Essais

Lettre à Adam Michnik sur une impasse

Il y a cinquante ans, Bernard Guetta rencontrait le futur fondateur de Gazeta Wyborcza, qui lui annonçait déjà la fin de l'URSS. Alors que « l’argent partout se venge maintenant qu’il n’a plus peur du communisme », il lui adresse une lettre d’amitié et d’inquiétude.

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Irina et Mikhaïl Gorbatchev, Adam Michnik et Bernard Guetta - archive personnel Andrey Grachev

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Musique
David Guetta ft. Zara Larsson — This One's For You Russia (UEFA EURO 2016™ Official Song)

Je dois te parler, Adam, d’un présent qui devrait nous hanter mais je veux d’abord dire tout ce que je te dois et toute la tendresse, aussi, que j’ai pour toi. Alors, remontons le temps d’un demi-siècle, jusqu’au soir de ce colloque parisien de 1976 sur les vingtièmes anniversaires de l’Octobre polonais et de l’insurrection de Budapest.

C’était ton premier voyage à l’Ouest. On ne t’avait autorisé à sortir de Pologne que dans l’espoir que tu ne reviennes pas, mais c’est en militant que tu étais là, venu créer de précieux liens entre l’opposition et les intelligentsias de l’Europe démocratique.

J’avais tout noté de ton intervention mais sans y rien comprendre et à l’heure de rédiger mon papier pour le Nouvel-Obs, l’hebdo de la gauche anticommuniste dont je m’étais alors fait le dissidentologue, je séchais totalement. Il avait fallu qu’un historien de la Révolution française, François Furet, m’explique que tu avais parlé du « post-communisme » pour que tout s’éclaire, que les mots me viennent et forment ce qui aura été le premier article qu’ait consacré un journal de grande diffusion à ce qui n’était alors même pas une hypothèse.

À l’époque, tout le monde pensait que le communisme était sans retour. Les communistes en avaient fait l’aboutissement de l’histoire. Les anticommunistes l’avaient dépeint comme un « one way ticket », bien pire en cela que les plus sanguinaires des dictatures militaires. Quatre ans avant Solidarité, nous n’étions ainsi qu’une poignée de journalistes et d’universitaires à croire à l’importance des dissidences mais à la fin du communisme… Non, à peu près personne ne l’envisageait, pas même en rêve, mais toi, eh bien toi, si et tu m’avais ainsi préparé à couvrir ce que j’allais vivre pour Le Monde à Varsovie, Washington et Moscou dans les années 80 comme la fin d’un cycle ouvert en octobre 17.

Sans ton intervention, peut-être n’aurais-je pas été assez certain que l’État de guerre ne normaliserait pas la Pologne pour l’écrire dès sa proclamation et ne me serais-je pas si vite convaincu, en URSS, que la Russie sortait du communisme. Ta préscience a été infiniment précieuse à mes papiers mais elle m’a en même temps coûté beaucoup d’amis.

Autant l’intelligentsia parisienne avait pu admettre qu’une fidélité à la Pologne ait pu m’empêcher de nier ce qu’elle croyait être la victoire de Jaruzelski, autant elle n’avait pas pu comprendre que je puisse penser que Mikhaïl Gorbatchev veuille rompre avec le communisme.

Au Monde, ma hiérarchie non plus ne me suivait pas. Elle prenait même régulièrement la plume pour se démarquer de de ce que j’écrivais mais quand la Pologne a vogué vers la liberté, que tu es arrivé à Moscou en star de la démocratie triomphante, que je t’ai vu reçu à bras ouverts par l’intelligentsia russe et traité en interlocuteur essentiel par les plus proches conseillers de Gorbatchev, tu m’as vengé de la cécité de tant d’amis perdus.

Conforté dans ma certitude de vivre la fin du communisme, j’ai fini par claquer la porte du Monde tandis que tu inventais Gazeta. Nos chemins auraient pu se séparer. Ils n’ont au contraire cessé de s’entrecroiser. Sur la jetée de Sopot, de la terre à la mer et de la mer à la terre, nous avons toute une nuit anticipé l’unité européenne. J’ai pris un temps la direction de l’Obs. Nous nous sommes empoignés hier sur l’Irak et communions aujourd’hui sur l’Ukraine. J’ai longtemps regretté que tu ne sois pas plus fédéraliste mais c’est maintenant moi qui crains que nous n’allions trop vite. Tu étais un homme politique devenu journaliste. Je suis un journaliste devenu député européen et, malgré nos quelques dizaines de mois de différence, nous avons toujours le même âge qui est désormais celui du bilan.

