Commençons par une question d’actualité. Comment expliquez-vous le succès critique de l’œuvre d’Elvira Roca Barea intitulée Imperiophobia au sein des élites espagnoles, alors que l’ouvrage a été décrié comme pro-russe et nourrissant des sentiments anti-européens – très lié aux idées du parti d’extrême-droite Vox ?

Cette question m’étonne un peu, je dois l’admettre. Pour ma part, je ne l’ai pas lu, bien que j’en aie entendu parler. Je me suis donc un peu renseigné et c’est un livre qui a eu beaucoup de bonnes critiques de la part de la droite et de la gauche. Ce livre a essayé de casser l’image erronée que tous les empires sont nécessairement mauvais. Dans la culture populaire il y a en effet une sorte « d’imperiophobie » qui voudrait que tous les empires soient mauvais alors qu’il y a toujours du mauvais et du bon dans les phénomènes politiques. Il s’agissait avant tout d’expliquer et de relativiser la légende noire puisqu’il y a là aussi un élément de récit.  Finalement le récit d’un événement c’est tout, plus même que l’événement. Je ne sais si c’est pro-russe ou s’il nourrit des sentiments anti-européens, je pense juste que c’est une approche intéressante. Il y a eu de bonnes critiques d’intellectuels de toutes les tendances, donc j’estime que c’est un bon ouvrage et je compte bien le lire. Cela explique aussi comment le récit de l’empire espagnol était différent du récit de l’empire anglais, français ou belge et surtout pourquoi cette différence ; c’est surtout cela, selon moi, qui fait la valeur de ce livre. 

Quels sont aujourd’hui les principaux sujets géopolitiques internes à l’Espagne ?

Nous sommes dans un monde en train de changer et nous ne savons pas dans quelle direction nous allons. Ayant été en poste au Viêt-Nam, j’ai pu constater par moi-même que les Asiatiques ont une culture du long terme. Par exemple les objectifs de la Chine  s’inscrivent dans une perspective de 50 ans, et pas 2 ou 5 ans. En Occident, la tendance est au plus court terme ce qui s’explique par notre culture démocratique qui dessine naturellement une temporalité électoraliste. À ce titre, le cycle d’action est bien plus court, il dure 4 ou 5 ans et nous fait voir les choses d’une autre manière. De même dans le contexte des entreprises il y a toujours une pression des actionnaires pour la rentabilité et les résultats immédiats, tandis qu’en Asie, ils ont un autre cycle de pensée. Je pense que le facteur « Chine » est à prendre en compte, c’est déjà un facteur qui fait changer les choses en termes de politique internationale. Si l’on peut dire quelque chose de positif de l’administration Trump c’est que ce problème a bien été appréhendé. Il est justement plus important que jamais d’avoir une vision globale du monde puisque les frontières n’existent plus, les menaces conventionnelles n’existent plus, ce ne sont plus les Soviétiques qui risquent de larguer des bombes nucléaires ; les menaces sont d’une toute autre nature, elles sont globales, cachées, inconnues. La suppression des frontières économiques, de la connaissance (avec Internet) a changé la nature des défis et la souveraineté nationale seule n’arrive pas à répondre à ces défis.

Du point de vue interne il y a des fissures dans le consensus constitutionnel, c’est-à-dire que l’Espagne, pas seulement après la dictature de Franco mais après une longue période qui commence au début du XIXe siècle mais qui s’est accélérée avec la fin de l’Empire colonial (avec la perte de Cuba et Porto-Rico en 1898), a connu un XXe siècle très bouleversé. Sauf que l’Espagne n’a pas participé aux Guerres mondiales ; elle a vécu pourtant une guerre civile tragique et pour la première fois depuis des siècles les Espagnols se sont mis d’accord sur quelque chose, un accord qui inclut l’extrême-gauche et l’extrême-droite, les gagnants et les perdants de la guerre civile : la Constitution. Il est important de souligner que les dirigeants qui ont participé à la transition démocratique étaient des gens qui avaient vécu la guerre ou l’exil, ou avaient été dirigeants du système franquiste. Le leader du parti communiste à l’époque avait vécu en exil et avait été politiquement actif pendant la guerre. Alors mettre d’accord des générations différentes d’Espagnols et provenant de presque tout le spectre politique était déjà un succès formidable. Dans la construction du consensus constitutionnel il y avait les quatre grands problèmes de toujours de l’Espagne : les tensions centre-périphéries, la question sociale (le modèle d’économie sociale), le rôle de l’Église et le rôle de l’Espagne dans le monde. De grandes décisions ont été prises de façon à essayer de résoudre ces problématiques.

