Mario Draghi appelle à « transformer à nouveau la crise en union »
« II devient difficile d’ignorer la réalité extérieure centrale de notre époque : notre relation avec les États-Unis a changé. »
Devant Merz, von der Leyen et Mitsotakis, Mario Draghi a formulé un aggiornamento important de son rapport en appelant à une mobilisation continentale.
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- Le Grand Continent
Aujourd’hui, jeudi 14 mai, l’ancien président de la Banque centrale européenne et ancien président du Conseil des ministres italien a reçu dans à l’hôtel de ville d’Aix-la-Chapelle le Prix Charlemagne, la plus ancienne et la plus prestigieuse récompense rendant hommage à l’engagement en faveur de l’unification européenne.
La veille, l’actuelle présidente de la BCE Christine Lagarde avait prononcé un hommage appuyé — « Charlemagne était un souverain hors du commun, dont le royaume s’étendait sur des territoires qui couvrent aujourd’hui plusieurs pays européens. Mario s’inscrit dans cette même tradition » — rappelant l’engagement européen de Draghi depuis les négociations sur le Traité de Maastricht auxquelles il participa en tant que directeur du Trésor italien jusqu’au « whatever it takes » le long d’une carrière associée désormais à la monnaie commune.
Mario Draghi s’était vu confier par la Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen — également présente aux côtés du chancelier Friedrich Merz et du président grec Mitsotakis lors de la cérémonie — la coordination d’un rapport sur l’avenir de la compétitivité européenne qui a configuré le débat européen des deux dernières années.
Le discours d’Aix-la-Chapelle reprend certains constats du rapport Draghi mais en accentue le diagnostic à la lumière des nouvelles crises et de l’hostilité de Donald Trump.
Selon lui, l’Union entrerait dans une phase difficile mais qui doit servir à ses dirigeants de « révélation ». Les anciennes hypothèses qui avaient soutenu son développement — l’ouverture commerciale, la garantie américaine de sécurité, la stabilité de l’ordre international — ne fonctionnent plus et le continent serait désormais confronté à un monde « plus dur » où nous serions pour la première fois « seuls ensemble ».
Cette fragilité vient pour Draghi d’une contradiction fondamentale qui était déjà au cœur de son rapport : l’Europe s’est ouverte au monde sans avoir achevé la construction de son propre marché intérieur. L’ancien président de la BCE met en garde sur les conséquences de ce déséquilibre : dépendance excessive à la demande extérieure, vulnérabilité énergétique et stratégique, retard technologique — notamment dans l’intelligence artificielle. « L’Europe s’est appuyée sur les marchés pour accomplir ce que l’autorité politique commune n’était pas habilitée à faire » mais elle a dans le même temps « refusé à ces marchés l’accès à l’échelle continentale dont ils avaient besoin pour réussir ». Le résultat est ce qu’il qualifie d’« économie asymétrique ».
Dans un aggiornamento du chiffrage des besoins stratégiques de l’Europe, estimés dans le rapport à environ 800 milliards d’euros par an, il porte ce montant à 1 200 milliards. Or l’Europe aborde cette séquence avec des marchés de capitaux fragmentés, des réseaux énergétiques insuffisamment intégrés et une base technologique en retard, en particulier sur l’IA de manière critique : « À aucun moment de l’histoire récente notre avenir économique n’a autant dépendu d’une seule transformation technologique. »
L’un des points du discours — tenu dans un cadre particulièrement solennel devant plusieurs chefs de gouvernement européens — concerne la relation transatlantique que Draghi qualifie de « réalité extérieure centrale de notre époque » pour laquelle il propose des remèdes pour sortir de l’asymétrie. Dans le même temps, l’investissement dans la défense est salué comme une étape clef dans un moment historique, en reconnaissant que « l’Ukraine est le moteur d’une forme d’intégration pratique en matière de défense que l’Europe a longtemps eu du mal à mettre en place de manière planifiée. »
La fin du discours, mobilisatrice autour de la notion de « fédéralisme pragmatique » déjà longuement développée par Mario Draghi, appelle à « briser le cercle vicieux » dans lequel une mise en œuvre insuffisante affaiblit la légitimité de l’Union, rendant ensuite l’action commune plus difficile. Les dirigeants européens d’aujourd’hui ne peuvent plus se contenter d’administrer une intégration dont ils seraient simplement héritiers, mais apprendre à véritablement exercer un pouvoir à l’échelle continentale pour « convertir la crise en union ».
