«Tout converge pour que nous soyons intranquilles» Mircea Cărtărescu
Retiré dans un ancien couvent suisse, le plus grand écrivain roumain nous a invités dans son laboratoire
Le café est servi dans un verre en carton. Nous sommes à un étage quelconque d’un bâtiment vitré avec vue sur le périphérique et l’homme qui le boit à petites gorgées est l’un des dirigeants les plus puissants de l’économie mondiale.
C’est peut-être la première énigme de Brad Smith. Président de Microsoft, juriste américain au pedigree impeccable, grand commis de l’entreprise. « Trente-trois ans dans la maison », tient-il à préciser, sur les cinquante et une que compte le géant fondé par Bill Gates en 1975.
Affable, courtois, presque reposant, avec un grand sourire et une chemise parfaitement repassée, il opère sur la ligne de faille du contemporain, là où l’énorme concentration de la puissance technologique entre les mains de quelques types souvent bizarres fond le droit et est en train de faire imploser l’ensemble des institutions occidentales.
Brad Smith est l’un des personnages de cette gigantomachie aux allures apocalyptiques. Mais cela n’a vraiment pas l’air de l’inquiéter.
Il y aurait pourtant de quoi. L’explosion de l’intelligence artificielle ébranle les fondements des géants de l’économie mondiale. Microsoft compris. Windows était, pour une large part de l’humanité, la fenêtre ouverte sur le monde digital, ce rôle revient désormais, chaque jour un peu plus, à Claude ou à ChatGPT.
Brad Smith n’est pas naïf : « Le cœur traditionnel de Microsoft, c’est le logiciel classique. Et la nature même du développement logiciel est en train de changer. »
Il marque une pause, se fait historien, presque anthropologue, et livre une observation qui nous frappe : « Jusqu’à il y a peu, le logiciel était fabriqué à la main. Quand on y pense, la technologie la plus avancée qui soit était produite par des doigts humains qui tapaient sur un clavier. »
Les ingénieurs qui ont conçu les cathédrales virtuelles de notre temps ont beau vouloir tout disrupter, ils partageaient jusqu’à récemment au moins cela avec les bâtisseurs de Chartres : ils travaillaient de leurs mains.
C’est peut-être là la vraie rupture. L’ère qui s’achève, à l’heure où le code fabrique le code et où la machine s’aventure dans une spirale d’amélioration récursive, aura été digitale au sens littéral de digitus (le doigt en latin), tapée lettre à lettre par des millions de phalanges.
Mais si l’IA marque la fin du numérique, de quoi est-elle le début ?
Ce qui commence se mesure au sort potentiel des produits les plus emblématiques de Microsoft. Qui aura encore besoin d’Excel à l’heure des agents conversationnels ? Sa réponse est un petit chef-d’œuvre d’esquive par élévation : « Je pense qu’on regardera encore souvent des chiffres dans un tableau. Mais qu’est-ce qui aura le plus de valeur demain, savoir faire exécuter des tâches à Excel, ou savoir poser les bonnes questions pour obtenir les meilleures réponses ? Je dirais la seconde. »
Pour mesurer la portée de ce revirement, il faut revenir à un texte paru en 2011 dans le Wall Street Journal, célèbre dans la Silicon Valley mais encore méconnu en Europe. Son auteur, Marc Andreessen, cofondateur de Netscape devenu l’un des investisseurs les plus puissants de la tech, compte aujourd’hui parmi les principaux soutiens du nouveau trumpisme. Le titre tenait lieu de programme : Software Is Eating the World, le logiciel dévore le monde.
Au sortir de la crise de 2008, Wall Street considérait le secteur de la technologie comme une bulle. Andreessen soutenait l’inverse. Selon lui, la révolution ne faisait que commencer et elle dépasserait largement le domaine de l’informatique. Les preuves s’accumulaient déjà. La même année, la chaîne de librairies Borders faisait faillite, tandis qu’Amazon, une entreprise de commerce en ligne, devenait le premier libraire du monde. L’année précédente, Blockbuster avait sombré face à Netflix. La musique allait appartenir à iTunes et Spotify, et la publicité à Google. Selon lui, tous les secteurs allaient suivre : la banque, l’automobile, la santé, l’agriculture, jusqu’à la défense. La suite de la décennie lui a donné raison au-delà de ses espérances. Le premier service de taxis au monde, Uber, ne possède pas une seule voiture, et le premier hébergeur, Airbnb, ne possède pas une seule chambre.