Sur la question centre-périphérie un système de communautés autonomes avec des degrés différents d’autonomie – donc un modèle asymétrique – qui donne certaines facilités aux communautés historiques notamment la Catalogne, le pays Basque, la Galice et l’Andalousie. Ce sont les quatre grandes régions qui ont pu accéder plus rapidement à un degré plus haut d’autonomie par voie spéciale prévue dans la Constitution. Sur la question sociale, a été mise en place une économie capitaliste, mais avec un État-Providence donc avec un système de protection sociale étendue et la soumission des intérêts particuliers à l’intérêt général. Sur la question de l’Église, une séparation de l’Église et de l’État sans laïcisme de l’État mais avec une aconfessionalité de l’État, c’est-à-dire que l’État n’a pas de religion officielle. Dans la Constitution, une provision spécifie que le rôle de l’Église catholique sera pris en compte. Il y avait à ce moment-là une large majorité de catholiques, peut-être 98 % de la population donc cela correspondait au rôle qu’avait l’Église. Aujourd’hui, ces droits ou facilités ont été étendus à toutes les religions mais c’est toujours l’Église catholique la plus importante en matière de patrimoine, de fidèles et par rapport à son rôle historique en Espagne – comme c’est le cas en France. Sur la question de notre rôle dans le monde enfin, il y a eu un alignement de l’Espagne sur le bloc occidental qui s’est complété par l’adhésion à l’OTAN, puis à l’Union européenne.

Ce consensus s’est fissuré aujourd’hui surtout concernant la question territoriale et cette fissure s’est accentuée ces dernières années. Il y a plusieurs raisons à cela. Bien sûr il y a un élément structurel : l’identité catalane a toujours été là. La langue catalane a d’ailleurs toujours eu, depuis la transition démocratique, une valeur officielle en Catalogne où le catalan est encore couramment parlé même si un 57 % des habitants de Catalogne ont  l’espagnol ou castillan comme langue maternelle –. Il y a donc un large niveau de gouvernement autonome et beaucoup de compétences qui ont été transférées, dont la police, l’éducation et une partie des finances. Il faut aussi comprendre que les mouvements indépendantistes – la partie la plus visible en tout cas – n’ont pas commencé du bas vers le haut (bottom-up), au contraire ce sont les institutions catalanes et les élites qui ont initié ce processus en faisant des promesses d’indépendance (top-down) : c’était Artur Mas, puis Carles Puigdemont et après Quim Torra qui ont alimenté ce mouvement indépendantiste, qui est donc mené plus par les élites que par le peuple. Bien sûr il y a un soutien de la population, en termes de pourcentage autour de 45 % – 47 % en faveur de l’indépendance mais ces chiffres varient énormément et changent constamment il est donc très dur de se faire une idée sur le plus long terme. Ce n’est pas une révolution populaire. Ce qui s’est passé à partir de 2017 quand le processus s’est accéléré a laissé une fracture dans le système politique et une fracture structurelle dans la société civile. Les choses sont plus normalisées aujourd’hui mais lorsque la fracture s’est révélée il était très compliqué de parler politique sur ce sujet, des familles se sont déchirées à ce propos. Mais ce processus est plus fort au niveau des élites et de la presse ; lorsque l’on se rend en certaines zones de la Catalogne cette vision se relativise. J’étais l’année dernière sur la Costa Brava, on peut voir que lorsque l’on se rapproche des zones touristiques, il y a beaucoup moins  pas des « esteladas » et des rubans jaunes.. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de sentiment d’indépendance mais finalement la tension intéresse surtout certains politiciens et certaines forces politiques. 