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Je ne vais pas prétendre que l’avenir de l’Europe s’annonce facile. La pression qui pèse sur notre continent est immense et s’alourdit de mois en mois.
Mais ce n’est pas seulement un moment de danger. C’est aussi un moment de révélation.
Car les forces qui mettent aujourd’hui l’Europe à l’épreuve sont en train d’accomplir ce que des décennies de paix et de prospérité n’ont pas réussi à faire : elles obligent les Européens à reconnaître, une fois de plus, ce qu’ils ont en commun et ce qu’ils sont prêts à construire ensemble.
Cela devrait nous donner confiance. Cela devrait également nous permettre de prendre clairement conscience de l’ampleur de la tâche qui nous attend.
Depuis 2020, les chocs extérieurs se sont succédé — chacun aggravant le précédent, chacun réduisant la marge de manœuvre possible pour l’hésitation. Nous subissons toujours des droits de douane imposés par notre principal partenaire commercial à des niveaux jamais vus depuis un siècle. La guerre au Moyen-Orient a ramené l’inflation dans nos économies et l’inquiétude dans nos foyers. Même lorsque le détroit d’Ormuz rouvrira, les fractures infligées aux chaînes d’approvisionnement pourraient perdurer pendant des mois, voire des années.
Même en d’autres circonstances, ces chocs seraient difficiles à gérer. Mais ils surviennent au moment même où les besoins d’investissement de l’Europe sont devenus immenses. Ce qui était déjà estimé à environ 800 milliards d’euros par an en dépenses stratégiques supplémentaires est passé, avec les engagements de défense de ces dernières années, à près de 1 200 milliards d’euros par an en moyenne.
La croissance est donc la condition sine qua non de tout ce que l’Europe affirme désormais devoir faire : financer la transition énergétique, défendre son continent, construire les industries de l’ère numérique et soutenir des sociétés qui vieillissent.
Et le monde qui aidait autrefois l’Europe à générer de la prospérité n’est plus là. Il est devenu plus dur, plus fragmenté et plus mercantiliste.
De l’autre côté de l’Atlantique, nous ne pouvons plus partir du principe que les gardiens de l’ordre d’après-guerre restent déterminés à le préserver. Des décisions aux conséquences profondes pour les économies européennes sont de plus en plus prises de manière unilatérale, au mépris des règles que les États-Unis défendaient autrefois. Et pour la première fois depuis 1949, les Européens doivent envisager la possibilité que les États-Unis ne garantissent plus notre sécurité selon les termes que nous tenions autrefois pour acquis.
La Chine n’offre pas non plus de point d’ancrage alternatif. Elle génère des excédents industriels d’une ampleur que le monde ne peut absorber sans vider de sa substance notre propre base productive. Et elle soutient directement notre adversaire, la Russie.
Dans un monde où les partenariats évoluent, toute dépendance stratégique doit désormais être réexaminée. Pour la première fois de mémoire d’homme, nous sommes véritablement seuls ensemble. L’Europe réagit à cette nouvelle réalité. Mais elle le fait au sein d’un système qui n’a jamais été conçu pour des défis de cette ampleur.
Le projet européen a été construit — de manière sage et délibérée — pour empêcher la concentration du pouvoir. Après les catastrophes de la première moitié du XXe siècle, les Européens ont décidé qu’aucun État membre ne dominerait les autres.
Au lieu de cela, ils ont créé un modèle de gouvernance différent, partagé et équilibré. Des agences indépendantes, des processus régis par des règles et les marchés financiers ont été mis à contribution pour accomplir un travail qui, ailleurs, aurait nécessité un choix politique ouvert. Lorsque des accords entre gouvernements devaient être trouvés, la gouvernance européenne les enveloppait de couches de procédures qui les dépouillaient de leur charge politique. Des décisions qui, dans un autre contexte, auraient été source de division en sont venues à apparaître comme purement administratives.
