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Administrés par la France au sein de la Nouvelle-Calédonie, les îlots Matthew (Umaenupne) et Hunter (Umaeneg-Leka 1), situés à l’extrémité orientale de la vaste zone économique exclusive (ZEE) néo-calédonienne, d’une superficie de 1,3 million de km², au sud-est de l’archipel vanuatais, sont revendiqués par le Vanuatu. Le second cycle de négociations entre Paris et Port-Vila 2 organisé fin juin 2026, n’a pas permis de concilier les positions des deux États concernant ce litige ancien 3. Celui-ci s’inscrit désormais dans un contexte régional profondément renouvelé et intervient alors que la Nouvelle-Calédonie traverse une période de fortes tensions politiques. Dans le même temps, les États insulaires océaniens affirment davantage leur capacité d’action diplomatique, dans un contexte de rivalités régionales accrues entre la Chine, l’Australie et les États-Unis. La France, de son côté, cherche à consolider son rôle revendiqué de « puissance d’équilibre » dans l’Indo-Pacifique. Dans ce contexte, Matthew et Hunter ne sont pas un simple différend territorial mais un test de la crédibilité de la stratégie française 4 dans le Pacifique Sud.
La Nouvelle-Calédonie au cœur de la stratégie française dans le Pacifique
L’engagement de deux cycles de négociations successifs, en 2025 puis en 2026, ne traduit pas un infléchissement des positions juridiques des deux États, qui demeurent inchangées. Il témoigne plutôt d’une volonté de maintenir un dialogue bilatéral sur ce litige ancien, dans un contexte où la France cherche à conforter sa légitimité régionale.
Cette relance diplomatique s’inscrit dans une séquence politique engagée lors de la visite d’Emmanuel Macron au Vanuatu en juillet 2023, puis prolongée par la visite du Premier ministre Jotham Napat à l’Élysée 5 en juillet 2025 et les échanges bilatéraux qui ont suivi. Paris cherche à maintenir le dialogue avec Port-Vila et à montrer que les différends hérités de la période coloniale peuvent être traités par la voie diplomatique.
Depuis le discours prononcé par Emmanuel Macron à Nouméa 6 en mai 2018, où l’expression « Indo-Pacifique » est employée à onze reprises, la Nouvelle-Calédonie occupe une place centrale dans la stratégie française. L’archipel concentre l’essentiel des moyens militaires français dans le Pacifique à travers les Forces armées de la Nouvelle-Calédonie (FANC). Il constitue un point d’appui stratégique grâce à l’étendue de sa ZEE et assure indirectement à Paris une place au sein des organisations régionales océaniennes.
En effet, grâce aux compétences en matière de relations extérieures que la France partage avec elle, la Nouvelle-Calédonie entretient des liens directs avec les États et les organisations régionales. De plus, l’insertion régionale par l’intermédiaire de ses collectivités ultramarines 7 procure à la présence française un ancrage politique océanien qui ne se réduit pas à ses moyens militaires et aux opérations humanitaires.
Or, la place de la Nouvelle-Calédonie dans la stratégie française est aujourd’hui mise à l’épreuve par les violences survenues en 2024, la polarisation durable du débat politique autour de la question de l’indépendance et des incertitudes entourant l’avenir institutionnel de l’archipel 8. Un tel contexte nourrit des interrogations sur la capacité de Paris à rester un facteur de stabilité régionale et fragilise le principal point d’appui de sa présence dans le Pacifique.
Si la Nouvelle-Calédonie dispose d’une compétence partagée en matière de relations extérieures, la conduite des négociations internationales et la délimitation des frontières relèvent exclusivement de l’État. Les autorités calédoniennes n’ont donc pas participé aux négociations menées avec le Vanuatu, alors même que l’évolution de la situation politique de l’archipel pèse sur la perception régionale de la présence française.
Pourquoi ce litige prend-il aujourd’hui une dimension nouvelle ?
La revendication vanuataise sur Matthew et Hunter est nettement antérieure à la crise calédonienne. Aujourd’hui, l’évolution du contexte régional lui confère une portée géopolitique nouvelle.
En effet, la question dépasse désormais la seule souveraineté territoriale et s’inscrit dans des narratifs plus larges, relatifs à la décolonisation, aux solidarités mélanésiennes et à la place de la France dans le Pacifique.
