées à un électorat modéré, qui pourrait être beaucoup plus transversal que celui rassemblé actuellement sous les drapeaux du PD. En d’autres termes, à côté des votes potentiels du Parti démocrate, Renzi pourrait aussi réussir à mobiliser les votes des électeurs modérés de la FI qui n’apprécient pas Salvini et Meloni.

Le test des élections locales 

Les événements récents qui ont marqué le paysage politique italien n’ont pas radicalement modifié l’équilibre des pouvoirs (en termes électoraux) entre les partis politiques italiens. La situation à la fin du mois de septembre est essentiellement celle qui ressortait déjà des dernières élections européennes, la Ligue ayant doublé ses voix et le M5S les ayant divisées de moitié. Un an seulement après des élections législatives très volatiles (mars 2018), près de 40 % des électeurs italiens ont changé de vote lors des élections suivantes au Parlement européen (mai 2019).

Pour comprendre pourquoi tant d’électeurs ont changé d’avis et les raisons des succès ou des revers des différents partis politiques, nous avons étudié l’impact de questions spécifiques sur les changements de vote entre les élections générales de 2018 et les élections européennes de 2019. Nous avons particulièrement tenté de comprendre si, et dans quelle mesure, la crédibilité des partis politiques (telle qu’évaluée et notée par les électeurs) dans la réalisation d’objectifs politiques spécifiques a été pertinente pour expliquer les tendances électorales les plus récentes observables dans les sondages. Les résultats de cette analyse sont résumés dans le tableau 2, où nous présentons les questions qui ont eu un impact statistiquement significatif sur les changements de vote parmi les électeurs, tant en termes de flux sortants (c’est-à-dire pourquoi les électeurs ont décidé de quitter le parti pour lequel ils ont voté en 2018) que de flux entrants (c’est-à-dire pourquoi les gens ont décidé de voter pour un autre parti en 2019 comparé aux élections législatives de 2018).1

L’évaluation de la crédibilité des partis sur les questions relatives à la gestion de la politique fiscale et budgétaire, au rôle de l’Italie en Europe, à la dérégulation du marché du travail et à la défense du pays contre les attentats terroristes, a été cruciale pour expliquer pourquoi les électeurs ont décidé de voter pour un parti spécifique en 2019, modifiant leurs préférences de vote par rapport aux élections législatives de 2018. En conséquence, l’évaluation de la crédibilité des partis pour stimuler la croissance économique italienne et protéger l’Italie contre les attentats terroristes a été un facteur clé pour expliquer pourquoi les gens ont décidé d’abandonner un parti pour lequel ils avaient voté lors des élections législatives de 2018.  

Le résultat le plus frappant qui ressort du tableau, cependant, concerne la nature des questions qui ont été les plus pertinentes pour déterminer les tendances électorales les plus récentes : tant pour les entrées que pour les sorties électorales, la dynamique des changements de vote est dominée par des questions économiques plutôt que culturelles. Ceci est particulièrement pertinent dans une situation politique que les médias italiens présentent comme dominée par la question de l’immigration portée par Matteo Salvini de la Ligue. En fait, nos analyses soulignent que même derrière le succès de la Ligue (et sa capacité à fournir un nouvel ancrage pour les électeurs de centre-droit désorientés par le crépuscule de la présidence de Berlusconi : de loin la dynamique dominante des élections européennes de 2019), il existe effectivement une capacité de promouvoir un agenda économique clair de droite. En d’autres termes, it’s the economy, stupid !

Sources
  1. Ces résultats ont été obtenus au moyen d’un modèle de probabilité linéaire, utilisant comme variable dépendante (explanandum) les changements de vote entre les élections générales de 2018 et les élections européennes de 2019. Les variables indépendantes (variables explicatives) sont des mesures de la crédibilité des partis dans l’atteinte d’objectifs stratégiques précis. Nous avons estimé deux modèles, l’un pour les flux entrants (expliquant pourquoi les électeurs ont décidé de voter pour un parti différent aux élections européennes de 2019 par rapport à leur choix aux élections législatives de 2018) et l’autre pour les flux sortants (expliquant pourquoi les électeurs ont quitté un parti pour lequel ils avaient voté lors des élections législatives de 2018 pour soutenir un parti politique différent aux élections européennes de 2019). Les analyses ont été réalisées à l’aide d’une enquête originale CAWI administrée par Demetra sur un échantillon non probabiliste, pondéré par les caractéristiques sociodémographiques de la population cible (citoyens italiens âgés de 18 ans ou plus) dans le mois précédant les élections européennes de 2019 (N=1000).
Crédits
Cet article est extrait du Rapport de l’October Monthly Report on Italy de LUISS School of Government. Nous le publions ici en exclusivité pour la première fois en édition française.