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Là où l’on brûle les livres, on finit aussi par brûler les hommes

Là où l’on brûle les livres, on finit aussi par brûler les hommes : Leo Löwenthal et la méditation des autodafés.

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Dans AfD, n’y a-t-il pas AdF, auto-da-fé ?

Les récents succès électoraux de l’AfD (Alternative für Deutschland) dans trois Länder allemands posent avec urgence la question du retour de l’ombre brune dans le paysage politique allemand et européen : ce retour n’est plus une éventualité, plus ou moins éloignée, c’est une réalité. Et cette réalité, qui fait pendant à ce qui se joue aux États-Unis depuis les présidences de Donald Trump et leur manière très atypique d’envisager le fonctionnement démocratique – manière qu’un Elon Musk s’efforce allègrement d’exporter, notamment en Allemagne–, prend également la forme d’un révisionnisme mémoriel, où les négociations avec un passé convocable au gré des envies et des besoins discursifs des uns et des autres font progressivement chanceler la rigueur historique et son travail sur le passé.

Il y a bientôt cent ans, le régime nazi nouvellement porté au pouvoir par les élections de la République de Weimar instaurait une politique de révision de la mémoire qui s’en prit, en particulier, aux livres. On sait par quel fatal enchaînement les destructions de livres ne furent que le prélude d’une destruction autrement plus terrible encore. Car, comme l’avait formulé de manière si prémonitoire le poète Heinrich Heine (1797-1856), « ce n’était qu’un prélude, car là où l’on brûle les livres, on finit aussi par brûler les hommes. » Cinquante ans après, pour la commémoration de 1983 des autodafés de 1933, le sociologue de la littérature Leo Löwenthal (1900-1993), membre fondateur de la célèbre École de Francfort aujourd’hui injustement méconnu en France, fut invité à offrir, à Berlin, une méditation sur les autodafés nazis.

Ce texte nous livre de précieuses clefs de lecture pour notre actualité. Publié pour la première fois en français aux Éditions Rue d’Ulm, il permet de penser la destruction des livres comme geste anthropologique, par-delà les circonstances historiques particulières qui le virent se produire. Lorsque Löwenthal prononce son discours sur l’autodafé – alors intitulé « Le Legs de Caliban », car il voit en Caliban, personnage de La Tempête de Shakespeare, une préfiguration de toutes les barbaries destructrices de la pensée humaniste et rationaliste –, la Guerre Froide tire à sa fin et l’on s’empressera bientôt, avec Fukuyama mais aussi avec bien des penseurs progressistes européens, de déclarer l’histoire finie, les affrontements entre idéologies révolus et la démocratie libérale définitivement établie.

Löwenthal, lui, ne s’y trompa pas. Une anecdote de ses vieux jours – il avait alors 89 ans –, rapportée par son ami et éditeur Helmut Dubiel, montre combien la Chute du Mur de Berlin ne signifia aucunement, pour lui, la fin des idéologies :

S’agissant des évènements de 1989, [Löwenthal] était doué d’une lucidité que l’on n’acquiert sans doute qu’au terme d’une longue vie vécue en pleine conscience. Je n’oublierai jamais la dispute que nous eûmes le jour de la chute du Mur. À l’époque, les évènements de Berlin, Prague et Budapest ne me laissaient pas sans enthousiasme. Lui ne parvenait absolument pas à comprendre cela. Devant son hôtel de la Mecklenburgische Landstraße, il perdit son sang-froid. « Les vieux fantômes reviendront, me dit-il. En Europe de l’Est, l’esprit nationaliste et ethnocentrique de l’entre-deux-guerres renaîtra. Là-bas, on persécutera les étrangers, on profanera les tombes juives et les hommes politiques seront assez corrompus pour retirer, sous la pression de la droite, le droit d’asile de la Loi fondamentale. » Je m’opposai alors vivement à ses propos.

Löwenthal était clairvoyant. Die alten Geister : l’expression employée par Löwenthal, d’usage habituel dans la langue de Goethe – génial poète de « L’Apprenti sorcier » –, peut se traduire aussi bien par « les esprits anciens » que par « les vieux fantômes » ou « les vieux spectres ». Nous vivons le temps des spectres qui reviennent – à moins qu’ils ne soient jamais vraiment partis.

