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Le réveil ou le retour du phénomène impérial, et plus précisément de l’impérialisme, semble être une caractéristique centrale de ce moment. Après avoir dirigé une somme de 1400 pages et 64 auteurs de 6 nationalités qui paraît aujourd’hui en librairie et qui fait le parti pris d’une histoire mondiale 1, ce constat vous semble-t-il pertinent ?
Comme tout diagnostic univoque porté sur une réalité complexe, une telle affirmation a le mérite de mettre en exergue une caractéristique cruciale de notre présent, mais elle doit être nuancée, car elle nous en dit peut-être plus sur notre situation géographique qu’historique.
Le sentiment d’assister au réveil des impérialismes est en effet surtout présent chez les Européens, qui se sentent à raison pris en tenaille entre les appétits russes, chinois et états-uniens. Ce malaise résulte du désarroi provoqué par le retournement copernicien de l’ordre géopolitique mondial : les Européens, qui s’étaient habitués depuis le XVIe siècle à pratiquer l’impérialisme aux dépens des autres, se trouvent désormais dans l’inconfortable situation de le subir de leur part.
Du point de vue de ce qu’il est désormais convenu d’appeler le « Sud global », soit les pays ayant subi depuis des siècles l’impérialisme occidental sous toutes ses formes, il n’y a en revanche pas de retour des impérialismes, mais simplement un élargissement des rangs de leurs victimes, vécu par beaucoup comme une savoureuse revanche ou ironie de l’histoire qui voit l’arroseur impérialiste se faire à son tour arroser, tel un docteur Frankenstein devenu la cible de sa créature maléfique.
C’est pourquoi ce qui est perçu par les Européens comme relevant de l’impérialisme dans l’attitude de la Russie ou de la Chine peut être présenté par elles et par leurs soutiens comme anti-impérialiste. Du fait des mémoires encore douloureuses de l’impérialisme occidental dans une large partie du monde, tout ce qui met à mal l’arrogance de l’Occident, y compris les prédations impériales les plus cyniques, est volontiers perçu dans le reste du monde comme un coup porté à l’impérialisme, envisagé comme une déviance intrinsèquement occidentale.
Nicolas Beaupré — Indéniablement, notre ouvrage, dont le projet a germé dans la continuité de notre Histoire mondiale du XXe siècle (Puf, 2002) s’inscrit dans un contexte géopolitique global nouveau avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie de Poutine en 2022 et l’élection de Donald Trump pour un second mandat en 2024.
D’aucuns y voient l’émergence d’une ère néo-impériale ou néo-impérialiste. Si le préfixe « néo » peut être discuté, il semble frappant que les politiques de puissance d’États impériaux « anciens », tels que la Russie ou la Chine, ou plus « jeunes », comme les États-Unis, puissent sans doute être qualifiées d’impérialistes. Cela pose, pour des historiens, la question des continuités avec les deux siècles précédents lors desquels la forme de domination impériale était bien plus répandue qu’aujourd’hui.
Nous nous inscrivons, de manière paradoxale, dans une époque qui est conjointement post-impériale et impériale. De ce point de vue, les années 2020 ont constitué un moment de réveil brutal. La fin des empires coloniaux européens après 1945 ou la chute de l’URSS en 1991 n’ont pas tourné la page de l’histoire des impérialismes. Et si l’on revient au postulat de Jean-Baptiste Duroselle selon lequel « Tout empire périra » 2, on pourrait ajouter que la mort des empires ne signifie pas la mort de l’impérialisme.
Cela se traduit aussi par un changement de regard historiographique sur le phénomène impérial : nous n’avons pas affaire à un phénomène achevé, relégué dans un passé à jamais révolu. C’est faire preuve d’un regrettable eurocentrisme que de considérer que la fin d’un impérialisme particulier, le colonialisme européen, serait synonyme de fin des impérialismes en général.
Justement, comment définissez-vous l’impérialisme ?
Florian Louis — La notion d’impérialisme s’avère difficile à utiliser et à cerner pour l’historien car ce fut historiquement d’abord un concept de combat, de lutte polémique et politique, plus que d’analyse scientifique. Ce qui explique la forte charge péjorative, qui fait que si nombre d’États ont assumé avec fierté – et pas toujours à raison – le fait d’être des empires, aucun ne s’est jamais glorifié d’être impérialiste. Dans les discours des acteurs historiques, l’impérialisme désigne toujours l’attitude prêtée à un acteur rival dans l’intention de le diaboliser.
