Le 7 avril, quatre jours avant l’annonce du cessez-le-feu négocié au Pakistan, un journaliste italien qui se trouve à Bagdad reçoit un appel : « Un membre de la Résistance a accepté de vous rencontrer à l’hôtel Rasheed. » Il est place Tahrir, lors d’une manifestation convoquée par Moqtada al-Sadr, le fils de l’ayatollah chiite irakien Mohammad Sadeq al-Sadr, exécuté sous Saddam Hussein en 1999. Plus d’un mois après le déclenchement de l’opération Epic Fury, une foule nombreuse est venue y répondre à l’appel de ce religieux chiite, figure politique encore influente malgré son retrait annoncé. La manifestation en soutien à « la Résistance iranienne » mélange les drapeaux nationaux et les slogans : de « l’Irak aux Irakiens » à « mort à l’Amérique » et « mort à Israël ».
S’ensuit une conversation sous haute sécurité, visiblement soigneusement scriptée par l’interviewé. Son contenu permet d’illustrer et d’éclairer la manière par laquelle la nouvelle stratégie iranienne de guerre par procuration est menée dans la région. Il n’est pas question de publier cet entretien en l’état. Mais ces mots nous ont paru receler des enseignements importants, captés à chaud, sur l’adaptation du système d’alliances régionales du régime iranien, dans un moment de pression maximale. Nous avons proposé à plusieurs spécialistes de l’Iran et de son influence en Irak, de la propagande djihadiste en ligne et du droit pénal de le lire et de le commenter. Après un travail de plusieurs semaines, il permet de décrypter, par l’analyse des mots et du complexe discursif mis en place par le porte-parole de la Résistance islamique, la manière dont l’Iran projette la guerre hors de ses frontières.
Afin de mieux cerner de quoi sont faites les chaînes de commandement qui conduisent à une nouvelle vague d’attaques à destination de l’Europe et des États-Unis, il faut en effet entrer au cœur d’un récit et d’éléments de langage soigneusement codés, qui mettent en scène une tension stratégique entre Téhéran et ses exécutants. Ce dispositif est la clef de la stratégie iranienne de guerre indirecte.
Au-delà du Hezbollah libanais, l’Irak est l’un des avant-postes des reliquats d’un Axe de la Résistance qui cherche, depuis le début de la guerre, à se recomposer dans une forme nouvelle.
Si le gouvernement de Bagdad maintient une position d’équilibre, les milices chiites regroupées sous l’appellation de « Résistance islamique » ont quant à elles mené des attaques contre des intérêts américains et kurdes en Irak tout en acceptant une forme de cessez-le-feu. La population se trouve prise entre les forces kurdes et pro-américaines d’un côté, et, de l’autre, des milices pro-iraniennes qui menacent de reprendre leurs actions violentes.
À quoi sert un discours de propagande ? De la République islamique aux proxies
Héloïse HeulsDepuis le début des opérations américano-israéliennes en Iran et plus nettement encore à partir de mars 2026, l’appareil de communication des milices alignées sur Téhéran s’est réactivé de manière intense mais dans une configuration renouvelée. Leur présence en ligne, jusqu’ici réduite à un noyau de fidèles, réinvestit désormais des espaces numériques qu’elles avaient progressivement désertés. Ce retour en force ne relève pas d’un simple regain d’activité. Il s’inscrit dans une stratégie visant à imposer, par le récit, une présence symbolique portée par ce qui se présente comme la « Résistance islamique » 1.
Cette dernière repose sur une rythmique discursive précise, articulée en trois temps : premièrement, l’élaboration d’un récit de légitimation ; deuxièmement, la désignation d’un adversaire commun, érigé en figure menaçante ; troisièmement, la sacralisation du combat, qui transforme l’engagement en horizon moral. Ces trois ressorts — légitimation, désignation de l’ennemi, sacralisation — composent une matrice récurrente des dispositifs de propagande structurés, que l’on retrouve dans la prise de parole de ce combattant djihadiste.
La volonté affichée de Téhéran est de maintenir un équilibre délicat entre l’affirmation de son influence régionale et le brouillage de la maîtrise effective qu’il exerce sur ses partenaires.
