La Capitale, ou le premier grand roman sur l’UE

En partenariat avec les éditions Verdier, Le Grand Continent publie quelques extraits inédits de La Capitale de Robert Menasse, paru le 3 janvier 2019.

Robert Menasse, La Capitale, Paris, Verdier, 2019, 448 pages, ISBN 978-2-37856-0, URL https://editions-verdier.fr/livre/la-capitale/

D’une part, l’Union européenne, Bruxelles, le Berlaymont ; de l’autre, l’Empire austro-hongrois, Vienne, la Hofburg. Deux bureaucraties tentaculaires, deux États qui se cherchent et se dissolvent, deux capitales cosmopolites avec leurs conseillers, leurs porte-plumes et leurs salons ; deux romans. Le roman sacré d’abord, titanesque et difficile, l’Homme sans qualités de l’immense Robert Musil, peut-être le dernier grand roman de l’ancienne Autriche. Face à lui, La Capitale que nous livre Robert Menasse, à paraître chez Verdier au début de l’année 2019, doit être le premier grand roman de la nouvelle Europe.

Menasse en joue avec une évidente délectation, qui va parfois jusqu’à la réécriture. Voilà qu’une poignée de fonctionnaires européens piqués de l’idée d’organiser un « Big Jubilee » pour l’anniversaire de la Commission, ce nouveau Joseph Ier sans visage et sans trône, parcourt Bruxelles avec frénésie. L’auteur, dont on avait entendu résonner la Critique de la raison européenne au Parlement l’an passé, est allé y habiter et y écrire ; de ses rencontres avec le personnel de la Commission, mais aussi avec ceux qui font, qui sont l’Europe, Menasse tire une galerie de personnages aussi touchants que drôles, soupèse, provoque, et touche juste. Et quoiqu’un euro-English acéré eût relayé dans les dialogues l’allemand maniéré de Kakanien1, l’ironie des époques et des destins n’en apparaît que plus manifeste, servie par un humour qui aime à moquer sa propre thèse pour mieux l’asseoir ensuite, par un habile effet de rebond.

Car La Capitale, même si elle semble sans cesse s’y refuser, est finalement — et avant tout — un grand roman politique. Si l’auteur suit un terroriste catholique polonais dans sa fuite à travers l’Europe ; si, après avoir fait de sa vie finissante un portrait si sincèrement tendre et grave, il fait mourir un rescapé d’Auschwitz dans un attentat islamiste ; enfin s’il fait courir un cochon sorti de nulle part au travers des rues de Bruxelles, au grand dam de la police locale, ce n’est ni par paresse ni par sensationnalisme. Certes, ce collage ne va pas sans quelques longueurs ; certes Menasse refuse, comme son illustre prédécesseur, de réduire son ouvrage à une intrigue unique, quitte à les faire converger au prix d’une certaine invraisemblance. Mais le jeu semble en valoir la chandelle.

La richesse de La Capitale réside aussi dans son ambiguïté. Difficile de savoir ici ce qu’il faut prendre au premier ou au second degré, tant Menasse semble se jouer de l’un comme de l’autre. Les initiales du PPE, le Parti populaire européen, deviennent soudain celles du PPE, le lobby des Producteurs de porc européens. Alors qu’un haut-fonctionnaire, qui avait fait peu de cas de l’écrivain, fait l’objet d’un portrait on ne peut moins flatteur, Sebastian Kurz – non nommé, mais ressemblant – ne s’en sort guère mieux. L’auteur, qui avait déjà interrogé ses origines juives dans Chassés de l’enfer (2001, en français chez Verdier), dépeint la relation des Européens aux camps nazis avec un humour qui requalifie le devoir de mémoire plutôt qu’il ne l’oblitère. Et quand, acmé politique attendue du roman, un professeur d’université autrichien disciple de l’économiste belge Armand Moens, cet auteur énigmatique de La Fin de l’économie nationale et le système économique d’une république postnationale, prend la parole dans un think tank qu’il exècre, il tient un discours dont on ne sait que penser. Voici ce qui, en plus d’un ton volontiers caustique, a pu mener la critique sur de fausses pistes, lorsqu’elle a qualifié son auteur d’eurosceptique ou de bien-pensant.

On connaît l’engagement post-nationaliste de Menasse. On a pu lire son Messager pour l’Europe (2012, en français chez Buchet/Chastel), écrit à Bruxelles lui aussi, l’essai accompagnant le roman en manière de diptyque. De manière originale, Menasse fait le choix de valoriser la Commission, institution certes non élue mais représentant l’Europe de manière unitaire, plutôt que le Parlement. Il fait voir une bureaucratie à la fois absurde et sincère, derrière laquelle on devine l’héritage ambigu de l’administration exemplaire de la Double Monarchie — celle-là même qui inspira Kafka. Mais on reste positivement sur sa faim, à la recherche d’une solution viable, d’une sortie de crise, de ce dépassement par le haut dont l’Autriche-Hongrie déclinante, justement, ne vit jamais la lueur.