Dans cette logique un peu perverse, on voit que les indépendantistes catalans ont beaucoup d’intérêt à être au Parlement espagnol (Congreso) car non seulement ils parlent pour la population catalane, et c’est important, mais aussi parce que par leur présence ils bloquent beaucoup de décisions, ils ont bloqué le budget l’année dernière et en ce moment leurs voix peuvent définir l’investiture ou non d’un gouvernement. Ce qu’a d’ailleurs dit le président Sanchez c’est qu’il cherche un accord avec les forces constitutionnalistes pour ne pas dépendre des indépendantistes.

Il y a d’autres défis que la question catalane toutefois : je pense notamment au défi démographique. On parle souvent de l’Espagne vide, c’est d’ailleurs admirable de voir qu’en France pour des raisons historiques, naturelles ou économiques les provinces se sont maintenues comme une force de la France du point de vue économique, agricole et industriel tandis qu’en Espagne ce phénomène de grandes migrations vers les villes, très fort pendant les années 60 et qui continuent, fait que les régions intérieures commencent à perdre leur population avec des habitants souvent très âgés. La question est donc de savoir comment revêtir cette tendance. Il y a aussi un fort vieillissement de la population qui fait s’inquiéter sur l’avenir du système de retraites.

On a aussi, je pense, un grand problème environnemental avec une désertification qui avance. Ce qui provoque des incendies qui contribuent à la désertification et aux sécheresses. Nous avons d’ailleurs des sécheresses toujours plus fréquentes, longues et intenses. On a donc un problème environnemental dans un pays qui est pourtant très divers, un Nord très pluvieux et très vert, un Sud très sec et aride. Les régions en cours de désertification sont surtout l’Andalousie, la Castille-La Manche et l’Estrémadure, entre autres.. L’impacts des incendies a été spécialement grave sur les Iles Canaries cet été. La production est par ailleurs de plus en plus intensive dans le secteur agricole, ce qui provoque des tensions concernant le besoin d’eau et sa disponibilité. Il est vrai que nous avons un système assez développé de barrages qui sont très nombreux mais cela ne suffit pas, particulièrement en période de sécheresses. On assiste également à un phénomène d’inconsistance de générations avec des valeurs très différentes. Il y a eu une accélération économique et technologique en Espagne très forte : une génération est dans une idée de la vie et de la société plutôt classique et une autre génération se situe dans une toute autre échelle de valeurs. Cette seconde génération arrive au pouvoir : de nos jours les politiciens sont majoritairement dans la quarantaine.

Quelle a été l’impact de la propagande des indépendantistes catalans sur la diplomatie espagnole ?

Il y a eu un impact sur notre travail c’est tout à fait vrai, et il faut souligner qu’en même temps que mon travail de tous les jours sur la coopération économique, la coopération en matière de sécurité , les questions environnementales et autres, la délégation de la Generalitat de Catalunya ne fait qu’une seule chose : de la propagande. Ils ne font que défendre la cause indépendantiste à l’extérieur alors que les instances de représentations de l’Espagne font un vrai travail diplomatique : on protège nos citoyens, on s’occupe des interconnexions énergétiques et routières, des affaires européennes, des entreprises etc. Les représentants catalans, eux, ne font qu’une chose, ils se concentrent sur leur cause et ce qui est important pour n’importe quel mouvement de cette nature – les indépendantistes –, c’est l’internationalisation de leur cause et du conflit. En Espagne entre la Generalitat et le gouvernement ou entre les partis indépendantistes et les autres les choses sont claires, chacun connaît ses forces et ses faiblesses, ainsi que celles de l’autre. Mais à l’extérieur, la Generalitat cherche à obtenir le moindre degré de reconnaissance car pour elle, cela changerait tout. Or il n’y a pas de reconnaissance officielle de l’extérieur, aucun  membre des Nations-Unies n’a reconnu la déclaration d’octobre 2017. Donc, ils jouent une autre carte sur un autre terrain, qui est même plus important encore : l’opinion publique et la presse. Ils investissent beaucoup dans cette bataille des réseaux sociaux et de la presse ; dans ce domaine, les images du 1er octobre qui n’étaient vraiment pas positives pour notre image continuent à circuler, bien qu’une semaine après, il y ait eu cette manifestation constitutionnaliste à Barcelone. On vit dans une époque où les flash infos dominent l’actualité, donc où le cycle de nouvelles est très court. Aujourd’hui il s’agit d’une force importante pour influencer l’opinion publique et dans ce cadre-là les indépendantistes ont un message plus séduisant. Tandis que nous, les constitutionnalistes, toute cette propagande nous a amené à faire une chose qui est un peu contre-nature, c’est-à-dire à avoir une position défensive et à dire que l’Espagne est une démocratie ! Ce serait comme dire tous les jours à tout le monde que je ne suis pas un assassin : c’est défendre la normalité et pourtant, cela paraît suspect. Si les constitutionnalistes doivent défendre tous les jours la démocratie espagnole, on finit par transmettre un message à l’opinion publique qui ressemble un peu à une façade très officielle pour mieux masquer la vérité – alors qu’il n’en n’est rien.