Héloïse Heuls
L’ancrage bureaucratique : un paravent de légitimité pour couvrir la République islamique
Presque transparente à première lecture, cette ouverture est pourtant centrale car elle permet de donner à l’ensemble du message une tonalité administrative, gage de sérieux : « Les dirigeants respectifs [des milices précitées] forment le Cadre de coordination, créé pour établir une ligne directrice unifiée et cohérente non seulement sur le terrain, sur le plan logistique et militaire, mais aussi en matière de relations publiques (…) Nous nous devons de parler d’une seule voix au public, à l’ennemi et à nos alliés ».
Cette mise en scène de la structure contraste cependant avec les pratiques en ligne des mêmes organisations. L’argumentation s’appuie ici sur ce que Michel Crozier décrit comme une autorité rendue légitime par son inscription dans une structure 3, alors même que cette structure disparaît totalement des communications virtuelles produites par les membres de ces factions 4. La survalorisation de l’unité, pourtant au cœur de la stratégie de front menée par ces organisations, se déploie ainsi différemment selon les espaces : assumée sur le terrain, elle se dissout dans la dynamique numérique des espaces de propagande en ligne.
La tension entre structure affichée et structure effacée ne peut être comprise sans le contexte plus large de recomposition interne. Si les liens entre l’Iran, ses milices mandataires et les groupes irakiens chiites affiliés n’ont jamais été rompus, l’été 2023 marque un moment de recentrage : il est admis que Téhéran aurait alors réuni discrètement les représentants des principales factions de l’Axe de la Résistance pour préparer la mise en place d’une chambre d’opérations régionale destinée à affronter Israël et les États-Unis, activée après les attaques du 7 octobre 2023 5. Derrière la continuité apparente de ces consultations, le but de ce changement de stratégie aurait été de contenir les rivalités internes autour des Unités de mobilisation populaire, dirigées par Falih Al-Fayyadh, en rassemblant leurs principaux chefs sous l’arbitrage d’officiers iraniens de premier plan 6.
Dans les mois suivants, les préparatifs décidés à Téhéran ont commencé à se matérialiser. La Résistance islamique en Irak revendique des actions contre les forces américaines tandis que le Hezbollah et les Houthis s’inscrivent progressivement dans cette dynamique, tout en se distançant publiquement des attaques menées par le Hamas et ses alliés 7. La volonté affichée de Téhéran devient alors de maintenir un équilibre délicat entre l’affirmation de son influence régionale et le brouillage de la maîtrise effective qu’il exerce sur ses partenaires. Selon le discours présenté, une hiérarchie implicite structure cette union : le militant affirme ainsi que les ordres viennent des « dirigeants des trois factions historiques », le Kata’ib Hezbollah, le Nujaba et l’Asa’ib Ahl al-Haq. Il insiste pourtant sur un point central : si ces groupes restent en contact « permanent » avec l’Iran, ils ne recevraient pas « d’ordres directs ». Le système fonctionnerait comme une « coordination ». Cette insistance sur les mots participe d’une stratégie discursive visant à atténuer la responsabilité de Téhéran : le « djihad », selon l’expression employée par ce combattant, ne serait pas « commandé » mais « coordonné ». Une telle mise à distance de l’imputabilité renvoie à ce que Max Weber décrivait comme une forme d’irresponsabilité organisée propre aux systèmes de pouvoir complexes 8. Malgré l’union affichée, la chaîne de responsabilité se dissout dans un flou soigneusement entretenu où l’influence iranienne est reconnue — sans être jamais pleinement assumée.
Cette logique de dilution de l’imputabilité se retrouve également dans la mise en place d’une économie militante différenciée. Il est précisé que « chaque faction est soutenue et financée de différentes manières, les investissements et le commerce étant gérés à la fois par des représentants politiques et par des bureaux économiques ». Seule la Nujaba demeure en marge de ces logiques de marché afin de préserver sa « pureté » idéologique, une position héritée de son histoire, puisqu’elle a été créée en 2013 comme émanation d’Asaïb Ahl al-Haq pour défendre les lieux saints chiites en Syrie avant de faire allégeance au Guide suprême Ali Khamenei en 2016 9. Cette économie militante s’inscrit dans une architecture de pouvoir résiliente et remplaçable, fondée sur l’idée que la structure prime sur les individus. Comme le rappelle l’intéressé, « avant même qu’une figure ne tombe, un remplaçant est déjà en place (…) Les attaques contre les dirigeants de la République islamique étaient attendues ». Depuis mars 2026, la multiplication des chaînes Telegram dédiées aux martyrs liés à ces organisations, alimentant ensuite des plateformes plus visuelles comme TikTok, renforce cette logique en faisant de la figure du chef martyr un vecteur central de mobilisation 10. La diffusion de ces annonces répond à un agenda communicationnel où la perte de chefs déclenche une réponse présentée comme organisée et des opérations à forte portée symbolique.