Les réalisations de ce système ont été extraordinaires.
La paix sur un continent autrefois marqué par la guerre. Le retour de nations qui avaient passé des générations derrière le rideau de fer au sein d’une communauté de peuples libres. Le marché unique. L’euro. La liberté de circuler à travers les frontières qui, pendant des siècles, avaient divisé les Européens les uns des autres.
Pendant soixante-dix ans, cette architecture a fait avancer l’Europe. Elle nous a permis de réaliser quelque chose d’historiquement rare : une intégration sans subordination. Mais elle reposait sur deux hypothèses fondamentales.
La première était que l’Europe avait construit une économie véritablement ouverte dans laquelle l’État n’avait pas besoin de diriger la croissance : libre-échange à l’intérieur grâce au marché unique ; libre-échange à l’extérieur grâce à un ordre international fondé sur des règles.
La seconde était que l’Europe n’aurait plus jamais à faire face aux questions les plus épineuses de puissance et de sécurité, car on y répondrait à notre place.
Ces deux hypothèses se sont aujourd’hui révélées vaines. Et à mesure qu’elles s’effondrent, les questions politiques que l’Europe cherchait à atténuer reviennent au cœur du projet européen.
Nulle part cela n’est plus visible que dans les contradictions du modèle économique européen lui-même.
À l’extérieur, nous avons démantelé les barrières commerciales, accueilli les chaînes d’approvisionnement mondiales et construit la grande économie la plus ouverte de la planète. Mais à l’intérieur, nous n’avons jamais pleinement mis en pratique l’ouverture que nous prônions : nous avons laissé le marché unique inachevé, les marchés de capitaux fragmentés, les systèmes énergétiques insuffisamment interconnectés, et de larges pans de notre économie enfermés dans des couches de réglementation.
Il y a dans tout cela une certaine ironie. L’Europe s’est appuyée sur les marchés pour accomplir ce que l’autorité politique commune n’était pas habilitée à faire. Mais nous avons refusé à ces marchés l’accès à l’échelle continentale dont ils avaient besoin pour réussir. Il en a résulté non pas une véritable économie de marché — mais une économie asymétrique. Et de cette asymétrie découlent bon nombre des vulnérabilités auxquelles l’Europe est aujourd’hui confrontée.
La première vulnérabilité est notre exposition à la demande extérieure. Les entreprises européennes ont été attirées vers l’extérieur à la recherche de la croissance que l’Europe elle-même ne pouvait leur offrir. Depuis 1999, la part du commerce dans le PIB est passée de 31 % à 55 % dans la zone euro. Aux États-Unis et en Chine, en revanche, elle n’a pratiquement pas bougé. Ces deux pays restent bien moins exposés au commerce.
Notre sensibilité aux changements de politique américaine et chinoise n’est donc pas simplement un malheur imposé de l’extérieur. Elle est le reflet de notre propre incapacité à construire un marché intérieur suffisamment profond.
La deuxième vulnérabilité est notre dépendance stratégique croissante. Aucune économie avancée ne peut l’éliminer entièrement. Les États-Unis ont leurs propres expositions, notamment en matière de minéraux critiques. Mais la situation de l’Europe est d’un autre ordre.
Si nous avions pris les mesures nécessaires pour intégrer notre économie, les marchés de capitaux auraient canalisé une plus grande part de l’épargne européenne vers des risques productifs sur le continent. L’énergie circulerait plus librement à travers les frontières, soutenue par des réseaux, des interconnexions et des installations de stockage. La décarbonation serait à portée de main, et nos économies seraient moins exposées aux chocs liés aux combustibles fossiles : depuis le début de la guerre en Iran, les citoyens des pays où la part des énergies propres est plus élevée ont payé, en moyenne, environ la moitié des prix de gros de l’électricité pratiqués dans les pays où cette part est plus faible.
Mais l’Europe a choisi une voie plus défensive. Nous avons tenté de tenir les bouleversements à distance. Nous avons limité la consolidation, restreint les risques et reporté les investissements transfrontaliers. Le résultat, pourtant, n’a pas été un meilleur contrôle — mais la dépendance.
