« En tout cas, il est de plus en plus clair que, pour comprendre la relation entre guerre et politique, il faut élargir à la fois notre conception de l’une et de l’autre »
Pierre Hassner, La violence et la paix, Esprit ed, 1995 , Introduction, p. 15
On assiste aujourd’hui au retour de la géopolitique. Mais, s’il y a un penseur de la géopolitique, c’est-à-dire de la dialectique parfois terrible qui se cache derrière ce mot composé apparemment si simple, c’est Pierre Hassner. C’est pourquoi il est, n’ayons pas peur de le dire, le penseur de notre temps, et ce volume le confirme, dont la deuxième partie interprète notre temps à travers sa pensée, tandis que la première présente celle-ci, dont nous dirons donc un mot nous aussi, avant de reconduire à notre époque et à ses défis 1.
Depuis le début de son œuvre, dans une formation mais aussi des textes philosophiques décisifs, on peut dire en effet que Pierre Hassner a posé une seule question, mais simple, radicale et qu’on pourrait formuler ainsi : la géopolitique est-elle une politique ?
Ou, si l’on veut être plus précis : la géopolitique est-elle vraiment une politique si, par « politique » on entend, comme on doit inévitablement le faire, la conduite rationnelle de son destin par une société humaine ? Ce n’est pas un hasard si Pierre Hassner, qui était allé étudier auprès de lui à Chicago, a contribué à la monumentale Histoire de la philosophie politique de Leo Strauss par deux essais décisifs sur Kant et sur Hegel qu’il faut absolument et rapidement réunir dans un volume spécifique. Dans chacune de ces deux pensées, Pierre Hassner voit un effort pour penser la politique sous le signe de la raison et pour l’étendre à l’ensemble de l’histoire humaine et un échec qui bute en particulier sur la relation entre les sociétés ou les États sur la Terre, ce que l’on appelle, en fait, aujourd’hui, la géopolitique. Qu’il s’agisse de la tentative de Kant fondée sur la raison « pratique » — le droit et la morale en tant qu’ils régissent les actions des êtres libres – ou de la tentative de Hegel fondée sur la rationalité de l’État qui organise le « tout » d’une société humaine, elles butent sur la même réalité : non seulement des contradictions humaines internes à ces sociétés mais aussi et de toute façon, leurs conflits externes sur la terre, et pour la terre ou le territoire. Bref, la géopolitique, disons le mot, c’est la guerre, et la guerre, contrairement à ce que croyait un autre célèbre rationaliste méconnu (le général Clausewitz), ne « continue » pas la politique, mais l’ébranle toujours, jusque dans le corps et le cœur des êtres humains, ravivant ainsi toutes leurs contradictions internes. Dans le corps des humains : et ce sont les souffrances par exemple des réfugiés, des exilés, des « migrants », dont Pierre Hassner n’a jamais oublié qu’il avait fait partie. Dans le cœur des humains : et ce sont les « passions » par exemple des révoltés, sinon des révolutionnaires, dont Pierre Hassner n’a jamais pensé qu’elles disparaîtraient de l’histoire.
Ainsi le dualisme de Pierre Hassner est-il plus profond qu’on ne croit. Ce n’est pas celui auquel certains ont voulu réduire nos générations entre un idéalisme du droit (nous avons pourtant rencontré Pierre Hassner en 1989 autour des « droits de l’homme ») et un supposé « réalisme » de la force. Car ces réalistes veulent nous faire croire à une rationalité ou en tout cas à un équilibre de la force et l’expression a même été réinventée aujourd’hui d’une « paix par la force ». Certes, il ne remplaça jamais la géopolitique par une « cosmopolitique » comme si celle-ci était devenue, avec la supposée « communauté internationale » une réalité du jour au lendemain. Mais, pour Pierre Hassner, la passion et la puissance de la guerre ne se laissent pas dompter non plus par aucun calcul et aucun rapport rationnel entre les forces, et c’est ce qui explique les désillusions ou les « déceptions » de tous ceux qui ont pu y croire. Pierre Hassner met lui-même son premier recueil d’études, enfin paru grâce à ses amis de la revue Esprit (La Violence et la paix, donc, qui sera suivi de deux autres) sous le signe de deux « déceptions », post-45, dit-il, et post-89, après de grands espoirs. Mais déception n’est pas surprise et en tout cas il ne se faisait pas d’illusions. C’est pourquoi il fut notre éducateur (autant que notre ami). Et il ne serait pas plus surpris aujourd’hui par les retours pour nous sidérants de la guerre, sous les pires de ses formes et presque partout sur la Terre, et pas plus que ceux qui, de ce côté de sa pensée, furent ses propres maîtres (Raymond Aron lui-même inspiré par Elie Halévy).
