Mascate. Si la politique étrangère américaine dans le Golfe a privé les entreprises européennes d’opportunités commerciales avec l’Iran, la stratégie de « pression maximale » exercée par le gouvernement de Donald Trump a pour objectif premier de contraindre l’Iran à changer sa propre politique étrangère. A ce jour, l’Iran a néanmoins rejeté toute proposition de négociation avec les Etats-Unis, insistant sur la perte de confiance mutuelle et son absence d’intérêt à répondre aux tentatives de sollicitations. Cette lutte diplomatique n’a porté ses fruits pour personne, mais a au contraire contribué à amplifier les tensions bilatérales, dont les incidents dans le détroit d’Ormuz constituent la dernière péripétie. La passivité de l’Union européenne ne peut qu’empirer la course folle dans laquelle l’Iran et les Etats-Unis se sont lancés l’un vers l’autre, jusqu’à la collision. 

Pour éviter la poursuite de l’escalade des tensions dans la région, faire un pas vers l’Iran est un levier d’évitement possible. Mais quel pas ?

Le détroit d’Ormuz est devenu le pivot de l’escalade bilatérale. La plupart des incidents qui se sont déroulés dans le Golfe ces dernières semaines se concentrent dans son espace terrestre ou maritime immédiat. La semaine dernière, deux navires pétroliers ont été attaqués dans le golfe d’Oman, dont l’effet le moins discuté et le moins préjudiciable à la stabilité politique a été la hausse du coût des assurances pour le transport maritime dans la région. Deux semaines auparavant, un accident similaire s’était déjà produit, avec l’attaque de deux tankers qui faisaient la navette vers un port construit spécifiquement pour éviter le détroit, le lendemain même de l’attaque d’un pipeline en Arabie Saoudite, mis en service pour éviter, lui aussi, le détroit. 

Plusieurs analystes et représentants politiques ont accusé l’Iran d’avoir ordonné ces attaques ; l’Iran a répliqué en rappelant que d’autres Etats et acteurs dans la région avaient des intérêts réels à déstabiliser la région. Jeudi 27 juin, au milieu de cette lutte pour désigner un coupable, l’Iran a attaqué le Global Hawk, l’un des drones les plus avancés de l’armée américaine, qualifié « d’aspirateur de données », au-dessus du golfe d’Oman. Cette attaque était à la fois une prise de risque considérable de la part de l’Iran, qui aurait pu déclencher une confrontation militaire directe, et un geste éminemment stratégique, à l’heure où l’Iran souhaite maintenir le flou sur le marché noir et de ses exportations clandestines de pétrole dans le Golfe.

Qu’est ce qui rend le détroit d’Ormuz unique au monde ? Le pétrole. Qu’est ce qui peut apaiser les tensions qui s’y jouent ? Le pétrole. Près de 20 millions de barils de pétrole traversent chaque jour le détroit d’Ormuz depuis les côtes iraniennes, tandis que la politique « zéro pétrole » de Donald Trump écarte l’Iran de ce marché et compromet sa stabilité économique. Afin d’assurer un niveau minimal de sûreté dans le détroit, l’Iran doit réintégrer le circuit commercial régional. 

Les pourparlers entre l’Union et l’Iran se sont essentiellement concentrés autour du véhicule spécial INSTEX, Instrument in Support of Trade Exchanges comme moyen pour l’Union de commercer avec l’Iran. Bien que les deux parties aient beaucoup investi dans cet instrument, ses effets sont aujourd’hui considérés comme insuffisants par ses bénéficiaires.1 Outre les efforts de l’UE, le président Macron a franchi un pas supplémentaire en négociant directement avec les dirigeants iranien et américain, à la recherche d’une désescalade des tensions. Cette position de médiateur donne à la France une place privilégiée pour suggérer la création d’un nouveau fonds pétrolier. Cette proposition devrait s’inscrire dans le cadre d’INSTEX et y créer une nouvelle ligne de crédit. Une part des revenus de ce fonds alimenterait donc INSTEX pour couvrir les coûts du pétrole et permettre effectivement le maintien de la production. L’Iran utiliserait la monnaie forte pour importer des produits alimentaires et des médicaments, et paierait en Rial équivalents pour rémunérer les effectifs mobilisés sur les sites de production de pétrole, sur un modèle analogue au programme Pétrole contre Nourriture créé par les Nations Unies en Irak en 1995.2

Cet accord, qui comprend donc à la fois INSTEX et la création d’un fonds pétrolier, existerait indépendamment de l’Accorde de Vienne de 2015. Il ne diminue pas substantiellement la pression exercée actuellement sur le gouvernement iranien, et ne permet pas de maintenir un niveau élevé d’activité économique entre les parties prenantes. En revanche, il renforce les intérêts de l’Iran à maintenir la stabilité dans le détroit d’Ormouz et accroît l’intérêt pour les Etats Unis de conclure prochainement un accord pour accorder l’accès à Téhéran à ce fonds. 

L’Iran est aujourd’hui très préoccupé par sa souveraineté. Pour garantir le succès de ces négociations, l’accord doit donc permettre à l’Iran d’exercer une forme satisfaisante de contrôle sur le Fonds, particulièrement en matière de choix de ses partenaires financiers et économiques et de ses projets d’investissement, aussi longtemps qu’ils ne contredisent pas les termes des sanctions américaines. Vu les nombreux cas de gel des fonds iraniens dans les banques européennes, l’Iran a besoin de garanties supplémentaires pour s’assurer que le fonds soit épargné par ces épisodes aux effets dévastateurs à moyen terme. 

Sources
  1. ENGLAND Andrew, BOZORGMEHR Najmeh, PEEL Michael, European nations prepare to launch delayed Iran payments channel, Financial Times, 27 juin 2019
  2. U.S., Iran: Food-for-Oil Deal Being Brokered Through Iraq, Stratfor, 6 juin 2019