Toute la stratégie discursive de la Résistance islamique vise à atténuer la responsabilité de Téhéran.
Héloïse Heuls
L’ennemi commun : mécanique du renversement accusatoire
Selon ce récit linéaire, toute attaque dirigée contre l’Iran et ce qu’il représente au plan théologico-politique est présentée comme une attaque contre ses défenseurs, fondant la riposte revendiquée. C’est ainsi qu’« après l’assassinat d’Ali Khamenei », il est jugé « légitime de venger cet acte en éradiquant l’influence américaine en Irak ». Interrogé sur la légitimité morale des actions de la Résistance islamique, le combattant insiste sur le fait que, contrairement à leurs ennemis, « la foi » de ses combattants leur interdirait d’attaquer des civils ou de mener des représailles contre eux. Il ajoute, comme une menace à peine voilée, que ce serait pour cette raison que « l’Iran n’a pas encore développé d’ogives nucléaires ».
Cette articulation entre retenue proclamée et menace implicite ouvre sur deux registres distincts. Le premier est opérationnel : en se disant incapables de frapper des civils, ces groupes s’appuient sur un recrutement périphérique, étranger ou délinquant, comme l’a montré l’attaque au couteau revendiquée par le Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia à Londres le 29 avril 2026 11. Le second tient à la menace nucléaire présentée comme suspendue à des considérations religieuses, transformant la retenue affichée en instrument de pression.
Plus largement, c’est la structure même de cette narration qui importe. La construction d’un ennemi omnipotent organise le discours et permet le renversement accusatoire, dans un mécanisme que la sociologie de la dénégation, notamment dans les travaux de Stanley Cohen, a largement documenté 12. Les soutiens iraniens se présentent en arbitres du conflit et affirment qu’après les attaques du 7 octobre 2023 — date constamment rappelée comme pivot — leurs ennemis auraient échoué à opposer sunnites et chiites. Cette position fonctionne comme un soutien informel aux milices palestiniennes armées, sans pour autant jamais les exposer en les nommant, et installe l’idée d’un front unifié contre un agresseur commun. C’est dans ce cadre discursif que s’inscrit la justification du passage à l’acte. L’intéressé explique ainsi que « les déclarations de Trump et de Netanyahou diabolisant l’Iran comme l’épicentre du terrorisme mondial reflètent le discours autrefois utilisé contre des groupes sunnites comme Al-Qaïda et Daech que les services de renseignement américains eux-mêmes ont financés pour affaiblir le chiisme ». Le retournement est total puisque l’accusation devient preuve de persécution ; et la persécution, moteur de mobilisation.
Une telle construction ne sert pas seulement à justifier mais aussi à recruter. Sa diffusion vise à élargir le vivier militant au-delà des cercles réguliers. C’est l’apport essentiel de la propagande en ligne, relayée sur les chaînes Telegram, les comptes X et autres plateformes animés par les milices chiites ou leurs affiliés. Le récit de l’ennemi global sert à attirer des volontaires extérieurs aux structures traditionnelles, en leur offrant un cadre idéologique immédiatement opérationnel.
L’eschatologie : ombre portée de la défense du territoire
Cette ossature eschatologique n’est pas un simple décor ; elle reconfigure le rapport de force en imposant un agenda politique sous couvert de nécessité sacrée. Dans le discours présenté par le combattant, comme dans les espaces numériques de propagande, la lutte est décrite comme purement défensive : « Nous nous défendons. Une nation située à 15 000 kilomètres d’ici nous attaque pour servir les intérêts d’un allié régional. » Pour autant, si l’Occident est désigné comme agresseur, ses populations sont explicitement dédouanées au nom d’une foi qui prône « la paix et le pardon ». La dissociation entre États et sociétés permet à ce combattant d’affirmer une supériorité morale tout en élargissant les viviers de recrutement.
