Alger. Deux grands pays d’Afrique sont le théâtre depuis de longs mois de manifestations de masse qui modifient le cours de leur histoire : l’Algérie et le Soudan. Ce dernier semble s’acheminer vers un régime démocratique. Le premier est confronté à une impasse entre le haut commandement de l’armée et la population.1

Dans aucun des deux pays, l’avenir immédiat n’est facile à déceler, mais les peuples soudanais et algérien ont retrouvé une voix sur la scène politique à laquelle ils ne renonceront pas sans combattre. Remettre le génie démocratique dans la bouteille sera pratiquement impossible à moyen terme, même si des épisodes de violence se produisent entre-temps.

Le Soudan est un pays tribal qui a été témoin de luttes sanglantes pendant des décennies, menant à la création d’une entité dissidente, un État désormais à domination chrétienne, dans le sud. En Algérie il y a vingt ans, une guerre civile a opposé les forces de sécurité aux islamistes purs et durs, mais il n’y a jamais eu de risque qu’une partie du pays fasse sécession.

Les tribus ont disparu en tant que force politique en Algérie bien avant l’indépendance en 1962. Au Soudan, des forces extérieures, notamment l’Arabie saoudite, jouent un rôle clé dans l’élaboration de la politique intérieure. Ce n’est pas le cas en Algérie, quelle que soit l’influence que la France et la Russie peuvent encore exercer.

Contrairement à ses homologues soudanais, et encore moins aux égyptiens ou aux syriens, l’armée algérienne est sortie d’un violent conflit contre la puissance coloniale, la France. L’armée a porté l’état sur les fonds baptismaux, elle l’a effectivement créé. Elle partage ce rôle historique inhabituel avec ses pairs américain et israélien.

Son influence sur la politique algérienne a, inévitablement sans doute, été liée non seulement à la lutte pour l’indépendance mais aussi à l’Algérie en tant que concept politique au sens large. Que ses généraux jouent un rôle important en politique n’est guère plus surprenant qu’en Israël.

Aucun article constitutionnel n’interdit à l’armée algérienne d’intervenir à l’étranger. Elle l’a fait en 1967, tout en indiquant clairement aux États-Unis qu’elle n’envoyait ses troupes en Égypte que pour aider à défendre le régime de Gamal Abdel Nasser pendant la guerre des Six Jours. Ses commandos spéciaux sont intervenus en Libye, notamment au printemps 2011, et depuis lors, elle a agi avec parcimonie en Libye et au Mali pour garder les frontières du pays.

Plus publiquement, elle a agi aux côtés de son homologue tunisien, avec le plein consentement des dirigeants politiques et militaires du pays, pour combattre les groupes islamistes armés le long des frontières des deux pays depuis 2011.

L’armée algérienne, qui compte 150 000 hommes, est le reflet de toutes les régions et detoutes les classes du pays, et son corps d’officiers est très instruit. Les diplomates et les militaires occidentaux s’accordent à dire que les officiers algériens sont aussi professionnels que nombre de leurs pairs au Moyen-Orient.

Après l’accession au pouvoir de Nasser en Egypte, le corps des officiers égyptiens a été affaibli lorsqu’il a cédé à Abd al-Hakim Amer, en échange de sa loyauté, une grande partie des processus militaires quotidiens. Les conséquences ont été désastreux au fil du temps, car les promotions fondées sur le favoritisme plutôt que sur les compétences militaires ont miné la capacité de combat de l’armée. Le résultat fut la défaite sans appel par Israël en 1967.

Dans les années 1980, la libéralisation économique, conjuguée à la volonté de réduire les coûts militaires, a permis à l’armée égyptienne de devenir un acteur économique à part entière, tout en liant des officiers de plus en plus âgés à l’élite de copinage du président Hosni Moubarak. La perte de professionnalisme militaire a été dramatique.

En Algérie, l’armée ne dirige pas des pans entiers de l’économie comme le fait son homologue en Égypte. Cela ne veut pas dire que des officiers ne peuvent pas trouver d’emplois bien rémunérés dans le secteur privé quand ils partent à la retraite. De nombreux officiers de l’armée ou de la gendarmerie sont des gestionnaires compétents. 

C’est tout à fait distinct des pots-de-vin que certains officiers supérieurs reçoivent dans le cadre de contrats d’armement et civils avec des entreprises étrangères. La distinction entre dirigeants civils et militaires n’est pas facile à établir, de nombreux hauts responsables politiques ayant précédemment occupé des postes dans l’armée nationale populaire ou dans les forces de sécurité.

L’armée, cependant, ne peut pas répondre aux ambitions légitimes de nombre d’officiers. Des mécanismes doivent être mis en place pour permettre aux officiers ayant atteint le grade de colonel de passer au secteur privé, mais à condition qu’ils respectent les règles de la société civile. La nécessité d’institutionnaliser les règles et d’assurer la transparence reste un défi majeur si l’Algérie veut construire un système de gouvernement plus responsable et plus moderne.

