Un café avec le Grand Continent

Comment peut-on être islandais ?

Ils sont mariés, écrivains et vivent à Reykjavík entre une immense bibliothèque et un piano à queue. Autour d’un thé, Jón Kalman Stefánsson et Sigríður Hagalín Björnsdóttir nous racontent ce qui arrive dans une île qui a commencé à douter de l’Amérique et à regarder de nouveau vers l’Europe.

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Ólöf ArnaldsInnudir skinni

Ils sont mari et femme, et deux des voix les plus écoutées de la littérature islandaise contemporaine. Nous avons discuté avec eux du référendum du 29 août sur la reprise des négociations d’adhésion à l’Union européenne.

La neige se décolle du sol pour venir me fouetter le visage, les rafales de vent ne pardonnent pas. Combien de fois ai-je ici entendu des gens me dire qu’en Islande, « il n’y a pas de mauvais temps, seulement des mauvais vêtements » ? Unique piétonne sur Surðurgata (la rue du sud), je clopine en Stan Smith sur des trottoirs déserts. Quelques automobilistes me regardent, ahuris. Le froid des premiers jours de mars n’offre aucune rémission. Et quand la neige fondue se mêle à de la neige fraîche, le tout forme une étrange marmelade que les Islandais, qui possèdent des dizaines de mots pour désigner la neige, et encore plus pour parler du vent, savent sans doute nommer avec une précision que je leur envie. 

Sigríður Hagalín Björnsdóttir et Jón Kalman Stefánsson vivent en bordure ouest du centre de Reykjavík, à Vesturbær, près de l’université d’Islande. Le bâtiment principal du Háskóli Íslands, achevé en 1940 sur les plans de Guðjón Samúelsson, – l’architecte d’État qui a aussi dessiné l’église Hallgrímskirkja et le Théâtre national – se dresse là, juste à côté de Hólavallagarður, le vieux cimetière de Reykjavík. J’y pense en cheminant : oui, c’est bien ce cimetière que décrit Steinunn Sigurðardóttir dans Le Voleur de vie, publié chez Flammarion en 1998 dans une traduction de Régis Boyer. L’histoire d’Alda, professeure d’allemand et d’anglais, éprise en secret d’un collègue marié, qui m’avait bouleversée quand je l’avais lue. Boyer, disparu en 2017, a occupé pendant des décennies la chaire de langues et littératures scandinaves à la Sorbonne : c’est en grande partie par lui que la France a appris à lire les sagas, puis les Scandinaves Andersen, Ibsen, Strindberg, et puis Halldór Laxness, le Nobel islandais.

On n’imagine pas forcément Jón Kalman, l’ancien bibliothécaire de Mosfellsbær, habiter une demeure aussi cossue. En m’ouvrant la porte dans une élégante robe noire, Sigríður se confond en excuses « pour le temps exécrable ». Ce n’est tout de même pas de sa faute. Elle esquisse un sourire quand j’évoque cette noria de mots disponibles pour dire la neige et le vent. Journaliste à RÚV, la télévision publique islandaise, depuis une vingtaine d’années, Sigríður précise qu’elle y est « de moins en moins », que l’écrivaine a fini par prendre le pas sur la journaliste. En 2016, elle avait publié Eyland, traduit en français sous le titre L’Île (Gaïa, 2018). Un récit imaginant ce qui arriverait à une île brutalement privée d’importations et livrée à elle-même. Qu’il s’agisse des menaces extérieures, des États-Unis, ou autres, et la tentation de l’Islande à ne compter que sur elle-même revient au galop comme une mauvaise prophétie.

Le couloir de l’entrée ouvre sur un large salon chaleureux. Là, une immense bibliothèque, un bureau, un grand piano à queue et des canapés. Jón Kalman Stefánsson arrive un peu après. Je l’ai rencontré deux ans plus tôt, ici, à Reykjavík. Il m’avait emmenée à 12 Tónar, le disquaire-label du centre-ville, fondé en 1998 sur Skólavörðustígur, devenu au fil des ans un point de ralliement pour toute la scène musicale islandaise – Björk et Sigur Rós y ont leurs habitudes – , et sacré en 2013 « meilleur disquaire du monde » par le magazine Gramophone. Ce soir-là, nous avions parlé de Mon sous-marin jaune, ce récit hybride, ni tout à fait mémoire ni tout à fait roman, où il revient sur une enfance déplacée dans le nord rural après la mort de sa mère, et sur la manière dont cette enfance-là a fabriqué, plus tard, l’écrivain. Aujourd’hui, il compte parmi les grands. La trilogie Entre ciel et terre, La Tristesse des anges, Le Cœur de l’homme puis D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, Ásta, Ton absence n’est que ténèbres, lui ont construit une réputation hexagonale au fil des prix : Millepages en 2015, Folio des libraires en 2020, Livre étranger France Inter/Le Point en 2022. Éric Boury le traduit fidèlement depuis des années. Il a aussi figuré, en 2018, parmi les nommés au « Nouveau Nobel » décerné cette année-là hors circuit de l’Académie suédoise, aux côtés d’auteurs autrement plus commerciaux – signe d’une belle reconnaissance internationale.