Le soutien du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) aux positions défendues par le Vanuatu a notamment été réaffirmé dans la déclaration de Kéamu 9 de 2009 et encore récemment. Il prolonge les solidarités politiques développées au sein du Groupe du fer de lance mélanésien (GFML), créé afin de soutenir diplomatiquement l’indépendance de la Kanaky dans les années 1980 face à la France. À partir de 2015, l’Indonésie est devenue membre associé du GFML alors que les indépendantistes du Mouvement uni pour la libération de la Papouasie occidentale n’ont obtenu qu’un statut d’« observateur » : le GFML apparaît donc aujourd’hui moins directement mobilisé sur les enjeux liés à l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie. La revendication de Matthew et Hunter permet au Vanuatu de remobiliser les solidarités mélanésiennes sans s’inscrire directement dans l’ancien registre régional du soutien aux revendications indépendantistes kanak.
La solidarité mélanésienne a été réaffirmée par Christian Tein, président du FLNKS, lors de son déplacement à Port-Vila début mai 2026 10. Dans un entretien accordé au Daily Post le 6 mai, il soulignait la profondeur de ces liens : « Nous sommes des Mélanésiens et nous nous comprenons […] nous partageons les mêmes liens culturels et traditionnels, et nous avons le même sang dans les veines ». À cette occasion, il rappelait que son mouvement « a toujours maintenu sa position selon laquelle Matthew et Hunter appartiennent au peuple du Vanuatu », estimant que le règlement du litige territorial serait « plus facile » dans l’hypothèse d’une accession de la Nouvelle-Calédonie à l’indépendance 11.
La question calédonienne ne détermine pas ce contentieux, qui possède sa propre histoire et sa propre logique. Les deux dossiers tendent toutefois à être associés dans les discours des autorités vanuataises, du FLNKS et de plusieurs acteurs politiques mélanésiens. Le contentieux reste donc avant tout territorial et juridique, mais il devient aussi un support d’expression de positions plus larges sur la présence française dans le Pacifique.
Le discours porté par le gouvernement vanuatais illustre particulièrement bien cette évolution. Devant le Parlement du Vanuatu le 19 mai 2026, le Premier ministre Jotham Napat a déclaré 12 : « Notre chemin vers l’indépendance n’est pas encore terminé. Il ne sera achevé que lorsque nous aurons obtenu la souveraineté sur l’ensemble de nos îles et de nos mers » 13. Le gouvernement vanuatais relie la question de Matthew et Hunter à celle de la décolonisation et de l’indépendance proclamée en 1980. Le rattachement administratif des îlots à la Nouvelle-Calédonie en 1976 est perçu par Port-Vila comme une décision de l’administration coloniale française intervenue à la veille de l’indépendance du condominium des Nouvelles-Hébrides.
La France défend une lecture juridique sensiblement différente et considère que le rattachement administratif de 1976 prend sa source dans une situation antérieure et utilise notamment comme argument l’échange de notes franco-britanniques de 1965, notes qui reconnaissent le rattachement des îlots à la Nouvelle-Calédonie. Les autorités françaises mettent également en avant la continuité de leurs manifestations de souveraineté pour étayer l’effectivité de leur administration. Cette position s’appuie donc sur une argumentation historique et juridique que Paris considère comme établie, même si elle demeure contestée par le Vanuatu.
Dans une réponse publiée par le Sénat 14, en février 2026, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a ainsi indiqué que « la partie française a exposé en détail les éléments juridiques à l’appui de la souveraineté française », tout en précisant qu’« aucune cession de territoires ou de renonciation à notre souveraineté n’a été évoquée ». La France inscrit ainsi les négociations dans une logique de règlement amiable du différend, sans remettre en cause sa souveraineté sur les îlots.
La question de Matthew et Hunter assure un levier diplomatique au Vanuatu, qui peut porter sa revendication dans les enceintes régionales et internationales et affirmer sa capacité d’action.
La fermeté affichée par le négociateur en chef Johnny Koanapo illustre cette volonté. Après l’échec du second cycle de négociations à Paris le 30 juin 2026, il a rejeté toute perspective de gestion conjointe 15 : « C’est nous qui vous autoriserons à accéder aux îles, et non l’inverse. Cela ne fonctionne pas ainsi ». Face à l’absence d’avancée dans le cadre bilatéral, le gouvernement vanuatais a également évoqué la possibilité d’une saisine de la Cour internationale de Justice 16, ouvrant ainsi la voie à une éventuelle judiciarisation du dossier, jusqu’alors traité dans le cadre diplomatique.
L’importance stratégique de Matthew et Hunter tient d’ailleurs moins à leur superficie qu’aux espaces maritimes auxquels leur souveraineté donne accès. Ensemble, ces deux îlots volcaniques représentent moins de deux kilomètres carrés de terres émergées. La souveraineté exercée sur ces îlots constitue ainsi un élément de la délimitation d’une zone économique exclusive d’environ 350 000 km², soit près d’un cinquième du domaine maritime rattaché à la Nouvelle-Calédonie. Comme le montrent depuis longtemps les travaux consacrés à la géopolitique des espaces maritimes 17, la valeur stratégique d’un territoire océanique est souvent inversement proportionnelle à sa superficie.