Les faits ne tardèrent pas à donner raison à Löwenthal. Entre mai et août 1992, alors que la guerre embrasait une Yougoslavie en décomposition, les bibliothèques et les archives de Sarajevo et de toute la Bosnie étaient détruites par les bombardements intentionnels de l’ultranationalisme serbe. La même année, les talibans s’emparaient de Kaboul et allaient ensuite étendre leur emprise sur le reste du pays. En août 1998, ils détruisaient les plus de 50 000 volumes de la bibliothèque Nasser Khosrow, à Pol-e Khomri : ce n’était que le prélude de la destruction à la hache des œuvres du musée de Kaboul et du dynamitage des statues monumentales des bouddhas de Bamiyan. Des Balkans à l’Asie centrale, une nouvelle géographie des intolérances émergeait, avec son long cortège d’autodafés de part et d’autre, et c’est encore la nôtre, aujourd’hui. Une longue liste de destructions – de livres, d’œuvres d’art, de productions de l’esprit humain – s’est depuis implacablement déroulée, dans cet Est où Löwenthal devinait la résurgence des esprits des idéologies du passé, mais aussi, et de plus en plus, dans l’« Ouest » qui se croyait à l’abri de pareils délires collectifs. Et l’Est, après être arrivé en Russie, puis en Hongrie, a gagné le cœur de l’Europe : l’Allemagne. 

À quand la France ? La question du révisionnisme historique, et du désir de destruction des livres qui l’accompagne, ne fait que se poser de nouveau aujourd’hui, avec une actualité encore plus grande. C’est pourquoi nous présentons, en avant-première, trois extraits des Autodafés. Ces livres qu’on brûle : un extrait du discours prononcé par Joseph Goebbels le 10 mai 1933 à minuit ; un extrait du discours prononcé par Leo Löwenthal en mai 1983 ; un extrait de notre postface au texte de Löwenthal, publiée presque cinquante ans plus tard.

Car la question se pose : où en sera-t-on, cinquante ans après 1983, cent ans après 1933 ? Se contentera-t-on de brûler des livres ? Ou ira-t-on plus loin ? Là où l’on brûle les livres. 

L’autodafé : la fabrique d’une nouvelle race d’hommes ?

Joseph Goebbels, discours prononcé sur l’Opernplatz, Berlin, 10 mai 1933

Qu’on ne s’y trompe pas : aucun obstacle n’arrête les révolutions, lorsqu’elles sont authentiques ! Nulle révolution ne réforme ou ne renverse que l’économie, que la politique, ou que la vie culturelle. Les révolutions voient percer de nouvelles visions du monde. Et lorsqu’une vision du monde mérite réellement ce nom, elle ne peut se contenter de bouleverser un seul domaine de la vie publique : elle doit percer dans la vie publique tout entière, et aucun domaine ne doit rester intact. De même qu’elle transforme les hommes, elle transforme les choses ! Et, à la fin, masse, peuple, État et nation ne feront plus qu’un.

Mais nous, hommes d’esprit, nous le savons : les révolutions politiques doivent être préparées spirituellement. À leur origine, il y a l’idée, et ce n’est que lorsque l’idée se marie à la puissance qu’apparaît le miracle historique du bouleversement. Vous, jeunes étudiants, vous avez été les porteurs, les combattants et les défenseurs de la jeune et révolutionnaire idée de cet État. Et de même que vous aviez autrefois le droit d’attaquer le faux État, le non-État, et de refuser votre respect à ses fausses autorités, vous avez désormais le devoir d’entrer dans l’État, de le porter et de donner à ses autorités un nouvel éclat, une nouvelle dignité et une nouvelle légitimité. Un révolutionnaire doit tout savoir faire : il doit se montrer aussi grand dans la destruction des non-valeurs que dans la construction des valeurs. Si vous, étudiants, vous vous arrogez le droit de jeter aux flammes les déchets intellectuels, vous devez aussi assumer le devoir d’ouvrir la voie à un véritable esprit allemand. L’esprit se forme dans la vie et dans les amphithéâtres, et l’homme allemand à venir ne sera pas seulement un homme du livre, il sera aussi un homme du caractère.

John Heartfield [Helmut Herzfeld], Durch Licht zur Nacht [Par la lumière, dans la nuit], couverture de l’AIZ (Arbeiter-Illustrierte-Zeitung), 12e année, 18, 10 mai 1933.