L’acide du logiciel dissolvait toute l’économie traditionnelle pour la recomposer autour de lui. Et puisque le logiciel se duplique à l’infini pour un coût presque nul, la valeur devait se concentrer dans les mains d’une poignée d’entreprises, d’une poignée de villes, et de quelques milliers de doigts bien tempérés. Cette prophétie s’est réalisée au-delà de toute mesure. Dix ans après la publication de l’article, à la fin de 2021, les logiciels occupaient presque tout le haut du classement des capitalisations. Entre Apple et Google, Microsoft régnait.
Puis l’IA vint.
Depuis l’été 2025, l’entreprise la mieux valorisée au monde est Nvidia, le premier concepteur mondial de puces sans lesquelles la course à l’intelligence artificielle serait impossible. Comme on aime le répéter dans la Silicon Valley : « Dans une ruée vers l’or, ce sont les vendeurs de pelles qui s’enrichissent. » Et si l’IA dévore le code, la valeur migre à nouveau. Du logiciel, qui se duplique à coût nul, vers une nouvelle industrie fort coûteuse : les puces, les terrains, l’électricité.
Voilà le travail de Brad Smith : transformer Microsoft en une entreprise industrielle qui n’aurait pas paru si lointaine aux grands noms de la Révolution industrielle du XIXe siècle. « Il y a une partie de Microsoft qui est entièrement industrielle. Nous sommes devenus l’un des plus grands acteurs mondiaux de la construction, de l’exploitation d’infrastructures, de l’énergie et du refroidissement liquide. »
Cela peut paraître paradoxal, mais ce que fait Microsoft face à l’IA, c’est de ressembler de moins en moins à un éditeur de logiciels, et de plus en plus à Vinci ou à EDF. « Ce sont deux entreprises très différentes sous un même toit, et il faut trouver comment les réunir », nous dit-il.
Cette mue a peu d’équivalents dans l’histoire. Début 2025, Smith a lui-même annoncé un investissement de plus de 80 milliards de dollars dans des centres de données. Depuis lors, le rythme n’a cessé de s’accélérer. Près de 145 milliards pour l’exercice clos en juin 2026, plus de 40 milliards rien que pour le dernier trimestre et un objectif d’environ 190 milliards pour l’année civile.
L’entreprise du feu-logiciel-roi investit chaque trimestre davantage que le projet Manhattan dans son ensemble et consacre désormais à ses chantiers l’équivalent du PIB d’une puissance moyenne. Surtout que s’y ajoutent les 13 milliards investis dans OpenAI depuis 2019, convertis à l’automne en une participation d’environ 27 % dans sa créature restructurée, laquelle s’est engagée en retour à acheter pour 250 milliards de services de calcul. La créature finance le créateur qui finance la créature.
En 1994, Umberto Eco avait eu une intuition qui passait alors pour une boutade. Personne ou presque n’imaginait à l’époque que l’informatique deviendrait une affaire théologique.
Il déplorait qu’on ait trop peu prêté attention à « la nouvelle guerre de religion souterraine qui était en train de transformer la modernité ». Selon lui, le monde se divisait entre les utilisateurs d’Apple et ceux de Microsoft et dans ce schisme il reconnaissait les traces d’une vieille querelle sanglante : car « le Macintosh est catholique » et Microsoft est protestant.
Trente ans plus tard, le géant protestant est en pleine conversion. Smith nous l’annonce avec bonhomie : « Nous avons été les premiers chefs d’entreprise à rencontrer le pape Léon après son élection. »
Il s’enthousiasme pour le contenu de l’encyclique Magnifica humanitas, dont il connaît le quatrième chapitre presque par cœur. Il en déroule devant nous le fil : la vérité, sans laquelle il n’y a pas de démocratie, et que la désinformation menace ; l’éducation et l’esprit critique ; la dignité du travail, dans la lignée de Rerum Novarum, l’encyclique de Léon XIII en 1891, qui invitait patrons et syndicalistes à se rassembler et rappelait combien le travail donne un sens à la vie. Et ce paragraphe qu’il trouve saisissant, où le pape rapproche la protection des enfants et une question très provocante : l’IA va-t-elle engendrer une nouvelle forme d’esclavage ? Le pape part de ce qu’on imagine aisément, le sort des ouvriers dans les chaînes d’approvisionnement de nos appareils, puis va plus loin. Si le travail des hommes ne servait plus qu’à entraîner une machine toujours plus intelligente, ce serait une servitude d’un genre nouveau. Le secteur technologique, dit Brad Smith, devrait écouter ce message, « plutôt que de chercher à faire naître une nouvelle espèce, quelque chose qui nous dépasserait, presque une divinité ».
Va-t-il jusqu’à penser qu’il faut enseigner la théologie aux modèles de langage pour que, s’ils font du mal, ils puissent au moins le reconnaître et idéalement s’en confesser ? « Ce n’est probablement pas par là que je commencerais ! » Il ne veut pas balayer ceux qui le pensent, mais l’IA reste pour lui un outil au service des gens. Il dit avoir beaucoup aimé les deux mots choisis par le pape sur l’humanité magnifique, qui rappellent ce que l’IA doit préserver, protéger et promouvoir.
