Une catastrophe similaire à celles vécues par l’Europe au XXe siècle pourrait être sur le point de se reproduire 1. Depuis 1945, plusieurs générations d’Européens ont travaillé d’arrache-pied pour l’empêcher. Ils ont écrit des livres d’histoire et érigé des monuments. Ils ont également travaillé à réorganiser leurs sociétés. Alors que les Autrichiens reconstruisaient Vienne, et qu’ailleurs se reconstruisaient Paris et Berlin, ils ne se sont pas contentés de rebâtir à l’identique leur cité. Cernés par les ruines, ils ont décidé de bâtir quelque chose de radicalement nouveau : un ensemble d’institutions destinées à promouvoir la démocratie libérale, l’État de droit, la coopération entre les États, l’intégration économique et, à terme, un marché unique pour le commerce.
Ces institutions avaient pour but d’assurer la prospérité et d’empêcher le retour des ambitions impériales et génocidaires qui ont causé tant de ravages sur le continent. Au lieu de renouer avec les anciennes rivalités, un système protectionniste et des armées prêtes à se faire la guerre, les Européens ont créé l’Union européenne, ainsi que d’autres organisations qui les relient les uns aux autres et au monde par le commerce, les échanges, la liberté de circulation et la diplomatie.
Le résultat d’un tel processus est une réalisation sans précédent et sans équivalent ailleurs dans le monde. Grâce aux efforts de cette génération d’après-guerre, l’Europe est plus sûre, plus riche et plus pacifique que jamais auparavant dans son histoire. Les pays européens sont également plus souverains. Grâce à huit décennies de dissuasion collective, les Européens ont pu développer leurs propres cultures nationales dans un cadre de paix, plutôt que de guerre perpétuelle. Grâce à l’Union européenne, les Européens peuvent préserver leur art, leur littérature et leur architecture. Par le biais d’un ensemble de traités et d’accords, les Européens ont également bâti des régimes démocratiques qui protègent la liberté individuelle et les droits des citoyens.
Ce succès a toutefois son revers. À voir que ces institutions fonctionnaient si bien, on a peu à peu oublié qu’elles sont le fruit d’un travail acharné et de compromis difficiles. On les a prises pour quelque chose de naturel, de simples « systèmes bureaucratiques » apparus spontanément. Après quatre-vingts années de paix, il n’y avait rien de plus facile que de considérer comme acquises les lois et les normes qui la garantissent.
Ces institutions sont désormais menacées de l’intérieur, c’est-à-dire depuis nos propres sociétés. Partout en Europe et en Amérique du Nord, des textes mis au rebut, des concepts oubliés et des théories enfouies sont remis au goût du jour par des individus qui ne se souviennent pas pourquoi, trois générations plus tôt, on s’en était finalement débarrassés.
On a peu à peu oublié que les institutions sont le fruit d’un travail acharné et de compromis difficiles.
Anne Applebaum
Beaucoup adoptent désormais des attitudes qu’on pensait dépassées à l’égard de la démocratie parlementaire et expriment le même mépris pour le système électoral que celui dont faisaient preuve les autocrates du XXe siècle. Lénine voyait dans les parlements le symbole de la « démocratie bourgeoise » ; Hitler qualifiait la démocratie parlementaire d’« un des symptômes les plus graves du déclin humain ». Lorsque vous entendez des responsables politiques européens parler d’une « dégénérescence » de la démocratie ou de la « faiblesse » du libéralisme, rappelez-vous la façon dont ces mêmes mots étaient utilisés dans les années 1930 par des groupes qui se revendiquaient pourtant simplement de droite et de gauche.
Certains exhument de vieilles rengaines politiciennes, par exemple l’idée qu’il serait impossible de parvenir à un consensus, et qu’il faudrait lui substituer des distinctions existentielles, potentiellement violentes, entre « amis » et « ennemis ». Ils ignorent sans doute même que cette idée vient du philosophe allemand Carl Schmitt, Kronjurist du Troisième Reich qui renvoyait la politique libérale au rang de « simulacre ».