Aujourd’hui, la moitié des capitaux investis par le biais de fonds européens retourne aux États-Unis, où les risques et les rendements sont plus élevés. Nous dépendons d’eux pour 60 % de nos importations de GNL. Même dans le domaine des technologies propres, l’Europe ne peut pas encore mener sa transition verte à grande échelle sans accroître sa dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement chinoises.
La troisième faiblesse — et peut-être la plus importante — est la détérioration de la position de l’Europe dans les technologies qui définiront la prochaine décennie.
Depuis 2019, l’écart de productivité horaire entre l’Europe et les États-Unis s’est creusé de 9 points de pourcentage, en parité de pouvoir d’achat et à prix constants. Si ce chiffre ne mesure pas en soi les différences de niveau de vie, il met en évidence une divergence croissante en matière de capacité de production, reflétant non seulement la taille supérieure du secteur technologique américain, mais aussi la numérisation plus poussée des entreprises et des flux de travail américains.
L’intelligence artificielle vient désormais s’ajouter à ce fossé.
Les scénarios de l’OCDE suggèrent qu’environ la moitié de la croissance de la productivité au cours de la prochaine décennie pourrait provenir de l’IA et de sa diffusion dans l’ensemble de l’économie. À aucun moment de l’histoire récente notre avenir économique n’a autant dépendu d’une seule transformation technologique.
Or l’IA n’est pas simplement un outil numérique de plus à adopter. Elle nécessite une mobilisation industrielle d’une ampleur sans précédent depuis des générations : des investissements colossaux dans l’énergie, les semi-conducteurs, les infrastructures informatiques et les capitaux. Et c’est là que l’Europe prend du retard.
Les États-Unis sont en passe de dépenser environ cinq fois plus que l’Europe pour la construction de data centers d’ici 2030. La Chine se mobilise à une échelle similaire. Si l’Europe devait égaler cette ambition, la demande en électricité pourrait augmenter de 20 à 30 % par rapport à aujourd’hui.
L’Europe dispose des économies, des talents et du potentiel énergétique latent nécessaires pour rivaliser dans cette transformation. Mais les mêmes barrières et contraintes qui ont créé notre vulnérabilité et nos dépendances nous empêchent aujourd’hui de nous mobiliser à l’échelle que le moment exige.
Ce n’est pas un écart que nous pouvons nous permettre de laisser se creuser. Contrairement à l’électricité ou à Internet, l’IA s’améliore à l’usage. Chaque cycle de déploiement génère les données et les capacités qui rendent le cycle suivant encore plus puissant. Les économies qui exploiteront ces avantages en premier prendront définitivement une longueur d’avance.
Ces trois conséquences renvoient toutes à la même source : l’Europe s’est ouverte au monde sans avoir achevé la construction de son marché intérieur. Elle est devenue trop dépendante de la demande étrangère, trop tributaire de capacités contrôlées ailleurs, et trop fragmentée pour mobiliser ses propres ressources à grande échelle.
La question est désormais de savoir comment corriger ce déséquilibre.
À travers l’Europe, différentes réponses émergent.
Pour certains, la réponse est de ne pas changer. Alors que d’autres se détournent de l’ouverture, l’Europe devrait saisir les opportunités qu’ils laissent derrière eux, développer ses échanges avec le reste du monde et devenir la première défenseure du système fondé sur des règles.
Certes, l’Europe peut encore tirer profit d’une libéralisation accrue des échanges. Mais il faut être honnêtes quant à ses limites. Selon une estimation, même si l’Europe menait à bien toutes les négociations commerciales en cours, la hausse à long terme de notre PIB serait inférieure à 0,5 %.
Le problème plus profond est d’ordre politique. Il est plus facile de conclure de nouveaux accords commerciaux que de s’attaquer aux chantiers inachevés chez nous, car cela oblige l’Europe à faire des choix qu’elle a longtemps préféré éviter : s’attaquer aux rentes de situation établies et aux intérêts particuliers qui tirent profit d’un marché unique incomplet et de marchés énergétiques fragmentés.
Si l’ouverture reste notre seule réponse, cela revient à ne pas prendre de décision.