Deux éléments complètent ce cadre. D’abord, la dimension économique : les États-Unis « utilisent le dollar comme une arme », prenant « [l’]économie en otage », au point que « mourir de faim vaut mieux que de vivre comme des esclaves de leur dette ». Ensuite, la lecture des alliances internationales : Moscou offrirait un « soutien illimité en matière de technologie et de renseignement », tandis que Pékin, plus distante, agirait selon ses intérêts en soutien aux milices pro-iraniennes. Plus qu’un registre, le sacré devient la colonne vertébrale de la lutte, irriguant tous ses domaines et articulant le politique à la prophétie.
La propagande diffusée dans les interstices de la webosphère pro-iranienne renforce cette architecture en lui offrant une caisse de résonance supplémentaire. Les espaces numériques se distinguent toutefois par leur capacité à formuler des menaces explicites contre les ennemis désignés. Ainsi, lorsque le commandant militaire du Hezbollah affirme : « nous utiliserons les tactiques des années 1980 et activerons les groupes de martyrs pour empêcher la stabilité de l’ennemi » 17, la forme rejoint le fond : la défense du territoire se double d’une récupération idéologique où tous les vecteurs — médias en ligne, médias de masse, discours militants — convergent pour porter un récit pensé pour dépasser les frontières et prolonger la lutte.
Qui commande et qui attaque ? La difficile qualification des groupes armés hybrides
Jeanne DubrocaLes milices chiites irakiennes pro-iraniennes se divisent principalement en deux ensembles.
D’une part, les Forces de Mobilisation Populaire (FMP), formellement intégrées aux forces de sécurité irakiennes, conservant des chaînes de commandement parallèles, une capacité militaire autonome et des loyautés idéologiques souvent alignées sur l’Iran. D’autre part, la Résistance Islamique en Irak regroupe des factions davantage clandestines, directement soutenues, financées ou influencées par Téhéran, et opérant avec une structure plus diffuse 18.
Dans les deux cas, leur action dépasse le seul cadre irakien : ces groupes participent à la constitution de réseaux transnationaux de coordination, d’influence et de projection de force, susceptibles d’être activés au-delà du territoire national, en relation avec les autres proxys iraniens comme le Hezbollah au Liban ou les Houthis au Yémen. Cette hybridité, renforcée par la multiplicité des factions et la fluidité des alliances, rend leur identification particulièrement difficile.
Or la difficulté à identifier et définir précisément un acteur a une incidence stratégique recherchée : elle complique directement sa qualification juridique, notamment au regard du droit international humanitaire et, par conséquent, l’établissement des régimes de responsabilité applicables aux violations susceptibles d’être commises, sur le territoire national — de nombreuses exactions et crimes de guerre commis par ces milices ont été documentés 19 — et à l’extérieur 20. Notons d’ailleurs que ces groupes armés irakiens pro-iraniens ne sont pas, à ce jour, inscrits comme organisations terroristes sur la liste de l’Union européenne.
La projection indirecte et ses relais : histoire d’une tactique iranienne
L’écosystème pro-iranien en Europe repose sur une imbrication croissante entre réseaux terroristes et criminels, entretenant un brouillage des catégories juridiques traditionnelles.
Jeanne Dubroca
Cette projection indirecte traduit une évolution clef du mode opératoire iranien : il s’appuie sur les membres de la diaspora ainsi que sur des relais criminels. Ces intermédiaires peuvent être sollicités pour accomplir des missions d’assassinat d’opposants politiques comme aux Pays-Bas en 2023 ou encore en 2025 avec le projet d’assassinat visant Masih Alinejad aux États-Unis. L’accomplissement d’actes terroristes leur est également confié, comme dans le cas de l’attaque contre une école située à proximité d’une synagogue à Bochum en Allemagne en novembre 2022, perpétrée par un germano-iranien membre du gang de motards des Hells Angels : selon le jugement du tribunal régional supérieur de Düsseldorf du 19 décembre 2023, l’accusé agissait à la demande d’un intermédiaire lié à l’Iran, lui-même décrit comme connecté à une « institution étatique iranienne », ce qui avait conduit le ministère des Affaires étrangères allemand à convoquer le chargé d’affaires iranien à Berlin le même jour et à dénoncer une tentative de violence « pilotée depuis l’étranger », tout en annonçant qu’il examinerait les motivations détaillées du jugement pour décider d’éventuelles mesures, y compris au niveau de l’Union.