Malgré cette difficulté, les historiens ont de longue date cherché à proposer une définition objective de l’impérialisme. Celle actuellement dominante dans le champ historiographique a été élaborée par nos collègues Jane Burbank et Frederick Cooper dans leur magistrale synthèse de 2010 3. Ils y envisagent l’impérialisme comme une « politique de la différence », soit un ensemble de stratégies visant à faire cohabiter au sein d’une unique entité souveraine des populations hétérogènes. Une approche intéressante pour couvrir comme ils le font plusieurs millénaires d’histoire, mais qui gagne à être affinée dès lors qu’on se focalise, comme nous le faisons dans cet ouvrage, sur une séquence historique plus restreinte.
Nous nous inscrivons, de manière paradoxale, dans une époque qui est conjointement post-impériale et impériale.
Nicolas Beaupré
S’agissant de l’époque contemporaine, l’impérialisme nous semble pouvoir être caractérisé par la conjonction de cinq critères : l’expansionnisme, l’immensité, la multiethnicité (ou multinationalité), l’asymétrie et la coercition. Un empire est donc une formation politique composite, expansionniste ou héritière d’une expansion, au sein de laquelle cohabitent, sur un vaste territoire – continu ou non –, des peuples qui se considèrent comme distincts et dont l’un (voire plusieurs si l’on songe au cas de l’Empire austro-hongrois) impose sa prééminence aux autres.
Nicolas Beaupré — Notons aussi que « l’impérialisme » comme notion est progressivement forgé pendant la période que nous étudions dans le livre et que nous sommes tributaires des tentatives de plus en plus nombreuses des contemporains de décrire ce qu’ils ont sous les yeux à partir de la fin du XIXe siècle notamment. On peut citer ici John Atkinson Hobson qui en 1902, dans le contexte de la guerre des Boers, publie Imperialism, A Study dans lequel il met en évidence le lien entre capitalisme et expansion impériale, tout en proposant une première distinction entre colonialisme et impérialisme.
Comme le souligne Florian Louis, la notion est aussi définie par ses détracteurs. Dans un ouvrage tel que celui-ci il faut donc à la fois proposer une définition opérante, permettant de saisir le phénomène dans sa complexité, héritière d’une très riche tradition historiographique, présentée dans le livre par Talbot Imlay, mais aussi, tenir compte de la manière dont les contemporains ont rendu compte du phénomène dont ils étaient partie prenante.
Comment avez-vous structuré l’ouvrage ?
Nicolas Beaupré — Après une ouverture consacrée aux héritages des empires européens des temps modernes, confiée à Jean-Frédéric Schaub, et à une réflexion visant à poser les cadres conceptuel, chronologique et historiographique, nous avons pris le parti de décomposer l’ouvrage en trois grandes parties.
Dans une première partie, nous revenons sur l’histoire des « projections » impériales à partir de leurs centres : tous les principaux empires et impérialismes contemporains y sont étudiés. Puis, dans une deuxième partie, ce sont les effets de ces projections dans les différents espaces ayant eu à les subir (les « théâtres » de l’impérialisme) qui sont abordés : on y met en exergue la manière dont différents impérialismes ont interagi sur le terrain. Enfin dans un troisième temps, nous nous penchons de manière thématique sur les « enjeux » de cette histoire pour les sociétés impériales et impérialisées.
Dans les discours des acteurs historiques, l’impérialisme désigne toujours l’attitude prêtée à un acteur rival dans l’intention de le diaboliser.
Florian Louis
Cette troisième partie propose ainsi des synthèses sur la longue durée qui montrent à quel point l’impérialisme a pu imprégner, et continue parfois d’imprégner, des domaines aussi divers que le droit étudié par Isabelle Surun, l’éducation (Lydia hadj-Ahmed), les arts visuels (Marion Lagrange et Daniel Foliard), l’environnement (Christophe Bonneuil)… Avec ma collègue Nadia Vargaftig, je me suis par exemple penché sur la question patrimoniale et sur la façon dont la collecte d’objets innombrables, ensuite exposés et patrimonialisés, est étroitement liée à l’expansion impériale. Les débats qui secouent aujourd’hui les musées du monde entier autour de la question des restitutions sont un héritage direct de cette époque et montrent bien toute l’actualité d’une histoire encore vive.
L’impérialisme est-il propre aux Occidentaux ?
