La femme qui devança l’oracle
Toute sa vie, Dora Novicheva (2026-2094) refusa que l’État lui dise comment vivre. À la fin, une machine prétendit lui dire quand mourir. Un inédit d'Andreï Kourkov.
En ce 29 août 2126, nous apprenons par une dépêche de la Radio nationale islandaise (RÚV.IS), la disparition de l’écrivaine et activiste Edda Sæmundardóttir à l’âge de 100 ans.
Née le 29 août 2026 à Reykjavík, fille de Saga Snorradóttir et de Sæmundur Halldór Hagalín, Edda, dont le prénom est aussi le titre de deux œuvres majeures de la littérature médiévale (l’Edda en prose de Snorri et l’Edda poétique), a passé une enfance et une adolescence insouciantes dans l’ancienne capitale islandaise, avant la grande éruption de mai 2046 qui a rayé la ville de la carte. Cette catastrophe a été plus apocalyptique encore que celle décrite dans le très prémonitoire Éruptions, l’amour et autres cataclysmes de Sigríður Hagalín Björnsdóttir, sa tante. C’est grâce à sa clairvoyance politique et littéraire qu’elle a pu être élue présidente de la République d’Islande en 2047.
En 2039, alors qu’elle n’a pas encore treize ans, Edda publie son tout premier recueil de poésie intitulé Heima (À la maison / Au pays), en hommage à son album préféré du groupe de rock « onirique » Sigur Rós. Dans ce recueil, elle exprime déjà, non sans humour, ses angoisses concernant l’avenir de la langue et de la culture islandaises, ainsi que l’amour de sa terre maternelle, de ses volcans, de ses glaciers, de ses champs de lave, de sa nature sauvage, indomptée et imprévisible. Rappelons que l’islandais n’avait pratiquement pas évolué depuis le Moyen Âge, mais que le début du XXIe siècle s’est caractérisé par une influence grandissante de l’anglais, sous l’impulsion des réseaux sociaux et des séries Netflix. Horrifiée par les nombreux anglicismes et américanismes de ses pairs, Edda convoque dans ce recueil les grandes figures de la défense de la langue à travers des textes qu’elle mettra ensuite en musique, comme le très célèbre La Lamentation de Snorri (Sturluson), dans lequel le grand écrivain et historien du XIIIe siècle, ressuscite et entend ses jeunes compatriotes d’aujourd’hui malmener l’islandais classique au point de le rendre incompréhensible à l’homme du Moyen Âge qui, désespéré, préfère repartir sous terre, tel un Lazare inversé.
Un autre poème, La colère de Guðrún Ósvífursdóttir, met en scène l’héroïne de la Saga des Gens du Val-aux-Saumons, elle aussi ressuscitée, que les lecteurs découvrent distribuant des gifles et des fessées à ses compatriotes qui commettent toutes sortes d’anglicismes en pleine rue lors des bacchanales débridées qui avaient lieu chaque samedi soir lorsque la température était jugée clémente et qu’elle excédait les 7 degrés Celsius à Reykjavik. Inutile de préciser que l’administration de la gifle ou de la fessée s’accompagnait d’une déclamation de la réplique emblématique de Guðrún Ósvífursdóttir, connue de tout Islandais, aussi américanisé soit-il : « Þeim var ek verst er ek unna mest », c’est à dire, « C’est celui à qui j’ai le plus nui que j’ai le plus aimé », phrase qui agissait comme par enchantement sur les délinquants linguistiques, lesquels s’exprimaient subitement en gullaldarmál, un islandais classique dénué de toute trace d’influences étrangères. Pour résumer son propos, Edda annonçait sans ambages dans la préface : « Notre langue est notre seul véritable monument, notre seul trésor, il est exclu qu’on permette à l’angliche, fût-il amerloque, de le saloper. »
Ce tout premier recueil a été couronné par le Grand prix de la Fondation Vigdís Finnbogadóttir, femme de lettres et présidente de la République islandaise de 1980 à 1996.
Edda continua de publier de la poésie au rythme d’un recueil par an, explorant et illustrant les possibilités ludiques offertes par les nombreuses homonymies de sa langue, tout en puisant son inspiration dans les œuvres d’auteurs classiques comme Halldór Laxness, Jón Kalman Stefánsson (prix Nobel de littérature 2055, à l’âge de 91 ans), Hallgrímur Helgason, Auður Ava Ólafsdóttir, Fríða Ísberg, Arnaldur Indriðason, Ragnar Helgi Ólafsson, Kristín Eiríksdóttir et tant d’autres encore. L’opus qui a fait le plus grand bruit, publié début mai 2046, est le recueil intitulé Á á á á á (prononcé ao ao ao ao ao) c’est-à-dire : La ferme de Á (rivière) possède une brebis sur la rivière (ou dans une autre ferme qui s’appelle également Á (rivière)), phrase digne de figurer dans une méthode Assimil, mais qui peut également se traduire par : Aïe aïe aïe aïe aïe. Précisons toutefois que la compréhension de cet énoncé nécessite une analyse grammaticale avancée. Un certain nombre de plaisantins ont tourné en dérision ce titre sur Facebook et sur X, affirmant qu’ils attendaient avec impatience la parution du prochain recueil d’Edda sans doute intitulé Í í í í í, ce à quoi Edda a répliqué que Í í í í í n’avait aucun sens et que lorsqu’on n’y connaît rien en grammaire islandaise, on a l’élégance de se taire et d’aller ouvrir quelques livres.