Les autres attaques recensées en mars 2026 contre des synagogues en Belgique, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni illustrent cette dynamique : elles sont attribuées à des groupes écrans ou émergents qui présentent des liens informationnels et symboliques avec des milices irakiennes alignées sur l’Iran.
Ces configurations fragmentées posent un problème central d’attribution : les auteurs matériels sont souvent de jeunes exécutants sans motivation idéologique claire, recrutés via des canaux numériques (messageries, réseaux sociaux), ce qui dilue la responsabilité pénale et complique l’établissement d’un lien direct avec une organisation terroriste structurée. De telles activités terroristes s’appuient moins sur un alignement idéologique strict que sur des opportunités stratégiques, en soutenant des groupes et individus qui partagent les mêmes objectifs : affaiblir les États-Unis, Israël et l’Occident en général. Par exemple le Hamas, organisation d’obédience sunnite contrairement aux alliés chiites de l’Iran, ou encore Al-Qaïda à ses débuts.
Plusieurs affaires récentes montrent ainsi que l’écosystème pro-iranien en Europe repose sur une imbrication croissante entre réseaux terroristes et criminels, entretenant un brouillage des catégories juridiques traditionnelles. Les différentes tentatives d’attentats et d’assassinats coordonnées via des réseaux criminels liés à l’Iran illustrent cette porosité, démontrant la nécessité de mobiliser des outils relevant à la fois de la lutte antiterroriste, du crime organisé et du renseignement, sans toujours disposer de preuves directes exploitables en justice.
Assurer le « déni plausible » : la distance opérationnelle comme fonction tactique de la « défense avancée »
En cherchant à agir à distance tout en évitant une confrontation directe, le « déni plausible » s’inscrit étroitement dans la logique de « dissuasion élargie » 23 et de « défense avancée » 24 pratiquée par le régime iranien.
Ces approches reposent sur un même principe : faire face aux menaces au-delà des frontières nationales, par l’utilisation de moyens indirects ou asymétriques, afin d’exercer une influence sans confrontation militaire directe 25. Elles permettent ainsi d’exercer une influence stratégique dans la région tout en limitant le risque d’escalade militaire ouverte et en maintenant une certaine ambiguïté sur l’implication directe de l’État.
Le régime iranien s’appuie désormais sur les membres de la diaspora ainsi que sur des relais criminels.
Jeanne Dubroca
En Europe : une judiciarisation inadaptée ?
Ce décalage crée un risque opérationnel : des réseaux peuvent continuer à agir à bas bruit, sous le seuil de qualification pénale le plus grave, tout en contribuant à une stratégie globale de déstabilisation.
Pour les autorités européennes, le défi est double : renforcer la coopération judiciaire et le partage de preuves, tout en adaptant les cadres juridiques pour mieux appréhender ces formes d’action indirectes, où la frontière entre terrorisme, influence et criminalité devient de plus en plus floue.
L’Iran et ses proxies : le contexte stratégique d’une prise de parole
Pierre RamondMalgré une distanciation très scénarisée, le discours de ce combattant djihadiste révèle les liens très étroits entre ces groupes irakiens et la République islamique d’Iran, perceptibles par la similarité entre les propos rapportés ici et les éléments de langage des dirigeants iraniens, notamment le premier discours de Mojtaba Khamenei, fils d’Ali Khamenei et nouveau Guide suprême de la République islamique. On y retrouve une valorisation de l’axe de la Résistance, la promesse d’une extension régionale de la guerre et la valorisation des combattants pro-iraniens.
Le premier élément central de cette propagande est l’insistance sur le concept de « Résistance », centrale dans le vocabulaire employé par les groupes armés au Proche-Orient liés à l’Axe de la Résistance. Le Hezbollah se présente comme « La Résistance islamique au Liban » qui apparaît sur son drapeau (المقاومة الإسلامية في لبنان) et le Hamas comme « Le Mouvement de la résistance islamique » (حركة المقاومة الإسلامية).