En Europe il n’y a pas de forces indépendantistes de premier ordre, si ce n’est en Belgique et en Écosse, où des partis ne sont pas dans la même ligne que le gouvernement. Mais dans l’immense majorité des cas, les gouvernements européens n’ont pas de doute et considèrent qu’il n’est pas nécessaire de répéter tous les jours une vérité admise. Les indépendantistes jouent là-dessus car c’est ce qui est le plus facile pour eux et ils accumulent les « petites victoires » dans les milieux journalistiques et politiques – même si l’on est loin d’utiliser le vocabulaire de la guerre. Ils profitent des moments de tension extrême. C’est pourquoi le prochain défi sera la sentence judiciaire concernant les instigateurs du référendum et de la déclaration d’Indépendance en octobre 2017 ; qu’importe ce que dit l’arrêt, même dans l’hypothèse peu probable d’une absolution de tout le monde avec une amende de 5 euros, les indépendantistes trouveraient le moyen de l’exploiter. De plus, on ne pourra pas commenter les jugements, car nous respectons pleinement la séparation des pouvoirs, même si ces mêmes indépendantistes sur la bataille du récit aiment à affirmer qu’il n’y a pas de séparation des pouvoirs effective en Espagne. Le gouvernement Rajoy prouve d’ailleurs le contraire puisqu’il est tombé à cause justement des instances judiciaires – procès pour corruption –, et beaucoup de politiciens de droit et de gauche ont déjà été condamnés par la justice. Les indépendantistes jouent donc sur ce terrain en parlant d’abus des droits humains, en déformant les faits à leur avantage et in fine en disant que si tout le monde ne peut pas faire n’importe quoi, alors il y a abus de pouvoir.

À la suite de la nomination de Josep Borrell comme Haut représentant de l’Union pour la politique étrangère, quels sont effets attendus sur la sphère diplomatique du pays ?

Comme vous le savez le Haut représentant de l’Union n’est pas soumis aux instructions nationales, et c’est un travail assez compliqué et difficile. Ce qui est important c’est de voir quel sera le rôle du Haut représentant. On avait vu avec Madame Mogherini que c’était toujours un sujet de discussion, puisque c’est un rôle assez flou. Les États entrent en concurrence avec le Haut représentant, puisqu’ils divergent parfois sur certains sujets. La politique extérieure européenne en est rendue d’autant plus compliquée. Mais sur notre travail diplomatique quotidien je pense que la relation est inverse et que ce sont plutôt des conséquences de notre travail en tant que fonctionnaires de l’État espagnol qui vont avoir un impact sur celui du Haut représentant. On en revient donc à la discussion de la politique extérieure européenne et de la réalité ou non de celle-ci.

Cette nomination a naturellement été bien accueillie par le gouvernement, c’était un des noms qui circulaient depuis le début, il a beaucoup d’expériences puisqu’il a été président du parlement, a été ministre plusieurs fois, il parle italien, français et anglais donc ce n’était pas une surprise non plus.

Pablo Iglesias a renoncé à faire partie du prochain gouvernement, débloquant ainsi les négociations débutées vendredi 19 juillet. Êtes-vous optimistes au regard de la coalition qui semble désormais se dessiner ?

