Essais

Le mystère Isaac Babel

À la découverte de l’immense écrivain d’Odessa par la traductrice de ses Œuvres complètes.

Entretien avec

Sophie Benech

Date

Musique
Parov StelarAkh, Odessa

Qui est Isaac Babel ? 

C’est, à mon avis, l’un des plus grands écrivains et stylistes de la littérature russe. Il s’agit d’un personnage très mystérieux. Il est difficile de connaître ses opinions à travers ce qu’il dit. On ne peut se repérer dans ce qu’il pense qu’à travers ce qu’il écrit et sa manière de l’écrire. 

Quand on lit Cavalerie rouge, ses courts récits sur la guerre russo-polonaise (en 1920, il accompagne la première armée de cavalerie commandée par Semion Boudionny en tant que correspondant), on ne sait pas vraiment de quel côté il se range. Il raconte une guerre avec des Juifs, des Cosaques, des Russes et des Polonais, et ne porte aucun jugement sur ce conflit, se contentant de le décrire d’une façon qui, de fait, dénonce la violence. Il a dévoilé peu de choses sur sa propre vie. Ce n’était pas un menteur, mais quelqu’un d’assez ambigu. C’était un joueur et un mystificateur. Il aimait raconter des histoires, affabuler, et avait un grand sens de l’humour. Il peut sembler ambivalent, car c’était un homme capable d’observer une situation sous tous ses angles. Lorsqu’on est fait ainsi, on ne peut pas énoncer des choses simples et univoques ; la vie est trop compliquée. C’était un curieux, un esprit curieux par excellence. Plusieurs personnes qui l’ont connu, Elias Canetti entre autres, ont dit que c’était ce qui les fascinait chez lui.

Comment décrire son œuvre ? 

Elle n’est guère volumineuse : un peu plus d’une centaine de récits, deux pièces de théâtre, plusieurs scénarios, des portraits, des essais, des articles, quelques brouillons et des correspondances avec sa famille et ses amis.

Elle est assez réduite pour trois raisons : il a été assassiné à l’âge de 46 ans. Il n’écrivait que des textes courts, sur lesquels il travaillait énormément, rédigeant jusqu’à cinquante pages pour en obtenir deux. Enfin, une partie de son œuvre (celle qu’il a écrite dans les années 1930), restée à l’état de manuscrits et n’ayant pas été publiée à l’époque pour des raisons vraisemblablement politiques, a été confisquée lors de son arrestation en 1939, puis a disparu sans laisser de traces. Il n’y a pas de roman dans son œuvre. Il plaisantait en disant que c’était parce qu’il était asthmatique et qu’il n’avait pas assez de souffle pour écrire des textes longs. 

Est-il difficile à traduire ? 

Oui, jusqu’au moment où vous entrez dans sa façon de jouer avec la langue, qui a quelque chose d’incroyablement poétique et lyrique, mais aussi de très concret et cru. On disait de lui qu’il était capable de parler en même temps d’un coucher de soleil et de la syphilis. Il arrive à les relier l’un à l’autre, et cela donne quelque chose d’organique. 

Repartons aux origines…

Il naît à Odessa en 1894 dans une famille juive qui s’installe non loin de là, à Nicolaïev, où il grandit jusqu’à l’âge de dix ans, avant de retourner à Odessa. Il est très marqué par la ville, comme en témoigne Histoire de mon pigeonnier, un recueil de récits sur son enfance et sa jeunesse. 

Il y raconte, en les romançant, ses souvenirs liés au pogrom de 1905 qu’il a vécu et le fait de grandir dans une famille juive, ses escapades scolaires, ses grands-parents et les spectacles du théâtre d’Odessa, qu’il fréquentait assidûment. Il commence à écrire assez tôt (ses premiers récits, qui se sont perdus, étaient en français). Il publie de petits articles dans des journaux de Pétrograd en 1918, puis ses premiers textes littéraires paraissent à partir de 1924. Il est également l’auteur de scénarios pour le cinéma qui était une activité importante à Odessa. 

