Le Joker, c’est toi

La tragédie d'Arthur Fleck, c'est que ce qu'il adorerait faire, c'est être comédien ; ce pour quoi il est payé, c'est être un clown dans la rue ; alors que ce pour quoi il est vraiment bon, c'est tuer des innocents.

Todd Philipps, Joker, DC Entertainment | Warner Bros, 2019

Attention ! Cet article contient des informations sur l’histoire et le dénouement du film Joker.

« Tu fais ce que tout homme sain d’esprit ferait dans ta situation : tu deviens fou. » Ce sont les mots que le Joker adresse au commissaire Gordon dans une célèbre aventure de Batman écrite par Alan Moore, The Killing Joke.

C’est cette histoire que Todd Phillips semble vouloir raconter dans son film Joker, en la mélangeant d’évidentes allusions au cinéma de Martin Scorsese : l’histoire d’un homme qui devient un criminel psychopathe parce qu’il a subi trop d’abus et de déceptions. Et c’est encore cette histoire que le réalisateur ne parvient pas à raconter : rien dans la succession des petits et des grands malheurs qui frappent Arthur Fleck ne semble vraiment justifier sa métamorphose, à part peut-être un ancien traumatisme d’enfance qui a eu lieu avant le début du film.

Ce n’est certainement pas une « mauvaise journée » qui fait vriller son destin. Les éléments du drame sont tous donnés d’entrée de jeu, sa folie est déjà clamée sur tous les toits. Alors quelle est exactement la tragédie de ce Joker ? Tout au plus, celle du système de santé au moment où s’effondre l’empire américain, qui est décrit comme dans un film de Ken Loach : la scène la plus terrifiante est celle de la coupe sanglante… dans le budget du centre où Fleck était traité. C’est une grande déception pour ceux qui, amateur des bandes dessinées, s’attendaient – au moins à la fin – à un véritable carnage, conforme à la vocation de ce personnage à faire le mal pour le mal. C’est triste à dire, mais à aucun moment dans le film, pas même dans les dernières minutes, on ne trouve quoi que ce soit qui ressemble à ce que le Joker devrait être. Alors pourquoi au juste Warner Bros. nous a-t-elle vendu une « histoire d’origine » ?

Le problème objectif du film de Todd Phillips est qu’il ne montre pas ce qu’il prétend montrer et ne démontre pas ce qu’il prétend démontrer : l’écart entre ses fins et ses moyens est flagrant. Mais le fait qu’il ait réussi à créer l’illusion d’être le film sur « comment la société produit un fou criminel » –bien qu’il y soit parvenu en mobilisant un efficace paratexte – , ce qu’il n’est absolument pas, prouve ce qu’un effet de sens est capable de produire, grâce à une sorte de trompe-l’œil conceptuel.

Warner Bros. a transformé le personnage du Joker de la même manière que les médias mis en scène dans le film. En ce sens, c’est une œuvre intéressante, beaucoup plus en tout cas que lorsqu’il essaie de se référer à Moore ou Scorsese. En effet, il faut lâcher l’intrigue principale et se concentrer sur l’intrigue secondaire, qui se développe progressivement pour culminer dans le final : de ce point de vue, Joker est une fable qui montre comment une personne affectée d’un trouble psychologique peut devenir un symbole politique puissant, aussi bien dans le film que dans notre monde.

Il n’est donc pas surprenant qu’il y ait une controverse sur les risques de l’émulation, puisqu’il s’agit précisément d’un film sur l’émulation. Le Joker incarne la vengeance de tous ceux que la société qualifie de ratés – le milliardaire Thomas Wayne parle de « clowns » à leur sujet – contre ceux que l’on considère comme des gagnants. Plus que la bande dessinée The Killing Joke, alors, nous vient à l’esprit le groupe dont Moore a emprunté le nom : The Killing Joke. Dans le premier morceau de la face B de leur album de 1986, ils chantaient ainsi « l’amour des masses » :

“They fight and play in timeless rivalry
The people clamour for a loser
With joy and sorrow mixed we realize
That peace shall come by sacrifice
Why do we love them ?
Love of the masses”

« Tu fais ce que tout homme sain d’esprit ferait dans ta situation : tu deviens fou. » Qu’arrive-t-il à une société où cette situation se généralise, lorsque c’est la société elle-même qui produit la détresse mentale ? Si le protagoniste du Joker se prête à devenir un symbole, c’est parce que, malgré son histoire personnelle, faite d’abus depuis son plus jeune âge, il nous ressemble beaucoup à bien d’autres égards. Arthur Fleck est un incompris, comme tout le monde. Son rêve est de devenir un comédien, un comédien de stand-up comme on dit. Mais il aurait pu rêver d’être musicien, écrivain, sportif ou entrepreneur et cela ne changerait rien. Bref, rien d’étonnant à ce que tout le monde puisse s’identifier au personnage joué par Joaquin Phoenix.

