Washington. Dimanche 5 mai dans la soirée, John Bolton, conseiller de Donald Trump à la sécurité nationale, a décrit l’arrivée du porte-avions USS Abraham Lincoln dans le Golfe persique en des termes virulents, le présentant comme une réponse à « un certain nombre de signes et d’indices de perturbation et d’escalade militaire  » de l’Iran, qu’il menace, en cas d’attaque, de réponses « d’une force implacable »1, faisant craindre un conflit imminent.

Toutefois, plusieurs éléments suggèrent qu’il ne s’agit pas véritablement d’une crise militaire. Premièrement, la cinquième flotte américaine déploie la plupart du temps un porte-avions dans le Golfe persique, pour garder le détroit d’Ormuz par lequel passe environ 18 millions de barils de pétrole par jour, c’est à dire environ 20 % de la production mondiale de pétrole, qui, à 80 %, vont vers l’Asie2. A ce titre, l’arrivée du USS Abraham Lincoln complète l’absence de porte-avions depuis un mois plutôt qu’elle annonce un conflit3. Deuxièmement, un porte-avions ne peut pas être déployé du jour au lendemain : cela faisait un mois que le navire est parti en mer, et plusieurs semaines qu’il était déjà en Méditerranée4. Le langage de John Bolton transforme donc une routine militaire américaine en guerre psychologique. Troisièmement, les porte-avions sont une des seules cibles militaires que l’Iran pourrait frapper ; les Américains, à l’inverse, n’ont aucunement besoin de porte-avions pour frapper l’Iran (bases militaires sur la péninsule arabique, missiles longue portée)5.

Cependant, trois facteurs rendent la situation électrique. Tout d’abord, de nombreux analystes pensent que John Bolton souhaite absolument mener une guerre contre l’Iran6, et il fera tout pour y parvenir, prêt à prendre le moindre incident pour un casus belli, quand bien même il serait provoqué par un simple proxy de l’Iran, ce qui peut désigner à peu près n’importe quel groupe militaire opérant dans la région7. Comme le montrait récemment Clément Therme pour Le Grand Continent, le néoconservatisme a triomphé sur la rationalité de l’appareil militaire8. Ensuite, si le déploiement américain est une simple démonstration de force, il est possible que l’Iran tente, pour garder la face, également une démonstration militaire, qui pourrait conduire à de regrettables accrochages. Enfin, la stratégie américaine de maximum pressure9, lancée le 8 mai 2018, qui consiste à étrangler l’économie iranienne, pourrait pousser l’Iran dans une situation de crise économique et d’instabilité susceptible de fournir un casus belli à John Bolton.

GEG | Cartographie – Le Grand Continent

Perspectives :

  • Observateurs de la montée des conflits, les Européens, n’ayant d’influence ni sur les décideurs politiques américains, ni sur les iraniens, sont contraints de réaffirmer leur soutien au JCPOA et de promettre des retombées par le mécanisme de paiement qu’ils mettent en place, tout en attendant que la tempête se calme.
  • Comme souvent, l’élément le plus important à prendre en compte, pour le gouvernement iranien, est la politique intérieure américaine : le début de la campagne présidentielle, l’impopularité des opérations extérieures, contre lesquelles Donald Trump avait fait campagne en 2016, et le refus du président d’écouter des conseillers qui souhaitent avoir trop d’influence sur lui, pourraient être les principaux remparts contre une nouvelle guerre au Moyen-Orient.
Sources
  1. Statement from the National Security Advisor Ambassador John Bolton, White House, 5 mai 2019
  2. World Oil Transit Chokepoints, Energy Information Agency, 25 juillet 2017
  3. US Navy has been without a carrier in Persian Gulf since April. A future carrier move into Persian Gulf was likely, Negar Mortavazi, Twitter, 6 mai 2019
  4. Abraham Lincoln Carrier Strike Group Departs on Deployment, US Navy, 8 avril 2019.
  5. Esfandyar Batmanghelidj, Tweet du 6 Mai 2019.
  6. FILKINS Dexter, John Bolton on the warpath, The New Yorker, 29 avril 2019.
  7. PILLAR Paul R., Bolton’s War, Lobelog, 6 mai 2019.
  8. THERME Clément, Pourquoi la Maison Blanche a désigné les Gardiens de la révolution comme entité terroriste ?, Le Grand Continent, 14 avril 2019.
  9. POMPEO Mike, Confronting Iran, Foreign Affairs, Novembre/Décembre 2018.