Comment se représenter l’identité d’Isaac Babel, l’Odessite, à l’heure de la guerre en Ukraine ? Babel se définissait à la fois comme russe et juif.

Russe, c’est certain, il était comme comme Gogol : la langue russe est sa patrie. Mais, à ma connaissance, il n’a jamais renié le fait d’être juif. Comme il a été victime d’un pogrom alors qu’il était enfant, il a pris conscience très tôt de sa judéité.

Lorsqu’il s’est engagé comme correspondant dans l’armée pendant la guerre russo-polonaise, il a pris un nom d’emprunt russe : Kirill Lioutov. On ne savait pas qu’il était juif. Or, il accompagnait une armée de cosaques qui traversait des shtetls et massacrait des Juifs. Dans Cavalerie rouge, il alterne les passages où il semble avoir une affinité avec les cosaques et ceux où il fait preuve d’empathie envers les juifs. 

Première édition de Cavalerie rouge.

C’est un aspect de son ambivalence. On y sent à la fois son horreur de la violence et la fascination qu’elle exerce sur lui. Il ne dénonce jamais la guerre de manière directe. Il ne dit pas que la guerre est affreuse, il se contente de décrire ce qu’il voit de telle sorte que, quand on le lit, on comprend que c’est affreux. En même temps, il a parfois une façon de poétiser la violence qui peut paraître équivoque. Pour ma part, je ne le pense pas, je crois qu’Isaac Babel est avant tout un écrivain, un artiste. S’il ne prenait pas parti sur le plan politique, c’est en raison du danger, mais aussi parce que la politique ne l’intéressait pas. Ce qui le passionne, c’est d’observer ce qui se passe et de le décrire. Babel cherche à comprendre les gens, la violence des cosaques par exemple, et à se mettre à la place des juifs pour décrire ce qu’ils pouvaient ressentir. Cela peut sembler étrange, mais à mes yeux, ce n’est pas le signe d’une absence d’émotions ; les émotions qu’il transmet à travers ses écrits sont toujours extrêmement fortes. 

Il est totalement à contre-courant de son époque qui imposait des positions tranchées. 

Cela explique pourquoi, durant toutes les années 1930, il a très peu publié. Ce qu’il aurait aimé publier était impubliable. On ne le saura jamais, car ses archives ont disparu lorsqu’il a été arrêté en 1939, mais trois récits sur la collectivisation, absolument magnifiques et terribles, ont été conservés. Une fois encore, il ne dénonce pas directement, mais ce qu’il raconte et la façon dont il le raconte constituent une dénonciation en soi.

Odessa est une matrice de son œuvre. On se souvient de cette phrase prophétique : « Le messie littéraire qu’on attend en vain depuis si longtemps viendra de là-bas, de ces steppes ensoleillées baignées par la mer. » 

Il a été modelé par Odessa. Il y a deux grands volets dans son œuvre : les Contes d’Odessa et Cavalerie rouge, les deux seuls recueils qu’il ait publiés de son vivant. Les deux grands pôles de son inspiration sont là. 

Contes d’Odessa, Première édition complète de 1931.

Dans un essai, il évoque ce que les écrivains du sud, et en particulier ceux d’Odessa, peuvent apporter à la littérature russe, ainsi que ce qui manque aux écrivains et aux lecteurs russes. Les Russes, dit-il, en ont assez de la grisaille, du brouillard, du froid et de la grossièreté ; ils attendent autre chose.

On trouve également dans son œuvre des réflexions sur la différence entre les Juifs de Galicie et les Juifs d’Odessa. Il décrit par exemple de façon très savoureuse la façon dont les Juifs ashkénazes des shtetls se transforment et s’épanouissent à Odessa.

Babel est fier de sa ville. Il a sans doute contribué à édifier le mythe d’Odessa autant qu’elle l’a inspiré. Quel paysage urbain diriez-vous qu’il dessine ?

Très haut en couleur. La couleur, les odeurs, la violence, la joie de vivre, qui n’est pas incompatible avec la cruauté et la violence. Ce sont les deux faces d’un même paysage. Le Sud, enfin, le soleil… sous sa plume, tout est très physique.