Ce ne sont pas les seules idées qui ont refait surface. Le nationalisme ethnique, par exemple, la croyance selon laquelle les nations sont meilleures si elles sont plus pures, quelle que soit la définition donnée à cette pureté, est de retour. C’est également le cas de la théocratie ou du dominionisme, pour lequel les seules bonnes sociétés sont celles dirigées par l’Église. Une vision de l’État s’impose également à bas bruit, qui confère tout le pouvoir à un dirigeant ou à un parti et qui, par définition, rejette toute critique, même lorsqu’il viole les droits de ses sujets.
La dévalorisation des droits de l’homme, vus comme la preuve d’une faiblesse et d’une sentimentalité excessive, est une idée très ancienne. Nous avons déjà vécu cette tentative de remplacer l’information vérifiée par de la propagande, tout comme la mise en place d’un contrôle et d’une manipulation de l’accès à l’information. De même, il n’est pas nécessaire de remonter très loin dans l’histoire pour se souvenir que la désignation de boucs émissaires, ces groupes minoritaires qu’on tient pour responsables des difficultés économiques et sociales, est une tactique politique bien connue.
Ce sont là des pratiques héritées de l’histoire européenne. Mais elles sont également reprises par des acteurs extérieurs à l’Europe.
La guerre d’Europe de la Russie
C’est le cas des Russes, dans la propagande qu’ils utilisent pour justifier leurs attaques militaires, cybernétiques et hybrides contre notre continent. La guerre de la Russie contre l’Ukraine est parfois présentée, y compris par le vice-président américain et encore tout récemment, comme un simple différend territorial, un litige portant sur des lignes tracées sur une carte. Mais lorsque la Russie nie que l’Ukraine est une véritable nation, lorsque la Russie construit des camps de concentration sur le territoire ukrainien occupé, lorsque la Russie interdit la langue ukrainienne et arrête systématiquement des maires, des enseignants, des journalistes et des prêtres, alors c’est aussi à l’Europe qu’elle s’en prend, celle qui s’est construite après 1945, celle dont les frontières ne sont pas censées être modifiées par la force. La Russie a envahi l’Ukraine non pas seulement pour la détruire mais aussi pour prouver que les traités n’ont aucun sens, que les alliances sont fragiles et que la force brute décide toujours du sort des nations. En menant une guerre de conquête, Poutine cherche à saper l’ordre européen post-impérial. En ce sens, l’attaque russe contre l’Ukraine est aussi une attaque contre l’Union européenne.
Les Européens peuvent toujours s’imaginer que l’Union n’est qu’un ensemble d’inconvénients bureaucratiques. Les Russes, eux, n’y ont jamais cru. Au contraire, le président russe a compris depuis longtemps que, lorsqu’elle est unie, l’Europe peut résister à son influence et à ses tentatives de corruption. C’est lorsqu’ils sont divisés que les Européens acceptent plus facilement des pots-de-vin, des traitements de faveur susceptibles de les placer dans une situation de subordination ou de dépendance. C’est pourquoi, depuis maintenant deux décennies, les propagandistes russes dénigrent l’Union, se moquent de ses institutions et, en écho à certains Européens, la dépeignent comme décadente, divisée, victime de ses réglementations excessives, voire condamnée.
La politique étrangère russe ne se limite pas à de simples mots ou à des memes. Elle cherche activement à semer le chaos et la division. Il y a quelques mois, des agents payés par la Russie ont placé des explosifs sur une ligne ferroviaire polonaise, dans le but très clair de faire des victimes. Des drones russes ont été utilisés pour perturber le trafic dans des aéroports partout en Europe. Des assassins russes ont tué, sur ordre, des personnes en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Espagne.
La victoire aux élections de partis politiques et de dirigeants européens financés par des fonds russes présente le risque d’amoindrir la capacité de l’Europe à défendre son propre territoire. D’où le soutien apporté par les Russes aux partis politiques anti-européens, ainsi qu’aux mouvements séparatistes. La Russie veut remplacer l’Europe du droit par une Europe vulnérable à la kleptocratie : une Europe dans laquelle chaque pays peut être soumis à des pressions, menacé et acheté.