Pour d’autres, la réponse consiste à réintroduire un État stratégique sur les marchés. Partout en Europe, on observe en effet un regain d’intérêt pour la politique industrielle — pour orienter les capitaux vers des technologies que nous n’avons pas su développer, pour protéger les secteurs stratégiques des pressions extérieures, et pour utiliser les droits de douane et les aides d’État afin de préserver chez nous la croissance que nous perdons à l’étranger.
Ces points de vue sont compréhensibles. À bien des égards, ils sont nécessaires. Toutes les grandes économies mondiales déploient désormais une politique industrielle à une échelle qui tourne en dérision l’idée d’une égalité des chances à l’échelle mondiale. L’Europe doit composer avec des dépendances de plus en plus complexes tant envers les États-Unis qu’envers la Chine. Nous ne pouvons nous permettre aucune rigidité idéologique.
Mais ces instruments ne produiront pas les résultats escomptés par leurs défenseurs si l’Europe ne résout pas également l’incohérence au cœur de son propre modèle économique.
Considérons ce qui se passerait si l’Europe adoptait une attitude commerciale plus affirmée. Les représailles entraînent des contre-mesures — or ce seraient là des coûts que l’Europe, dans sa forme actuelle, est mal placée pour absorber. Nous constatons déjà les effets des droits de douane américains : depuis le « Liberation Day », les exportations européennes vers les États-Unis ont chuté d’environ 17 %.
Pourtant, lorsqu’on regarde de l’autre côté de l’Atlantique, l’on voit une économie capable de préserver sa croissance malgré les perturbations qu’elle contribue à créer. Car en dépit de la montée des tensions commerciales, de l’inflation et du conflit au Moyen-Orient, le FMI a revu à la hausse ses prévisions de croissance pour les États-Unis l’année prochaine, tout en révisant celles de l’Europe à la baisse.
La leçon à en tirer est que la solidité extérieure passe par l’approfondissement interne. Au sein de l’Europe, les États membres présentent des niveaux d’intégration très disparates. Des études de la BCE suggèrent que si tous se rapprochaient du niveau déjà atteint par les plus performants, les gains de bien-être à long terme pourraient dépasser 3 % — soit environ quatre fois l’impact prévu des droits de douane américains plus élevés sur la croissance.
Le « Made in Europe » doit également être considéré sous cet angle : comme un moyen d’utiliser la demande européenne de manière plus ciblée. Il devrait offrir aux industries ayant des horizons d’investissement à long terme — semi-conducteurs, technologies propres, défense — un marché suffisamment vaste et stable pour qu’elles y investissent. Sans demande propre, l’Europe ne peut pas maintenir une position crédible à l’étranger.
La politique industrielle est confrontée à une variante du même problème.
Si les États membres de l’Europe tentent de mener une politique industrielle à grande échelle dans le cadre de la structure actuelle du marché unique, ils échoueront. Ils dépenseront de manière inconsidérée, fragmenteront les investissements selon des lignes nationales et s’imposeront mutuellement des coûts. Une étude du FMI révèle que les subventions accordées dans un État membre freinent la croissance dans les autres, les retombées négatives érodant les gains initiaux en l’espace de deux ans seulement.
La solution idéale serait de coordonner les aides d’État au niveau européen.
Mais ce n’est pas le seul moyen de réduire ces distorsions. Une économie européenne véritablement intégrée modifierait en soi le terrain sur lequel s’exerce la politique industrielle.
Même si les aides d’État continuaient d’être accordées à l’intérieur des frontières nationales, leurs bénéficiaires seraient de plus en plus des entreprises ayant déjà fait leurs preuves à travers l’Europe. Les entreprises de premier plan dans chaque juridiction seraient moins susceptibles d’être des opérateurs historiques nationaux protégés, et plus susceptibles d’être des entreprises d’envergure européenne concourant là où le capital, l’énergie, les compétences et les chaînes d’approvisionnement sont les plus solides.
Contrairement aux échecs des années 1970, c’est ainsi que de véritables champions européens ont le plus de chances d’émerger : exposés à la concurrence continentale et soutenus par une stratégie politique au niveau européen.