L’affirmation diplomatique des États insulaires océaniens change les équilibres régionaux
Il faut aussi lire le désaccord autour de Matthew et Hunter dans une transformation plus générale des relations internationales en Océanie. Longtemps appréhendés principalement à travers les stratégies des grandes puissances, les États insulaires de la région tentent désormais de se faire reconnaître comme des acteurs diplomatiques capables de défendre leurs propres intérêts et priorités et de peser, à leur échelle, sur les dynamiques régionales 18.
À l’instar d’autres États océaniens, le Vanuatu cherche à préserver son autonomie stratégique dans un environnement marqué par l’intensification des rivalités stratégiques. Pour un petit État – environ 330 000 habitants, 184e PIB mondial, 161e pour la superficie – disposant de ressources diplomatiques et économiques limitées, l’élargissement du réseau de partenaires constitue un moyen de préserver sa marge de manœuvre face à des puissances aux capacités bien supérieures. Souvent analysée à travers le concept de hedging, cette stratégie se traduit notamment par le développement simultané de coopérations sécuritaires avec l’Australie et de relations économiques ou techniques avec la Chine. Elle vise théoriquement à entretenir une liberté d’action sans s’aligner durablement sur une seule puissance.
Il serait toutefois excessif de voir dans le Vanuatu une puissance régionale capable, à lui seul, de modifier les équilibres du Pacifique. Son action illustre une évolution plus large, c’est-à-dire la volonté croissante des États insulaires océaniens de défendre leurs intérêts en mobilisant le droit international, les organisations régionales et la diversification de leurs partenariats. L’agenda ne résulte pas uniquement de la compétition entre grandes puissances mais prolonge un mouvement plus ancien d’affirmation politique des États océaniens au sein des institutions régionales.
Dans cette perspective, le cas de Matthew et Hunter illustre l’une des transformations à l’œuvre dans la géopolitique océanienne.
Un test pour la stratégie indo-pacifique française ?
Pour la France, l’enjeu dépasse la seule préservation d’un espace maritime stratégique. Il concerne la cohérence d’une stratégie indo-pacifique qui repose sur une double ambition : assumer les responsabilités attachées à son statut revendiqué de puissance résidente tout en étant reconnue comme un partenaire régional légitime. Cette équation apparaît d’autant plus délicate que toute évolution concernant Matthew et Hunter serait susceptible d’être interprétée comme un précédent dans d’autres différends de souveraineté relevant de la politique extérieure française. À l’échelle nationale, l’ouverture des négociations a d’ailleurs suscité de vives réactions dans les médias 19 et dans une partie de la classe politique : pour certains, cela revenait à « brader » la souveraineté nationale. Aux yeux des responsables politiques, une évolution sur ce dossier risquerait en outre d’ouvrir la boîte de Pandore 20 et de fragiliser la position française sur d’autres territoires ultramarins, notamment les îles Éparses, Tromelin 21 ou Mayotte 22. À l’inverse, une approche exclusivement fondée sur l’affirmation sèche de la souveraineté pourrait alimenter des perceptions déjà critiques dans une partie du monde océanien 23.
On le constate aisément, ce dossier dépasse largement le sort de deux îlots volcaniques inhabités. Il montre que, dans le Pacifique contemporain, la crédibilité d’une puissance régionale ne repose plus uniquement sur ses capacités militaires, l’étendue de son domaine maritime ou les fondements juridiques de sa souveraineté. Elle dépend aussi de sa capacité à convaincre ses partenaires que sa présence contribue à la stabilité de l’espace océanien et son adaptation aux priorités qu’ils expriment.
Pour la France, le défi consiste à articuler ses intérêts stratégiques avec les enjeux que les États de la région placent au cœur de leurs agendas régionaux, notamment la sécurité climatique, la protection des espaces maritimes et la réponse aux catastrophes naturelles. Une telle exigence apparaît d’autant plus importante dans une relation comme celle qui unit la France au Vanuatu.
La France n’est en effet pas un partenaire extérieur comme les autres pour le Vanuatu. Les deux pays entretiennent des relations anciennes et une coopération concrète dans plusieurs domaines, notamment en matière de sécurité civile, de réponse aux catastrophes naturelles et de surveillance maritime. Le cadre FRANZ, qui associe la France, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, constitue à cet égard un exemple de coopération opérationnelle dans le Pacifique. Sans effacer les désaccords de souveraineté sur Matthew et Hunter, la densité des liens entre les deux États – par exemple, le Vanuatu demeure un territoire de la francophonie dans un océan anglophone – montre que la relation franco-vanuataise repose aussi sur des intérêts communs par-delà un contentieux territorial.