Île, Europe, Amérique

Malgré la promesse du titre de cette série, et la réputation des Islandais en matière de consommation de café (neuf kilogrammes par personne et par an), on optera pour un thé. Les Islandais sont sur le point de se demander s’ils veulent reprendre les négociations avec l’Union européenne. Se sentent-ils vraiment européens ? J’attaque d’entrée de jeu. « La réponse a un peu évolué ces derniers temps… » L’allusion de Sigríður est sibylline. Dans quel sens ? 

« Nous sommes d’abord des insulaires », intervient Jón Kalman, resté debout. Son anglais est heurté d’un bel accent islandais rempli d’aérations. « Notre île entretient un rapport particulier au continent. Comme les Anglais, qui se sentent européens, mais à part également, parce qu’ils vivent sur une île. Nous, nous sommes au milieu de l’Atlantique, loin de tout. Longtemps, nous nous sommes sentis à la marge du monde. Depuis la Seconde Guerre mondiale, nous nous pensons davantage comme Européens, mais l’influence américaine a été ici plus forte que dans beaucoup de pays d’Europe. » Il évoque le poids de l’Amérique sur les habitudes alimentaires et la culture, ces traits que remarquaient déjà avec surprise, il y a cinquante ans, les Norvégiens ou les Danois quand ils venaient en Islande. « L’Islande riche et moderne n’existerait peut-être pas sans les États-Unis, ajoute l’écrivain. Après la guerre, les Américains nous ont aidés à nous développer. Puis ils ont voulu revenir installer une base militaire. Pour un pays indépendant depuis 1944, accepter une armée étrangère était difficile. Cela a suscité de vifs débats. » Il évoque l’accord de 1951, dans le cadre de l’OTAN. « Les États-Unis ont agi comme à leur habitude : quand ils ne peuvent pas utiliser la force, ils trouvent d’autres moyens. Comme nous n’avions pas d’armée, ils nous ont achetés, en quelque sorte. L’aide du plan Marshall, destinée aux pays européens dévastés, a énormément profité à l’Islande, comme à la Suède. En richesse par habitant, aucun pays européen n’a reçu autant d’aide que nous. » Des milliers d’Islandais ont ensuite travaillé avec les Américains. « Voilà pourquoi nous sommes plus américains qu’on ne l’imagine, mais c’est peut-être en train de changer. »

Assise en face de moi, Sigríður porte son thé à ses lèvres, avant de s’essayer à la synthèse : « Parce que nous sommes une très petite nation, qui a été longtemps isolée et qui demeure sans défense, nous avons toujours dû composer. Nous commerçons avec ceux qui viennent à nous. Nous nous disons plus Européens quand cela nous sert, plus Américains quand cela nous arrange. Nous tirons parti des circonstances, tout en aimant nous plaindre : “Personne ne sait que nous existons, notre vie est si difficile…” » L’ironie s’allume dans ses yeux. Une chatte vient réclamer son content d’attention, grelot au cou, en tintant d’un fauteuil à l’autre. « Elle cherche à être au centre… », m’explique Sigríður. Je leur dis que parler des chats, et de l’amour que l’on peut porter à ces créatures, est dangereux : nous pourrions en avoir pour toute la journée. Ils sourient.

« Notre île entretient un rapport particulier au continent. Comme les Anglais, qui se sentent européens, mais à part également, parce qu’ils vivent sur une île. »

Devant cette bibliothèque et en leur compagnie me vient à l’esprit une autre richesse, immatérielle, que l’Islande a toujours cultivée face à la pauvreté. Les livres. Ici, on me dit souvent que les paysans islandais ont toujours lu, ça n’en finit pas de me frapper. Je n’ignore pas non plus que, face à l’influence américaine, les Islandais ont choisi de forger leurs propres mots pour nommer la modernité plutôt que d’emprunter systématiquement à l’anglais. C’est même pratiquement la première chose que j’ai su en faisant entrer l’Islande dans ma vie il y a désormais plus de dix ans. N’est-ce pas une façon d’être, malgré tout, moins américains qu’ils ne le disent ?