Un deuxième axe clef est une justification de l’extension régionale de la guerre, reposant sur l’idée que tous les conflits seraient liés et que les Kurdes serviraient de cheval de Troie d’Israël dans sa lutte contre l’Iran. Le porte-parole affirme ainsi que le « Kurdistan (…) par l’intermédiaire des Peshmergas, sert souvent de base au Mossad ». Cette rhétorique éculée dans la communication de la République islamique se trouve renforcée depuis le début de la guerre menée par les États-Unis et Israël et s’appuie sur des annonces régulières d’arrestations de combattants kurdes qui seraient liés au Mossad.
Troisièmement, le combattant porte un discours d’invincibilité consistant à faire du retrait américain en Irak la conséquence d’une victoire militaire des alliés de Téhéran. Le 18 janvier 2026, le gouvernement irakien a annoncé le départ complet des troupes américaines encore présentes, dans la continuité du retrait des forces annoncé fin 2021 26. Cette décision, qui s’explique en fait par de multiples facteurs sans lien avec une défaite militaire sur le terrain, est interprétée par ce combattant comme une victoire : « Nous avons contraint les Américains à évacuer presque partout, à l’exception de la base Victoria — près de l’aéroport de Bagdad — où quelques marines subsistent. Nous avons ensuite pris pour cible les hôtels, car c’est là qu’ils se sont repliés après avoir quitté les bases, tant dans la capitale qu’à Erbil ». Ces discours occultent un élément essentiel de la réalité politique de la région : le délitement quasi-total de l’Axe de la Résistance à la suite des conséquences du 7 octobre 2023, qui ont déjà culminé dans la guerre des 12 jours qu’Israël a menée contre l’Iran en juin 2025.
Enfin, le combattant djihadiste articule une défense morale de la République islamique en mobilisant plusieurs registres argumentatifs qui, mis bout-à-bout, produisent un récit en apparence cohérent d’inspiration conspirationniste. Ainsi, niant la réalité des massacres de la population civile commis par l’Iran début janvier et dont le nombre de victimes pourrait dépasser les 30 000, il reprend fidèlement la version de la République islamique selon laquelle des groupes kurdes armés soutenus par l’étranger auraient tenté de renverser le régime, ce qui aurait justifié une répression qui, dans les faits, s’est concentrée sur la population civile. On retrouve également le trope de l’imputation du terrorisme sunnite à des acteurs extérieurs, en particulier aux États-Unis. Il affirme ainsi que « les déclarations de Trump et de Netanyahou diabolisant l’Iran comme l’épicentre du terrorisme mondial reflètent le discours autrefois utilisé contre des groupes sunnites comme Al-Qaïda et Daech — que les services de renseignement américains eux-mêmes ont financés pour affaiblir le chiisme ».
Malgré la reprise du discours politique des dirigeants iraniens, le combattant affirme que son groupe ne dépend pas de la République islamique et revendique une forme d’autonomie : « [les groupes auxquels j’appartiens] restent en contact permanent avec l’Iran, mais ne reçoivent pas d’ordres directs. Il y a une coordination, comme avec le Hezbollah au Liban ou les Houthis au Yémen. Mais le djihad n’est pas commandé, il est coordonné ».
