Islamabad. La campagne pour les élections en Inde, qui ont débuté hier 11 avril, est d’autant plus suivie au Pakistan qu’elle se déroule alors que le traditionnel antagonisme entre les deux pays a atteint un niveau paroxystique sur fond de mobilisation médiatique des opinions publiques. L’élément déclencheur fut l’attentat sanglant commis le 14 février contre des forces de sécurité indienne à Pulwama (État indien du Jammu-Cachemire) par un jeune cachemiri  qui avait prêté allégeance au groupe djihadiste Jaish-i-Mohammed basé au Pakistan. En représailles, le 26 février, la force aérienne indienne mena pour la première fois depuis 1971 une opération contre un camp de djihadistes situé dans la province pakistanaise du Khyber-Pakhtunkhwa. Le lendemain, la Pakistan Air Force répondit en abattant un Mig-21 Bison indien lors d’un combat aérien. Le pilote capturé fut ensuite libéré par les autorités pakistanaises 1.

Si les interprétations divergent quant au bilan de ces opérations aériennes et à la réalité des réfutations officielles, un point de non-retour débouchant sur une dévastatrice escalade militaire a bien failli être franchi. Toujours prompt à bomber le torse en proposant une lecture flatteuse du récent face-à-face, Narendra Modi a fait un argument de campagne de sa détermination à riposter militairement contre toute action terroriste soupçonnée d’être pilotée depuis le Pakistan, en opposition avec la supposée mansuétude du parti du Congrès. Une posture agressive assimilée à de l’arrogance  par un ancien vice-président pakistanais de la Banque mondiale qui, effectuant une analogie avec les États-Unis de Donald Trump, estime que Modi ne peut réduire le Pakistan à « son Mexique » là où il devrait être perçu comme « son Canada » 2.

Les médias pakistanais considèrent une victoire électorale des nationalistes hindous comme probable avec la perspective d’avoir à faire face à un pays voisin mal disposé durant les cinq prochaines années. Des élans bellicistes que seule la nécessité de construire une coalition avec les partenaires de l’Alliance démocratique nationale pourrait éventuellement contenir.

Mais une victoire de Modi n’est pas forcément vue comme un résultat négatif, et cette interprétation ne dépend pas uniquement du fait que le Premier ministre Imran Khan semble croire qu’il est plus facile de parler de normalisation des relations avec un pouvoir fort et décomplexé à Delhi 3. L’hostilité de l’Inde est en effet du pain béni pour les militaires alors que se profile la présentation du budget pour l’année 2019-20 dans un contexte fiscal serré. Un journaliste de The News International a également estimé qu’un gouvernement indien portée à la vindicte est garant de l’unité nationale au Pakistan et qu’une politique aliénant les Cachemiris et stigmatisant les minorités religieuses, ne pourra finalement que nuire au vivre ensemble en Inde et montrera au monde que la stabilité du pays n’est pas une chose acquise 4. On retrouve aussi l’idée que l’Inde est fondamentalement un Hindustan et pourrait officiellement devenir un État hindou. Les symptômes en seraient, d’après Moonis Ahmar, un professeur à l’université de Karachi, l’abandon du sécularisme et du statut particulier octroyé au Cachemire dans la constitution indienne, la construction du temple dédié à Ram à Ayodhya et la conversion forcée des minorités religieuses 5. Une telle Inde présenterait alors bien des similitudes… avec le Pakistan.

Perspectives

  • 11 avril – 19 mai: Élections générales indiennes pour constituer le XVII Lok Sabha (Chambre basse du Parlement). Le principal rival du premier ministre sortant, Narendra Modi (BNP), candidat à sa propre succession, est Rahul Gandhi, de l’Indian National Congress (INC).
Sources
  1. DE LAITRE Benoît, Crise Inde-Pakistan : brouillard de la guerre et risque d’escalade, Le Grand Continent, 3 mars 2019
  2. BURKI Shahid Javed, Cow worship and the next Indian election, The Express Tribune, 18 mars 2019.
  3. Modi’s victory in polls may facilitate peace talks: Imran, Dawn, 10 avril 2019.
  4. SAGI Saleem, “Modi: a blessing in disguise”, The News International, 14 mars 2019.
  5. AHMAR Moonis, India as a Hindu state?, The Express Tribune, 15 mars 2019.