« La langue est capitale, abonde Sigríður. Il faut dire que le climat islandais se prête à la lecture : il n’y a pas toujours grand-chose d’autre à faire. Notre patrimoine culturel s’est cristallisé dans la langue et la littérature. » Ici, en effet, vous ne trouverez pas de cathédrales ou de châteaux de Versailles, pas de fortifications, même pas de lignes de train. « Mais nous avons les sagas ! » affirme Jón Kalman, appuyé contre les étagères de la bibliothèque. « Si vous plongez dans les archives des anciens périodiques, que ce soit ceux du début comme de la fin du XXe siècle, vous vous retrouvez confronté à la répétition de la même inquiétude : la langue serait menacée, les jeunes parleraient moins bien, le danois puis l’anglais l’influenceraient… Cette peur récurrente nous montre combien notre langue compte. Beaucoup d’Islandais ont toujours pensé que, sans elle, il n’y aurait plus de nation. »

Parce qu’elle ne compte qu’un peu plus de trois cent mille locuteurs, on sait que la langue islandaise est menacée d’extinction. Et eux, se sentent-ils membres d’une espèce en voie de disparition ? « Oui, m’assure Jón Kalman, les deux vont ensemble. Si l’on efface la langue, on retire l’identité. »

L’isolement rend mégalomane

Certes, l’Islande est une petite nation, mais son rayonnement culturel – sagas, musique, engagement environnemental – dépasse largement son poids démographique. « Si nous étions une minuscule nation au centre de l’Europe, entourée de grands pays, nous aurions sans doute été absorbés, explique Jón Kalman. Mais nous survivons ici depuis plus de mille ans, isolés, face aux éléments. Pendant des siècles, d’octobre à mars, personne ne venait à notre rencontre. Cela nous a donné le sentiment que nous devions tout faire tout seuls. À la différence des Danois, qui se pensent petits face à l’Allemagne, nous n’avons pas de voisins humains : notre voisin, c’est l’océan. Personne n’a jamais été là pour nous dire ce que nous ne pouvions ou devions faire ». « Ça conduit à une forme de mégalomanie collective…, glisse Sigríður, amusée. Contrairement aux États-Unis, nous sommes objectivement très insignifiants. Nous ne pouvons peser dans le monde que si nous croyons en nous-mêmes. »

On l’aura vu avec la musique islandaise. Jón Kalman revient sur le boom qu’elle a connu il y a quinze-vingt ans. En Grande-Bretagne, un jeune musicien des années 1970 ou 1980 avait déjà les Beatles, les Smiths et tant d’autres derrière lui, il pouvait se dire qu’il ne ferait jamais mieux. « En Islande, il n’y a jamais eu ce type d’héritage écrasant. On peut tout essayer, croire qu’on est génial. L’isolement peut enfermer, mais aussi libérer. »

Le Groenland, vu depuis l’Islande

En janvier, quand Donald Trump a relancé ses provocations sur le Groenland, comment l’ont-ils vécu, eux qui partagent avec les Danois une histoire commune ? « Deux sentiments se mêlaient, raconte Jón Kalman : l’inquiétude pour les Groenlandais et, en même temps, une certaine ironie moqueuse envers les Danois. Nous avions presque envie de leur dire : “Cela devait arriver… !” Leur histoire avec le Groenland n’est pas glorieuse. Tous les deux, nous avons vécu à Copenhague et vu comment les Danois considéraient les gens venus de là-bas. » Sigríður est plus dure encore : « Les Danois ont toujours eu pas mal de mépris pour les peuples de l’Atlantique Nord, pour les Groenlandais, les Féroïens, les Islandais… Les Groenlandais ont longtemps été vus comme une charge, à cause des subventions que leur verse Copenhague. Aux journaux télévisés danois, les cartes montrent l’Europe du Nord, mais pas le Groenland, ni les Féroé, ni l’Islande. Le Groenland est, la plupart du temps, hors des esprits. Et tout d’un coup, les Danois se découvrent une passion pour lui : ils font des déclarations, se mettent à vendre bijoux et t-shirts à son effigie… C’est tout de même assez comique. »

Ils me racontent qu’un de leurs amis se rend régulièrement au Groenland depuis vingt ans, et en revient avec des récits très concrets pour mesurer le degré de mépris du colonisateur : dans certains magasins, on vend des produits périmés.