En attendant, La Capitale est une extraordinaire invitation à l’enthousiasme pour l’Europe. Un enthousiasme sans angélisme, tantôt tragique, tantôt railleur, qui place le cœur battant d’un continent face à ses contradictions. Le Prix du livre allemand qui lui est revenu l’an passé à la Foire du livre de Francfort a récompensé son style et ses mérites singuliers ; le reste de l’Europe le découvre peu à peu, au fil des traductions successives.

En Allemagne et en Autriche, le cochon porte chance. Gageons que celui-là portera chance à l’Europe.


Découvrez ci-dessous trois extraits inédits de La Capitale, de Robert Menasse (traduit par Olivier Mannoni), en partenariat avec les éditions Verdier.


« Sous la menace de la Culture »

Pour avoir une dépression, il faut avoir les moyens. Martin Susman avait les capacités de survivre : il travaillait dans l’« Arche de Noé ». Il était fonctionnaire de la Commission européenne, Direction générale « Éducation et culture », affecté à la Direction C, « Communication », où il dirigeait le service EAC-C -2 « Programme et mesures culture ».

En interne, les collaborateurs n’appellent jamais leur service autrement que l’Arche de Noé ou encore, pour faire court, « L’Arche ». Pourquoi ? Une arche n’a pas de but. Elle louvoie sur les courants, se balance sur les vagues, défie les tempêtes et ne demande qu’une chose : se sauver et sauver ce qu’elle porte à son bord.

Martin Susman n’avait pas mis longtemps à le comprendre. […] Au sein de l’appareil, on disait seulement « la Culture » à propos de cette direction générale, « l’éducation » passait à la trappe, alors que c’était justement dans ce domaine qu’on avait obtenu des résultats remarquables, par exemple en développant et en imposant le programme Erasmus. Et l’on percevait toujours un petit sous-entendu derrière les mots « la Culture » : on aurait dit que des brokers de Wall Street prononçaient le terme « numismatique » : le hobby d’un parent extravagant. Mais même au sein du public, pour peu qu’il s’y intéressât, l’image de la « culture européenne » n’était pas bonne. Martin Susman était en fonction depuis peu, et il lisait encore les journaux de son pays – une erreur typique de débutant – lorsque l’indignation éclata en Autriche parce qu’on « menaçait » les Autrichiens de leur attribuer la Culture : chaque État membre de l’Union européenne avait droit à un poste de commissaire, c’est le gouvernement qui choisissait un individu, mais il revenait au président de la Commission de lui assigner un domaine. Lorsque, après les élections européennes de l’époque, on avait réattribué les postes, la rumeur courut que le commissaire nommé par l’Autriche allait se voir attribuer « la Culture ». La discorde régnait au sein du gouvernement autrichien de coalition parce que le parti du commissaire désigné soupçonnait une intrigue de son partenaire ; on protesta, les journaux autrichiens firent monter la sauce – et ils pouvaient avoir confiance dans la facilité d’indignation de leurs lecteurs : « Sous la menace de la Culture ! » ou encore : « La Culture pour endormir l’Autriche ! » Cela semble être une réaction très étonnante si l’on songe que ce pays, nous n’irons pas jusqu’à dire « se concevait », mais tout de même : se qualifiait volontiers de « nation culturelle ». Cette réaction était toutefois en adéquation avec l’image et l’importance qu’avait « la Culture » dans le dispositif du pouvoir européen. L’une comme l’autre dépendaient du budget qu’un service pouvait distribuer et de l’influence qu’il était susceptible d’exercer sur les élites politiques et économiques. Et s’agissant de la « Culture », cela se présentait mal dans les deux cas. Au bout du compte, le commissaire autrichien n’obtint pas la Culture, mais la « Politique régionale », ce qui souleva une vague jubilatoire au sein de la « nation de la culture » : « Nous avons un budget de 337 milliards ! » annoncèrent alors les feuilles de chou autrichiennes.


Le serf et son maître

– Okay, George, dit Frigge, imagine un instant que tu sois un serf !   

– Pourquoi le ferais-je ?

– Juste pour jouer avec l’idée ! Alors…

– Je n’aime pas jouer avec ce genre d’idées !

– Eh bien, d’accord. Autrefois, le servage existait. Right ? Tu es au courant. Et maintenant, imagine : un serf vient voir son seigneur et lui dit qu’il doit lui parler.