Mais la polémique s’éteignit d’un coup quand s’alluma le volcan du lac de Rauðavatn, aussitôt surnommé par les autochtones Rauðhetta (Le petit Chaperon rouge), provoquant l’éruption cataclysmique de mai 2046 qui dura six mois, occasionna d’innombrables tremblements de terre destructeurs et déversa sur Reykjavík et les villes voisines abritant les deux tiers de la population de l’île de telles quantités de lave que la protection civile et le gouvernement décrétèrent l’évacuation totale de la péninsule de Reykjanes. Edda Sæmundardóttir, âgée de moins de 20 ans, se révéla alors une authentique meneuse. Affirmant que le sud-ouest de l’Islande était certes doté d’un climat plutôt doux, mais globalement calamiteux avec ses quelque 300 jours de pluie par an (elle avait un certain sens de l’exagération !), elle proclama que la raison commandait que la population se réveille vraiment. Elle préconisa que, contrairement aux Américains du XIXe siècle, les Islandais se lancent non pas à la Conquête de l’Ouest, mais de l’Est. Dérogeant à son aversion pour les américanismes, elle lança le slogan bilingue : Farðu austur, maður ! / Go east, young man ! Selon elle, la logique voulait que la nouvelle capitale soit Egilsstaðir, modeste bourgade sans relief comptant alors à peine 3 000 âmes, située à 30 kilomètres de Seyðisfjörður, port d’arrivée des ferries venus du Danemark, de Norvège et des îles Féroé.
Dans un long débat télévisé, elle lança à l’un de ses opposants qu’elle qualifia de blondinet un tantinet benêt : « Tu n’es pas tout seul à vivre au Sud-Ouest, la plupart des gens en ont assez de se geler les miches onze voire douze mois par an sous la pluie horizontale, Egilsstaðir bénéficie d’un climat bien plus continental, qui plus est, la ville est située dans un périmètre à l’écart de tout volcanisme : là-bas, certes, on gèlera en hiver, mais au moins, on aura un peu chaud en été ! » On organisa à la va-vite un référendum sur Internet et quelques jours plus tard, la grande majorité de la population vint s’installer à Egilsstaðir, arrivant en voiture par la route nationale numéro 1, la seule qui fasse le tour de l’île. S’ensuivirent évidemment une kyrielle d’incertitudes économiques qui seraient plus tard dûment documentées par Edda Sæmundardóttir, devenue romancière après sa longue carrière politique.
Fidèle à son optimisme forcené, Edda claironnait que les Islandais avaient survécu à bien pire lors de l’éruption du Laki entre 1783 et 1784, et que puisqu’ils avaient tout perdu à Reykjavik, ils ne pouvaient rien perdre de plus. Et cela se vérifia. Élue présidente en 2055 avec 95 % des suffrages exprimés, elle fut acclamée par la population pour avoir accompli la prouesse, en tant que ministre du développement, de reconstruire une Islande autosuffisante d’un point de vue alimentaire, un pays inclusif et ouvert sur l’extérieur, fort de ses valeurs humanistes. Edda passa les vingt années suivantes de sa vie à promouvoir un mode de vie respectueux de la nature et un habitat traditionnel en pierre, en bois et en tourbe, rompant ainsi avec l’architecture islandaise de béton et de verre parfois assez déconcertante. Des reportages la montraient régulièrement en train de pêcher le cabillaud en bonne compagnie sur une barque à huit rames, comme dans l’ancien temps, ou encore à baguer des oiseaux migrateurs et à les compter.
En 2075, considérant qu’elle avait assez œuvré pour ses compatriotes, elle quitta la politique et refusa sa nomination comme ambassadrice de l’Unesco pour le développement durable avec cette phrase laconique : « Désolée, mais j’ai autre chose à faire. » Autre chose à faire ? Quoi donc ? Écrire. Et elle écrivit. Elle écrivit sur la terre et l’âme de l’Islande, ses immensités, ses beautés grandioses et minuscules, construisant une œuvre empreinte de bienveillance, sans jamais sombrer dans le sentimentalisme. Une œuvre où elle faisait miroiter tous les chatoiements de la langue islandaise. Une œuvre contemplative dans laquelle elle se faisait un devoir de recourir aux quelque deux ou trois cents termes existants pour décrire la neige, le vent et la pluie, le plus souvent mêlés les uns aux autres, afin que ses compatriotes ne les oublient pas. Parmi ses quelques écrits traduits en français, nous noterons : L’appel du pluvier doré dans la nuit d’été, sommet de la littérature lyrique, et Egilsstaðir, mon amour, qui documente l’avènement de la nouvelle société islandaise après l’éruption de 2046.
Sous son impulsion, la population s’employa à soigner son langage, le recours aux anglicismes déclina, de même que le nombre d’heures passées devant le petit écran à regarder des séries. La phrase par laquelle Edda avait décliné sa nomination comme ambassadrice de l’Unesco était devenue iconique : il suffisait de demander à quelqu’un s’il avait vu tel ou tel programme à la télévision pour qu’il vous réponde, le plus souvent d’un ton amusé : « Désolé, mais j’ai autre chose à faire. » Pêcher, lire, cultiver mon jardin, discuter, entretenir ma maison, tricoter, regarder, observer, aider, aller à des soirées lecture, ou encore manger du requin faisandé arrosé d’aquavit.
L’annonce de sa mort, le jour de ses cent ans, a donné lieu à des processions et des manifestations spontanées à travers l’Islande. En ce moment même, la grande piste d’atterrissage de l’aéroport international d’Egilsstaðir est envahie par une population qui forme une longue inscription visible depuis l’espace : TAKK FYRIR ALLT EDDA ! MERCI POUR TOUT EDDA !
Toute sa vie, Dora Novicheva (2026-2094) refusa que l’État lui dise comment vivre. À la fin, une machine prétendit lui dire quand mourir. Un inédit d'Andreï Kourkov.
Vie et mort de Noé Labat (2026-2080), qui laissa la mer pour sauver la forêt.