Le 10 mai 1933, quelques mois après l’arrivée de Hitler au pouvoir et les marches au flambeau de janvier de la même année, des étudiants allemands organisèrent dans une vingtaine de villes universitaires des autodafés dirigés contre « l’esprit non allemand ». À Berlin, environ 25 000 volumes furent transportés sur l’Opernplatz, l’actuelle Bebelplatz, et jetés dans les flammes au cours d’une cérémonie nocturne minutieusement mise en scène. Devant la foule, Joseph Goebbels prononça un discours qui conféra à l’événement sa consécration politique et qui fut retransmis sur les ondes radiophoniques du Reich. L’initiative fut étudiante, mais le ministre de la Propagande assuma d’en formuler publiquement le sens : la destruction des livres devait symboliser l’avènement d’un Homme, d’un État et d’un Monde nouveaux. Certes, si l’on se penche sur l’événement, on observe que la dynamique vint de la base militante – les étudiants, si prompts aux généreux élans collectifs – et que le pouvoir en place, désireux de se donner une image respectable, s’efforça ensuite de cadrer l’événement. Mais, si débat il y eut, celui-ci ne porta que sur la question de savoir s’il convenait – et comment il convenait – de conférer un aspect rituel à un événement qui devait se produire de toute façon : l’épuration intellectuelle, c’est-à-dire l’élimination, dans les bibliothèques universitaires, de toute la littérature contraire aux principes de la nouvelle idéologie. Le discours de Goebbels revendique la destruction comme l’une des deux fonctions complémentaires du révolutionnaire : à la « destruction des non-valeurs » doit répondre la « construction des valeurs ». Pour élever le monde nouveau, il faudrait d’abord débarrasser le terrain de ce que le régime transforme par un glissement lexical décisif : les ouvrages brûlés deviennent des « déchets intellectuels ». Avant la destruction matérielle vient la destruction symbolique, car, pour qu’un livre puisse être livré aux flammes sans apparaître comme une victime, il faut préalablement lui retirer son statut d’œuvre, effacer son auteur et le réduire à un résidu dont l’élimination relève de l’hygiène collective. L’autodafé ne fait qu’accomplir physiquement un verdict déjà contenu dans les mots.Mais Goebbels va plus loin. La révolution véritable, affirme-t-il, ne saurait laisser subsister aucun domaine autonome. Elle doit pénétrer tous les aspects de la vie publique, transformer tant les hommes que les choses, jusqu’à réduire à un corps parfaitement uni, sans relief et sans singularité, un peuple transformé en masse et un État devenu principe mobilisateur. La pluralité – des œuvres, des opinions, des consciences et des mémoires – n’étant plus, dès lors, qu’un état provisoire, appelé à disparaître, les livres doivent brûler parce qu’ils attestent encore l’existence de voix qui ne se laissent pas absorber dans l’unité proclamée du corps politique. Le rôle assigné aux étudiants est, à cet égard, particulièrement révélateur : ceux qui devraient recevoir, discuter et transmettre les œuvres sont invités – par la magie du mot d’ordre de la « mise au pas » (Gleichschaltung) – à devenir les agents de leur élimination. L’université n’est plus conçue comme le lieu d’une pensée indépendante, mais comme l’avant-garde spirituelle de l’État, où les idées doivent s’allier non à quelque forme de pensée critique, mais à la formulation d’un programme de puissance : le discours de Goebbels demeure d’une saisissante et inquiétante actualité, pour peu qu’on veuille remplacer l’adjectif « allemand » par ce que l’on voudra, ou devra, au regard de l’actualité politique.

Le livre comme corps infecté

Leo Löwenthal. La purification hygiénique

Je serai bref sur ce point. Main dans la main avec l’effacement de ce qui se rapporte à l’histoire, avec l’assombrissement de son horizon, va l’élimination, dans le présent, de ce qui est jugé malsain. Le livre est déjà détruit ou relégué dans l’« enfer » d’une réserve interdite. (Ledit « enfer » constitue d’ailleurs un chapitre à part. Tous les incendiaires y ont eu recours — de la Chine ancienne jusqu’à Staline et aux nazis. On peut se demander s’il ne s’agirait pas d’un acte magique ou pervers de réassurance, d’une manie ésotérique, d’un instinct de collectionneur ou d’un vol. Quoi qu’il en soit, l’enfer profane et altère quelque peu l’idée d’une suppression sacrée de l’histoire.) L’écrivain proscrit est déjà au camp de concentration, mort ou en exil, son nom oublié, effacé. Ce qui reste, c’est la possibilité de l’infection. Commence alors une véritable orgie d’analité. L’idée de pureté raciale, de pureté religieuse, de pureté culturelle se réalise à travers le symbolisme de l’opération de purification, pour laquelle le livre est à la fois porteur et symbole de l’infection.

