Les hallucinations gaulliennes de Flávio Bolsonaro
Pour Antonin Baudry, il faut se préparer à une bataille autour du rapport à la vérité
Observez cette perspective. Au pied du Capitole se dresse le monument à Ulysses Grant, le général qui a gagné la guerre de Sécession. De là, l’axe descend jusqu’au Washington Monument, puis se prolonge, sur des terres gagnées sur le fleuve, jusqu’au Lincoln Memorial. Au début du XXe siècle, on a voulu raconter dans le paysage, d’un bout à l’autre, la victoire de l’Union. Et le récit continue au-delà du Potomac, jusqu’au cimetière national d’Arlington. C’est précisément ici, sur le rond-point de Memorial Circle, que Trump veut construire son Arc de triomphe, haut d’environ 75 mètres, qui viendrait obstruer la vue sur le lieu où reposent ceux qui sont morts à la guerre. C’est le premier, et le plus intrusif, des projets de Trump dans ce secteur.
Il parle aussi d’enjamber les voies rapides qui passent derrière le Lincoln Memorial pour créer une terrasse, une promenade qui descendrait directement jusqu’au fleuve. C’est une idée oubliée du plan McMillan de 1902, celui qui a dessiné le Mall tel que nous le connaissons. Il l’a en quelque sorte exhumée, et il veut la réaliser. Ensuite, il ajouterait ce qu’il appelle le Jardin national des héros américains, quelque part par ici, dans West Potomac Park : environ 250 statues de personnalités célèbres, de vedettes et de héros. C’est toujours à l’étude, mais il en a encore parlé ce 2 novembre devant la presse.
Et puis il y a le Reflecting Pool, qui relie le Washington Monument au Lincoln Memorial. C’est probablement le projet qui a le plus attiré l’attention. Il est arrivé en disant : je vais réparer le bassin. Et peu après la pose du nouveau revêtement, celui-ci s’est mis à peler. Cela a fait douter de la compétence qu’il revendique toujours : il se dit volontiers bâtisseur, c’est son métier, il sait faire. Et il a vraiment raté ce chantier. Et voilà que, la veille même de l’élection, il est venu se poster ici, à l’extrémité Ouest du bassin, pour prononcer un discours étrangement centré sur cet ouvrage, qui est pourtant l’un de ceux qui lui causent le plus de déboires.
Mais les transformations continuent. Le Mall, c’est l’axe du pouvoir législatif ; et perpendiculairement, vous avez l’axe de l’exécutif, qui va du monument au père de la nation jusqu’à la Maison-Blanche. Là, il a rasé ce tout petit bâtiment, l’aile Est, qui datait de plus d’un siècle et avait été en grande partie reconstruite pendant la Seconde Guerre mondiale. Il veut y construire une salle de bal d’environ 8 400 mètres carrés, qui écrasera la Maison-Blanche elle-même. Elle est si grande qu’il faut rogner l’espace alentour pour la loger. Et cela va changer en profondeur l’un des axes les plus importants de la ville, Pennsylvania Avenue, qui relie le Capitole à la Maison-Blanche. La nouvelle salle de bal va briser complètement la perspective.
Encore plus discutable, il veut clôturer Lafayette Square, le parc historique qui fait face à la Maison-Blanche. Il a toujours été public, et c’est l’un des grands espaces du Premier Amendement. C’est là que les gens viennent quand l’équipe de football gagne, quand survient une catastrophe, quand on est en deuil, quand on fait la fête, quand on manifeste. Bien sûr, lorsque la sécurité l’exige, il est parfaitement admissible de le fermer. Mais sinon, il doit rester ouvert. Le clôturer, ce serait soustraire au public un espace de plus. En outre, il veut construire à côté un bâtiment pour filtrer les visiteurs. C’est une pierre de plus à l’édifice trumpien.
Et puis il y a le portique nord, juste devant. C’est là que, le jour de l’investiture, le président sortant accueille son successeur. Mais, à côté de la petite maison, la salle de bal sera si énorme que ce portique risque de ne plus apparaître comme la véritable façade de l’ensemble. Ce qu’on comprend en regardant la carte, c’est qu’il s’agit de transformer tout cet ensemble de places et de jardins en une sorte de forteresse.
Ici, à Washington, nous n’avons pas d’architecte en chef. Nous avons un architecte du Capitole, mais il relève très clairement du pouvoir législatif. Pour la Maison-Blanche, la loi a été écrite de telle façon que le président dispose, en réalité, d’un pouvoir à peu près total pour y faire ce qu’il veut. D’ordinaire, on ne peut rien construire sans un financement voté par le Congrès. Mais en recourant à des fonds privés, il a trouvé une faille, et il l’a exploitée.