Florian Louis — À l’époque contemporaine, sur laquelle se concentre l’ouvrage, l’Occident, et plus encore l’Europe, est le foyer des impérialismes les plus nombreux et les plus puissants. Il occupe donc une place centrale dans notre livre.
Mais si nous avons tenu à écrire une histoire mondiale des impérialismes, ce n’est pas seulement parce que les impérialismes européens, britannique et français en premier lieu, se sont déployés à l’échelle planétaire. C’est aussi parce que les impérialismes n’émanaient pas uniquement de l’Occident. C’est bien sûr vrai si l’on remonte à des époques anciennes, mais ça l’est également aux XIXe, XXe et XXIe siècles.
On a souvent du mal à le percevoir du fait d’une propension à vouloir ranger les acteurs historiques dans des cases et à négliger par la même l’ambiguïté de leurs positions. La réalité est que nombre d’acteurs sont victimes d’impérialisme tout en le pratiquant. Ainsi de la Chine ou de l’Empire ottoman qui, au XIXe siècle, subissent les impérialismes occidentaux (et japonais dans le cas de la Chine) tout en faisant subir leur propre impérialisme à leur voisinage.
Ceci dit, il convient de garder présent à l’esprit que si la réalité qu’elle désigne est universelle, la notion d’impérialisme est d’origine européenne et qu’il convient donc de l’utiliser avec prudence à propos de réalités relevant d’autres horizons civilisationnels. L’existence même d’un « Empire comanche », popularisé et étudié par l’historien finlandais Pekka Hämäläinen, demeure ainsi l’objet de controverses historiographiques 4. Mettre en lumière un impérialisme amérindien présente en effet l’intérêt de redonner leur agentivité à des « vaincus » de l’histoire trop souvent réduits à leur présumée subalternité. Mais c’est aussi prendre le risque de nier leur altérité en plaquant sur leurs pratiques politiques des concepts exogènes qui, loin de leur rendre leur dignité historiographique, les condamnent à n’être envisagés qu’au prisme de grilles interprétatives occidentalo-centriques. Des questions similaires se posent à propos de formations politiques telles que « l’Empire wassoulou » de Samori Touré ou le califat de Sokoto. Les chapitres que leur consacrent respectivement dans l’ouvrage Brian J. Peterson et Paul Naylor visent précisément à questionner leur impérialité pour enrichir à la fois notre compréhension de ces États apparus en Afrique de l’ouest au début du XIXe siècle et notre appréhension de ce qu’est l’impérialisme.
Nicolas Beaupré — Proposer une histoire de l’impérialisme sur plus de deux siècles permet de souligner les évolutions du monde impérial sur le plan géopolitique, avec un mouvement tectonique des empires en constante évolution, se traduisant par le déclin et le morcellement voire la dissolution de certains, tandis que d’autres émergent, s’étendent, se rétractent. Ce temps moyen, de près de deux siècles et demi, permet aussi d’étudier les évolutions au sein même des empires.
Vous faites de la coercition l’un des critères de l’impérialisme. Mais vous rappelez également qu’il existe un impérialisme informel qui recourt à des méthodes de domination plus « douces ».
Florian Louis — Effectivement. C’est ce que David Todd appelle l’impérialisme « de velours » à propos de la France du XIXe siècle, soit une manière d’étendre sa puissance à des espaces sans pour autant les conquérir ou les asservir 5. Il n’en demeure pas moins que, même lorsqu’il prend un tour informel et s’appuie sur l’économie et le prestige plutôt que sur la force armée, l’impérialisme suppose une relation déséquilibrée entre deux pôles, l’un imposant sa domination à l’autre.
La Chine du XIXe siècle en offre un bon exemple. Elle demeure souveraine, mais elle est, dans le même temps, passée sous la coupe de puissances impérialistes étrangères qui y imposent leur desiderata et n’hésitent pas à recourir à l’extrême violence quand elles sont contestées. Les guerres de l’opium (1839-1843 et 1856-1860), la destruction et le pillage à forte charge symbolique du Palais d’été en 1860 par les Français et les Britanniques en attestent. La répression de la révolte des Boxers en 1901 par une coalition réunissant le Royaume-Uni, la Russie, l’Autriche-Hongrie, la France, l’Italie, l’Allemagne, les États-Unis et le Japon nous rappelle que l’impérialisme « informel » n’est pas « plus doux » qu’un autre, loin s’en faut.