L’Islande, elle, n’a jamais été une colonie au sens classique. Sigríður précise : « Il n’y a jamais eu d’aristocratie danoise installée ici pour exploiter directement le pays. Il y a surtout eu un monopole commercial. Beaucoup des aspects les plus toxiques du colonialisme étaient absents. » Et sa langue, les Danois l’ont toujours respectée, complète Jón Kalman, même si les vieux livres d’histoire islandais, écrits sous l’empire de la lutte pour l’indépendance, ont eu tendance à noircir le tableau. « Avec le temps, nous comprenons qu’une très petite nation aurait difficilement pu rester seule pendant des siècles. Une grande puissance aurait fini par s’en emparer. Nous avons eu de la chance que ce soit le Danemark, et non l’Angleterre ! Si les Anglais avaient pris l’Islande, nous ne parlerions sans doute plus islandais… » Il craint, dit-il, qu’un jour quelqu’un n’exhume dans les archives tout ce que les États-Unis ont fait pour l’Islande – la mise en place du plan Marshall, l’accueil de centaines de travailleurs islandais au début des années 1960 – et que Trump ne s’en serve, qu’il déclare « Vous devez nous rembourser », ou réclame un accès plus large à leur territoire. « Heureusement, note Sigríður, dans un joyeux persifflage, ces gens ne sont pas très bons en histoire. Ni en géographie. C’est déjà bien qu’ils sachent où se trouve le Groenland. » Jón Kalman ajoute, amusé par la dernière sortie de son épouse : « Notre chance est aussi que l’Islande soit un pays très jeune sur le plan géologique. Nous n’avons donc ni pétrole, ni métaux rares en quantité comparable à ceux du Groenland. C’est peut-être ce qui fera qu’on ne pensera pas trop à nous… »

Reprendre la conversation là où on l’a laissée

L’Islande reste pourtant stratégique dans l’Arctique – il y a une question autour de la défense face aux menaces hybrides, aux navires russes qui rodent. J’exprime l’idée que les Islandais accepteraient de discuter avec Bruxelles sans être prêts, pour autant, à entrer dans l’Union. « Personne ne sait ce que donneraient des négociations, tranche Sigríður. On présente souvent l’Union européenne sous un angle pratique – pêche, énergie, économie –, mais ici, la question est profondément émotionnelle : elle touche à l’identité. Notre indépendance date de 1944 ; des personnes vivantes s’en souviennent encore, ou se souviennent de parents engagés dans cette lutte. Pour beaucoup, elle garde une dimension romantique : décider seul, au milieu de l’océan. Certains préféreraient rester pauvres et isolés plutôt que rejoindre l’Union ! Mais beaucoup, surtout parmi les jeunes, trouvent absurde de refuser ne serait-ce que d’examiner ce qu’elle pourrait offrir. »

« Parce que nous sommes une très petite nation, qui a été longtemps isolée et qui demeure sans défense, nous avons toujours dû composer. »

Jón Kalman va plus loin : « Le débat est très émotionnel et saturé de propagande. Je trouve étrange de refuser de reprendre la discussion là où nous l’avions laissée il y a dix ans. Revenir à la table des négociations ne ferait de tort à personne. Depuis vingt ans, nous nous disputons sur un résultat que personne ne connaît. Opposants et partisans imaginent un accord final, puis se battent contre leurs propres hypothèses. Mieux vaudrait négocier et voir. » Il passe en revue les oppositions : les politiques plus attachés à l’indépendance, les partis franchement hostiles à l’Union, et certains groupes à l’extrême droite, qui entretiennent la peur, sans oublier les grandes entreprises de pêche, qui redoutent de perdre de leur ascendant dans un cadre européen plus contraignant.

