Sotchi. Pour la première fois depuis la publication du rapport de l’enquête sur l’ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine de 2016 par Robert Mueller, un haut responsable américain s’est rendu en Russie. Mike Pompeo s’est entretenu avec Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères russe, et Vladimir Poutine à Sotchi, sur la Mer Noire. Depuis la dernière rencontre entre le président russe et Donald Trump en juillet 2018, les dissensions se sont multipliées entre les deux pays.

Mike Pompeo s’est rendu en Russie afin de « remettre en état les relations et contacts russo-américains »1 et de poser les bases d’une rencontre prévue entre Vladimir Poutine et Donald Trump le mois prochain lors du G20 au Japon. Lors de sa rencontre avec le président russe, M Pompeo n’a ainsi pas mentionné le sort des marins ukrainiens capturés dans le détroit de Kertch en Novembre 2018 par la Russie2. Cette question avait provoqué l’annulation d’une rencontre prévue fin novembre en marge du G20 en Argentine entre les présidents russe et américain.

Mike Pompeo et Sergueï Lavrov ont tenté de souligner lors de leur conférence de presse commune les possibilités de coopération entre les États-Unis et la Russie. La dénucléarisation de la Corée du Nord, l’Afghanistan ou encore la négociation d’un nouvel accord de réduction des armements nucléaires, alors que le traité New Start s’achève en février 2021, ont été mentionnés comme terrains potentiels d’entente afin de parvenir à « des avancées concrètes »3.

Malgré la volonté commune affichée, selon le ministre des Affaires étrangères russe, « d’améliorer l’atmosphère des relations entre la Russie et les États-Unis », les points de tensions n’ont pu être occultés par les deux hommes. Sergueï Lavrov a ainsi tenu à indiquer que le « peuple vénézuélien doit décider seul de son futur » tandis que pour le chef de la diplomatie américaine « le temps est venu pour Nicolas Maduro de partir ». Alors que des mercenaires russes4 et du matériel ont été envoyés par la Russie pour soutenir Maduro, Mike Pompeo a souligné que « ce soutien doit cesser ».

En raison de ces dissensions majeures, il semble peu probable qu’une normalisation des relations russo-américaines ait lieu dans un futur proche. En revanche, il est nécessaire pour les deux puissances d’établir des normes afin d’éviter une détérioration future de leurs rapports. Ainsi, la question des ingérences russes dans la politique américaine a été au cœur de la rencontre. Le secrétaire d’État américain a signalé que son pays ne tolérerait pas que « la Russie se livre à ce genre de pratique lors de la prochaine élection américaine en 2020 ». Vladimir Poutine s’est félicité que le rapport Muller « confirme l’absence de toute conspiration menée par la Russie et l’actuelle administration américaine » tandis que Sergueï Lavrov a rejeté les accusations de collusion comme étant de la « pure fiction ». Le ministre russe a cependant indiqué de façon imprécise la possibilité d’employer un canal de communication destiné par le passé à limiter les risques liés aux cyber-attaques afin de partager des informations qui permettraient de « réfuter les accusations d’interférences ». La mention par la Russie d’un souhait de renforcer le dialogue lié aux enjeux sécuritaires informatiques pourrait indiquer une volonté de définir des normes claires dans ce domaine et d’éviter des confrontations futures5. Les principes et règles déterminants les attitudes et actions tolérées entre les États dans le domaine du cyber sont peu détaillés et risquent de détériorer encore les relations russo-américaines en l’absence de précisions et d’accords.

La question iranienne, qui mobilise l’attention mondiale, a été seulement brièvement mentionnée par les dirigeants, malgré des divergences importantes entre la Russie et les États-Unis sur l’attitude à adopter vis-à-vis du régime de Hassan Rohani. L’Union Européenne était directement impliquée dans ce dossier puisque Mike Pompeo, en chemin pour Moscou, s’est rendu de façon inattendue à Bruxelles lundi 13 mai pour rallier les gouvernements européens à la ligne dure de l’administration Trump6. Les diplomates européens ont critiqué la position américaine et ont tenu à affirmer leur volonté de défendre l’accord global sur le nucléaire iranien (JCPOA). Sergueï Lavrov n’a ainsi pas manqué de souligner l’isolation des États-Unis en indiquant que la Russie souhaite résoudre la crise iranienne en collaboration « avec nos collègues européens et chinois »7.

L’Union est ainsi prise entre deux-feux sur le dossier iranien tandis que les États-Unis et la Russie tentent davantage de définir des normes pour éviter une détérioration future de leurs relations et un affrontement militaire direct que de parvenir à une normalisation des liens entre Washington et Moscou.

Sources
  1. Press Availability With Russian Foreign Minister Sergey Lavrov, U.S. Department of State
  2. RAHARIMBOLAMENA Eric, L’incident du détroit de Kertch, Le Grand Continent, 28 janvier 2019.
  3. Press Availability With Russian Foreign Minister Sergey Lavrov, U.S. Department of State
  4. CZERNY Milàn, Des mercenaires russes au Venezuela pour protéger Maduro et les intérêts du Kremlin, Le Grand Continent,  3 février 2019.
  5. TRENIN Dmitri, The Relationship Between the USA and Russia in the Trump Era, Carnegie Moscow Center, 14 mai 2019.
  6. STROOBANTS Jean-Pierre,La politique américaine sur l’Iran inquiète Bruxelles, Le Monde, 14 mai, 2019.
  7. Press Availability With Russian Foreign Minister Sergey Lavrov, U.S. Department of State