Nicolas Beaupré — De nombreux travaux, datant déjà des années 1970, insistent aussi sur la recherche, par les puissances coloniales de « collaborateurs » ou de « systèmes de collaboration indigène » 6 qui contribuent à l’installation puis à la continuité de la domination impériale. Ces systèmes peuvent être d’une grande variété allant de la recherche d’alliés, formalisée par la signature de traités avec des puissances locales identifiées comme pouvant servir de relais au pouvoir central, jusqu’au recrutement et à la formation de fonctionnaires. Ces recherches permettent en retour de mettre en valeur l’agentivité des populations impérialisées.
Ces systèmes de collaboration, dans leur grande variété, n’excluent cependant pas le recours à la coercition et à la violence chaque fois que le « centre » le juge nécessaire. La recherche de relais locaux au centre impérial dans la Pologne russifiée ou la création d’une université à Varsovie en 1816 n’empêchent nullement la Russie tsariste de réprimer dans le sang les insurrections du mouvement national polonais. L’écrasement des insurrections de Budapest et Prague en 1956 et 1968, dans un tout autre contexte, illustre aussi ce recours à la force lorsque les « collaborateurs » locaux de l’Imperium faillissent ou simplement faiblissent.
Ajoutons que parmi les recrutements les plus souvent recherchés par les puissances impériales figurent au premier plan ceux de supplétifs pour les armées, précisément chargées de maintenir l’ordre. Dans le cas français, l’armée recourt massivement à ses troupes coloniales pour réprimer avec une extrême violence l’insurrection malgache de 1947. Tôt ou tard, de l’entrée, au maintien jusqu’à la sortie d’empire, la violence et la coercition font partie des répertoires d’action de la domination impériale. L’une des caractéristiques de la période contemporaine est en outre de fournir aux États impériaux des outils militaires et policiers de plus en plus modernes et sophistiqués. La « politique de la différence » est aussi une politique de la différence technologique et militaire.
La violence est présente de fait dans pratiquement tous les chapitres de ce livre mais nous avons souhaité confier un chapitre spécifique aux « diverses formes de la violence impériale » à l’un de ses meilleurs spécialistes, Erik Linstrum, qui en propose une lecture très neuve montrant que « les lieux de la violence impériale n’étaient pas seulement les champs de bataille et les casernes, mais aussi les commissariats de police, les camps, les fermes, les lieux de travail et les foyers ».
Qu’est-ce qui différencie l’impérialisme du colonialisme ?
Florian Louis — Le colonialisme est une forme particulière d’impérialisme qui se caractérise par une forte hétérogénéité entre le centre impérial et les périphéries qu’il soumet, avec pour conséquence un traitement plus condescendant, oppressif et violent de ces dernières, que dans des empires réunissant des populations relativement homogènes. Cette forte hétérogénéité entre centre et périphérie, qui s’exprime tant sur les plans culturel qu’économique, est notamment prévalente dans le cas des empires se déployant sur plusieurs continents, raison pour laquelle on oppose parfois les empires coloniaux aux empires continentaux. Mais il arrive qu’un impérialisme continental adopte une attitude coloniale comme dans le cas de la Russie au Caucase ou du IIe Reich allemand en Silésie ou en Galicie.
Nicolas Beaupré — À bien y réfléchir, comme nous l’avons déjà évoqué, le contexte a joué sans doute un rôle dans le choix de notre approche et du titre du livre. Le choix d’étudier l’impérialisme permet d’envisager pleinement l’approche globale en embrassant l’ensemble des empires. Par ailleurs, le foisonnement des études et des synthèses sur l’histoire des mondes coloniaux est lui aussi certainement tributaire d’un contexte post-colonial euro- ou occidentalo-centré. L’histoire coloniale a néanmoins une place très importante dans notre livre. Pour nous, choisir d’étudier l’impérialisme et pas seulement le colonialisme, ce n’est nullement relativiser l’histoire coloniale européenne et occidentale, mais bien élargir l’approche, tant sur le plan géographique, que chronologique.
L’impérialisme gagne-t-il donc à être envisagé au pluriel ?
Florian Louis — Effectivement, les cinq critères de l’impérialisme contemporain que nous proposons donnent à cette catégorie une cohérence mais certainement pas une homogénéité. L’impérialisme est protéiforme et changeant. C’est pourquoi il est problématique de parler sans plus de précision d’un impérialisme « français », « chinois » ou « britannique » de manière univoque, car cela laisse entendre que ceux-ci seraient uniformes et immuables. Or il n’en est rien. Les études que nous avons réunies dans la première partie de l’ouvrage consacrée aux différentes projections impérialistes montrent bien qu’en la matière, les ruptures sont aussi importantes que les continuités.