C’est un peu technique, mais c’est important. Ce bâtiment-ci, qui fait pendant au Trésor de l’autre côté de la Maison-Blanche, c’est l’Eisenhower Executive Office Building. Il a été construit dans ce que nous appelons le style Second Empire français : toit à la Mansart, granit, grandeur. Et Trump a décidé qu’il voulait le peindre en blanc. Tout le monde sait que c’est absurde. Une pierre peinte, il faut la repeindre sans cesse, et cela coûtera des sommes considérables. Mais derrière, il y a l’idée de créer un ensemble uniforme, le campus de l’exécutif unitaire. Et pour faire peindre ce bâtiment en blanc, il a tenté une manœuvre profondément inquiétante.
Ce bâtiment relève de la GSA, l’administration des services généraux, qui est en quelque sorte le grand propriétaire foncier de l’État fédéral : elle gère les palais de justice et tous les grands bâtiments fédéraux, comme ceux du Federal Triangle. Trump affirme que l’édifice, puisqu’il fait partie de la Maison-Blanche, ne relève plus de la GSA, et qu’il peut donc en faire ce qu’il veut. Pour cela, il doit établir qu’un projet normalement soumis aux lois de protection de l’environnement et du patrimoine ne relève plus de l’administration fédérale, mais de l’exécutif proprement dit. S’il y parvient, il pourra déclarer « projet exécutif » à peu près n’importe quoi : un oléoduc, des forages pétroliers, la vente de terres des parcs nationaux. Il lui suffira de dire que cela relève de l’autorité exécutive, et donc échappe à tout examen. Si cela passe, il n’y aura vraiment plus de limite à ce que l’exécutif fédéral pourra faire en matière de construction.
Et puis il y a les mâts. Là encore, un moment étrange, survenu sans le moindre examen. Il y a six ans, j’ai écrit un article sur un mât isolé, au cimetière d’Arlington, auquel on voulait ajouter un éclairage nocturne. Il avait fallu passer par toute la procédure d’examen patrimonial simplement pour éclairer ce drapeau. Trump, lui, a planté ces deux mâts gigantesques sans consulter personne. Un seul homme a décidé. Il s’est appuyé sur une lecture qui se révèle juridiquement plausible : si cela fait partie de la Maison-Blanche, c’est vraiment à lui d’en faire ce qu’il veut.
Pour trouver un président qui ait changé Washington à ce point, il faut sans doute remonter aux années 1930 et 1940, quand l’État fédéral connaît une croissance considérable. Il y a la Dépression : Roosevelt arrive et crée un système de protection sociale bien plus vaste, un gouvernement fédéral beaucoup plus important, quantité de nouveaux départements et agences ; puis vient la Seconde Guerre mondiale. Il faut construire pour loger tous ces services, essentiellement des immeubles de bureaux. C’est à ce moment-là qu’on construit le Pentagone. Mais cela n’a pas touché aux bâtiments véritablement emblématiques de Washington. Il s’agissait simplement de bâtir l’infrastructure, la capacité administrative.
Tous les sondages disent que ces projets sont impopulaires. C’est pour cela qu’il était si étrange de le voir, surtout la veille de l’élection, parler de chantiers qui ont plutôt nui à sa réputation. Ce sont des diversions, et des dépenses irresponsables au moment où la population ne parle que du coût de la vie, parce que tout paraît hors de prix.
Mon sentiment, si l’on remonte au début, c’est que tout commence avec la dorure du Bureau ovale. Pour la sensibilité américaine, c’est une chose très étrange. Il existe une certaine dignité, liée à l’idée que les responsables politiques sont, en principe, des serviteurs du peuple, et non des figures monarchiques. Or il a ajouté toutes ces dorures. Dans une certaine mesure, il désacralise les lieux où s’exerce le pouvoir présidentiel, pour que, lorsqu’il y fait des choses ostensiblement indignes de la fonction, il n’y ait plus de dissonance. Le Bureau ovale ne ressemble plus à celui de Kennedy, ni à ceux de Carter, de Reagan ou d’Obama. Plus rien, dans cet espace, ne rappelle ce qu’était le décorum présidentiel : le contraste a disparu.
Au fond, il ne supporte pas de se trouver dans un espace qui ne soit pas le sien. Tout part de là. Il pourrait aller ailleurs, les lieux ne manquent pas, mais il faut que ce soit son espace. Aucun président de mémoire récente n’a été aussi souvent absent de la Maison-Blanche. Il se rend dans ses propriétés, qu’il a marquées de son nom et auxquelles il a donné l’apparence de ce qui, selon lui, reflète sa richesse et son pouvoir. Et il fait maintenant la même chose avec la Maison-Blanche.