Comme vous le savez, au mois de juillet il y a eu dix jours de négociations difficile entre les partis.. Si le président  Sanchez veut construire un gouvernement qui ne dépend pas des indépendantistes, il appellera les forces de droite à s’abstenir pour avoir une investiture. S’il n’a pas d’investiture avant le 23 septembre en effet, il y aura des élections le 10 novembre et à partir de là, impossible de connaître le résultat des élections. Mais au total, ce n’est pas seule la décision du président Sanchez, pour un gouvernement il faut un appui, une majorité absolue ou relative lors de la deuxième votation, et s’il n’y a toujours pas d’accord, alors il faudra tout recommencer. C’est le problème de l’ notre système constitutionnel,  conçu pour deux grandes forces politiques, qui s’est construit lors de la transition démocratique. Il y a donc quatre grands partis aujourd’hui – plus un cinquième de moindre envergure, plus les indépendantistes – qui fait que le système ne marche pas de la même manière, car il n’y a pas encore une habitude de coalition en Espagne. En ce moment, les messages qu’on entend de l’opinion publique n’augurent pas un accord prochain, mais les choses peuvent changer très rapidement et sinon il y aura des élections. Comme citoyen, je considère que la première question d’importance, c’est de savoir vers quoi se dirige le gouvernement. On a besoin d’un gouvernement qui puisse tenir un budget et faire des lois importantes, il ne s’agit pas seulement de l’investiture mais d’avoir un gouvernement qui tienne la route. Même si le parti socialiste est le plus important en termes parlementaire, il faut trouver un accord pour garantir un niveau suffisant de stabilité politique.

Comment l’Espagne envisage-t-elle sa relation avec ses partenaires européens ? Quels sont à votre avis les sujets où elle a aujourd’hui des points de divergence ? Sur quels sujets y a-t-il des points de convergence ?

Vous savez dans les sondages d’opinion de l’Eurobaromètre, l’Espagne est le pays le plus européiste, il y a très peu d’eurosceptiques, à vrai dire il n’y a pas une seule force politique anti-européenne, il y a bien entendu des objections, des nuances mais pas de force politique comme dans d’autres pays, qui sont ouvertement anti-européennes. Cela s’explique aussi par l’Histoire, pour nous l’Europe était l’équivalent de la démocratie. C’est-à-dire que l’entrée dans la communauté européenne était notre critère pour être reconnu comme pays moderne et démocratique, et on ne l’oublie pas. Nous avons aussi bénéficié de beaucoup d’avantages liés à la politique européenne, notamment les fonds de cohésion qui ont beaucoup aidé le développement des infrastructures en Espagne. Nous sommes très actifs dans le programme Erasmus, car nous sommes un pays, par sa situation géographique, qui bénéficie beaucoup de la libre-circulation, du tourisme et donc du libre-échange et de la monnaie unique. Il n’y a donc pas de sentiment anti-européen en Espagne, même au premier moment de la crise catalane lorsque l’on parlait du fond de la question lors de la première consultation générale illégale de novembre 2015, la question que la Generalitat a soumise aux Catalans était une double question, la première : voulez-vous que la Catalogne soit un État indépendant ? la seconde : voulez-vous que ce soit un État appartenant à l’Union Européenne ? Cela traduit à quel point l’attachement espagnol à l’Europe est important, les indépendantistes catalans  en sont même à vouloir quitter l’Espagne mais en restant dans l’Union.

Les points de convergence, en ce moment, concernent d’abord l’accord général sur la position de l’Union européenne par rapport au Royaume-Uni, toute déclaration faite avant et après l’arrivée de Boris Johnson soulignait le fait que la position européenne ne changerait pas.

À mon avis, les points de divergences les plus visibles en ce moment sont en matière de migration, à ce sujet, notre point de vue est que la question doit absolument se résoudre dans un contexte européen. Tant qu’il y aura des pays, parfois importants, comme l’Italie –mais pas seulement l’Italie- qui n’entrent dans ce consensus, nous n’avancerons pas sur la question migratoire puisqu’ils cherchent à gérer le problème seuls. En conséquence tout ce qui se passera dans le contexte migratoire ne sera que conflits au lieu de discussions sur les efforts à mettre en place pour affronter ce phénomène. Alors même que nous avons besoin de solutions raisonnables et équitables entre pays qui garantissent une certaine sécurité juridique pour les migrants.