Même lorsqu’il prend un tour informel et s’appuie sur l’économie et le prestige plutôt que sur la force armée, l’impérialisme suppose une relation déséquilibrée entre deux pôles, l’un imposant sa domination à l’autre.
Florian Louis
À titre d’exemple et comme le montre bien Aurélien Lignereux dans le chapitre qu’il lui consacre, il existe bien un impérialisme français s’exprimant sur la longue durée du XVIe siècle à nos jours. Mais l’impérialisme de Louis XIV n’a pas grand-chose à voir avec celui de Napoléon, qui diffère lui-même de celui de la IIIe République. Et sous cette même IIIe République, l’impérialisme ne prend ni la même forme ni la même signification selon qu’on se situe en Algérie (divisée en trois départements depuis 1848), en Tunisie (placée sous protectorat depuis 1881) ou à Madagascar (devenue une colonie en 1897).
Pourquoi faire commencer votre histoire des impérialismes contemporains au XIXe siècle ?
Florian Louis — L’impérialisme est un des phénomènes historiques les plus anciens. On peut faire remonter son apparition à celle de l’État, trois millénaires avant notre ère. C’est la raison pour laquelle il a donné lieu à de vastes synthèses historiographiques de très longue durée, que ce soit l’ouvrage de Jane Burbank et Frederick Cooper, déjà évoqué, ou la somme pilotée par Peter Fibiger Bang, Christopher A. Bayly et Walter Scheidel 7. Notre ambition n’était pas de doublonner ces travaux de référence mais d’opérer un pas de côté en nous concentrant sur une période précise et relativement brève de la longue histoire des impérialismes, l’époque contemporaine. Nous la faisons débuter dans le sillage des guerres napoléoniennes, convaincus que plutôt qu’après Tamerlan, comme le postule John Darwin 8, c’est surtout après Napoléon que s’opère un tournant décisif dans l’histoire des impérialismes.
Le XIXe siècle constitue en effet une charnière majeure dans l’histoire du phénomène impérial, qui se dialectise alors du fait de l’apparition d’une force nouvelle qui lui est à la fois antagonique et congruente : le nationalisme. Antagonique dans la mesure où le projet stato-national agit comme un puissant dissolvant des empires. Congruent car le nationalisme est aussi un puissant catalyseur d’impérialisme, l’expansion impériale étant pensée tout à la fois comme un vecteur et une manifestation de l’unité et de la puissance nationales.
Le nationalisme change radicalement la nature de l’impérialisme dans la mesure où les empires ne sont plus comme par le passé seulement en lutte contre d’autres empires qui cherchent à prendre leur place, mais aussi contre des nations qui cherchent à les mettre à bas pour faire advenir d’autres formes d’organisation politique : des États-nations. Ces derniers peuvent toutefois à leur tour basculer dans l’impérialisme, donnant naissance à une réalité hybride voire oxymorique : des États-nations impériaux. Un cocktail aussi surprenant qu’explosif à l’origine de bien des soubresauts géopolitiques qu’a connu le monde depuis le XIXe siècle.
La place prise par le nationalisme au cœur des dynamiques impérialistes modifie la nature même de celles-ci. Elles ne répondent dès lors plus exactement à la logique différentialiste mise en exergue par Burbank et Cooper : s’agissant de la Chine au Xinjiang ou de la Russie en Ukraine, on est en présence de puissances impérialistes ne traitant plus seulement différemment des populations posées comme différentes, mais s’efforçant, dans une logique assimilationniste, de nier cette différence, en sinisant ou en russifiant de force des sociétés ayant forgé leur identité et soucieuses de préserver leurs singularités.
Nicolas Beaupré — On peut en effet dire que le XIXe siècle est à la fois celui du « concert des nations » et du « bal des empires ». Il est aussi celui lors duquel la « grande divergence » entre les empires dotés d’une puissance financière, économique, industrielle et technologique et d’autres, apparaissant plus en retrait dans leur développement, se fait de plus en plus sentir, modifiant les équilibres inter-impériaux tout en accroissant de manière considérable les moyens de projection et de maintien de l’ordre impérial pour ceux qui en disposent 9. Cette démultiplication de la puissance a eu des effets non seulement sur les rivalités mais aussi sur la coopération entre empires qui avaient tout à craindre d’une déflagration armée. En retour, elle créait sans doute une relation de dépendance à l’égard des ressources puisées dans les territoires placés sous domination impériale.