Une nouvelle menace
Il y a deux ou trois ans, on aurait encore pu insister sur la nécessité pour les dirigeants européens et américains de travailler ensemble afin de repousser les menaces militaires et idéologiques russes et de défendre ensemble la démocratie libérale et l’État de droit. Mais les États-Unis, sous l’administration Trump, ne sont plus intéressés par la direction de coalitions démocratiques, que ce soit contre la Russie ou contre d’autres pays. La démocratie n’est d’ailleurs plus au cœur de la politique étrangère américaine, ni même de l’identité des États-Unis. Au contraire, Donald Trump a commencé à aligner les politiques étrangères et intérieures des États-Unis sur les valeurs et les pratiques du monde autocratique, y compris celles de la Russie.
Ce changement radical est particulièrement visible dans les politiques intérieures de Trump, dans la suppression du financement de l’USAID ou de Radio Free Europe, ces institutions américaines qui promouvaient autrefois la démocratie à travers le monde. Mais il est également manifeste dans sa relation aux alliés historiques de Washington. Dès ses premiers jours au pouvoir, le président américain a attaqué le Canada, l’Union européenne et les partenaires asiatiques des États-Unis, en leur imposant des droits de douane inexplicablement élevés. Il a invectivé le président ukrainien dans le Bureau ovale, menacé d’annexer le Groenland par la force, affirmé que l’Union avait été créée pour « entuber » les États-Unis et, plus récemment, a repris à son compte les éléments de la propagande de Poutine en qualifiant l’OTAN de « tigre de papier ». Rompant avec toutes les administrations d’après-guerre, Trump a négocié avec la Russie, non pas pour instaurer une paix juste en Ukraine ni assurer la sécurité de l’Europe, mais afin d’aider les entreprises américaines à tirer profit d’une éventuelle levée des sanctions.
À l’instar des Russes, et à l’instar des détracteurs européens de la démocratie, certains membres de l’administration Trump se sont eux-mêmes lancés dans la guerre des idées. Lors d’un discours prononcé à Munich en février dernier, le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, a déclaré que l’Amérique et l’Europe n’étaient pas unies par des valeurs, ni par un engagement envers la démocratie, mais par « la foi chrétienne, la culture, l’héritage, la langue, l’ascendance » — par le sang, la terre, l’ADN et le passé lointain, en d’autres termes, et non par le présent ou l’avenir. Bien que ce discours ait par ailleurs consisté en un éloge de Dante, de Shakespeare, de Mozart, ou des « voûtes de la chapelle Sixtine », Rubio, exactement comme Poutine, a condamné l’Europe que nous connaissons aujourd’hui en la qualifiant de continent submergé par les migrants, rongé par la criminalité et la décadence.
Plus récemment, le vice-président J. D. Vance, s’exprimant à Budapest, a lui aussi fait l’éloge de l’architecture européenne, tout en ne se privant pas de dénigrer les « bureaucrates sans visage » de l’Union. Il est allé jusqu’à les accuser d’ingérence dans les élections hongroises alors que sa prise de parole s’inscrivait précisément dans le cadre d’un meeting de campagne du Premier ministre hongrois désormais destitué, Viktor Orbán.
Ces deux discours ne sont pas des cas isolés. Ils reflètent la politique de l’administration Trump, telle qu’elle est présentée dans la Stratégie de sécurité nationale publiée fin 2025. Ce document prévoyait clairement que les États-Unis, bien que n’intervenant plus pour promouvoir la démocratie à travers le monde, avaient bien à charge d’« aider l’Europe à corriger sa trajectoire actuelle », dont l’objectif est sans équivoque : empêcher « l’effacement civilisationnel » de l’Europe.
Donald Trump a commencé à aligner les politiques étrangères et intérieures des États-Unis sur les valeurs et les pratiques du monde autocratique, y compris celles de la Russie.
Anne Applebaum
Selon plusieurs enquêtes, une version antérieure du document était encore plus précise. Elle appelait spécifiquement les institutions diplomatiques et de sécurité américaines à soutenir les forces illibérales dans quatre pays européens — la Hongrie, la Pologne, l’Italie et l’Autriche — dans le but explicite de les persuader de quitter l’Union européenne, au risque de provoquer une catastrophe économique, tout comme le Brexit l’a été pour la Grande-Bretagne. Le reste de l’Europe s’en trouverait affaibli et serait moins apte à contrer la guerre hybride russe ou, pire encore, une attaque militaire. Une Europe gravement amputée se trouverait dans l’impossibilité de rivaliser dans un monde dominé par les États-Unis et la Chine, perdant ainsi sa souveraineté. L’Europe deviendrait plus pauvre et plus faible, tout comme la Hongrie est devenue plus pauvre et plus faible sous le régime d’Orbán.