Il est l’un des premiers écrivains à avoir utilisé dans ses œuvres la façon de parler odessite.

Il y a toujours eu, même pendant la période soviétique, une façon de parler typique d’Odessa, une langue dans laquelle on trouve un mélange de russe, d’ukrainien et de yiddish, des intonations et des termes immédiatement reconnaissables. Il y a surtout un argot odessite. Babel s’est imprégné de la langue qu’il entendait parler autour de lui et a grandement contribué à l’introduire dans la littérature. De nombreuses expressions et phrases tirées des Récits d’Odessa sont très souvent citées ; on ne sait plus si elles sont de Babel ou s’il les a entendues… Mais elles sont entrées dans le folklore de la ville.

Il a vraiment contribué à forger le mythe de cette ville dans lequel les Juifs tiennent une place de choix. Odessa comptait en effet 30 à 35 % de juifs à l’époque. Des juifs aisés, mais aussi des pauvres et des gangsters. Il a pris pour modèle de son héros Bénia Krik, un gangster qui a réellement existé. Il me semble qu’ici aussi, c’est sa fascination pour la violence qui l’a conduit à s’intéresser à la pègre. En partie à travers son argot, car Babel est un écrivain et ce qui le passionne avant tout, c’est la langue.

Mais aussi différents que soient ses deux recueils, c’est bien le même auteur qui a écrit Les Récits d’Odessa et Cavalerie rouge. Dans l’un, il décrit un monde violent, mais également extrêmement joyeux et coloré. Dans l’autre, la violence est beaucoup plus sombre, mais c’est toujours la même manière d’écrire, le même style inimitable. La grande différence, peut-être, c’est que Cavalerie rouge raconte un monde en train de naître, alors que dans Les Récits d’Odessa, il essaie de fixer un monde qui n’existe plus. 

Isaac Babel en 1908.

D’ailleurs, son héros, Bénia Krik, finit par mourir. De toute façon, ce personnage ne pouvait pas vivre en Union soviétique ; il le sait bien lui-même : il est trop libre.

Les bandits font partie du mythe de la ville, mais aussi de son histoire.

Le personnage de Bénia Krik est inspiré d’un bandit qui a réellement existé. Il y avait vraiment des gangs qui sévissaient à Odessa, en particulier des bandits juifs. À l’époque soviétique, surtout dans les années 1920, on a assisté à une romantisation de la pègre, romantisation qui a d’ailleurs existé un peu partout.

Dans l’Union soviétique d’alors, les vrais ennemis étaient les ennemis de classe ; les criminels de droit commun étaient considérés comme des « amis de classe ». Dans Le Voleur, un roman extrêmement populaire de Léonid Léonov (1899-1994), les voleurs et les truands sont présentés comme moralement et humainement supérieurs aux bourgeois et aux « ennemis de classe ». Chalamov, dans Essais sur le monde du crime, l’un des livres des Récits de Kolyma, dénonce violemment cette romantisation. Selon lui, des auteurs comme Léonov ont favorisé un mythe terriblement dangereux et surtout mensonger. Isaac Babel y a certainement un peu participé.

L’humour odessite est-il marqué par la pègre de la ville ?

Oui, c’est un humour un peu canaille qui tient beaucoup du langage des bandits. On peut l’entendre dans les chansons d’Odessa des années 1920 et 1930, comme dans la célèbre chanson Odessa Mama. C’est du russe mâtiné d’ukrainien et de yiddish, toujours prononcé avec un accent particulier, cocasse et très reconnaissable. Leur humour est savoureux et joue beaucoup sur l’autodérision.

Odessa est une ville où l’on aime raconter des histoires. Les Odessites prétendent même que c’est à Odessa que le jazz est né, et non à La Nouvelle-Orléans. 

Qu’est-ce que l’on peut dire du rapport d’Isaac Babel à la politique et au communisme ?