Cela donnerait en retour aux gouvernements des indications plus claires sur les véritables atouts concurrentiels de l’Europe. Les fonds publics seraient moins susceptibles de soutenir des entreprises sans perspective de croissance, et plus susceptibles de renforcer les capacités dont l’Europe a réellement besoin. L’intervention pourrait devenir plus ciblée, moins coûteuse et plus efficace.
Plus l’Europe se réformera, moins elle devra compter sur la dette — nationale ou commune — pour compenser sa fragmentation.
C’est pourquoi le marché unique et la politique industrielle ne devraient pas être considérés comme des philosophies rivales. Bien conçus, ils se renforcent mutuellement.
Mais plus l’Europe s’engage dans la politique industrielle et les technologies stratégiques, plus il devient difficile d’ignorer la réalité extérieure centrale de notre époque : notre relation avec les États-Unis a changé.
L’Europe ne peut pas rapatrier seule toutes les technologies critiques. Le coût serait prohibitif. Nous aurons besoin d’accords préférentiels avec des partenaires de confiance : garanties d’achat, normes communes, investissements partagés et chaînes d’approvisionnement sécurisées. Or les États-Unis resteront au cœur de cet effort. Le protocole d’accord Union-États-Unis sur les minéraux critiques en est un premier exemple. Mais ce partenaire sur lequel nous comptons encore est devenu plus hostile et imprévisible. L’Europe a cherché la négociation et le compromis. De manière générale, cela n’a pas fonctionné. Chaque fois que nous absorbons un choc sans réagir, nous réduisons le coût du suivant. Une posture visant à désamorcer la situation ne fait qu’inviter à une nouvelle escalade.
Pour l’instant, l’Europe a besoin de la capacité de réagir avec plus d’assurance pour rétablir un partenariat sur un pied d’égalité. Ce qui nous retient, c’est la sécurité. Une alliance dans laquelle l’Europe dépend des États-Unis pour sa défense est une alliance où la dépendance en matière de sécurité peut se répercuter sur toutes les autres négociations — commerce, technologie, énergie.
C’est pourquoi l’évolution de la position américaine sur la sécurité européenne ne doit pas être considérée uniquement comme un danger. C’est aussi un réveil nécessaire. Si les États-Unis demandent à l’Europe d’assumer une plus grande responsabilité dans la défense de notre continent et de nos voisins, alors l’Europe doit également acquérir une plus grande autonomie dans l’organisation de cette défense — et cette autonomie s’accompagnera d’une plus grande force dans ses relations commerciales et énergétiques.
Cela n’affaiblira pas nécessairement la relation transatlantique ni l’OTAN. Au contraire, cela les placerait toutes deux sur des bases plus solides. Une Europe capable de se défendre pourrait même être un allié plus précieux et un partenariat fondé sur une force mutuelle sera toujours plus mature qu’un partenariat fondé sur une dépendance asymétrique.
Pour l’Europe elle-même, l’opportunité est considérable. Assumer une plus grande responsabilité pour notre défense signifie également reconstruire la base industrielle et technologique sur laquelle repose cette défense. La R&D européenne en matière de défense ne représente qu’un dixième des niveaux américains. Les gouvernements européens dépensent entre 40 et 70 milliards d’euros par an en armes américaines, et notre incapacité à regrouper la demande entraîne un gaspillage supplémentaire de 60 milliards d’euros en économies d’échelle perdues.
Mais des changements importants sont déjà en cours.
L’Europe a fait le choix stratégique le plus important depuis des décennies : investir dans sa défense. D’ici la fin de cette décennie, l’Allemagne à elle seule dépensera à peu près ce que la Russie consacre actuellement à son économie de guerre en pleine mobilisation.
Et l’Ukraine est le moteur d’une forme d’intégration pratique en matière de défense que l’Europe a longtemps eu du mal à mettre en place de manière planifiée. Les pays commandent le même équipement car ils ne peuvent se permettre d’attendre des variantes nationales sur mesure. Des entreprises européennes produisent des systèmes conçus par l’Ukraine sur le territoire des pays alliés.
La coopération en matière de défense se développe rapidement : un récent recensement a ainsi identifié plus de 160 accords de défense bilatéraux et plurilatéraux entre des États européens, le Royaume-Uni et l’Ukraine — la plupart signés depuis le début de l’invasion russe. Six partenariats comportent une clause de défense mutuelle.