Dans le discours où Goebbels parle d’effacer l’histoire, il évoque les immondices et la saleté des écrivains juifs « de l’asphalte » dont les œuvres remplissent les bibliothèques. Les déchets et la saleté induisent la maladie. Au Moyen Âge, lors de l’Inquisition et des guerres de Religion, la comparaison avec la peste n’est jamais loin.

Cinquante ans après l’autodafé de 1933, Leo Löwenthal ne s’arrête pas à la volonté d’effacer le passé dont il témoigne. La destruction des livres s’inscrit aussi, selon lui, dans un imaginaire de la contamination. Comme les œuvres des écrivains apparaissent comme de potentiels foyers d’infection, le langage politique transforme la censure en opération sanitaire et la violence en geste de purification. Selon Löwenthal, le rite de l’autodafé correspond à un mouvement ternaire : 1. il émane d’une volonté – réelle ou symbolique, selon les cas – d’effacer l’histoire ; 2. il suppose d’éradiquer, dans le présent, des porteurs de maladies et de contagions hostiles à la pensée idéologique portée par une révolution nouvelle ou un régime en place ; 3. enfin, il liquide la notion de sujet, compris comme porteur d’une pensée individuelle et s’opposant, ipso facto, à la mise au pas de la société tout entière. Cette analyse prolonge celle que Löwenthal donnait dès 1946 dans un article récemment traduit en français, « L’atomisation de l’homme par la terreur ». Celle-ci venait alors compléter une réflexion sur les causes de l’antisémitisme que Löwenthal menait conjointement avec ses amis de l’École de Francfort, Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, et qui donna lieu aux célèbres « Éléments de l’antisémitisme. Limites de la Raison » de leur Dialectique de la raison (1944), à la rédaction desquels Löwenthal participa, on l’oublie trop. L’extrait permet de comprendre le travail accompli par les métaphores de Goebbels. Qualifier certains ouvrages de « déchets intellectuels » ne relève pas seulement de l’injure : le mot rend leur destruction nécessaire en la faisant apparaître comme une mesure d’hygiène. On ne discute pas avec un déchet, on ne réfute pas une infection, on les élimine. Simultanément véhicule matériel d’idées jugées dangereuses et signe visible de leur persistance, le livre qui demeure dans une bibliothèque peut encore passer de main en main, être transmis, et donc contaminer. L’autodafé cherche à conjurer ce péril, et les discours sur les livres vecteurs de pensées dissidentes rejoignent ceux sur la peste, Löwenthal le souligne. L’analyse de Löwenthal éclaire ainsi le passage de la discrimination à l’extermination. Avant que des hommes puissent être traités comme des agents pathogènes, leurs paroles et leurs œuvres sont décrites comme une saleté dont il faut assainir la culture. Le vocabulaire hygiénique unit symboliquement le sort du livre à celui de son auteur : l’élimination du premier prépare, accompagne ou prolonge celle du second. Ce deuxième texte dévoile ainsi la logique profonde que Löwenthal découvre dans la rhétorique révolutionnaire de Goebbels : l’autodafé transforme la culture en organisme menacé, le livre en foyer infectieux et sa destruction en opération de salut collectif.

Leo Löwenthal, tout à la fois notre contemporain et celui de Goebbels

Pour ceux qui seraient tentés de reléguer les délires nazis dans un passé lointain, il suffit de considérer que Leo Löwenthal (1900-1993) fut, d’abord, le contemporain des acteurs de l’histoire nazie, avant d’être celui de ceux qui vécurent la Chute du Mur de Berlin. Il n’avait, en tout et pour tout, que trois ans de moins que Goebbels (1897-1945). Il existe d’autres parallèles entre Löwenthal et Goebbels, sans que cela implique de les assimiler. Les lignes qui suivent, tirées de la postface critique d’Autodafés, les mettent en lumière. 