Comme tous les intellectuels du début du XXe siècle, Babel soutenait la fin de l’autocratie. D’autant que le nouveau régime accordait aux Juifs des droits dont ils étaient privés jusqu’alors. Mais, comme je l’ai déjà dit, la politique ne l’intéressait pas au fond. 

Les textes de Cavalerie rouge n’étaient pas à la gloire de l’Armée rouge, ce qui lui a d’ailleurs été reproché et lui a causé de graves problèmes, peut-être l’une des raisons de son arrestation. Quelle a été sa position plus tard, à la fin des années 1920 et dans les années 1930, c’est une question difficile. En Russie, depuis toujours, être franc et sincère sur des sujets politiques peut coûter très cher. On ne saura donc jamais quelle était la part de prudence dans ce que Babel a dit ou n’a pas dit. 

Avec le recul, le seul jugement que l’on puisse porter sur quelqu’un ayant vécu à cette époque repose, selon moi, sur deux questions : a-t-il cautionné les crimes commis dans son œuvre ou dans ses actes ? A-t-il dénoncé quelqu’un ou témoigné contre lui ? En ce qui concerne Babel, il me semble qu’il a montré ces crimes dans son œuvre, ce qui est déjà un exploit. Et il n’a témoigné contre personne, n’a dénoncé personne. Il a parlé sous la torture, mais s’est rétracté par la suite.

Dans Cavalerie rouge, il montre la guerre telle qu’il l’a vue, et ce n’est pas parce qu’il rend compte des actes des Rouges qu’il les justifie.

Était-ce une commande ? 

Non, en fait, il avait pris des notes pendant qu’il accompagnait l’armée en tant que correspondant. Il écrivait des articles qu’il envoyait à la presse, tout en tenant un journal, qui lui a servi de base pour écrire ses récits. Il avait d’ailleurs disparu et on ne l’a retrouvé que des années après sa mort.

Il faut préciser que Cavalerie rouge est un recueil constitué de textes que Babel a d’abord publiés dans des journaux et des revues, puis qu’il a lui-même rassemblés. Il y a quelques récits qu’il n’avait pas inclus dans la première édition et qui ont été ajoutés dans les éditions suivantes. 

A-t-il connu le succès ? 

Oui, il a immédiatement connu un immense succès. Les réimpressions n’ont pas cessé jusqu’à sa mort. Il a immédiatement été reconnu et salué comme un grand écrivain. D’abord en Russie, bien qu’il ait fait l’objet de violentes critiques de la part de Boudionny qui lui reprochait de donner une image négative de l’armée et de rapporter « des commérages de bonnes femmes ». 

Mais il a aussi été reconnu en Europe, où ses récits ont été traduits presque aussitôt. Les écrivains et les intellectuels de gauche, surtout en France, ont vu en lui le grand écrivain soviétique qu’ils attendaient. Ce qui l’a sans doute protégé un certain temps et lui a peut-être donné l’impression d’être intouchable.

Le succès est-il donc venu trop tôt ?

Il devient une figure importante des lettres russes et est soutenu par le grand écrivain de la révolution, Maxime Gorki. On l’envoie faire des reportages, notamment dans le Caucase, qui sont ensuite publiés dans la presse soviétique. 

Sa célébrité est telle qu’il n’est pas inquiété pendant longtemps, y compris lorsqu’après la collectivisation, il ne publie plus que très peu, quelques récits ici et là. Il continue malgré tout à faire partie de l’Union des écrivains. Tout le monde attend qu’il écrive de nouveaux textes, mais il se réfugie dans le silence. Son excuse : il est connu pour mettre très longtemps à être satisfait de son travail et pour réécrire inlassablement chaque page.

Pourquoi était-il essentiel d’avoir Maxime Gorki comme parrain ? 

