Istanbul – Dans le scrutin uninominal majoritaire à un tour du 31 Mars dernier, 85 % des électeurs s’étaient exprimés pour élire leurs représentants locaux. L’AKP du président Erdoğan est sorti vainqueur avec 44 % du score à l’échelle nationale, suivie par le CHP, principal parti d’opposition, à 30 %. Néanmoins ces scores sont trompeurs étant donné les jeux d’alliance avec les partis ultra-nationalistes : entre l’AKP et le MHP d’un côté et le CHP et le İYİ parti de l’autre. A noter également le retrait crucial du HDP, parti social démocrate pro-kurde, dans la victoire définitive de l’opposition à Istanbul et Ankara. Les victoires et défaites respectives des différents partis sont pourtant à nuancer.

Un domaine pouvait faire vaciller la popularité du président turc : l’économie. Toutefois, alors que la Turquie est en pleine crise économique et que le taux d’inflation bat des records Recep Tayyip Erdoğan, omniprésent dans les médias et sur le terrain1, avait transformé ces élections en référendum national en soulignant qu’il ne s’agissait pas uniquement d’une échéance électorale locale mais avant tout d’une question de survie et d’indépendance de la Turquie2.

La défaite de l’AKP réside surtout dans le fait d’avoir perdu toutes les grandes villes (à part Gaziantep et Bursa) mais sa position reste forte dans les villes moyennes anatoliennes et dans le Sud-Est à la frontière syrienne. Toutefois, sa faiblesse politique relative l’a poussé à s’allier avec le MHP qui se renforce à chaque nouvelles élections. En parallèle, le CHP a également payé le prix de son alliance avec le İYİ parti qui a présenté des candidats au lieu du CHP dans plusieurs départements. Le HDP, non convié à l’alliance de l’opposition, a lui fait un sacrifice politique conséquent en ne présentant pas de candidats à l’Ouest du pays permettant ainsi la victoire de l’opposition dans les grandes villes occidentales. Dans ses lieux de pouvoir traditionnels, son score a toutefois chuté, en partie à cause de la pression exercé par les autorités sur la population et les médias et peut-être également en réaction contre les dégâts liés au conflit avec le PKK. La question sécuritaire et terroriste étant mise au premier plan dans l’espace politique en Turquie, elle continue de dicter le rythme de la vie politique après les élections car certains candidats victorieux du HDP ont été interdit de siéger depuis les résultats sous prétexte qu’ils étaient précédemment licenciés par une directive anti-terroriste de l’exécutif3.

L’erreur d’Erdoğan aura finalement été de considérer ces élections comme un scrutin national alors que les turcs ont prouvé que la dynamique démocratique répondait à des logiques locales à l’image des départements ruraux de Kırklareli ou de Tunceli où des candidats avec un ancrage territorial ont gagné : à Kırklareli, un candidat indépendant a obtenu 37 % des suffrages et, à Tunceli, le candidat du TKP (Parti Communiste Turc) a remporté l’élection avec 33 % des voix. Dans les grandes villes comme Ankara et Istanbul, on retrouve ce même phénomène. A Istanbul et ses 16 millions d’habitants, Erdoğan a misé sur l’ancien Premier ministre Binali Yıldırım ; l’opposition, quant à elle, a soutenu Ekrem İmamoğlu, un élu local reconnu pour sa compétence administrative. Plus de deux semaines après le recomptage des voix, le conseil électoral a donné son verdict : le candidat de l’opposition l’emporte avec 13 000 voix d’avance4. C’est ironique étant donné que Erdoğan  25 ans auparavant, avait vaincu l’establishment et remporté la mairie d’Istanbul.

Perspectives :

  • En juillet 2019 à Oslo, le Conseil de l’Europe rendra son rapport sur la tenue de ces élections du 31 mars.
  • Selon le calendrier électoral il n’y aura pas de nouveau scrutin en Turquie avant les législatives et présidentielles de Juin 2023.
Sources
  1. BEYAZ, Zafer Fatih, ÇAKMAK Tuncay, Erdoğan : « Certains sont à l’affut pour faire plier la Turquie », Anadolu Ajansı, 04/03/2019.
  2. Pour sa campagne électorale Erdoğan a participé à 71 rassemblement en 48 jours. Voir : Liderler yerel seçim için yoğun mesai harcadı [Les chefs ont fait un grand effort pour les élections municipales], Sabah Gazetesi, 28/03/2019.
  3. KAMER, Hatice, KHK’lı Belediye Başkanları : Seçim kazanan HDP’liler YSK kararını nasıl değerlendiriyor ? [Les Maires frappés par le KHK: Comment les vainqueurs du HDP évaluent t’ils la décision de la commission électorale], BBC Türkçe, 11/04/2019.
  4. KURUKIZ, Hatice Şenses, KAYA, Murat, İstanbul için seçim sonuçları acıklandı [Les resultats à des élections à Istanbul ont été annoncé], Anadolu Ajansı, 17/04/2019.