Cette politique produit déjà ses effets. Rompant avec une longue tradition, Rubio, Vance et Trump lui-même ont tous ouvertement soutenu Orbán, l’homme politique qui a cherché plus que quiconque à détruire l’unité européenne, qui a soutenu les intérêts russes et, dans le même temps, appauvri son pays. Sa campagne électorale reposait sur une diabolisation ouverte, à la fois de l’Union et des Ukrainiens, en les désignant comme boucs émissaires et ennemis existentiels de la nation hongroise. Il s’agissait là de détourner l’attention des Hongrois de sa propre corruption, en utilisant des tactiques tirées directement des vieux livres d’histoire. Quelques semaines avant le scrutin, on voyait à Budapest des affiches représentant trois visages sombres et menaçants : Volodymyr Zelensky, Péter Magyar et Ursula Von der Leyen. Le slogan disait : « Ils représentent un risque. Le Fidesz est le choix sûr. » Comme on le sait, cela s’est avéré trop ridicule et trop complotiste pour le peuple hongrois, qui s’est prononcé en défaveur du parti.
Mais l’administration Trump a soutenu Orbán jusqu’au bout. Son objectif était en partie interne : Vance fait campagne pour Orbán au nom de son public national, qui a depuis longtemps accepté les mêmes fausses idées reçues sur l’Europe et l’Ukraine que celles que nous entendons de la part des propagandistes russes. Cela dissimule surtout des visées commerciales bien plus importantes. À l’image de ses compatriotes de la Silicon Valley, Vance offre son soutien à des dirigeants politiques ayant un programme explicitement anti-Union précisément parce que, comme les Russes, il souhaite affaiblir ou détruire l’Union européenne.
Si les motivations russes et américaines diffèrent, la Russie comme les États-Unis se soucient tous deux d’idéologie et défendent leurs intérêts commerciaux. Vance, tout comme Elon Musk ou Mark Zuckerberg, sait que la Commission européenne est la seule instance au monde suffisamment puissante pour réglementer les plateformes numériques, exiger d’elles qu’elles fassent preuve de transparence et insister pour que le pouvoir privé soit soumis à des règles publiques. Dans un entretien de janvier 2025, Mark Zuckerberg a par exemple déclaré qu’il se sentait « optimiste » quant à la possibilité que le président Donald Trump intervienne pour empêcher l’Union d’appliquer ses propres lois antitrust : « Je pense qu’il veut simplement que l’Amérique gagne. » 2
Retraduire de vieilles idées
Où cela nous mène-t-il, ici, en Europe ?
D’un côté, nous sommes confrontés à un régime russe réarmé et radicalisé qui utilise déjà le sabotage, la propagande et les menaces militaires pour influencer la politique européenne.
De l’autre, nous devons faire face à une administration américaine qui se radicalise, jusqu’à définir nos sociétés comme un ennemi civilisationnel.
Pour des raisons différentes, tous deux nourrissent l’espoir que l’Europe s’affaiblira et se fragmentera. Les deux appellent de leurs vœux une Europe qui serait moins indépendante, moins apte à agir sur la scène internationale. Les Russes veulent une Europe incapable de se défendre militairement. Les Américains veulent une Europe entièrement dépendante des technologies américaines et, par conséquent, susceptible d’être soumise à leur contrôle politique.
Face à ce défi, les Européens pourraient, bien sûr, baisser les bras. Nous — et je m’exprime en tant que citoyenne polonaise — pouvons accepter que les négociateurs américains laissent se prolonger la guerre en Ukraine, nouent des accords commerciaux avec la Russie et retardent une paix qui bénéficierait à l’Europe. Nous pouvons rester les bras croisés, tandis que les Américains et les Russes ne cessent de manifester leur hostilité et de soutenir agressivement les dirigeants politiques anti-européens. Nous pouvons céder aux tentations diverses, aux pots-de-vin. Nous pouvons laisser l’Europe redevenir un continent de nations en guerre, aisément manipulable par des puissances extérieures : la Russie, les États-Unis et, bien sûr, la Chine.