Comment Leo Löwenthal, lorsqu’on l’invita à ouvrir le colloque de commémoration des cinquante ans des autodafés de 1933, put-il percevoir sa tâche, lui qui avait fui l’Allemagne en 1933 pour s’installer, pour le restant de ses jours, aux États-Unis ? Sans doute est-il nécessaire de présenter brièvement la manière dont ce penseur, compagnon intellectuel de Horkheimer, d’Adorno et de Marcuse, se rattache à la célèbre École de Francfort. Depuis la fin des années 1920, les travaux de cette École, dont les membres se retrouvaient alors à l’Institut de recherche sociale, avaient jeté les fondements d’une compréhension structurelle du fascisme et de sa version extrême, le national-socialisme allemand.

L’École de Francfort n’était alors pas connue par le nom qu’on lui donne aujourd’hui et même sa méthode, communément nommée « théorie critique », n’était pas désignée comme telle : il fallut attendre un article de Max Horkheimer publié en 1937 pour voir apparaître cette notion, dont Horkheimer se servit pour se démarquer de la critique marxiste du capitalisme. En réalité, les voies de la « théorie critique » étaient diverses, et il ne faudrait pas simplifier et rétrospectivement réduire à un commun dénominateur les travaux de l’Institut et de son organe, la Zeitschrift für Sozialforschung, revue dont Leo Löwenthal fut précisément le secrétaire, de sa fondation en 1932 jusqu’à sa fin, en 1942. Cette revue était au centre d’une nébuleuse intellectuelle dans laquelle se mouvaient de nombreux penseurs, nourrissant un marxisme dissident, dont Walter Benjamin est sans doute le plus célèbre aujourd’hui – son texte sur L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, réflexion antifasciste sur les usages modernes de l’art, fut publié comme article dans cette revue en 1935.

L’exil, d’Allemagne puis d’Europe, modifia irréversiblement l’histoire de l’Institut de recherche sociale : un exil français avait été envisagé, un temps, auprès de l’École normale supérieure – sans doute à l’instigation de Raymond Aron –, mais la chose ne se fit pas. Après la Seconde Guerre mondiale, au fur et à mesure que Horkheimer et Adorno, ainsi que Herbert Marcuse, entrèrent dans la lumière des projecteurs médiatiques, Löwenthal s’écarta du noyau des recherches de l’Institut, où montait alors une nouvelle génération de penseurs. Jürgen Habermas, qui en fut assurément le plus célèbre, sut rendre hommage à Löwenthal en 1980, à l’occasion de son 80e anniversaire et de la sortie du premier volume de ses œuvres complètes aux éditions Suhrkamp.

En 1983 et pour la commémoration des cinquante ans de l’autodafé de 1933, c’est donc à un penseur renommé, dernier survivant de la « première génération » d’une école, qu’on demanda sa vision de l’évènement : on voyait en Löwenthal un sage qui avait connu l’Allemagne de Weimar et la folle montée du nazisme. Comment envisagea-t-il la chose ? Son analyse critique se devait de garder ses distances vis-à-vis de la description de l’évènement. N’étaient dès lors de mise ni la colère d’un Joseph Roth, ni l’extrême retenue d’un Raymond Aron, ni la surenchère provocatrice d’un Oskar Maria Graf, pas plus que la honte d’un Golo Mann. Il devenait essentiel non pas de condamner, mais de comprendre – souci qui traversa toute la vie de Löwenthal.

La pensée de Löwenthal s’inscrit, à cet égard, dans le sillage des travaux de l’Institut de recherche sociale sur l’antisémitisme, tout en rappelant l’importance de ceux sur la mentalité fasciste. En effet, l’autodafé n’est pas seulement le geste d’un seul, il est collectif, il appelle à l’union autour d’un feu sacré et suppose la collusion de toutes les forces, depuis le porteur de l’autorité jusqu’au moindre des agents de la communauté. Löwenthal se demande dans quelle mesure l’autodafé serait un geste proprement antisémite, une opération visant spécifiquement les juifs, considérés comme peuple du livre. […]

Leo Löwenthal n’assista pas au « rituel » de 1933, car il organisait alors déjà le transfert des travaux de l’Institut de recherche sociale vers un ailleurs plus accueillant. Son œuvre le prédestinait à étudier ce qui était arrivé : à expliquer, en somme, l’inexplicable, alors que toute sa vie intellectuelle antérieure avait eu pour ambition d’atteindre une conciliation entre pensée juive et rationalisme allemand.