Peut-on distinguer des phases dans l’histoire des impérialismes du XIXe siècle à nos jours ?
Nicolas Beaupré — Si la trajectoire de chacun des empires a son histoire propre et singulière, il nous est cependant apparu possible, en effet, d’esquisser une périodisation que nous explicitons dans un des chapitres placé en ouverture du livre.
Les années allant de la fin de la Guerre de Sept Ans (1756-1763), parfois considérée comme une première guerre mondiale, aux années 1830, marquées par la rivalité franco-britannique, sont celles d’une rétractation des empires latins (France, Espagne, Portugal) et d’une amorce de déclin de certains empires pluriséculaires (empires ottoman, indien, chinois, perse). Ces années sont celles des débuts de la construction de l’hégémonie de la thalassocratie britannique presque sans rivale, au moins à l’échelle du monde, jusque dans les années 1870.
Les années 1830-1870 sont, elles, marquées par l’émergence de poussées de contestation anti-impériales au sein des empires, du fait de l’affirmation d’idéologies ouvertement anti-impérialistes au premier rang desquels on compte les nationalismes. Le renforcement des appareils étatiques et militaires permet aux empires, dans la plupart des cas, de surmonter ces crises voire à certains d’entre eux, à l’instar de l’Allemagne, d’émerger à la fois en tant qu’État-nation et empire.
La construction des États modernes, les moyens décuplés par le capitalisme et la cristallisation d’idéologies impériales ouvrent à partir des années 1870 jusqu’à la Grande Guerre, une ère faite à la fois de rivalités et de coopération inter-impériales qui se traduisent par l’impérialisation du monde et la mise sous tutelle de l’Afrique et de l’Asie. Le monde reste largement dominé par l’Empire britannique mais d’autres empires, notamment européens, s’étendent par la conquête coloniale (France, Belgique, Italie, Allemagne…) tandis qu’émergent des puissances impériales nouvelles non-européennes. L’année 1904 est à la fois marquée par l’affirmation du président Roosevelt d’une vocation impériale états-unienne et par les débuts de la guerre russo-japonaise qui confirme le Japon dans sa vocation impériale. 10
L’ère ouverte par la Grande Guerre et s’achevant dans les années 1960-1970 est marquée par une déseuropéanisation du système impérial global et par une décolonisation du monde. Elle ne signifie pas pour autant une fin de l’impérialisme car la Guerre froide peut se lire comme un face-à-face de deux empires et de deux impérialismes.
La fin de l’URSS sembla un temps pouvoir être lue comme l’entrée dans une ère pleinement post-impériale. On sait aujourd’hui qu’il n’en était rien et que cette ère post-impériale ne fut sans doute, au mieux, qu’un bref intermède, plus vraisemblablement une grande illusion.
Les impérialismes sont-ils intrinsèquement générateurs de guerres ?
Florian Louis — L’impérialisme est effectivement source de nombreux conflits armés, que ce soit pour soumettre par la force des populations ou pour étendre l’assise territoriale d’un empire au détriment d’un autre. La guerre russo-japonaise de 1904 offre un bon exemple d’un affrontement armé de haute intensité directement provoqué par les appétits de conquête antagoniques de deux puissances impérialistes concurrentes.
Il faut toutefois veiller à ne pas résumer l’impérialisme à cette dynamique polémogène. D’abord parce que l’empire peut aussi être synonyme de paix ou en tout cas se présenter comme tel : qu’on songe au discours propagandiste vantant les bienfaits de la Pax Britannica. Ensuite, loin de s’affronter perpétuellement, les impérialismes savent aussi coopérer pour parvenir à leurs fins. La conférence de Berlin (1884-1885), voulue et organisée par Bismarck, ne fut certes pas stricto sensu comme on l’a longtemps écrit un « partage de l’Afrique », mais elle avait bien pour but de réguler l’accès au continent pour éviter que les potentiels conflits entre prédateurs impériaux n’y dégénèrent en guerre mondiale. Elle est l’illustration d’une coopération entre puissances impérialistes dont les rivalités n’ont jamais empêché les synergies.