Sur le volet économique, il y a une discussion sur comment avancer dans le projet d’union monétaire et économique mais le fait d’avoir une monnaie unique a déjà été un grand bond qualitatif, qui a apporté de nombreux avantages tout en nécessitant de respecter certaines obligations. Les possibilités d’action individuelle de chaque pays sont restreintes par l’existence de la monnaie unique et c’est positif dans certains moments comme cela peut être négatif, comme nous l’avons vu avec la crise de l’euro. Il y a certainement des pays qui souhaiteraient sortir de l’euro ; ce n’est pas notre cas. 

La construction européenne, c’est comme faire du vélo : une fois lancé, si l’on s’arrête net, on tombe. Mais il est vrai que la locomotive franco-allemande ne marche pas avec la même énergie qu’avant et qu’il y a des forces centrifuges qui remettent en question le processus de construction européenne. Fort heureusement l’appareil institutionnel est très développé et la construction européenne a permis d’obtenir des acquis que beaucoup rechigneraient à délaisser ; faire marche arrière paraît donc impossible sur beaucoup d’aspects.  

Quelle est la position espagnole vis-à-vis de la création d’une armée européenne ? La création d’un budget européen ?

Il y a un projet de budget de la communauté européenne dans une certaine mesure qui implique la mise en place d’une politique d’imposition propre à l’Union, une politique agricole unique mais de là à arriver à un budget européen, il y a un fossé. C’est comme l’armée européenne, il ne s’agit pas tant d’où arriver que de comment y arriver ! Concernant l’armée, l’Espagne participe activement à beaucoup de missions européennes en Somalie, en République centrafricaine, au Sahel, dans le cadre de l’opération Sofia et UFOR… L’Espagne participe aussi aux missions des Nations Unies et de l’OTAN. Sur la question de la défense européenne, mon opinion personnelle est que, dans la réalité, la défense et la politique extérieure ce sont des choses qui vont naturellement ensemble et donc à mesure que la politique extérieure européenne avance, ce sera plus facile d’avoir un projet de défense commun qui avance. La situation de la coopération en matière de défense, si on la compare à ce qu’elle était il y a 20 ans, a clairement connu d’énormes avancées, dont une coopération structurée permanente ou des initiatives comme « l’initiative européenne de compromis ou d’engagement » – car le mot intervention tend à effrayer ou à susciter de la méfiance. Il y a également le pilier européen de l’OTAN à ne pas oublier puisqu’il y a une tradition et des obligations liées à la participation à cette instance de défense. Finalement, comme pour le budget européen la question est plutôt de comment y arriver.

Bien sûr, cela posera plus d’enjeux pour les grandes économies comme la France et l’Allemagne que pour les autres dans ce projet d’armée européenne. Je pense que, sur ces sujets, surtout concernant le budget européen nous sommes dans des phases très préliminaires ; la monnaie unique était un des objectifs du traité de Rome, cet objectif a mis 45 ans à prendre effet, mais nous y sommes arrivés !

Cela dit, sur ces sujets, on en revient toujours à de vieilles traditions, on est capable de céder du terrain sur la souveraineté fiscale et monétaire, ce qui est crucial pour l’économie mais on n’est pas capable de céder sur la politique extérieure ou sur la défense car les traditions différentes de chaque pays influencent leurs positions. Dans le cas de la Suède, la renonciation à la neutralité serait un coup porté à l’identité nationale car cela fait partie intégrante de l’identité du pays. Il en va de même pour le fait de renoncer à sa monnaie nationale, qui revient à renoncer à son identité pour certains pays. Ceci explique pourquoi les pays de tradition neutre ont une politique extérieure très particulière.

Quelle est la position de l’Espagne vis-à-vis de l’agenda européen et international des prochains mois: Brexit, nouvelle commission, G7 à Biarritz ?