Cette présentation des relations entre Téhéran et ses alliés est toutefois trompeuse. Comme l’a bien montré Christophe Ayad dans ces pages, l’Iran a joué un rôle déterminant dans la formation, le financement et l’orientation stratégique du Hezbollah — ce qui explique pourquoi une partie importante de la population libanaise le considère comme un « parti de l’étranger ». Du reste, tout en revendiquant une certaine indépendance, le combattant exprime une allégeance explicite sur le plan théologique aux dirigeants iraniens, en particulier à Ali Khamenei : « Après l’assassinat d’Ali Khamenei — à qui la plupart de nos factions avaient prêté allégeance —, nous considérons qu’il est légitime de venger cet acte en éradiquant l’influence américaine en Irak ». Cette fidélité religieuse contraste avec la réalité du chiisme irakien, où Ali Khamenei n’a jamais eu de véritable autorité spirituelle. Les chiites d’Irak se réfèrent en effet majoritairement aux grands ayatollahs chiites de Najaf, au premier rang desquels figure Ali Sistani. Comme l’a démontré Laurence Louër dans ses travaux, le concept de wilayat al-faqih, ou « gouvernement du spécialiste en jurisprudence islamique » — qui érige le juriste-théologien en guide politique — s’est progressivement éloigné des aspirations des communautés chiites hors d’Iran : « Dès les années 1990, les islamistes chiites en Irak, au Liban ou dans les monarchies du Golfe — Arabie saoudite, Bahreïn, Koweït — prennent leur distance avec l’idéologie de la wilayat al-faqih ». L’ayatollah Sistani lui-même s’est d‘ailleurs contenté de condamner les actions américaines et israéliennes, sans appeler à une quelconque vengeance.
Cette allégeance religieuse se manifeste ici également dans la martyrologie que développe le combattant. Il affirme ainsi que « le martyre de Khamenei a incroyablement uni les chiites à travers la région, tant sur le plan civil que militaire. Autrement dit, des figures dirigeantes de premier et deuxième rangs sont certes tombées, mais il ne faut pas se laisser tromper par l’efficacité de ces actions. Les mesures de sécurité des ayatollahs ont toujours été minimales : pour les chiites, le martyre est le plus grand des honneurs ». Or cette conception du martyre n’est pas consubstantielle au chiisme. Elle résulte d’une construction politique propre à la République islamique 27, qui en a fait un instrument de mobilisation, notamment durant la guerre Iran-Irak, en lui conférant une visibilité et une fonction idéologique inédites. De même dans les propos de ce combattant, le conflit est présenté comme un processus illimité. Il déclare ainsi : « Nous sommes convaincus que cette résistance à l’oppression ouvrira la voie au retour du Mahdi. Nous n’en sommes qu’au début de ce que nous considérons comme la ‘Mère de toutes les batailles’ ». Figure messianique de la tradition islamique, le Mahdi est censé revenir à la fin des temps pour restaurer la justice et racheter le monde. Dans cette perspective, non seulement la guerre se trouve justifiée, mais elle excède, au nom de l’eschatologie, toutes les limites de l’espace et du temps.
Sources
- Robin Beaumont, « L’Irak, ou la ‘Résistance désaxée’ », Orient XXI, 6 janvier 2025.
- Groupes figurant sur la liste SDN (ressortissants spécialement désignés) pour la lutte antiterroriste, actualisée en septembre 2025, disponible sur le site de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) du département du Trésor américain.
- Michel Crozier, Le phénomène bureaucratique, Paris, Seuil, 1971.
- Selon notre analyse : tandis que ceux-ci affichent leur unité, rappellent leurs actions communes et se citent mutuellement sur le terrain, sur le cyberespace, l’unité se fond au contraire dans la sensation d’un nombre et dans la capacité des organisations à occuper tous les réseaux.
- « Inside story : The secret Arab visitors in Iran and the ‘liberation’ of Jerusalem », Amwaj.media, 7 novembre 2023.
- Amir al-Kaabi, Hamdi Malik, « Qais al-Khazali Calls for Faleh al-Fayyad’s Removal as PMF Chairman », The Washington Institute for Near East Policy, 16 mars 2024.
- Nous appuyons notre analyse sur l’étude des réseaux de propagande concernés au cours de cette période.
- Nicolas Tenzer, « Éthique de responsabilité et éthique de conviction : l’intellectuel et le politique dans les démocraties modernes » in Pour une nouvelle philosophie politique : de la philosophie à l’action et retour, Paris, Presses Universitaires de France, 2007, p.103-124.
- Présentation détaillée de l’organisation Harakat Hezbollah al-Nujaba (HHN) sur le site du Counter Extremism Project ; nous renvoyons également aux travaux du chercheur Robin Beaumont.
- Nos observations nous permettent d’écrire que ces chaînes de propagande tout à la fois remplaçables et modulables sont reconnaissables à l’usage de chiffres ou symboles issues de la théologie chiite irakienne. Cette numérologie comme cette sémiologie sont également un moyen pour les modérateurs de se reconnaître entre eux.