Gorki a été le parrain de beaucoup d’écrivains ; c’était manifestement un homme extrêmement généreux. C’est précisément Gorki qui lui a dit, en 1918, de partir de chez lui, de suivre l’armée et de se frotter au monde. Babel était alors un « petit binoclard », un intellectuel sensible et incapable de violence. Peut-être cela explique-t-il en partie sa fascination pour la violence. Tant que Gorki est resté en vie (il est mort en 1936), Babel s’est senti protégé. Ensuite, il se savait en danger, même s’il n’a rien écrit qui nous permette de savoir s’il avait peur. On ignore ce qu’il ressentait et ce qu’il pensait. Outre une prudence bien compréhensible, il fait partie de ces écrivains qui mettent tout dans leur œuvre sans se livrer. C’était vraiment un homme secret. On peut tenter de se référer à sa correspondance, mais il y a peu de choses : il était dangereux de se livrer dans des lettres à cette époque. 

Quel est son lien avec la France ? 

Babel a traduit Maupassant. Il parlait français, qu’il avait appris quand il était enfant. Il a évoqué à plusieurs reprises son professeur de français. Comme beaucoup d’enfants juifs, on l’a poussé à faire des études, à apprendre des langues et à faire de la musique. Pourquoi aimait-il le français ? Je pense que c’est parce qu’il a aimé la littérature très tôt, et qu’à l’époque, la littérature française était très populaire dans de nombreux pays. Il a fait ses études en russe et parlait, semble-t-il, yiddish et russe au sein de sa famille. 

Il aimait beaucoup Flaubert ; tous deux sont de grands stylistes pour lesquels la langue et le style comptent plus que tout. Dans ses échanges littéraires et dans Histoire de mon pigeonnier, il s’attarde sur le style et la place des mots en des termes très proches de ceux de Flaubert et de Maupassant. Chez Maupassant, auquel il a même consacré un récit, il était très sensible à la dimension charnelle, crue, concrète et colorée de son écriture. C’est justement l’une des choses qu’on a reprochées à Babel.

Il a aussi un lien familial avec la France. 

Sa première femme a émigré en France, ses beaux-parents en Belgique, et lui-même est venu trois fois dans ce pays pour de longs séjours, la dernière fois en 1935, à l’occasion du Congrès des écrivains antifascistes. 

Cette histoire vaut la peine d’être racontée. Comme je l’ai dit, il est déjà célèbre en Union soviétique et en Europe dans les années 30. Tous les écrivains de gauche en France n’attendaient qu’une chose : qu’un grand écrivain soviétique apparaisse. Or, les grands écrivains soviétiques étaient rares : ceux qui étaient plus ou moins prometteurs ont été assassinés (comme Goumiliov ou Pilniak), envoyés en camp (comme Mandelstam ou Chalamov), muselés (comme Boulgakov, Pasternak ou Akhmatova) ou ont émigré (comme Zamiatine ou Bounine). Ceux qui sont devenus des écrivains soviétiques sont en fait ceux qui se sont mis au service du régime ; en vendant leur âme, ils ont manifestement perdu leur talent. Tous, sauf Babel. Mais lui ne s’est pas mis au service du régime ; il a trouvé le moyen de ne pas s’engager dans son œuvre. Il essayait de se faire le plus discret possible. Ses seules concessions sont quelques articles ici et là, des reportages sur des usines par exemple, parce qu’il fallait bien vivre et, de temps à autre, montrer un signe d’allégeance. On y reconnaît néanmoins son style, sa manière de décrire et son ironie, qui nous permettent de sentir qu’il prend ses distances avec l’idéologie qu’il semble plus ou moins défendre. Aucun compromis, en revanche, dans ses récits. 

Isaac Babel en 1937.

En 1935 donc, les autorités soviétiques n’ont envoyé au congrès des écrivains antifascistes que des auteurs médiocres, de sorte que le premier jour, les Français, en voyant cette délégation, sont allés protester à l’ambassade de l’URSS : « Où sont Babel et Pasternak ? Où sont vos vrais grands écrivains ? » Et on a bien été obligé d’envoyer, en catastrophe, Babel et Pasternak le deuxième jour. 