Nicolas Beaupré — Cette leçon semble retenue au moins jusqu’en 1914. À plusieurs reprises, l’escalade interimpériale aurait pu mener à la guerre, comme à Fachoda en 1898 entre Français et Britanniques, ou au Maroc en 1905 et 1911 entre Français et Allemands. Mais la diplomatie finit par prévaloir. La Grande Guerre est certes une guerre entre empires, ce qui contribue à globaliser le conflit, mais elle n’est pas, comme une lecture marxiste l’a longtemps présentée, une guerre déclenchée pour des motivations d’expansion impérialiste. À l’issue du conflit, même si ce facteur n’est pas la seule explication, les vainqueurs sont cependant ceux qui ont su, ou pu, mobiliser de manière la plus optimale, les ressources de leurs empires respectifs.
La fin de l’URSS sembla un temps pouvoir être lue comme l’entrée dans une ère pleinement post-impériale. On sait aujourd’hui qu’il n’en était rien.
Nicolas Beaupré
La Seconde Guerre mondiale a, elle, bel et bien des origines proprement impérialistes, à tel point qu’on a pu la présenter comme « la grande guerre impériale » par excellence 11. L’Allemagne nazie, qui déclenche la guerre, affirme et met en œuvre dès qu’elle le peut, une idéologie impérialiste radicale. Plus encore que pendant la Grande Guerre, toutes les ressources des empires belligérants sont mobilisées et ceux-ci deviennent des champs de batailles et de ruines de la guerre mondiale. Avec elle résonne aussi le chant du cygne de l’impérialisme européen.
Qu’est-ce qui différencie les impérialismes chinois, russe et états-unien actuels de ceux des XIXe et XXe siècles ? Et sont-ils de nature similaire entre eux ?
Nicolas Beaupré — Pour commencer, peut-être, pour paraphraser Stéphane Audoin-Rouzeau parlant du « déni de guerre » de sociétés européennes vivant dans la douce illusion d’une paix perpétuelle 12, sommes-nous tout simplement en train de sortir d’un « déni d’impérialisme » ?
Peut-être que nous autres Européens avons projeté sur le monde notre propre, longue et douloureuse sortie d’une ère impériale, sans voir que d’autres puissances impériales, elles, n’avaient pas emprunté ce chemin. Visiblement, pour Vladimir Poutine, si la chute de l’URSS comme empire avait représenté une catastrophe, celle-ci devait être surmontée et rachetée. Ainsi que le met bien en lumière le chapitre que Sabine Dullin consacre dans notre ouvrage à la longue durée de l’impérialisme russe, à l’aune de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, il est possible de relire les interventions en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie comme la poursuite d’une destinée impériale russe totalement assumée par le pouvoir actuel.
Quant au chapitre de Ludovic Tournès consacré à l’impérialisme états-unien, il met bien en exergue les continuités entre la rhétorique impérialiste trumpiste et ses revendications sur Cuba, Panama, le Venezuela voire le Groenland et le corollaire Roosevelt de 1904 à la doctrine Monroe ainsi que la revendication plus ancienne encore d’une « destinée manifeste » justifiant l’expansionnisme états-unien.
Le cas chinois, traité dans notre livre par Clément Fabre, est sans doute plus complexe et plus neuf par rapport à un héritage impérial interrompu par la mise en coupe réglée de la Chine par les puissances occidentales. Si le retour de Hong Kong dans le giron chinois tout comme la revendication sans cesse renouvelée de l’appartenance de Taïwan à la Chine ou de territoires frontaliers avec l’Inde, ainsi que la répression intérieure des identités nationales et religieuses perçues comme divergentes peuvent s’inscrire dans la longue histoire de l’empire du milieu, le régime actuel déploie une influence à une échelle plus vaste qui s’apparente davantage à un « impérialisme informel », largement étranger à la Chine avant le XXIe siècle. Aujourd’hui, des liens de dépendance technologiques, financiers, commerciaux sont très soigneusement tissés à l’échelle globale.