« Cela tient aussi à notre manière de comprendre l’Union européenne, reprend Sigríður. Elle s’est construite pour garantir la paix sur le continent. Mais en Islande, nous n’avons pas connu la guerre depuis le XVIe siècle. Nous ne partageons pas la mémoire européenne des hommes envoyés au front, des troupes traversant les pays, des destructions. Notre perception de la sécurité est plus abstraite, peut-être plus naïve. Beaucoup ne voient pas l’intérêt de rejoindre une organisation née de cette peur, tout simplement parce qu’elle n’est pas inscrite dans notre histoire. »

Mais certains veulent passer à l’étape suivante. Jón Kalman insiste : « Nous sommes enfermés depuis des années dans un débat dont chacun suppose l’issue. Reprenons les discussions ! Nous aurons au moins un projet d’accord à examiner, comme les Norvégiens l’ont fait, avant de dire non. On peut négocier, regarder le résultat, puis refuser. Aujourd’hui, nous ignorons ce que nous gagnerions et ce que nous perdrions. C’est le même problème que pour toutes les îles : elles ont souvent le sentiment qu’elles doivent tout gagner sans rien perdre. »

L’Amérique, un divorce difficile

Cela me refait penser à L’Île, le roman de Sigríður, cette dystopie sur l’autosuffisance. « Le livre de Sigríður propose précisément une réflexion sur cette tentation de survivre hors du monde, acquiesce Jón Kalman. Mais nous comprenons aujourd’hui que le monde d’hier ne reviendra pas. Longtemps, regarder vers l’Amérique faisait surgir des images positives. Depuis soixante-dix ans, la culture américaine nous nourrit : combien de fois avons-nous vu au cinéma un héros américain sauver le monde ? Cette idée a pénétré notre imaginaire. Au XXe siècle, les États-Unis ont compris comment toucher le cœur des autres peuples, par la culture. Hollywood a transformé notre regard. En Islande, évoquer l’Amérique renvoyait à la possibilité de faire des études, aux voyages, à des expériences personnelles… Des milliers d’Islandais se sont rendus là-bas. Aujourd’hui, avec Trump, l’image des États-Unis est devenue négative. Beaucoup disent ne plus vouloir y retourner. En quelques mois, notre vision du monde a basculé ; notre pensée doit encore s’y adapter. »

Sigríður a pris la chatte dans les bras. Elle la caresse pour atténuer la dureté de son propos. « Cela ressemble à une trahison ou à un divorce difficile, si vous voulez. Le corps garde encore la mémoire de l’être aimé, et il faut se rappeler que cette personne vous a trahi, et qu’on ne peut plus lui faire confiance comme avant. »

Jón Kalman conclut, presque grave : « Ce sentiment est d’autant plus fort que la présence américaine a beaucoup compté ici. L’armée et la marine américaines avaient leurs propres radios et télévisions chez nous. À l’époque, l’Islande n’avait pas encore de télévision, seulement une radio nationale. Soudain, on pouvait capter des programmes américains. Ces stations ont fortement influencé la scène musicale islandaise. Cette culture est en nous, elle fait partie de notre histoire. C’est donc étrange de voir les États-Unis évoluer d’une manière qui nous déplaît tant. Et le plus inquiétant, c’est que cela ne se réduit pas à Donald Trump, c’est plus profond. Même avec une autre élection, même avec un autre président, la confiance ne reviendra pas d’un coup. »

Un pouvoir

Une dernière requête, avant de partir. De mon sac à dos encore humide et froid, j’extrais un livre de Jón Kalman, le roman Entre ciel et terre, l’histoire de ce garçon sans nom et de la mort de son ami Bárður, emporté par le froid en pleine mer, pour avoir oublié sa vareuse à terre, trop absorbé qu’il était dans sa lecture du Paradis perdu de Milton. À Jón Kalman, je raconte de quelle manière, pour mon ami, ce livre avait pris une importance capitale. Une proche le lui avait offert, elle est morte des années après. Plus tard encore, il est retombé sur ce livre, qu’il n’a jamais eu l’heure d’ouvrir. Il y trouve un mot d’elle, glissé entre les pages, comme une lettre d’outre-tombe. Les deux écrivains s’émeuvent. Sigríður presse sa main sur l’épaule de Jón Kalman : « Tu vois, je te l’ai déjà dit, il y a toujours des histoires dingues avec ce livre. À chaque fois, les lecteurs arrivent avec une histoire incroyable. Ce livre a un pouvoir, vraiment. »

De la chaleur humaine puis le froid de nouveau, le vent qui cingle, le patinage improvisé en petites baskets blanches le long de Surðurgata. Sigríður m’accompagne jusqu’à la porte. Le soir, à la télé, je l’apercevrai dans la même robe noire, empreinte d’une gravité qui m’impressionnera, informant ses concitoyens de la persistance du blocage des routes dans l’est de l’île à cause de la neige. Sans toutefois s’excuser pour le mauvais temps, comme elle l’a fait en m’accueillant.