Mais il y a un autre côté dans la profonde dialectique de Pierre Hassner, et qui permet de situer la politique dans la géopolitique car elle n’y disparaît certes pas et surgit peut-être de la même origine. On n’écrit pas par hasard sur Hegel et peut-être surtout sur Kant, et Rousseau, on ne dialogue pas par hasard, toute sa vie, avec les plus grands penseurs du « mal » et par exemple son ami Emmanuel Doucy, lui-même introducteur inlassable de la pensée du mal de Jean Nabert, ou sur Simone Weil qui ne cessa d’inspirer Pierre Hassner, par sa pensée du malheur d’abord. Or, que trouve-t-on de ce côté ? C’est, si l’on veut, la passion inverse de la guerre, celle de la justice, bien sûr, mais en tant qu’elle surgit, elle aussi, de l’expérience de l’injustice et au fond de la guerre, qui est donc première. Tout se passe comme si, de l’expérience de ce que Nabert appelait quant à lui « l’injustifiable » tout surgissait à la fois : les passions guerrières, la raison fragile, mais aussi un sentiment d’injustice qui en appelle à une justice, que la raison ne peut jamais suffire à atteindre, mais à laquelle elle doit constamment se rapporter !
La politique, ce n’est donc pas tout, mais ce n’est pas rien : c’est comme une première digue, celle de la raison et de la loi, contre un mal qui la débordera toujours mais qui suscite aussi une révolte et une résistance qui ne céderont pas non plus la place et sur laquelle la raison doit savoir s’appuyer. Tel est le point sans doute le plus intime de la pensée de Pierre Hassner, de ses lectures des textes et de sa lecture du monde, de ses conversations, avec Doucy par exemple et bien d’autres, dont nous ne cessons de nous nourrir à notre tour : comme si la guerre était malgré tout encore une violation (et peut-être la première des violations), qui ne peut donc se penser que par ce qu’elle brise, que comme brisant quelque chose, que du même coup elle révèle, sans que rien pour autant nous garantisse d’y revenir. Il est certain en tout cas que, chez Pierre Hassner, il y a une genèse de la raison, dans le sentiment d’injustice, ou dans une épreuve du négatif, à laquelle la « politique » ne suffira jamais à répondre, mais à laquelle pourtant elle ne doit jamais cesser de se rapporter, comme si la politique, en tout cas, devait toujours rester normée par la guerre, sur son retour, son refus, ses limites, comme la santé l’est, selon d’autres, par la maladie, ses épreuves et sa prévention.
Telle est la clef ou si l’on veut la définition de la géopolitique, dont on doit s’inspirer, et comment ne pas voir qu’elle s’applique, sans reste, à notre temps ?
Personne ne retrouvera l’unité que seul Pierre Hassner savait réaliser, non seulement entre les deux versants de la géopolitique, la guerre et la politique mais entre la philosophie et l’histoire, l’une dans ses plus profonds principes, l’autre dans sa plus brûlante actualité. Mais il nous appartient de garder cette dualité comme orientation, dans les principes qui restent les nôtres et dans l’actualité qui est la nôtre.
Ce livre issu des « Conférences Pierre Hassner » de l’École normale supérieure, dont nous remercions toutes et tous les partenaires et les participants, illustre donc, dans ses deux parties, les tensions, les ruptures, mais aussi les ressources, d’une géopolitique qui n’est rien d’autre que le plus haut degré de la politique des humains, en tant qu’elle affronte les plus hauts risques vitaux et mortels qui sont les leurs.