Florian Louis — On ne souligne pas assez l’originalité de l’impérialisme poutinien. On a en effet tendance à trouver naturel qu’un empire défait cherche, quand l’opportunité se présente, à renaître de ses cendres. C’est pourtant une attitude tout à fait inédite dans l’histoire contemporaine : ni le Japon, ni l’Allemagne, ni l’Italie, ni la France, ni la Grande-Bretagne, pour ne citer que quelques-uns des principaux empires déchus au cours du XXe siècle, n’ont nourri d’ambitions de Reconquista telles que celles promues par l’actuel maître du Kremlin. Innombrables sont les puissances impériales à avoir tenté de s’opposer par la force à l’émancipation de peuples cherchant à s’affranchir d’elles, qu’on songe, pour ne prendre que quelques exemples bien connus, à la France en Indochine ou en Algérie, ou aux Pays-Bas en Indonésie. Il existe également bien des cas où une ancienne puissance impériale parvient plus ou moins subrepticement à maintenir des formes d’influence voire de coercition sur ses anciennes possessions (c’est l’idée que recouvre, par exemple, la notion de « Françafrique »). Mais il n’existe aucun exemple d’une puissance impériale cherchant à réannexer purement et simplement une ancienne province après plusieurs décennies d’indépendance, comme s’y essaie aujourd’hui vainement la Russie en Ukraine. Par certains aspects, l’impérialisme nazi était motivé par une volonté de « vanger » la perte du premier empire allemand en 1918 vécue comme une injustice, mais il a pour ce faire jeté son dévolu non pas sur les anciennes colonies allemandes d’Afrique ou d’Océanie, mais sur l’Europe orientale. L’empire repassait à l’offensive, mais à l’encontre de nouvelles proies.
L’actuel impérialisme chinois répond à une autre logique. À l’exception de Taïwan, il n’est pas question pour Xi Jinping d’annexer purement et simplement des territoires. Son ambition est plutôt de faire de la Chine le cœur d’un réseau planétaire hiérarchisé d’affidés plus ou moins consentants, lui assurant des capacités d’action et d’influence planétaires, afin d’asseoir une hégémonie efficiente mais discrète qui permet de maintenir en façade une posture anti-impérialiste surtout utile pour diaboliser ses rivaux occidentaux.
Quant à l’impérialisme trumpiste, il présente de fortes similarités avec celui d’un James Monroe, d’un Theodore Roosevelt ou d’un William McKinley, notamment dans la revendication d’une hégémonie états-unienne sur un « hémisphère occidental » présenté comme une chasse gardée « naturelle » de Washington. Comme le faisaient ses prédécesseurs au XIXe siècle également, Donald Trump justifie ses revendications impérialistes par la nécessité qui s’imposerait aux États-Unis de contrer sur « leur » continent les incursions d’impérialismes extra-américains. Mais alors que du temps de la doctrine Monroe (1823), il s’agissait de contrecarrer les impérialismes européens, désormais, ce sont les ambitions chinoises, à Panama ou au Venezuela, qui servent de prétexte aux ingérences états-uniennes. Tout un symbole du renversement copernicien que j’évoquais au début de notre conversation.
Sources
- Nicolas Beaupré et Florian Louis (dir.), Histoire mondiale des impérialismes (XIXe-XXe siècles), Puf, 2026.
- Jean-Baptiste Duroselle. Tout empire périra. Une vision théorique des relations internationales, Paris, Publications de la Sorbonne, 1981.
- Jane Burbank et Frederick Cooper, Empires in World History : Power and the Politics of Difference, Princeton University Press, 2008. Traduction française Empires, de la Chine ancienne à nos jours, Paris, Payot , 2010.
- Pekka Hämäläinen, Comanche Empire, New-Haven, Yale University Press, 2008. Traduction française, L’Empire comanche, Paris, Anacharsis, 2012.
- David Todd, A Velvet Empire. French Informal Imperialism in the Nineteenth Century, Princeton University Press, 2021. Traduction française : Un empire de velours. L’impérialisme informel français au XIXe siècle, Paris, La Découverte, 2022.
- Ronald Robinson, « Non-European foundations of European imperialism : sketch for a theory of collaboration », Studies in the theory of imperialism, Londres, Longman, 1972, p. 117-142.
- Peter Fibiger Bang, C. A. Bayly et Walter Scheidel (dir.), Oxford World History of Empire, Oxford University Press, 2021.
- John Darwin, After Tamerlan. The Global History of Empire since 1405, Londres, Allen Lane, 2007.Traduction française : Une histoire globale des empires. Après Tamerlan, de 1400 à nos jours, Paris, Nouveau Monde, 2020.
- Kenneth Pomeranz, The Great Divergence : China, Europe, and the Making of the Modern World Economy, Princeton University Press, 2000. Traduction française : Une grande divergence . La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Paris, Albin Michel , 2010.
- Florian Louis, 1904. Genèse du XXe siècle, Paris, PUF, 2025.
- Richard Overy, Blood and Ruins. The Great Imperial War, 1931-1945, Londres, Allen Lane, 2021.
- Stéphane Audoin-Rouzeau, Notre déni de guerre, Paris, Le Seuil, 2026.