Nous pouvons laisser les grands noms de la Silicon Valley et les entreprises technologiques chinoises décider de ce que les Européens lisent et voient à l’aide d’algorithmes opaques et manipulateurs contrôlés par eux seuls. Nous pouvons faire advenir une victoire russe en Ukraine, et ainsi mettre en danger, non seulement les pays frontaliers de la Russie, mais également tous les autres. Rappelez-vous : Poutine a déclaré que partout où un soldat russe pose le pied, c’est la Russie. Par le passé, les soldats russes ont non seulement posé le pied à Varsovie et à Riga mais aussi à Berlin et à Vienne. Aujourd’hui, la guerre hybride et, avec elle, l’influence de la Russie, s’étendent jusqu’à la mer Égée et à la Méditerranée, jusqu’en Afrique, au Sahel. Nous pourrions bien sûr baisser les bras et la laisser étendre son emprise sur la Baltique et l’Atlantique.
Ou nous pouvons choisir une autre voie.
Nous pouvons riposter, non pas par de belles paroles, mais par des réalisations. Nous avons la possibilité d’œuvrer à la création de technologies alternatives en collaborant, comme les Français et les Taïwanais ont déjà commencé à le faire, de façon à ce qu’elles soient accessibles en Europe, mais également dans le reste du monde démocratique. Au lieu de tirer nos informations de plateformes conçues pour nous diviser et nous exploiter, nous pourrions fonder et financer de nouvelles entreprises, changer les règles qui les régissent.
Comme Elon Musk ou Mark Zuckerberg, J. D. Vance sait que la Commission européenne est la seule instance au monde suffisamment puissante pour réglementer les plateformes numériques.
Anne Applebaum
La transparence peut se substituer à l’opacité. Les utilisateurs des réseaux sociaux pourraient être propriétaires de leurs propres données et décider de ce qu’il en advient. Ils pourraient influencer directement les algorithmes qui déterminent ce qu’ils voient. Les législateurs au sein des démocraties pourraient créer les moyens techniques et juridiques d’un contrôle accru des citoyens sur les contenus qu’ils consomment, et d’une responsabilité plus contraignante pour les entreprises dont les algorithmes encouragent le terrorisme, le racisme ou la pédopornographie. Par le passé, des scientifiques ont collaboré avec des entreprises de l’agroalimentaire pour garantir une meilleure hygiène, ou avec des compagnies pétrolières pour prévenir des dommages environnementaux. Des scientifiques pourraient, à des fins civiques similaires, travailler de concert avec les plateformes, afin de mieux comprendre leur impact.
Pour réaliser tout cela, nous devrions nous appuyer sur nos acquis. L’Europe reste une oasis de sécurité, de stabilité et le lieu du respect de l’État de droit. Nous disposons de tribunaux indépendants, qui s’efforcent de ne pas être de simples porte-parole de ceux qui sont au pouvoir. Nous tenons nos promesses. Nous respectons les engagements pris. Notre continent admire la science, s’intéresse à l’histoire, se soucie de la culture et tire les leçons du passé. Nous devrions nous appuyer sur ces avantages pour devenir un pôle d’attraction pour les investissements, l’innovation et les personnes porteuses de nouvelles idées. Notre prévisibilité même est un avantage dans un monde où les puissances sont devenues imprévisibles.
Pour en tirer parti, nous devons infléchir certaines politiques et certaines priorités. Nous devons investir davantage dans les nouvelles entreprises européennes de technologies de défense qui voient actuellement le jour, parfois inspirées par les incroyables progrès technologiques des Ukrainiens, parfois travaillant directement avec eux. Nous devons investir dans une IA et des réseaux sociaux européens, en y intégrant nos valeurs. Nous avons besoin que nos données soient stockées de ce côté-ci de l’Atlantique. Nous avons besoin d’une union des marchés des capitaux, afin que l’Europe puisse atteindre son plein potentiel économique. Nous devons penser comme la zone économique la plus puissante du monde, ce que nous sommes, et agir en conséquence.
Nous devrions faire tout cela pour protéger notre souveraineté, afin que les décisions concernant l’Europe soient prises en Europe. Autrefois, la souveraineté se mesurait à la taille de ses armées, à l’étendue de ses frontières et à sa puissance industrielle. Aujourd’hui, elle doit également se mesurer en termes de réseaux, de plateformes et de talents en ingénierie. Si l’infrastructure du débat démocratique appartient à d’autres, est gérée par d’autres et rend des comptes à des intérêts privés ailleurs, l’indépendance n’est que formelle.