Le comique qui tente de percer est un genre qui a inspiré un nombre particulièrement élevé de comédies, irrémédiablement amères : du King of Comedy en Scorsese, à qui Todd Philipps rend hommage, au moins réussi Funny People de Judd Apatow, en passant par l’exemple italien de Kamikazen – Last Night in Milan, qui en 1987 mettait en scène la lutte pour la survie d’un groupe de comiques qui deviendraient presque tous célèbres dans les années 1990. Plus récemment, cependant, c’est une bande dessinée (une bande dessinée dans laquelle il n’y a pas de super-héros), qui a raconté de la manière la plus incisive que l’entrelacement des aspirations et des incertitudes, des déceptions et des difficultés, dans lequel se débattent ceux qui tentent de faire carrière sur le marché hautement concurrentiel de la comédie : la nouvelle Killing and Dying contenue dans l’anthologie du même nom par Adrian Tomine.

L’auteur californien raconte l’histoire d’une jeune fille qui, tout comme Arthur Fleck, est convaincue d’avoir un talent, dont elle est probablement dénuée, et qui se condamne au malheur en essayant d’arriver dans le monde. Dans la même anthologie, une autre histoire tourne autour de la même question d’une manière encore plus paradoxale : c’est l’histoire d’un homme qui se spécialise dans un art de sa propre invention, qu’il appelle « hortisculpture », qui consiste à sculpter des buissons, et pour lequel il n’existe aucune demande, aucun intérêt. Maintenant, imaginez un monde dans lequel tous les sculpteurs de buisson auraient décidé de prendre leurs sécateurs et leurs râteaux pour faire la révolution et vous aurez plus ou moins une idée de la manière dont notre société finira par s’effondrer.

La vérité, résumée dans un diagramme très populaire en ligne , est que nous recherchons tous notre ikigai  : la façon dont nous faisons coïncider ce que nous aimons, ce à quoi nous sommes bons, ce dont le monde a besoin et ce pour quoi nous pouvons être payés. La tragédie d’Arthur Fleck, c’est que ce qu’il adorerait faire, c’est être comédien ; ce pour quoi il est payé, c’est être un clown dans la rue ; alors que ce pour quoi il est vraiment bon, c’est tuer des innocents. Et ce n’est certainement pas ce dont le monde a besoin.

« Tu fais ce que tout homme sain d’esprit ferait dans ta situation : tu deviens fou. » Dans la bande dessinée d’Alan Moore le Joker dit cela au commissaire Gordon. Mais quelle est exactement la situation de Gordon ? Le commissaire a été kidnappé et traîné dans un parc d’attractions abandonné que le Joker a transformé en enfer pour montrer combien il est facile de rendre un homme fou. Maintenant, quelle est la situation de tous ceux qui, à l’intérieur ou à l’extérieur du film, s’identifient à Arthur Fleck ? Le véritable équivalent de ce parc d’attractions abandonné est l’écosystème de l’information, qui ressemble de plus en plus à une machine à rendre les gens fous : un flux de signes qui décrivent le monde de manière fragmentée, incompréhensible, contradictoire, et qui ne peut logiquement produire que des théories de conspiration et de la haine entre communautés. Les structures identifiées par le psychologue Harold F. Searles dans son essai de 1959 The Effort To Drive The Other Person Crazy sont en train de s’accomplir spontanément. Guido Vitiello, auteur d’un brillant essai sur un autre célèbre psychopathe du cinéma, Norman Bates, en a récemment parlé :

« L’idée est que nous ne devenons pas schizophrènes simplement à cause de causes endogènes, mais aussi parce que quelqu’un dans notre monde, le plus souvent inconsciemment, nous pousse à la folie par des usages divers et ambigus de la communication. Ceux-ci fonctionnent à l’unisson pour alimenter la confusion jusqu’à ce que l’interlocuteur ne sache plus qui il est, ne comprenne plus qui est l’autre, ne puisse déchiffrer la situation dans laquelle il est. Sa perception d’une réalité cohérente faiblit et, si l’égouttement du chaos est méthodique et prolongé, cela peut le conduire à la folie. »

Et maintenant, il ne nous reste plus qu’à nous demander comment nous pouvons « vivre dans une société » dans laquelle tout le monde devient fou. Indice inquiétant : ont-ils vraiment donné le Lion d’Or à Todd Phillips ? Le réalisateur d’un film qui identifie toutes les questions centrales – crise sociale, rôle des médias, concurrence, manque de sens… – mais qui en dispose dans un désordre total ? Et pourtant, malgré ses défauts évidents, je commence à me convaincre qu’ils ont bien fait. Voilà peut-être la preuve qu’à mon tour je deviens fou : ils ont récompensé le film qui aurait dû être, et qui aujourd’hui est plus réel que celui qui est sorti dans les salles.

Drôle, vous ne trouvez pas ?

Crédits
Ce compte-rendu est la traduction d'un article publié dans Esquire : https://www.esquire.com/it/cultura/film/a29382999/joker-film-significato/
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