De façon générale, il est vrai que le soutien du parlement a été plus conflictuel que d’habitude concernant la nomination d’Ursula Von Der Leyen, dans un contexte européen plus compliqué. Cependant, dans les grandes lignes, je pense qu’au moins au début de son mandat il n’y aura pas de changement majeur par rapport à ces dernières années, notamment sur le Brexit, je ne vois pas la position officielle de l’Union changer avec la nouvelle présidente de la Commission.

Le problème est qu’il y a un gouvernement de l’autre côté qui cherche à obtenir des aménagements que le Parlement européen ne soutient pas. Est-ce qu’il y aura des élections en Grande-Bretagne, un deuxième référendum, est-ce que le parlement va approuver un accord qui a déjà été refusé 2, 3, 4 fois ? Est-ce qu’un futur gouvernement britannique sera plus combatif ou au contraire plus raisonnable ? On ne sait jamais car même le nouveau Premier ministre Boris Johnson a une majorité très faible, à 1 siège, et évoque déjà la possibilité d’élections. C’est assez exceptionnel d’avoir cette situation avec d’un côté les 27 qui sont d’accord et de l’autre côté un pays qui n’est pas d’accord en interne, c’est très difficile. Comme vous le savez tous, les pays ont pris des mesures de contingence, la France a fait beaucoup de décrets et l’Espagne aussi en prévision des conséquences du Brexit sur les questions de migration, des droits des résidents et de libre-échange ; enfin sur toutes les questions qui vont se poser s’il y a un Brexit dur.

Concernant le G7 de Biarritz c’est un format un peu particulier cette fois, il y a  le G7 au sens premier du terme ainsi que d’autres types de format dont un où l’Espagne participe, il s’agit du dîner du 25 août. Le Premier ministre Sanchez sera là et apportera son point de vue au débat. C’est un dîner en présence de représentant d’autres démocraties, le Chili, l’Inde et l’Egypte seront là également, quelques pays africains  dont plusieurs chefs de gouvernement qui sont hors-G7. Après il faut garder à l’esprit que le G7 est aussi une forme de préparation aux autres sommets de plus grande envergure notamment le G20, qui est devenu ces dernières années un sommet bien plus important étant donné qu’il inclut toutes les grandes économies mondiales dont la Chine, le Brésil, l’Inde, la Russie. Le G7 reste important mais ce n’est pas le seul à représenter un forum des grandes puissances et le concept même de grandes puissances a changé.

Quelles sont les sources de doctrines espagnoles ? Quels sont les espaces de débat stratégique (revue, think tank…) en Espagne ?

En Espagne, il n’y avait pas de tradition historique de think tanks sauf quelques universités, qui se concentraient sur les domaines académiques. Depuis quelques années déjà on a comblé ce vide, même s’il y avait déjà quelques think tanks. C’est surtout à partir des années 1980-90 que l’on commence voir émerger des groupes d’importance. Sur le domaine international les plus importants sont le Real Instituto ELCANO, du nom de celui qui a achevé le premier tour du monde au XVIE siècle. Ce n’est pas officiel mais il y a un parrainage de beaucoup d’institutions, c’est le grand centre de pensée à vocation internationale en Espagne. Il y a aussi le CIDOB situé à Barcelone. Après il y a l’antenne espagnole du European Council of Foreign Relations qui est très bon dans son domaine. Il y a également des centres particuliers et des  institutions très centrées sur certains sujets comme le Centro Internacional de Toledo para la Paz, avec Bernard Kouchner qui est membre de la direction et qui s’est concentré sur le processus de paix, ainsi que le « Club de Madrid », un groupe de anciens chefs d’États formé par Bill Clinton, et qui font des grands débats. Il y a un petit secrétariat et ils font des publications mais c’est surtout une instance de débats plus qu’autre chose. Le ELCANO et le CIDOB sont les seuls en Espagne qui sont dans l’index de l’Université de Pennsylvanie, un classement assez important dans le monde des think tanks. Après il y a bien sûr les universités mais comme think tanks indépendants, ce sont ces deux-là les plus visibles. Il y en avait un autre appelé le FRIDE qui était très bien mais qui a dû fermer pour problèmes économiques. L’idée même de think tanks indépendants sur le modèle occidental américain et français reste assez récent en Espagne cela dit.