Il n’y a pas de style, ni même de goût cohérent. Ce qui compte chez lui, ce sont les superlatifs : il faut que ce soit le meilleur, le plus cher, il faut que ce soit lui. Il n’aime pas l’espace vide, ni rien de ce qui est serein ou silencieux. Son architecture ressemble à sa rhétorique : il parle pour remplir l’espace, pour remplir le temps, et il construit de la même façon. Regardez les lieux qui sont les siens. La Trump Tower, où il a sa résidence, relève d’un modernisme assez fade, qui ressemble à un hôtel d’il y a trente ans. Mar-a-Lago est une sorte de fantasme méditerranéen, tout autre chose. La salle de bal sera tout en or et en classicisme surchargé, presque rococo. Il n’y a pas de style. Ce qui compte, c’est que ce soit à lui, qu’il l’ait fait, que cela porte sa marque personnelle. Alors seulement, c’est son espace.
Cela a commencé dans le ridicule, et c’est devenu un scandale. Quand il a doré le Bureau ovale, tout le monde s’est dit : c’est de la décoration de pacotille, on l’enlèvera, on remettra autre chose, et tout redeviendra comme avant ; il suffit d’attendre. Mais ce n’est pas une plaisanterie. C’est sérieux. Il exerce un pouvoir sans partage pour opérer ces transformations et les gens prennent maintenant conscience de ce qu’est vraiment cet arc, et que l’on n’a plus besoin de prendre de gants : il est pour Trump, c’est un monument à Trump. C’est Trump qui s’installe dans l’espace dédié à ceux qui ont servi le pays, chose que lui n’a jamais faite. Les gens comprennent qu’on n’a plus à spéculer sur la part d’ego en jeu. Elle est désormais manifeste.
Et puis il y a le golf, qui sera bien sûr un golf Trump. Il veut refaire ce parcours public, ici, à côté de l’endroit où devrait s’installer le jardin des héros. C’est un très vaste espace ouvert. C’est le parcours le plus fréquenté de Washington, parce qu’il est public et abordable. Pour les habitants de Washington, c’est un parcours populaire, agréable, bien entretenu.
L’entretien, pour lui, c’est important. Quand il s’en prend à Obama, c’est le manque d’entretien de la Maison-Blanche qu’il invoque. Ce qu’il voit, il faut l’entretenir. Mais on pourrait dire qu’il n’entretient pas l’Amérique : ni l’innovation, ni les amitiés et les alliances. Il y a beaucoup de choses dont il ne prend pas soin. Il ne voit pas l’attention personnelle portée à l’art de gouverner comme une forme d’entretien. Mais son espace physique, lui, il le remarque ; cela lui donne le sentiment d’avoir prise sur les choses, et c’est important pour lui.
En refaisant ce golf, il ne voit pas que les Américains ne vivent pas dans le même monde que lui. Il imagine que tout le monde joue au golf, et que tout le monde veut donc jouer sur le meilleur parcours possible. Pour lui, le golf relève de la démonstration ; ce n’est ni un sport ni une façon de partager quelque chose avec les autres, cette petite aventure publique et quotidienne qu’il représente pour beaucoup. Il veut en faire un parcours de niveau professionnel, qui sera sans doute plus cher, et on ne sait pas si les gens ordinaires pourront encore y jouer. D’une certaine façon, il ne conçoit pas que le public existe. Et c’est ce qui explique qu’en ce moment, à la veille de l’élection, alors que les sondages le disent extrêmement impopulaire, il ne peut pas se représenter cette impopularité.
Il est possible que les choses tournent bien, en un sens. Il faut parler des data centers. Dès le premier jour de son second mandat, Trump a signé un texte destiné à rendre sa beauté à l’architecture fédérale : les nouveaux bâtiments publics sont invités à renouer avec un style traditionnel, néoclassique. Le lendemain, il recevait à la Maison-Blanche les grands patrons de l’intelligence artificielle. Lui qui dit s’y connaître en construction, lui l’homme de l’immobilier, célèbre désormais le data center comme le grand et beau bâtiment par excellence, alors que c’est le plus laid qui soit. Cela nous ramène à l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle, où l’on voit soudain les usines envahir les campagnes, la ruine et l’industrialisation de la vie rurale, au moment même où Londres aligne ses élégantes terrasses. Les Américains commencent à voir que la richesse et les réseaux de pouvoir qui ont produit ces projets à Washington ne s’expriment pas, dans le reste du pays, par de la beauté. Ce qu’ils voient arriver, ce sont ces énormes bâtiments gris qui s’installent dans leur voisinage, consomment de l’électricité, font grimper le prix de l’énergie, dévorent les terres agricoles et les terrains publics. Pour la première fois peut-être, ce lien entre pouvoir, technologie et architecture met les gens en colère et les pousse à se mobiliser.
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