Milan. Samedi 18 mai a eu lieu l’événement le plus intéressant de ces dernières semaines électorales : la manifestation « souverainiste » organisé par la Ligue avec quelques partis alliés européens comme le Rassemblement National de Marine Le Pen et le PVV du néerlandais Geert Wilders, réunis jusqu’à présent dans le groupe ENF au Parlement européen. Un allié de poids de Salvini, le FPÖ autrichien, était absent, après le scandale qui a conduit à la démission de son chef Heinz-Christian Strache et à la chute du gouvernement autrichien1. Sur une Piazza Duomo baignée par la pluie, les néonationalistes européens ont créé, sous le slogan « Europe du sens commun », le seul véritable événement transnational européen de cette campagne pour les européennes.

Sur la scène et dans le public2, dans la succession des différents discours des leaders, on a assisté à la tentative de mener à bien une proposition politique cohérente. Qui, loin d’être « ultra-droite »3 et « sans projets », comme le prétend le président français Emmanuel Macron, assume les contours plus clairs et plus décisifs du conservatisme classique. Un aspect évident surtout dans le discours de Salvini : entre les invocations à la Vierge Marie, la revendication de l’Europe judéo-chrétienne contre « l’invasion de l’islam » et les déclarations de répresenter le peuple, le ministre italien de l’Intérieur et ses alliés ont décrit une idée complète de l’Europe fondée sur les valeurs conservatrices traditionnelles, avec un panthéon allant de l’écrivain anglais Chesterton aux noms des papes Jean-Paul II et Benoît VI, en passant par le général Charles De Gaulle et Margareth Thatcher. La même référence au « sens commun » renforce cette perception : Salvini, Le Pen et ses alliés semblent vouloir obtenir l’hégémonie de la « majorité silencieuse », de la classe moyenne européenne, en s’appuyant pleinement sur les symboles de l’identité et de la communauté. Dans ce contexte, la proposition électorale du dirigeant de la Ligue de réduire les impôts à 15% en Italie « si la Ligue deviendra le premier parti d’Europe » a pour but de le placer du côté de la classe moyenne et du petit peuple contre « le capital »4 : son approche économique se heurte ainsi à l’aspect identitaire de son discours.

L’idée même de l’Europe est incluse dans ce contexte de création d’imaginaire : l’anti-européanisme et le désir de quitter l’Union sont, du moins dans les mots, un souvenir lointain. L’objectif de la « Ligue des ligues » est de créer une nouvelle Europe « des peuples » en opposition à l’Europe « des bureaucrates et des banques » : « la nouvelle harmonie européenne que nous construisons s’appuie sur la valeur de chaque peuple », a ainsi déclaré Marine Le Pen. « Notre Europe n’est pas celle née il y a soixante ans, mais c’est la fille d’Athènes et de Rome, c’est la fille de paysans et de marins, de ceux qui ont construit la cathédrale Notre-Dame, de Léonard et de Giovanna d’Arco. Nous n’accepterons jamais que cet héritage matériel et immatériel nous soit enlevé »5. Salvini lui a fait écho: « C’est un moment historique important pour libérer le continent de l’occupation illégale organisée à Bruxelles pendant de nombreuses années. Qui a trahi l’Europe, le rêve des pères fondateurs, De Gaulle et De Gasperi? Les Merkels, les Macrons, les Soros et les Junckers ont construit l’Europe de la finance et de l’immigration incontrôlée »6. Ce qui ressort de ces discours, c’est la volonté d’une Europe à l’identité forte, blanche et chrétienne qui s’oppose fermement à l’islam et à l’immigration. Une Europe souveraine de peuples souverains, représentée plastiquement par Marine Le Pen qui cite l’hymne français en changeant ses mots: « Allons enfants des patries, le jour de gloire est arrivé ».

La manifestation est avant tout à interpréter comme une démonstration de force de la part de Salvini qui, à travers elle, cherche à s’établir légitimement comme le guide de la galaxie néonationaliste européenne : alors que le dirigeant italien est fort dans les sondages, qui voient en permanence la Ligue au-dessus des 30% et capable de remporter 25 sièges à Bruxelles7, sa proposition politique rassemble divers partis similaires, dont la rhétorique oscille du contrôle à l’immigration et de l’Europe chrétienne d’Orban, à la vénération mariale du PiS polonais, jusqu’aux violents tons de guerre culturelle de Geert Wilders, en un tout cohérent. L’objectif est de créer un front fort, capable de compter à Bruxelles et à Strasbourg.

Cependant, le véritable horizon de Salvini dépasse les européennes : assumer la direction du front néonationaliste pour, demain, viser l’hégémonie de la droite conservatrice traditionnelle, en Italie comme en Europe, dépassant même si nécessaire la Ligue elle-même. Un objectif représenté graphiquement par la couleur dominante de la place de Milan : non plus le vert, couleur traditionnelle de la Ligue, mais le bleu.

GEG | Cartographie pour Le Grand Continent

Perspectives :

  • La tentative de créer une alliance unique entre les différents partis néonationalistes sous le même symbole risque d’échouer : si l’alliance actuelle compte déjà des partis importants tels que le RN, la VDD, l’AFD et a déjà obtenu le l’intérêt du parti du Brexit de Nigel Farage, d’autres partis gouvernementaux importants tels que le Fidesz d’Orban et le PiS polonais ont déclaré qu’ils ne souhaitaient pas rejoindre le même groupe que Marine Le Pen : selon Orban, le Rassemblement National « n’est pas au pouvoir, et quand un parti n’est pas au pouvoir, il peut tout dire et devenir incontrôlable »8.
  • La démission de Heinz-Christian Strache, qui a entraîné la chute du gouvernement autrichien, pourrait également poser des problèmes pour le maintien de l’alliance et sa capacité d’influence au cours des prochains mois au niveau européen.
  • La démonstration de force de Salvini enflamme la lutte pour l’hégémonie du centre-droit européen et annonce une phase d’ajustement des relations de pouvoir à Bruxelles après les européennes.
Sources
  1. ROS Simone, La chute de Strache compromet les plans européens de Kurz, Le Grand Continent, 18 mai 2019.
  2. LOTTERO Luca, GRESSANI Gilles, « Nous avons besoin d’un projet commun », à la rencontre des souverainistes européens à Milan, Le Grand Continent, 19 mai 2019
  3. SECHI Mario, La piazza di Salvini, l’Umbria amara di Zingaretti, Newslist, 18 mai 2019.
  4. OCONE Corrado, A Milano Salvini porta in piazza un’altra idea di destra (e di Europa), Formiche, 18 mai 2019.
  5. NEPI Marco, Salvini a Milano, il discorso di Marine Le Pen: “Rivoluzione pacifica e democratica, risveglio dei nostri popoli”, The Post Internazionale, 18 mai 2019.
  6. MINGORI Enrico, Salvini a Milano: “Gli estremisti non siamo noi, ma chi guida l’Ue”, The Post Internazionale, 18 mai 2019.
  7. Poll of polls – Italy, Politico, 19 mai 2019.
  8. JOHNSON Miles, HALL Ben, KHAN Mehreen, Salvini burnishes credentials to lead Europe’s far-right, Financial Times, 17 mai 2019.