Nous le relançons sur les révélations des échanges entre Anthropic et des responsables religieux. Sa réponse est nette : « J’ai le sentiment que cela va dans la mauvaise direction. » Demander aux théologiens de penser l’IA comme une créature nouvelle, très peu pour lui. Comme l’Église, Brad Smith refuse de prêter une conscience aux machines et veut remettre l’humain au centre.
Il nous le dit clairement. Les universités et les Églises sont là pour préserver une civilisation humaine, « et non une civilisation peuplée de toutes sortes d’espèces nouvelles ». Il note avec fierté que Microsoft est la seule des grandes entreprises technologiques à revendiquer cette universalité et l’expression « donner les moyens ».
Dans la guerre de religion qu’annonçait Eco, Redmond a cette fois explicitement choisi son camp.
Microsoft n’arrive pas au Vatican en néophyte. Dès février 2019, Smith était reçu par le pape François. Il lui disait que le monde de la technologie avait besoin d’« une voix humaine comme celle de l’Église », et il ajoutait, « nous apprécions la vôtre ». L’année suivante, il signait au Saint-Siège L’appel de Rome pour une éthique de l’intelligence artificielle, aux côtés d’IBM et de l’Académie pontificale pour la vie.
La lune de miel n’a donc pas commencé avec Léon XIV. Mais c’est avec lui qu’elle prend une dimension supplémentaire.
Plus la conversation avance, plus une ressemblance s’impose entre ces deux Américains du Midwest nés sur les rives du lac Michigan à quatre ans et cent cinquante kilomètres d’écart, l’un à Milwaukee en 1959, aujourd’hui à la tête de l’Église du logiciel, l’autre à Chicago en 1955, à la tête de l’Église tout court.
Ils incarnent une autre manière d’être Américain, qui détonne dans le contexte actuel. Ce sont un pape et un président qui cherchent, au fond, à être normaux.
Brad Smith ressemble en cela à l’image qu’a désormais Microsoft, celle d’un géant paradoxal parce qu’il semble vouloir être normal. Il n’a ni le côté sulfureux de Meta, ni le côté pop de Google, ni la pente messianique des nouveaux laboratoires d’IA. C’est le bon élève. Il parle de conformité sans rougir, appelle à la régulation, dialogue poliment avec les Européens, fait attention au droit. Comme les bons élèves, Microsoft ennuie parfois, et ses produits aussi. Copilot est moins révolutionnaire que Claude ou ChatGPT, mais beaucoup d’entreprises y ont recours parce qu’il inspire davantage confiance pour la sécurité des données. Ce n’est pas amusant, mais ça marche.
Alors que beaucoup de ses pairs évoquent la guerre, la fin ou la disruption, Brad Smith fait valoir le charisme paradoxal de la normalité.
Cela nous avait frappés dès le début, lorsqu’il nous avait accueillis en nous parlant de ses lectures, et d’abord de De l’esprit des lois, qu’il vient de relire. Plus que vers Tocqueville, c’est vers Montesquieu qu’il se tourne en ce moment, à ses yeux le plus grand cadeau fait par la France aux États-Unis : le théoricien de la séparation des pouvoirs et des contre-pouvoirs. « L’IA est devenue extrêmement puissante. C’est le moment de nous demander lesquels lui opposer », nous dit-il soudainement presque combatif.
Il faut dire que le backlash qui se prépare aux États-Unis n’a pas beaucoup de précédents. Les Américains sont en train de se retourner contre l’IA. En mai 2026, Gallup mesurait que 71 % des Américains s’opposent à la construction d’un centre de données près de chez eux, près de la moitié fermement. C’est davantage que l’hostilité à une centrale nucléaire voisine, qui plafonne à 53 %. Aujourd’hui ce mouvement s’accélère. Selon l’Annenberg Public Policy Center, l’opposition a gagné douze points en quatre mois, et des majorités de démocrates comme de républicains la partagent. On recense désormais des centaines de collectifs locaux anti-centres de données dans presque tous les États. New York et le Texas ont suspendu la délivrance de permis pour les grands projets, et une quinzaine d’États ont envisagé un moratoire. Donald Trump lui-même s’en agace, les communautés qui refusent ces installations, a-t-il lancé sur Truth Social, choisissent de rester « arriérées et pauvres ». Microsoft a d’ailleurs renoncé à un projet dans le Wisconsin face à la mobilisation des habitants, et depuis, elle s’engage à ne plus recourir aux accords de confidentialité pour ses projets de centres de données.