La séquence met ainsi la France dans une position délicate : maintenir sa position juridique de souveraineté sur les îlots tout en préservant une relation de confiance avec le Vanuatu et, plus largement, avec les États océaniens. L’évolution du dossier pourrait progressivement redéfinir les conditions d’exercice de la puissance française dans l’Indo-Pacifique.
Sources
- Les noms Umaenupne et Umaeneg-Leka correspondent aux appellations utilisées par le Vanuatu et figurent dans plusieurs documents officiels vanuatais ainsi que dans la littérature consacrée au différend. Leur mention est uniquement destinée à refléter les usages toponymiques des différentes parties.
- Kyle Evans, « Vanuatu demands France hand back remote Matthew and Hunter Islands in the Pacific », ABC News, 25 juin 2026.
- Lili Song, Morsen Mosses et Geraldine Giraudeau, « The Ambiguous History of Matthew and Hunter Islands : Tracing the Roots of Vanuatu and French Claims », The Journal of Pacific History, vol. 58, n° 3, 2023, p. 232-250.
- Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, La stratégie française dans l’Indo-Pacifique, 2025.
- Présidence de la République française, Communiqué conjoint du Vanuatu et de la France sur leur engagement en faveur de la délimitation maritime, Élysée, 23 juillet 2025.
- Emmanuel Macron, Discours du Président de la République à Nouméa, Élysée, 5 mai 2018.
- Jean-Christophe Gay, La France d’Outre-mer : Terres éparses, sociétés vivantes, 2e éd., Paris, Armand Colin, coll. « U », 2026.
- Pierre-Christophe Pantz, « Nouvelle-Calédonie : l’impasse et l’inquiétude, un an après les émeutes », The Conversation, 12 mai 2025.
- Nic Maclellan, « Oceanic Diplomacy : The Kéamu Accord, Kastom and Maritime Boundaries », Discussion Paper 2022/4, Australian National University, Department of Pacific Affairs, Canberra, 2022.
- Christian Tein s’est vu contester son titre de président par le Palika et l’UPM, lesquels n’ont pas reconnu sa désignation à la présidence du FLNKS en août 2024 et se sont progressivement mis en retrait des instances du Front. Néanmoins, sur la question de Matthew et Hunter, le Palika et l’UPM partagent la position défendue par Christian Tein et le FLNKS.
- Hilaire Bule, « FLNKS : Matthew and Hunter belong to Vanuatu », Vanuatu Daily Post, 6 mai 2026.
- Dave Waheo-Hnasson, « Matthew et Hunter : le gouvernement vanuatais envisage des recours juridiques à l’international si le dossier n’avance pas », France Info Nouvelle-Calédonie, 22 mai 2026.
- Doddy Morris, « « Our journey to independence is not yet complete » : PM reaffirms Vanuatu’s fight for Umaenupne and Umaeneg », Vanuatu Daily Post, 20 mai 2026.
- Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, « Avenir des îles Matthew et Hunter : réponse à la question écrite n° 06988 de Christophe-André Frassa », Journal officiel du Sénat, 5 février 2026.
- Anthony Tejero, « Souveraineté de Matthew et Hunter : le Vanuatu annonce l’échec des négociations avec la France », Les Nouvelles calédoniennes, 13 juillet 2026.
- Géraldine Giraudeau, Lili Song et Morsen Mosses, « Chagos in the South Pacific ? The principle of self-determination and the France-Vanuatu dispute over the Matthew and Hunter Islands », Leiden Journal of International Law, vol. 37, n° 4, 2024, p. 939-962.
- Claude Martinaud et Frank Paris, Océans, mers et îles. Appuis de la mondialisation, Paris, Éditions Ellipses, 2013.
- Greg Fry et Sandra Tarte (dir.), The New Pacific Diplomacy, ANU Press, Canberra, 2015.
- Cyril Hofstein, « « Un tournant symbolique majeur » : Hunter et Matthew, ces bouts de France qui pourraient être cédés au Vanuatu », Le Figaro, 14 décembre 2025.
- Léo Aguesse et Marcelo Wesfreid, « Pas question de céder Hunter et Matthew : la France assure qu’elle n’abandonnera pas au Vanuatu ses deux îlots du Pacifique », Le Parisien, 17 décembre 2025.
- François Garde, « L’administration des îles désertes », Revue française d’administration publique, vol. 101, n° 1, 2002, p. 59-67.
- « Mayotte vue des Comores, 50 ans après le référendum », RFI, 22 décembre 2024.
- Pierre-Yves Le Meur et Alexander Mawyer, « France and Oceanian Sovereignties », Oceania, vol. 92, 2022, p. 9-30.