La tâche consiste désormais à transformer ce patchwork en engagements clairs et contraignants. Si un État membre est attaqué, la réponse de l’Europe doit être sans ambiguïté avant même que la crise ne commence.
Il existe deux voies pour donner corps à cet engagement, et elles ne s’excluent pas mutuellement.
La première consiste à former des coalitions plus restreintes de pays dont les capacités et la perception des menaces les rapprochent déjà. Dans la pratique, une grande partie de la réponse militaire européenne est déjà assurée par un groupe central — l’Allemagne, la Pologne, la France et le Royaume-Uni, aux côtés des pays nordiques et baltes qui sont les plus proches de la menace.
Tous les pays ne doivent pas nécessairement contribuer de la même manière. L’Ukraine a montré que la défense moderne ne se résume plus aux chars, aux avions et à l’artillerie. Elle repose également sur des batteries, des capteurs, des logiciels et la capacité à adapter rapidement les technologies civiles. Certains pays fourniront des forces ; d’autres des composants de drones, des capacités cybernétiques ou du soutien logistique ; d’autres encore une aide financière.
L’autre voie consiste à donner une substance opérationnelle au paragraphe 7 de l’article 42 : la clause de défense mutuelle de l’Union, qui, bien que définie juridiquement et ayant déjà été invoquée, n’a pas encore été traduite concrètement en plans, capacités et structures de commandement.
L’identité des participants à cet effort commun aura une importance capitale. Toute communauté politique est en fin de compte façonnée par sa conception de l’obligation mutuelle — par ce que ses membres estiment devoir les uns aux autres lorsque le pire se produit. Pendant soixante-dix ans, l’Europe a pu laisser cette question en partie sans réponse. Aujourd’hui, nous devons y répondre nous-mêmes.
Les premiers signes sont déjà visibles. Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine, l’Europe a choisi de soutenir une nation qui luttait pour sa liberté, et a maintenu cet engagement année après année.
Lorsque le Groenland a été menacé, l’Europe a tenu tête à son plus proche allié et, ce faisant, a découvert des capacités qu’elle ne savait pas qu’elle possédait. Même les partis qui ont bâti leur identité sur la souveraineté nationale reconnaissent désormais qu’aucune nation européenne ne peut la défendre seule.
Mais la pression en faveur du changement vient désormais de toutes parts. L’Europe est contrainte de prendre des décisions qu’elle a jusqu’à présent évitées. Et pour la première fois depuis de nombreuses années, les conditions permettant de faire ces choix commencent à exister.
Le consensus sur le diagnostic est la véritable nouveauté du moment. La nature de la situation difficile dans laquelle se trouve l’Europe est désormais largement comprise par les gouvernements et les citoyens. La feuille de route pour l’action existe et, dans certains domaines, la Commission européenne prend déjà des mesures.
Sous la pression de ces dernières années, les Européens se rappellent des valeurs qu’ils avaient commencé à tenir pour acquises : la solidarité, la démocratie, l’État de droit, la protection des minorités. Elles sont l’héritage de l’Europe d’après-guerre. Et elles redeviennent visibles parce qu’elles sont mises à l’épreuve.
Cette prise de conscience est plus puissante que n’importe quel programme politique, car elle donne aux Européens une raison d’agir. Et les citoyens savent déjà clairement quelle direction l’Europe doit prendre : neuf personnes sur dix interrogées par l’Eurobaromètre souhaitent que l’Union agisse avec plus d’unité ; les trois quarts souhaitent qu’elle dispose de plus de ressources pour relever les défis à venir.
Mais lorsque les citoyens réclament plus d’Europe, ils ne demandent pas simplement davantage de l’Europe telle qu’elle est. Ils ne réclament pas non plus un schéma institutionnel abstrait. Ils réclament des améliorations concrètes dans la manière dont l’Europe les protège et leur donne les moyens d’agir, par des moyens dont ils peuvent voir le fonctionnement et pour lesquels ils peuvent demander des comptes. La question est de savoir comment transformer cette demande d’action en modes de prise de décision capables d’y répondre.