Né en 1900, Leo Löwenthal appartenait au milieu de la bourgeoisie juive de Francfort, avec un père athée dont le modèle d’intégration fut manifestement mis en échec par la montée du national-socialisme. Étudiant, il s’était déclaré partisan à la fois du judaïsme orthodoxe et de l’utopisme socialiste, dans une mouvance dont on doit de belles analyses aux travaux de Michael Löwy, qui classe le jeune Löwenthal dans le groupe des « juifs religieux anarchisants », avec Martin Buber, Franz Rosenzweig, Ernst Bloch et Gershom Scholem. La pensée que Löwenthal développe lors de ses années d’études est contenue dans un texte séminal : « Le Démoniaque. Esquisse d’une philosophie négative de la religion » (« Das Dämonische. Entwurf einer negativen Religionsphilosophie » [1921]). Cette philosophie peut se définir, selon Löwy, de la façon suivante :

« […] une théologie négative qui se réclame de Marx, Lukács et Bloch pour affirmer que nous vivons dans un monde sans Dieu et sans Rédemption, un monde froid et livré au désespoir, un espace entre le Paradis et le Messie qui cherche Dieu sans le trouver. La formule clé de cette philosophie religieuse est donnée par une citation tirée de La Théorie du roman [de Lukács] : « L’ironie de l’écrivain est la mystique négative des époques sans Dieu. » Cependant, Löwenthal ne peut pas se contenter de ce constat : il aspire intensément à l’abolition de cette condition du monde et à l’avènement de la « lumière messianique rayonnante » <strahlende messianische Licht> qui mettra fin à tout ce qui est crépusculaire et démoniaque. »

On devine aisément ce qui pouvait rapprocher Löwenthal d’un Siegfried Kracauer ou d’un Walter Benjamin – pour évoquer un penseur proche de Löwenthal, bien mieux connu que lui de nos jours en France – dont l’évolution intellectuelle, à partir de 1924, lui fit rejoindre une forme de messianisme religieux, qu’il partageait avec Gershom Scholem, et un utopisme communiste que lui inspiraient alors Lukács et Bloch, mais aussi Bertolt Brecht.

Löwenthal était bien conscient de la difficulté qu’il y avait à concilier la sociologie et la religion. Après une thèse de doctorat soutenue à l’université de Francfort à l’été 1923, sur la pensée de la société du philosophe et théologien mystique Franz von Baader, Löwenthal, passant du messianisme au rationalisme des Lumières, prépara un projet d’habilitation sur un sujet bien différent, la philosophie de l’histoire d’Helvétius. La tension entre ces deux pôles d’intérêt traversa sa pensée sa vie durant. Il était intellectuellement important pour Löwenthal, par ailleurs, de se détourner du messianisme, dans la mesure où celui-ci, dans les convulsions idéologiques de l’entre-deux-guerres, fut tout autant sollicité par les théoriciens du nazisme montant que par les utopistes socialistes – leurs aspirations se ressemblant sur certains points.

Dans sa conférence de 1983, Löwenthal rappelle ce que les autodafés de 1933 doivent à celui de la fête de la Wartbourg en 1817. Löwenthal aurait pu tout aussi bien remonter plus loin encore, jusqu’à Luther et Johannes Pfefferkorn, pourfendeur des écrits de Johannes Reuchlin ; ou alors, considérant une tradition française, aux martyres d’Étienne Dolet ou de Miguel Servet, brûlés pour les thèses défendues dans leurs écrits, le premier dans un Paris catholique, le second dans une Genève calviniste. Le fait qu’il en restât, pour l’Allemagne, aux convulsions idéologiques postrévolutionnaires s’explique en partie par le fait qu’il était avant tout un spécialiste de l’histoire des Anti-Lumières et des Lumières.

Löwenthal n’était pas sans savoir que Goebbels lui-même avait soutenu, en 1921, à l’université de Heidelberg, une thèse de germanistique sur le dramaturge romantique Wilhelm von Schütz, qu’il obtint avec la qualification rite superato, la plus basse possible pour un lauréat. Or Schütz avait été l’ami de Baader : Löwenthal devait donc en connaître la pensée. Goebbels, pour sa part, dont l’inspiration directe pour le sujet de sa thèse lui vint d’un cours de Friedrich Gundolf, à Heidelberg, sur « Les fondateurs de l’école romantique », partait de l’idée suivant laquelle il existait une profonde ressemblance entre l’époque romantique et les années 1920 (« la décennie que nous traversons »). Il écrivait à ce propos, dans des termes lourds de sens :