– Les esclaves avaient le droit de parler aussi facilement à leurs maîtres ?

– Je ne sais pas, peu importe, la seule chose qui compte c’est ce qu’il dit, le serf, pas l’esclave, mais bon si ça peut te faire plaisir, l’esclave aussi, peu importe, bref, il dit : Maître, je trouve que le servage n’est pas du tout une bonne chose, il est indigne de l’homme, il contredit la Bible…

– Cette histoire est dans la Bible ? Je ne la connaissais pas.

– Ce qui est dans la Bible, c’est que tous les hommes sont égaux devant Dieu, et c’est un argument dont se servait le serf, donc…

– Est-ce qu’il savait seulement lire ? Et en latin ? À ma connaissance, au Moyen Âge, il n’y avait que des bibles en latin, et la plupart des hommes étaient analphabètes.

– Okay. On va faire ça sans la Bible. En tout cas, le serf n’est pas d’accord avec le servage. Et en quelques arguments rationnels, il propose à son maître de lui rendre la liberté. Que va lui répondre le seigneur ?

– Tu vas me le dire.

– Il va expliquer au paysan que s’il est un serf, c’est que son père était déjà un serf et que son grand-père était serf auprès du grand-père du seigneur, que le monde va comme il est, et ce depuis des générations, depuis toujours, et que ça a forcément un sens.

– Je qualifierais ça d’argument rationnel. Tu ne trouves pas ?

– Okay, George, maintenant dis-moi : le servage existe encore ?

– Je ne sais pas. Quelque part dans le monde ?

– George ! Encore une fois ! Un paysan asservi, quelque part en Europe, il se plaint et…

– Au Moyen Âge, ce qu’il aurait obtenu, ça aurait plus été l’écartèlement que sa liberté, je suppose.

– Exactement. Et le seigneur dit que ça a toujours été comme ça. Mais à présent, je te repose la question : le servage existe-t-il encore ? Tu vois ! Ce à quoi je voulais en venir : tout ce que tu as dit est exact, c’est parfaitement vrai – mais seulement inside the box. Objectivement, par contre, c’est absurde, et mis en perspective c’est intenable dans tous les cas. De tout temps, ce qu’on croyait fait pour l’éternité n’a jamais arrêté de disparaître et…

– Tu parles de l’Union européenne ?

– Non, je parle des intérêts nationaux. Il est tout de même absurde que les États européens forment un marché commun, mais soient incapables de produire une communauté pour le commerce extérieur. Que chaque cochon qui quitte l’Europe ne puisse arriver sur le marché mondial qu’avec un visa de son État-nation. Okay, c’est ainsi, mais ça sera autrement un jour parce que les choses changent. Donc nous pourrions les rendre plus rationnelles tout de suite.

– Je vais réfléchir à ton histoire de servage. Bien que je ne sois pas certain que ce soit exactement ce que nous appelons un exemple judicieux.


Trois types de membres du think tank

Le professeur Erhart classait les membres du think tank en trois catégories : on trouvait, d’abord, les vaniteux. Bon, d’accord, au fond, ils étaient tous vaniteux, lui compris dans une certaine mesure. Il fallait donc préciser : les rien-que-vaniteux. Pour eux, le think tank était de la plus haute importance – parce qu’ils en faisaient partie. La signification de ce groupe se résumait du reste à cela, car le seul but était de ressentir sa propre importance, et de la faire rayonner. Erhart connaissait ce type de personnes, il savait comment elles annonçaient à tout bout de champ et en susurrant d’un air entendu, chez eux, dans leurs universités ou dans les autres institutions où ils travaillaient : « D’ailleurs, demain, je dois aller à Bruxelles, cher collègue, vous savez bien, pour l’ Advisory Group du président de la Commission ! » C’était leur élixir de vie : l’effet qu’ils produisaient sur leur entourage professionnel immédiat, la fierté de s’être hissé si haut qu’ils n’étaient plus forcés d’écouter, mais avaient juste à prêter l’oreille. Ils se laissaient facilement enthousiasmer – par eux-mêmes, cela va de soi – quand ils parlaient et apportaient la démonstration rhétorique du bonheur pur que leur apportait le fait d’avoir la parole. Ils n’avaient jamais la moindre réflexion originale, étaient incapables de comprendre et de reconnaître une idée qui n’eût pas déjà été citée et échangée cent fois par leurs semblables et cimentée à la note de bas de page. Au fond, ils étaient inoffensifs. L’étaient-ils réellement ? Ils étaient ceux avec lesquels on pouvait créer une majorité dans ce genre de groupes lorsqu’il fallait prendre des décisions et des délibérations.

