L’ennemi qui nous désigne

Nous publions les premières lignes de l'introduction signée Gressani et Da Empoli du nouveau volume du Grand Continent qui paraît aujourd'hui en librairie.

le Grand Continent, L'ennemi qui nous désigne. Apprendre à résister aux prédateurs, Paris, Gallimard, 2025, 384 pages, ISBN 9782073155146

La scène qui résume le mieux notre moment aurait pu se jouer bien loin du bruit du monde et du spectacle du politique, lors d’une soutenance de thèse dans une salle d’université en 1965. 

Un jeune philosophe est assis derrière une table. Face à lui, plusieurs grands maîtres de la philosophie française, dont l’un des plus grands, Jean Hyppolite, l’écoutent avec un mélange d’intérêt et d’inquiétude.

L’impétrant s’appelle Julien Freund et il est venu défendre une thèse profondément inconfortable. Comme souvent avec les idées politiques qui nous dérangent à juste titre, elle a été pensée par Carl Schmitt : la politique, affirme-t-il, commence au moment précis où apparaît la distinction entre l’ami et l’ennemi.

Hyppolite soupire et il lâche une phrase qui ressemble à une retraite élégante : « Si vous avez raison, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin. »

Nous sommes dans le monde feutré de l’université d’avant 1968, dans un rituel extrêmement codifié, un peu byzantin et plutôt mandarinal. Faut-il vraiment répondre à l’objection apparemment définitive de celui a été son maître ? Est-ce vraiment une bonne idée ?

C’est pourtant ce que fait Julien Freund : « Je crains, répond-il, Monsieur Hyppolite, que vous ne soyez en train de commettre une autre erreur, car vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. »

Et il ajoute : « L’ennemi vous empêchera même de cultiver votre jardin. »

Hyppolite conclut alors, désarmé : « Dans ce cas, il ne me reste plus qu’à me suicider. »

Raymond Aron, le directeur de la thèse de Julien Freund, aurait commenté : « Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que d’admettre que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales. »

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