Pasternak a fait une crise d’eczéma épouvantable. Il n’avait aucune envie de venir, car il savait qu’il ne pourrait pas parler de la situation réelle dans son pays, de peur de représailles. Le silence auquel il était contraint le rendait malade. On ignore ce qu’a dit Babel. Le procès-verbal de la séance n’a pas été conservé. On sait qu’il a fait un discours en français, mais on n’en a aucune trace : il n’y a eu ni enregistrement, ni prise de notes. Il s’en est tiré avec des pirouettes, comme il le faisait toujours. Il a profité de son séjour pour rester en Europe plus longtemps que prévu. À chacun de ses voyages, il rendait visite à des émigrés qu’il n’était pas censé fréquenter. Ce qui était en soi une preuve de courage, et peut-être aussi un peu de provocation. Il se savait surveillé, comme tous les Soviétiques à l’étranger. 

A-t-il songé à rester en France ? 

Il n’en a jamais parlé, mais c’est certain. Il était reconnu en France et avait des amis parmi les écrivains et les intellectuels. Il adorait sa fille qui y vivait. Et puis, dans les années 1930, pour un citoyen soviétique qui avait la possibilité de voyager, comment ne pas y songer ? 

Mais c’était d’abord et avant tout un écrivain. Boris Souvarine rapporte dans ses souvenirs qu’il disait : « Je suis un écrivain russe. Si je ne vivais pas avec le peuple russe, je cesserai d’être un écrivain ; je serais comme un poisson hors de l’eau. »

Vu de la guerre déclenchée par Poutine au nom aussi d’un discours sur les langues russes et ukrainiennes, que peut-on dire de Babel ? 

Babel était juif, écrivait en russe et vivait au milieu d’Ukrainiens. Il faut se mettre dans l’esprit de l’époque : il régnait à Odessa une atmosphère très cosmopolite et, au début, le régime soviétique favorisait cet universalisme qui allait à l’encontre du nationalisme actuel. 

Les années 1920 ont été les seules années où ont existé un théâtre juif, des revues et des journaux juifs. Écrasées par le régime tsariste, toutes les ethnies de l’Union soviétique ont été mises en valeur après 1917, les Juifs comme tous les autres. C’est petit à petit, à partir de la fin des années 1920 et durant les années 1930, que les cultures nationales des républiques soviétiques ont commencé à être étouffées. Comment Babel aurait-il pu deviner que les choses allaient dégénérer à ce point ? 

Odessa, chez Babel, est avant tout cosmopolite. Il y est beaucoup question du port et de tous les navires qui arrivaient. C’était une ville incroyablement ouverte : il y avait des Anglais, des Français, des Grecs, des Arméniens… Ce cosmopolitisme était alors considéré non seulement comme une particularité, mais aussi comme une qualité de cette ville, comparable à aucune autre de l’Empire russe. À partir du coup d’État bolchevique, elle s’est énormément appauvrie et refermée sur elle-même. Isaac Babel raconte dans sa correspondance qu’il a vu ce que serait devenue Odessa s’il n’y avait pas eu le coup d’État bolchevique, lorsqu’il est allé à Marseille. 

Le 15 mai 1939, il est arrêté, il est fusillé le 27 janvier 1940. 

Les écrivains jouissaient de privilèges à l’époque, mais ils devaient écrire et produire : on leur payait des voyages, ils avaient droit à des datchas et à des appartements. Babel assistait aux réunions et prononçait des discours ; il était obligé de prendre la parole pour justifier son traitement. C’est d’ailleurs dans sa datcha qu’il a été arrêté. On raconte qu’au moment de son arrestation, il aurait dit : « Ils ne m’ont pas laissé finir. »

En l’emmenant, ils ont également emporté toutes ses archives. Contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres cas, l’ordre de destruction n’a jamais été retrouvé. C’est pour cette raison que certains gardent toujours l’espoir qu’elles sont quelque part et qu’elles réapparaîtront un jour. Beaucoup de gens les ont cherchées dans les archives du NKVD, du KGB et du Comité central, au moment où celles-ci ont été ouvertes dans les années 1990. Sans résultat. Mais on peut toujours espérer. 

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