Alors oubliant tant d’autres de tes mérites, notamment celui d’avoir refusé le mensonge et l’impasse des épurations, j’en viens donc à t’interroger sur ce qui m’obsède et me hante.

Chaque fois que je viens à Varsovie – presque tous les ans – je suis émerveillé par le dynamisme, la richesse et la modernité de la Pologne. J’ai du mal à en croire mes yeux mais justement… Comment est-il possible que si peu de temps après l’effondrement soviétique, les droites les plus extrêmes pèsent autant dans ton pays, que le Rassemblement national soit aux portes du pouvoir en France, que la plus grande démocratie du monde soit tombée aux mains d’un Trump et que des convergences d’extrêmes-droites et de droites-extrêmes aient la faveur d’une moitié des électeurs européens ?

À l’heure des impérialismes renaissants, nous avons toutes les raisons de nous réjouir que les deux Europe d’hier n’en forment plus qu’une mais comment est-il possible que le nationalisme le plus obtus, le racisme le plus violent et l’antisémitisme le plus éhonté aient retrouvé dans toute l’Union une centralité que nous avions pu croire à jamais perdue ?

J’en arrive parfois à me dire que l’histoire est allée trop vite et que nous pourrions bien avoir été ses apprentis sorciers car, en termes de rapport de forces, le communisme déclinant était moins inquiétant que l’extrême-droite ascendante. Aux temps du communisme, au moins pouvions-nous être fiers des valeurs que le monde libre opposait au bloc soviétique alors que nous voilà honteux de ce qui se dit non plus seulement à Moscou mais sur les deux rives de l’Atlantique, du culte de la force et de ce mépris du droit, de la guerre qui menace – du monde, en un mot, que nous laissons derrière nous.

Je sais, bien sûr, Adam, que la Pologne est enfin libre et toute l’Europe centrale avec elle. Je sais que cela met un point final à toutes les interrogations mais… Mais non, cela ne répond pas complètement à tout car nous allons payer pour longtemps la violence sociale des transitions vers la démocratie.

Revenant à Moscou dans les premiers mois de Eltsine, j’avais été suffoqué par le contraste entre l’obscénité des nouvelles fortunes et la misère des retraités, réduits à brader d’affreuses vieilleries dans les couloirs du métro. J’avais bien mal admis aussi que le ressentiment social des laissés-pour-compte de la démocratie ait pu ramener, ne fût-ce qu’un temps, les communistes polonais au pouvoir. Je suis effrayé de voir aujourd’hui que ce sont surtout les plus mal lotis, si souvent d’anciens électeurs de gauche, qui donnent leur voix à l’extrême-droite, aux amis et admirateurs de Vladimir Poutine.

« Bernard, on ne fait pas deux révolutions en une vie », m’avais-tu un jour répondu alors que je t’exprimais cette angoisse.

Tu n’avais pas tort. Les révolutions demandent plus de temps qu’il ne nous en reste mais si nous n’aurions aucune raison de regretter le combat de nos vies, le fait est que l’argent partout se venge maintenant qu’il n’a plus peur du communisme. Sur tous les continents, sous tous les régimes, il retrouve l’arrogance et la brutalité que Dickens et Zola avaient dépeintes lors de la première des révolutions industrielles.

Nous ne pouvons pas ignorer, Adam, qu’en contribuant à l’effondrement communiste, nous avons aussi prêté la main à ce retour de l’argent roi que Jean-Paul II avait entrevu. Ce n’est pas pour rien que le pape américain a choisi de s’appeler Léon comme l’auteur de Rerum novarum. Il savait ce qu’était sa tâche, la tâche de ce siècle, et la nôtre est ainsi double.

Elle n’est pas seulement d’affirmer l’Europe en puissance politique à même de se défendre contre les missiles de Poutine, le dumping chinois, le chaos des autres rives de la Méditerranée et la volonté des États-Unis de ne jamais nous laisser devenir assez forts pour les concurrencer.

Nous avons aussi, et peut-être même avant tout, à réaffirmer les Lumières, l’universalisme et l’exigence de justice sociale, la liberté, l’égalité et la fraternité, dont s’était nourri notre anticommunisme. Vois-tu, Adam, je n’ai pas de recette, mais le temps presse.