Et puis il y avait les idéalistes. Cela dit, n’étaient-ils pas tous, dans une certaine mesure, des idéalistes ? Lui compris. Si ce n’est que leurs idéaux étaient différents. Ce qui pour l’un paraissait idéal, par exemple avoir des revenus bien supérieurs à ceux des autres parce qu’il s’était imposé par ses performances dans une société fondée sur la performance, contredisait l’idéal de juste répartition des biens que prônait un autre. C’étaient des banalités qu’Erhart avait discutées dès le début de sa première année d’économie. Au fond, on ne donnait le nom d’idéalistes qu’à ceux qui ne tenaient absolument pas à en être. Les rien-qu’idéalistes. Ils avaient d’abord été des alliés contre les vaniteux, mais le pacte n’avait pas tardé à échouer du fait qu’il y avait toujours un aspect ou un détail quelconque qui contredisait leur idéal plein d’abnégation. Et là, ils ne pouvaient pas suivre. Leur abnégation était telle que pour « pouvoir se regarder dans un miroir » et s’y voir tels qu’ils étaient, ils devaient avoir quelque chose qu’ils étaient les seuls à détenir. Quand il y avait des votes et des décisions, ils cessaient tout d’un coup d’être sans compromis : leur principe était d’éviter un grand mal en donnant leur accord à un mal de moindre importance. Les rien-qu’idéalistes n’étaient toutefois, le plus souvent, pas décisifs lorsqu’il s’agissait de constituer une majorité. Ils étaient trop peu nombreux. […]

C’est le moment où ceux du troisième groupe se mettaient à sourire : d’un sourire entendu, comme les vaniteux, mais mieux entendu et qui virait au rire, enfin, qui passait de préférence au rire quand les idéalistes avaient évité le pire. Ceux-là, c’étaient les lobbyistes. Là aussi, toutefois, il fallait nuancer : lui-même, le professeur Alois Erhart, n’était-il pas lui aussi un lobbyiste ? Le lobbyiste d’une idée ? Le lobbyiste de certains intérêts, même si de son point de vue ceux-ci allaient dans le sens de la collectivité ? C’était le genre d’idée qui ne venait pas aux lobbyistes, ils ne pouvaient même pas imaginer qu’elle puisse exister. […] Ce qui le rendait fou, et ce qui lui inspirait un tel désespoir à propos de ce think tank, c’était le fait qu’à un moment ou à un autre ils finissaient toujours par mettre le grappin sur n’importe quelle discussion et par entonner leur mantra, toujours le même : Il nous faut plus de croissance ! On pouvait discuter de n’importe quel sujet, on débouchait toujours sur la même question : Comment créer plus de croissance ? Les ongles incarnés étaient un problème de croissance, avait un jour objecté Erhart, ce qui ne lui avait valu qu’incompréhension. […]
Erhart savait que ces lobbyistes n’étaient pas forcément des cyniques, ou pas tous. Ils croyaient vraiment à ce qu’ils disaient, d’abord parce qu’ils n’avaient jamais rien appris d’autre, et ensuite parce que c’est ainsi qu’ils avaient appris à gagner leur vie. Leur mantra était bien payé, tout le reste l’était moins ou pas du tout. Au moins, c’était une expérience. On ne pouvait pas reprocher à un homme sa quête de confort, pas plus que sa quête de richesse, mais on pouvait lui reprocher d’être vénal. Et ils l’étaient. Objectivement. Par la manière dont ils ignoraient les idées qui ne s’intégrait pas au schéma qu’ils étaient payés pour défendre. […] Lors de la dernière session, un lobbyiste avait asséné : La tendance va actuellement, sans le moindre doute, dans la direction xy – nous devons nous préparer à cette évolution ! Erhart avait répondu : À la fin des années vingt, la tendance allait sans le moindre doute dans la direction du fascisme dans toute l’Europe. Était-il juste de se préparer à cette évolution ? N’aurait-il pas été juste, au contraire, d’y opposer une résistance ? Les vaniteux en étaient restés bouche bée, les lobbyistes avaient eu un sourire oblique et, de manière stupide, les seuls à hocher la tête avaient été les idéalistes, qui avaient cependant décroché un peu plus tard parce qu’il y avait dans le reste des propos d’Erhard des détails qu’ils ne pouvaient pas suivre.


Sources
  1. C’est sous ce nom ironique forgé sur l’abréviation k. u[nd] k, pour kaiserlich und königlich (« impérial et royal »), qui apparaissait dans la plupart des appellations officielles et administratives de la Double Monarchie, que Musil désigne l’Autriche-Hongrie
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