Istanbul. Le 31 mars dernier les électeurs turcs se sont exprimés pour élire leurs représentants locaux. Le Grand Continent expliquait les raisons de la défaite des candidats du président turc Recep Tayyip Erdoğan, à Ankara et Istanbul dans une analyse du 18 avril 2019. En effet, il avait fallu attendre plus de deux semaines de recomptage des voix pour que l’autorité électorale valide l’issu du vote et annonce le candidat de l’opposition gagnant face à l’ancien premier ministre Binali Yıldırım. Cependant, ces résultats définitifs ne l’étaient qu’en apparence1.

Malgré la victoire de l’AKP à l’échelle nationale grâce à son alliance avec le Parti d’Action Nationaliste, MHP, la perte d’Istanbul au profit de l’opposition incarnait bien plus qu’une défaite électorale. Comme Recep Tayyip Erdoğan aime à le dire, « qui contrôle Istanbul contrôle le pays ». Istanbul est le poumon économique de la Turquie, le symbole de son rayonnement historique et international mais surtout la ville où Erdoğan a démontré ses compétences lorsqu’il en était maire de 1994 à 1998. Istanbul a été le tremplin de la carrière politique du président, ce qui explique son refus de la voir tomber entre les mains de l’opposition. En incitant l’YSK à considérer les irrégularités du scrutin du 31 mars2, l’AKP n’acceptait pas sa défaite et a réitéré ses demandes de recours depuis l’annonce des résultats. Le lundi 6 mai l’YSK s’est prononcé, à 7 voix contre 4, en faveur de la tenue d’un nouveau scrutin prévu le 23 juin. Il a demandé le maintien des listes du 31 mars, obligeant un nouveau face à face entre Ekrem Imamoğlu et Binali Yıldırım. En attendant le nouveau vote, le ministre de l’Intérieur a nommé Ali Yerlikaya, préfet d’Istanbul, maire par intérim.   

L’annulation de l’élection, à la demande de l’AKP, affaiblit le parti du président et porte un coup à la démocratie turque. Les justifications de l’annulation comme la présence d’individus n’étant pas fonctionnaires lors du déroulement du scrutin et les liens de certains avec l’organisation du clerc Fethullah Gülen (FETÖ) peinent à convaincre une grande partie de l’électorat. C’est le cas également pour beaucoup d’électeurs de l’AKP, étant donné les rumeurs omniprésentes dans les médias de sondages internes défavorables à l’AKP et la possibilité que d’anciens dirigeants du Parti penseraient à lancer leurs propres mouvements politiques.

Certains éléments renforcent l’idée d’un déséquilibre de traitement depuis l’élection en avril : malgré sa défaite, l’AKP a maintenu les affiches publicitaires remerciant les citoyens stambouliotes pour leur soutien dans ce que l’AKP considère toujours comme une victoire. Par ailleurs, alors que les citoyens ont voté séparément pour élire leurs conseillers municipaux, provinciaux, maires de districts et maires métropolitains, seul le scrutin pour l’élection du maire métropolitain sera renouvelée. Plus qu’une réponse à une irrégularité électorale, cette décision apparaît comme un réel refus de la défaite.

Photographie d’un panneau publicitaire prise le vendredi 3 mai 2019 à Beyoğlu, à proximité de la place Taksim. Elle représente le Président de la République, Recep Tayyıp Erdoğan, et l’ancien Premier ministre et candidat à la mairie d’Istanbul Binali Yıldırım. Source: Le Grand Continent

Les répliques du parti d’opposition ont été particulièrement véhémentes : Önür Adigüzel a déclaré sur Twitter que « se présenter aux élections face à l’AKP est autorisé, mais il est interdit de gagner […] » et la une du journal d’opposition Cumhuriyet du mardi 7 mai évoquait, jouant sur le nom du parti d’Erdoğan, le « Haut conseil électoral de la justice et du développement (AK YSK) ». Le chef du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, a annoncé qu’il n’y aurait pas de boycott du scrutin3 et Ekrem Imamoğlu a appelé à l’unité des 16 millions de  Stambouliotes pour lui confier à nouveau le mandat de maire de la ville4. Son slogan #Herşeyçokgüzelolacak, qui signifie « Tout va très bien se passer », a été très largement adopté par les réseaux sociaux.

Les cartes semblent donc toujours être entre les mains d’Imamoğlu. Le renouvellement de l’élection a beau offrir une seconde chance à l’AKP : ce coup de force écorne la crédibilité démocratique du parti au pouvoir depuis 2002. Le candidat du CHP a reçu un fort soutien de la communauté internationale et de la société civile turque. La situation économique et la perte de crédibilité de l’AKP lui donnent également des arguments forts.

Perspectives :

  • Critiqué par l’Union Européenne, qui avait demandé des explications sans délais pour l’annulation du vote le ministre des Affaires Étrangères turc a dénoncé ces commentaires à caractère politique venant de l’étranger.
  • Les observateurs européens seront à nouveau présents lors du nouveau scrutin le 23 juin selon les autorités turques5.