Face au vibe shift du populisme IA, Smith refuse toute prophétie. « Personne n’a de boule de cristal. L’une des erreurs fréquentes de notre secteur, c’est de multiplier les prédictions, souvent fausses, rarement mises en doute. » Il ajoute : « Nous devons être une industrie qui vit sous la loi. »
Nous devons faire une drôle de tête, mais il anticipe toute remarque en nous disant : « Nous n’avons pas toujours aimé chaque loi, mais nous vivons sous la loi. »
Reste l’Europe, pour laquelle son intérêt paraît sincère. D’abord parce que c’est un marché bien plus important pour Microsoft que pour les jeunes laboratoires d’IA. Ensuite parce que l’Europe contemporaine semble être assez proche de ce que Microsoft entend défendre, une concurrence bien régulée, des règles anticipables.
On croit entendre le discours du président français, et ce n’est pas tout à fait un hasard. Il nous le dit d’ailleurs : « De tous les chefs d’État en exercice, je n’ai rencontré personne de plus réfléchi que lui sur ce que l’IA signifie pour une société, et sur les questions qu’elle nous oblige à nous poser. »
Il raconte aussi, amusé, ces responsables européens qui lui confiaient leur inquiétude de ne pas avoir leur propre Facebook, puis, quelques jours plus tard, leur soulagement de ne pas en avoir.
Entre l’accélération et la stagnation, n’y a-t-il pas une troisième voie ? Son conseil tient en peu de mots. Nous ne devrions pas oublier ce que nous avons déjà. « Il est très naturel de se focaliser sur ce qu’on n’a pas, mais l’essentiel est de se rappeler ce que l’Europe possède. Une gamme extraordinaire d’industries spécialisées. La pharmacie, la chimie, l’automobile, et je pourrais continuer longtemps. » La priorité est donc de bâtir l’avenir sans sacrifier ce qui a fait le succès du continent, protéger la vie privée, garder les données en Europe, et surtout une chose : « L’Europe ne peut pas se permettre un avenir où le savoir-faire et l’expérience de ses entreprises seraient captés pour entraîner un modèle d’IA. » Ce savoir-faire doit rester réparti entre de nombreuses entreprises qui continuent d’en tirer profit, c’est la condition des bons emplois.
Quant à la dépendance, il refuse les deux puretés. « Il serait irréaliste et imprudent qu’un pays décide de n’utiliser que des technologies conçues sur son territoire, il se couperait des meilleures pratiques et des technologies les plus avancées. Mais il serait tout aussi imprudent de n’utiliser que des technologies venues d’ailleurs. C’est là qu’interviennent les champions nationaux, Mistral par exemple, ou une entreprise comme Cohere, désormais britannique, allemande et canadienne. »
Il assigne à Microsoft un rôle inattendu dans ce dispositif. « Notre rôle et notre responsabilité, en tant qu’entreprises dont le siège est aux États-Unis, c’est de ne pas nous contenter d’être des concurrents, mais d’aider à construire cet équilibre. Notre partenariat avec Mistral vise à l’aider à développer des solutions souveraines, en lui donnant accès à de la puissance de calcul et en utilisant aussi la sienne. »
Peut-on croire Microsoft sur parole ? L’entreprise qui fait aujourd’hui l’éloge des contre-pouvoirs était, au tournant du siècle, le symbole même de l’abus de position dominante. Smith le sait mieux que quiconque. Devenu directeur juridique en 2002, il a passé une décennie à solder les conflits antitrust de Microsoft avec les gouvernements du monde entier, après l’accord de 2001 qui mettait fin à quatre ans de bataille contre Washington.
Si le président de Microsoft appelle aujourd’hui à réencastrer l’IA dans la loi, c’est le résultat d’un processus politique et juridique. Montesquieu serait sans doute d’accord, ne demandez pas aux puissants d’être vertueux, donnez-leur des lois et des juges, et la vertu suivra.
Les élections de mi-mandat approchent, une demande large et structurée d’encadrement se forme, des luttes politiques commencent. Un autre juriste américain nous le disait récemment, des modèles d’IA valant des milliards sont aujourd’hui moins régulés qu’un sandwich au thon.
En arrivant dans la tour, nous rigolions en nous demandant si nous étions plus impressionnés à l’idée d’interviewer le président de Microsoft ou un roi d’Espagne. C’est un signe des temps, bien sûr.
Mais il y a un autre signe des temps. Dans leurs entretiens, Brad Smith et Juan Carlos ont fait, l’un comme l’autre, un éloge convaincu de l’Europe et de la démocratie.
Ça doit bien vouloir dire quelque chose.
Retiré dans un ancien couvent suisse, le plus grand écrivain roumain nous a invités dans son laboratoire
Comment Christine Angot est redevenue Christine Schwartz