« Ici comme là, une forme de rationalisme éclairé superficiel <Aufklärung> est en train de se répandre, qui trouve son aboutissement et sa raison d’être dans un athéisme plat et dépourvu d’esprit. Mais contre cela lutte la jeune génération des chercheurs de Dieu, des mystiques et des romantiques. Tous ces petits et ces tout petits appellent de leurs vœux des guides <Führer>, mais il ne se trouvera aucun grand homme pour les prendre tous dans ses bras. »

En exergue à son travail, Goebbels avait placé une citation de Dostoïevski extraite du chapitre v des Démons ; dialoguant avec Stavroguine, Chatov lui livre la substance de sa pensée suivant laquelle la vie des nations, jusqu’à la fin des temps, ne sera jamais gouvernée par la raison, mais par des forces venant de plus loin :

« Dans la vie des peuples, la raison et le savoir n’ont jamais joué qu’un rôle secondaire, subordonné, de simple instrument – et il en sera toujours ainsi ! Les peuples sont façonnés et poussés en avant sur leur chemin par une force d’une tout autre nature, une force qui commande et qui contraint, dont l’origine demeure peut-être inconnue et inexplicable, mais dont l’existence n’en est pas moins réelle. »

Goebbels professait ainsi son admiration pour le penseur russe, ou du moins pour l’antirationalisme d’un personnage majeur de son roman. Et le démoniaque dostoïevskien apparaissait en tête de sa thèse, ce qui n’est pas sans rappeler la fascination que Löwenthal lui-même professait pour ce que Georg Lukács avait nommé, à propos de Dostoïevski, un « athéisme religieux » et qu’un autre penseur contemporain de Löwenthal, Leo Strauss, aux orientations politiques plus conservatrices, caractériserait comme « nihilisme ». Il faudrait sans doute aussi mettre dans la balance que, parmi les intellectuels du national-socialisme, Goebbels fit toujours partie de l’aile gauche, moins raciste et davantage portée sur une volonté messianique de renouvellement radical de la société, et qu’au cours des années 1920 il nourrissait une grande admiration pour le communisme et la littérature russe.

Il n’est pas indifférent que ce soit précisément à Löwenthal que l’on doive une étude, en 1934, de la manière dont l’Allemagne d’avant la Première Guerre mondiale s’était approprié Dostoïevski comme un mythe légitimant diverses aspirations idéologiques. Le projet de Löwenthal devait servir à l’intelligence de l’esprit de son temps – alors même qu’on ordonnait des autodafés dans toute l’Allemagne :

« Le projet de cette étude a été conçu durant la dernière année de la République de Weimar, et c’est également à cette époque que les données de l’enquête furent recueillies. L’étude elle-même fut rédigée ‘en exil’, après l’arrivée de Hitler au pouvoir. Je fais cette précision à dessein afin de prévenir le lecteur que la motivation de ce travail ne relevait pas tant d’un intérêt scientifique en tant que tel que d’une préoccupation politique ou, si l’on préfère, morale. En tant que sociologue travaillant dans le contexte universitaire allemand, j’ai été profondément frappé par l’apathie politique et morale croissante des classes moyennes et moyennes inférieures allemandes à partir des années vingt – une apathie, pour ne pas dire une insensibilité, dissimulée sous le vernis de prétentions ‘culturelles’. Je voulais savoir s’il était possible de mettre au point une méthode d’investigation scientifique permettant d’étudier cette configuration où se conjuguaient le déclin politique et moral et une grandiloquence culturelle. »

Autodafé, Opernplatz (aujourd’hui Bebelplatz), Berlin, 10 mai 1933.

Dès cette époque, Löwenthal était parfaitement armé pour déceler dans les discours d’un Goebbels les manipulations imposées à la littérature. Sa propre méthode critique a été dérivée de ces observations ; elle doit être comprise comme une constante analyse de ce que les œuvres littéraires permettaient de connaître de l’histoire intellectuelle et sociale du passé et du présent. C’est à cette méthode, éprouvée au cours des années 1950 et 1960, que Löwenthal allait recourir pour éclairer ce qui semblait, même cinquante ans après 1933, le mystère de l’autodafé : il tenta de saisir la pulsion profonde qui motive l’autodafé, par-delà les motivations immédiates de l’idéologie national-socialiste.