Ceux qui utilisent le mot « souveraineté » pour désigner l’isolationnisme et le protectionnisme commettent une erreur encore plus grave. De nos jours, une nation peut avoir ses propres élections, un système juridique distinct et des frontières soigneusement contrôlées, et voir sa sphère publique façonnée par des systèmes qu’elle ne peut ni contrôler, ni comprendre.
Enfin, nous devrions élaborer une réponse pour contrer les appels nostalgiques à la civilisation occidentale, venus aussi bien de politiciens et d’idéologues américains, que de nombreux Européens. Ils se soucient soi-disant du passé. Mais, précisément, il est des choses que nous devons garder en mémoire. Les Européens ont construit de magnifiques cathédrales éternelles et des places splendides. Mais la civilisation européenne n’est pas seulement une toile de fond conçue pour les influenceurs d’Instagram. Souvenons-nous aussi des autres choses que l’Europe a construites. Après des siècles de guerres de religion, de dictature et de génocide, les Européens ont enfin inventé les idées au fondement de la démocratie libérale.
Les « voûtes de la chapelle Sixtine » louées par Marco Rubio ne suffisent pas à définir la civilisation européenne. Il y a aussi l’État de droit, la séparation des pouvoirs, l’indépendance judiciaire, la liberté d’expression, l’égalité devant la loi et l’idée que les gouvernements sont responsables devant les citoyens. Ces éléments font tout autant partie de l’héritage de l’Europe que sa littérature ou son architecture. Le trésor culturel de l’Europe ne réside pas seulement dans ses collections muséales. C’est ce qui permet aux personnes libres de lire Dante différemment, de débattre ouvertement de Shakespeare, de fréquenter les églises ou les cathédrales de leur choix, de critiquer leurs dirigeants sans crainte et de changer de gouvernement sans effusion de sang.
Nous ne sommes pas condamnés au monde brutal de Carl Schmitt ou de Lénine.
Anne Applebaum
On ne peut pas célébrer la civilisation européenne tout en attaquant l’ordre juridique et politique qui y a été inventé, ou en cherchant ouvertement à saper les institutions qui protègent le pluralisme et permettent la dissidence. Quiconque agit ainsi défend l’enveloppe de cette civilisation et non sa substance.
Chaque jour, les États-Unis s’aliènent des visiteurs, des investisseurs et des chercheurs potentiels. Chaque jour, la Russie assassine des innocents dans une guerre coloniale sanglante et vaine. Et chaque jour, l’Europe prouve que d’anciens rivaux peuvent cohabiter en paix, tout en travaillant à leur prospérité.
Nous vivons un moment de grands changements, aussi significatif et déterminant que la fin du communisme en 1989. Mais nous pouvons encore faire en sorte que le changement joue en notre faveur. Les Européens sont en effet liés par de nombreux fils, par une histoire commune, bonne et mauvaise ; par un art et une culture communs ; par des religions communes, ainsi que par une tolérance religieuse commune — une idée inventée dans l’Europe du XVIIIe siècle avant d’être exportée vers les États-Unis.
Nous sommes également les créateurs d’idées répugnantes, propres à diviser, que nous sommes capables de faire revivre. Mais tous les textes qui ont conduit à la naissance du libéralisme classique ont également été écrits ici. Il est possible de les retrouver, de les faire renaître et de les conjuguer au présent. Ils recèlent de vieilles idées qui peuvent, elles aussi, être retraduites. Nous ne sommes pas condamnés au monde brutal de Carl Schmitt ou de Lénine, où la force fait la loi. Nous pouvons choisir autre chose. Et je crois que nous le ferons.
Sources
- Ce texte est la traduction du discours prononcée par Anne Applebaum sur la Judenplatz de Vienne le 9 mai 2026 lors de la conférence sur l’Europe organisée chaque année par la Fondation ERSTE, les Wiener Festwochen et l’Institut des sciences humaines de Vienne (IWM).
- Aitor Hernandez-Morales, « Zuckerberg urges Trump to stop the EU from fining US tech companies », Politico, 11 janvier 2025.