Cuisine

Le cocktail d'Hervé Le Tellier

Le président de l’Oulipo a inventé le Lord Did It : trois ingrédients drômois, un calembour, un peu de combinatoire. « C'est tout, et c'est très bon. »

Très facile

2 minutes et demie (le temps de lire deux pages de Sonate de bar)

Toute substitution est permise, sauf celles qui ne le sont pas

L’apéritif au soleil

Le premier principe est un principe d’exclusion. Ce sera du crémant de Die, et non de la clairette. La confusion est courante, elle est fautive, et l’auteur la repousse avec l’énergie qu’on met à corriger une faute d’orthographe dans son propre nom. 

La clairette est sucrée, le crémant est brut, sans liqueur ajoutée. À la rigueur, si l’on n’a pas la chance d’habiter la vallée de la Drôme, on se rabattra sur un crémant de Bourgogne, le mot étant générique là où l’appellation ne l’est pas. Mais on perdra alors précisément ce qui fait le prix de l’affaire.

Le second principe est un principe de fondation. Avant le crémant, avant toute chose, il faut poser au fond du verre deux ingrédients indispensables. Une cuillère à café, disons l’équivalent d’une cuillère à café, d’un mélange fait de deux tiers de melonade et d’un tiers de sirop de basilic. 

La melonade est un sirop de melon, plusieurs maisons en produisent, on la trouve sans peine. Le sirop de basilic est une découverte plus récente, et c’est lui qui fait basculer la chose du côté de l’herbe et de l’ombre. On complète ensuite aux trois quarts, disons aux quatre cinquièmes, avec le crémant. Des glaçons. Une feuille de basilic. C’est tout, et c’est très bon.

Reste la question, qui intéresse l’écrivain plus que le buveur, celle de savoir pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre. 

Il existe environ huit cents cocktails. Un dixième est célèbre, le Negroni, le Manhattan, le Black Russian, quelques autres, et Le Tellier les aime, il les défend, il vous en prépare volontiers. Mais faire un Manhattan de plus n’est pas inventer. Dans un domaine à ce point encombré, l’originalité ne peut plus venir de la seule combinatoire, elle vient du sol. Le melon est drômois. Le basilic est drômois. Le crémant est de Die. Ce cocktail n’est pas une idée, c’est un département.

D’où le nom. Il y a, entre Montélimar et le Vercors, une petite ville protestante qui s’appelle Dieulefit, ce qui veut dire Dieu le fit. Traduisez dans la langue obligatoire des bars, vous obtenez God Did It. Le Tellier a tourné autour, puis a reculé. Prononcé vite, l’anglais glisse vers une plaisanterie de collégien, et l’on ne voulait pas de cela pour un verre né sur une terre huguenote. Ce sera donc Lord Did It. Le Seigneur plutôt que Dieu, la version tenue, sobre et sèche, exactement comme un crémant.

On aurait tort de prendre l’affaire pour un caprice de vacances. 

Le Tellier republie ces jours-ci en Folio son tout premier livre, Sonate de bar, paru chez Seghers en 1991, repris ensuite au Castor Astral. Le titre est un jeu de mots qui suppose, pour fonctionner, quelques rudiments d’allemand. Le livre rassemblait des chroniques publiées à la fin des années quatre-vingt dans L’Événement du jeudi, dans la rubrique de Bernard Chapuis. Un quart de page, deux mille signes exactement, deux minutes et demie de lecture à voix haute.

Chaque fois une nouvelle, chaque fois une histoire de cocktail, chaque fois le même décor. Un bar tenu par un certain Jay, dont le vrai nom était J.H.M., et qu’on appelait ainsi parce qu’on ne savait pas s’il s’appelait Jimmy ou John. Une serveuse, Rose Singer, hommage à Isaac Bashevis Singer. Un pianiste, Archie, en souvenir d’Archie Shepp. Autour de ces trois-là passaient des inconnus, et ce sont eux qui faisaient la fiction. Certaines nouvelles étaient dédicacées à un mathématicien, à Hugo Pratt… Tout cela venait en droite ligne d’un bar de San Francisco où l’auteur avait vingt ans dans les années quatre-vingt, et où il avait appris le métier avant d’apprendre l’autre. Le livre a souvent été monté au théâtre, ce qui se comprend, car rien ne se prête mieux au monologue qu’un homme qui prépare à boire pour le premier rang.

Le Lord Did It ne figure pas dans le recueil. Il est né trop tard, un après-midi d’été drômois. Il faudra l’ajouter à la main sur la page de garde. Et puis, comme on disait chez les typographes, ça fera la rue Michel, autrement dit, ça fera le compte.Le président de l’Oulipo a inventé le <em>Lord Did It</em> : trois ingrédients drômois, un calembour, un peu de combinatoire. « C’est tout, et c’est très bon. »