- « ‘C’est une marque nouvelle mais une organisation ancienne’ : à Londres, le groupe islamiste HAYI au cœur de l’enquête de la police antiterroriste », Le Choix de France Info, France Info, 1er mai 2026.
- Stanley Cohen, States of Denial : Knowing about atrocities and suffering, Cambridge, Polity Press, 2001.
- Patrick Prétot, « Sacralité et liturgie : Recherche de repères pour aujourd’hui », Transversalités, 2009/4 N° 112, 2009. p.63-86.
- Jürgen Habermas et al., « Chapitre II. Les racines sacrales des traditions de la période axiale », Une histoire de la philosophie (Tome 1) – La constellation occidentale de la foi et du savoir, Paris, Gallimard, 2021, p. 210-367.
- De nombreux prédicateurs et penseurs chiites répondent aujourd’hui à ces sujets depuis leurs blogs, plateformes ou réseaux sociaux personnels.
- Nous renvoyons ici aux travaux et séminaires du Professeur Mohammad Ali Amir-Moezzi.
- Citation diffusée sur X, ainsi que sur une dizaine de chaînes Telegram, le 27 avril 2026.
- Craig R. Klein, « From Tehran to Europe : Terrorism Risks After the Killing of Iran’s Ayatollah », International Centre for Counter-Terrorism, 9 mars 2026.
- « Iraq : Evidence of war crimes by government-backed Shi’a militias », Amnesty International, 14 octobre 2014.
- Le droit international humanitaire établit que toute personne, civile ou militaire, peut être tenue pénalement responsable de crimes de guerre. Il impose une obligation particulière aux chefs militaires et aux supérieurs civils, qui doivent prévenir et réprimer ces crimes : leur responsabilité peut être engagée non seulement s’ils les ordonnent, mais aussi s’ils savaient, ou avaient des raisons de savoir, que de tels actes allaient être commis sans prendre les mesures nécessaires pour les empêcher ou en sanctionner les auteurs. En outre, la responsabilité pénale s’étend à toute personne qui participe indirectement à ces crimes, notamment en les facilitant, en les aidant ou en les encourageant.
Par ailleurs, en tant qu’État partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, l’Irak a l’obligation de respecter, protéger et garantir les droits fondamentaux, notamment le droit à la vie, l’interdiction de la torture et des mauvais traitements, ainsi que le droit à la liberté et à la sécurité de la personne. En laissant se développer, en encourageant, ou en intégrant à ses Forces régulières, des milices non contrôlées responsables d’exécutions illégales, d’enlèvements et de tortures, tout en ne prenant pas de mesures efficaces pour prévenir ou sanctionner ces abus, l’Irak manque à ses obligations internationales et peut être tenu juridiquement responsable de ces violations graves des droits humains.
- « Radical Shia Terrorism in Western Europe », Directorate of Intelligence, CIA, 31 juillet 1985. Voir également Conseil de l’Europe, Assemblée parlementaire, Commission des questions politiques et de la démocratie, La situation en Iran et la protection des défenseurs iraniens des droits humains dans les États membres du Conseil de l’Europe, Rapport, Doc. 16035, 11 septembre 2024.
- Depuis 2021, Matthew Lewitt et Sarah Boches estiment que, parmi ces opérations, la plupart visent des dissidents iraniens (34 cas), notamment des journalistes s’exprimant en persan, ainsi que des citoyens et diplomates israéliens (10 cas) et des personnes ou institutions juives (7 cas). Voir Matthew Levitt, Sarah Boches, « Iranian External Operations in Europe : The Criminal Connection », ICCT, 16 octobre 2024.
- En anglais, « extended deterrence ».
- En anglais, « forward defense ».
- Mahmut Cengiz, « Forecasting the Fifth Wave : Emerging Terrorist Threats in a Changing World, Small Wars Journal », Small Wars Journal, 25 juillet 2025.
- « L’Irak annonce le retrait complet de la coalition dirigée par les États-Unis, hors Kurdistan », RFI avec AFP, 18 janvier 2026.
- Farhad Khosrokhavar, Les Nouveaux martyrs d’Allah, Paris, Flammarion, « Champs Essais », 2003.