L’héritage désastreux de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika est qu’il a nommé des hommes de second ordre qu’il méprisait et qu’il pouvait facilement manipuler par la corruption. D’où sa nomination d’Ahmed Gaïd Salah au poste de chef d’état-major en 2004, à la place d’officiers supérieurs beaucoup plus compétents. Les liens étroits tissés par Bouteflika entre de nombreux hauts responsables des forces militaires et de sécurité, des entrepreneurs complices, dont l’émergence rapide ces dernières années a suscité fait les gorges chaudes d’Alger, et des alliés clés comme Chakib Khelil, ministre de l’énergie pendant une décennie après 1999, ont privé l’Algérie d’institutions crédibles.

Les conflits au sein de ce groupe opaque ont attiré des intérêts étrangers, dépouillant l’Algérie de ses richesses et vidant des institutions respectées, telles que la compagnie pétrolière publique Sonatrach, le ministère des Affaires étrangères, la Banque centrale, le Centre de recherche pour l’économie appliquée et le développement, le Conseil national de l’énergie et l’Institut de Stratégie Globale de leur substance. Les forces de sécurité et l’armée ont essayé de résister. En 2010, ils ont réussi à faire renvoyer Mr Khelil.

Depuis que les manifestations de masse du début de l’année ont mis fin à l’espoir de Bouteflika d’un cinquième mandat à la présidence, Gaïd Salah est devenu le porte-parole du haut commandement. Cependant, il a outrepassé ses prérogatives lorsqu’il a réquisitionné l’avion présidentiel pour aller à Ouargla où il a publiquement mis en demeure le président intérimaire Abdelkader Bensalah de convoquer des élections présidentielles le 15 septembre, le vote étant prévu trois mois plus tard.2

L’humiliation que Gaïd Salah a infligé à Bensalah fait suite au refus du président par intérim d’approuver une liste de nominations d’officiers supérieurs que le général lui avait soumise. Le général tente également, jusqu’à présent sans succès, de faire avancer la nomination de nouveaux ambassadeurs, dont beaucoup lui doivent des faveurs mais qui n’ont pas la compétence requise pour les postes auxquels ils sont proposés.

En mettant en avant lui-même et sa famille, Gaïd Salah devrait garder à l’esprit qu’il n’est plus le porte-parole du majlis ou conseil informel des généraux supérieurs. Certains d’entre eux pourraient penser qu’il devient trop grand pour ses bottes. Ses dernières actions suggèrent qu’il méprise totalement le Hirak – nom du mouvement démocratique – comme l’avait fait Bouteflika, et qu’il n’aurait aucune intention d’organiser un scrutin présidentiel démocratique.

Il a sans doute dépassé les bornes en traitant Bensalah comme un larbin. Ce faisant, il risque de diviser le haut commandement, comme ce fut le cas en 1991-1992, avec les conséquences dramatiques qui s’ensuivirent. Si le haut commandement opte pour la répression, il se heurterait peut-être aux réticences que certains officiers de l’armée, de la police et de la gendarmerie auraient à tirer sur le peuple.

Gaïd Salah risque de faire la même erreur que Charles de Gaulle en 1959, qui considérait l’Algérie comme une « poussière d’hommes », ou une population désintégrée et anarchique. L’Algérie peut être mieux décrite en termes d’une juxtaposition entre « la force parfois féroce d’une succession d’États et en même temps de leurs limites et leurs fragilités » telle que l’écrit l’historien britannique James McDougall dans sa récente Histoire de l’Algérie.3

Les membres du hirak et des conseils plus sages au sein de l’armée ont évité la violence, parce qu’ils comprennent que l’histoire ne peut pas s’écrire « uniquement en termes de bouleversements, de ruptures, de violence et de traumatismes ». Ces phénomènes ont souvent été présents dans l’histoire algérienne, mais l’armée devrait éviter de justifier les clichés si chers à l’ancien colonisateur.

De nombreux officiers comprennent qu’un débat honnête avec le hirak, aussi compliqué soit-il, serait plus susceptible de produire des institutions plus solides – tout en consacrant leur propre rôle de garants de la stabilité de l’Algérie – que la répression. Dans ce pays, comme au Soudan, il est peu probable qu’une population désormais plus jeune et plus instruite accepte le style de gouvernement autoritaire qui a si longtemps été la norme au Moyen-Orient.

Perspectives :

  • Le lundi 2 septembre le général Gaïd Salah a annoncé une convocation du corps électoral le 15 septembre, pour permettre les élections présidentielles avant la fin de l’année.

Cet article a été publié originellement le 7 septembre sur Arab Weekly comme Algerian, Sudanese Armies advance opposite but equally uncertain paths. Il a été traduit en français par CP Communication, Christopher@pike.pro. 

Sources
  1. GHILES Francis, Algerian, Sudanese Armies advance opposite but equally uncertain paths, Arab Weekly, 7 septembre 2019
  2. GHILES Francis, Algérie, entre le marteau et l’enclume, Le Grand Continent, 3 septembre 2019
  3. McDOUGALL James, A History of Algeria, Cambridge University Press, 2017