Notre expérience actuelle montre que l’action au niveau des Vingt-Sept ne permet souvent pas d’apporter ce que le moment exige. Le problème ne réside pas dans un manque d’ambition chez les dirigeants mais dans ce qui se passe une fois que l’ambition est intégrée au système : les accords sont traités par des comités qui les diluent et les retardent jusqu’à ce que le résultat ne ressemble plus du tout à ce qui était prévu.
Il en résulte une action qui peut être tellement en deçà de l’ampleur du défi qu’elle devient pire que l’inaction. Et une Union qui revendique ses responsabilités mais qui, à maintes reprises, ne tient pas ses promesses, entre dans un cercle vicieux dont elle ne peut s’échapper : une mise en œuvre insuffisante érode la légitimité, et une légitimité affaiblie rend la mise en œuvre encore plus difficile.
Nous devons briser ce cercle vicieux.
Les pays qui ressentent le plus vivement le poids de ce moment — et comprennent que la fenêtre d’opportunité pour agir ne restera pas ouverte indéfiniment — doivent être libres d’aller de l’avant.
C’est ce que j’ai appelé le fédéralisme pragmatique.
Son avantage est qu’il permet de rétablir à la fois l’efficacité et la légitimité démocratique.
Les pays qui ont la volonté d’agir devraient approfondir leur coopération dans des domaines concrets, grâce à des instruments qui produisent des résultats que les citoyens peuvent voir et mesurer. Et chacun devrait s’engager par un choix national délibéré, approuvé par son électorat, afin que les citoyens sachent à quoi leur gouvernement s’est engagé et puissent lui demander des comptes.
La mise en œuvre renforce la légitimité. La légitimité rend possible une coopération plus étroite. Et à mesure que l’habitude d’agir ensemble se développe, le sentiment d’avoir un objectif commun s’affermit.
Cette approche sera nécessairement expérimentale. Certaines initiatives fonctionneront ; d’autres non. C’est pourquoi elle est pragmatique.
Mais elle relève aussi du fédéralisme — car ces expériences ne sont pas aléatoires. Elles sont guidées par une destination commune : la conviction que les Européens doivent apprendre à exercer le pouvoir ensemble s’ils veulent préserver leurs valeurs.
L’euro montre comment cela peut se produire. Ceux qui en avaient la volonté sont allés de l’avant. Ils ont construit des institutions communes dotées d’une réelle autorité. Lorsque cet engagement a été mis à l’épreuve jusqu’à frôler le point de rupture, la solidarité requise s’est avérée bien plus grande que beaucoup ne l’avaient imaginé. Le cadre a tenu bon, les pays ont continué à adhérer et le soutien à l’euro atteint aujourd’hui un niveau record. Pour les sociétés qui le partagent, le quitter est devenu presque impensable.
C’est ce qui rend les engagements européens durables. Ce ne sont pas des mots inscrits une fois pour toutes dans un traité, mais l’expérience d’agir ensemble, d’être mis à l’épreuve ensemble et de découvrir, à travers le succès, que la solidarité peut fonctionner.
Notre tâche consiste désormais à recréer cette même dynamique dans les domaines de l’énergie, de la technologie et de la défense. Les dirigeants européens savent où se trouve le travail à accomplir. Ils doivent maintenant décider s’ils sont prêts à faire passer le fond avant la forme et à choisir les instruments qui permettront d’atteindre les résultats escomptés.
Nous avons atteint un point où les décisions que l’Europe doit prendre ne peuvent plus s’inscrire dans le cadre institutionnel dont nous avons hérité. Certaines exigent une envergure que seule l’Europe peut offrir. D’autres requièrent un degré de légitimité démocratique qui doit être construit à partir de la base.
Ensemble, elles exigent des dirigeants européens qu’ils aillent un pas plus loin.
Partout sur notre continent, les Européens montrent qu’ils veulent que l’Europe agisse. Ils veulent que l’Union européenne défende leur liberté, leur prospérité et leur solidarité. Et ils continuent de défendre, avec passion, les valeurs qui font que l’Europe vaut la peine d’être construite et qui, aujourd’hui, la rendent unique.
La tâche consiste désormais à répondre à cette confiance avec courage et à montrer que l’Europe peut à nouveau convertir la crise en union.