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Je n’oublierai jamais le séjour que j’ai fait dans la « Zone 1 ». Lorsqu’on arrive dans la zone interdite de 2 600 km² qui entoure la centrale nucléaire sinistrée et fermée, on éprouve un sentiment bizarre.
La ville de Tchernobyl, située à 17 km de la centrale qui porte son nom, est une ville morte-vivante. On y trouve quelques personnes âgées qui y vivent en permanence, malgré l’interdiction, ainsi que des milliers d’autres qui y vivent par intermittence et y travaillent.
Pompiers, forestiers, membres de l’administration, cuisiniers, écologistes, personnel des décharges nucléaires, personnel de la centrale nucléaire à l’arrêt, la surveillant toujours, scientifiques, hommes et femmes : tous portent des tenues de camouflage.
Officiellement, ils ne mangent que dans des cantines, mais certains bravent l’interdit, au risque de leur santé, pour chasser le gibier dans les forêts qui recouvrent la presque totalité de la zone, ou pour cueillir des champignons et des baies. C’est ce qu’on appelle le fatalisme slave. Le soir, on peut aller au bar ou dans l’un des trois hôtels pour touristes qui, avant la guerre de Poutine contre l’Ukraine, attiraient des dizaines de milliers de personnes par an dans cette zone si spéciale.
La ville de Tchernobyl n’a pas d’intérêt particulier, sauf peut-être pour des juifs orthodoxes : c’était une ancienne bourgade juive, organisée autour d’un rabbin dont les adeptes vivent toujours aux États-Unis.
Depuis une quinzaine d’années, l’administration de la zone essaie cependant de la muséifier : plusieurs monuments d’une qualité artistique discutable sont érigés ici et là et un terrain clôturé expose des engins du même type que ceux qui ont participé à la liquidation, peints de couleurs vives : rouge, vert, jaune, bleu, comme s’il s’agissait d’un jeu d’enfant. Une église entièrement rénovée accueille ses fidèles, et une fois par an, au printemps, une foule de visiteurs se rend sur les tombes de leurs proches.
L’attraction principale de la zone est la ville de Pripiat souvent appelée « la Pompéi de Tchernobyl ».
Il s’agit d’une ville nouvelle aux larges avenues bordées d’arbres, dotée d’une piscine, d’un palais de la culture, d’un hôtel, d’un grand restaurant, de cafés et de salles de sport.
En réalité, comme le révèlent les documents du KGB, cette ville privilégiée souffrait tantôt de pénurie de pain, tantôt d’eau potable. Les habitants vivaient de longues années dans des foyers de travailleurs surpeuplés avant d’obtenir un logement. Surtout, ils étaient tous sous la surveillance du KGB, qui écoutait leurs coups de fil, ouvrait leur courrier, et disposait même d’appartements secrets en ville pour y rencontrer des informateurs.
Aujourd’hui, une atmosphère mélancolique flotte sur Pripiat : les routes asphaltées sont défoncées et recouvertes de végétation, les immeubles se fissurent et il est recommandé de ne pas monter dans les étages, car les armatures des escaliers sont rouillées et risquent de s’effondrer à tout moment. Dans les bâtiments publics, on marche partout sur des débris de verre.
On est surtout triste à la pensée que cette ville, dont les habitants étaient si fiers, ne sera plus jamais habitable : Pripiat a été irradiée au plutonium, dont les différents isotopes mettront entre 24 000 ans et des millions d’années à se désintégrer. Lors de votre visite, on vous recommande de ne marcher que sur l’asphalte, d’éviter l’herbe, de ne pas fumer, de ne pas manger ni boire afin de ne pas aspirer de « particule chaude » — un grain de poussière porteur d’un isotope de plutonium qui, ingéré, créera un foyer radioactif dans vos poumons.
Une autre attraction de la zone est également souvent interdite de visite : un gigantesque radar de détection précoce des missiles intercontinentaux. Objet ultrasecret, entouré d’une petite ville-garnison, il a cessé de fonctionner après la catastrophe. Aujourd’hui, cette énorme carcasse métallique n’a toujours pas été décontaminée, mais des touristes qui pénètrent dans la zone sans autorisation ni guide obligatoire y pratiquent le base-jump et en font des vidéos.
L’ouverture des archives
Pour ceux qui, comme moi, se sont rendus si souvent à Tchernobyl, la récente publication des archives du KGB ukrainien, chargé du contrôle de la centrale nucléaire, est d’un intérêt particulier.
Édités par l’Institut ukrainien de la mémoire, ces documents couvrent vingt-cinq ans de surveillance de la centrale de Tchernobyl et de la ville nouvelle de Pripiat, qui abritait le personnel de la centrale et celui des chantiers de construction. Ils portent sur la période allant des premiers travaux dans les années 1970 jusqu’à l’effondrement de l’Union soviétique, et contiennent un nombre très important de documents relatifs aux deux années qui ont suivi l’accident.
On peut retracer ainsi le rôle du KGB depuis les premières heures de la construction de la centrale, en passant par la stratégie déployée autour de la catastrophe, jusqu’aux efforts menés par l’Ukraine après 1989 pour lever le secret entourant Tchernobyl.
Comment le KGB a laissé Tchernobyl se produire
Tout au long de la période soviétique, le KGB a été « le glaive » du Parti communiste au pouvoir, mais aussi, selon l’expression de Nikita Khrouchtchev, « ses yeux et ses oreilles ». Il est désormais possible de mieux documenter le contrôle sévère qu’il a exercé sur les entreprises du secteur militaro-industriel et du nucléaire civil.
Dès le début de la construction de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le KGB constate toutes sortes de défaillances : utilisation de matériaux de mauvaise qualité, fourniture d’engins et d’instruments défectueux, manque d’ouvriers et d’ingénieurs qualifiés, laisser-aller généralisé, vols et corruption endémiques. Les plans de construction et d’exploitation ne sont pas respectés, les accidents et les arrêts de réacteurs s’enchaînent, et les ouvriers sont victimes de nombreux accidents du travail. En parcourant ces rapports du KGB classés top secret, on s’étonne plutôt que l’accident fatidique ne se soit pas produit plus tôt.
Le système soviétique montre ses limites : le KGB informe la direction soviétique des problèmes, mais ne peut pas sévir lui-même, car il ne s’agit pas de crimes politiques ; le Parti, quant à lui, ne réagit pas, tant il est gangrené par la corruption.
Au lieu de résoudre les dysfonctionnements, le KGB perd beaucoup de temps et d’énergie à pourchasser des fantômes.
Depuis l’époque stalinienne, certaines catégories de la population étaient particulièrement suspectes pour le régime soviétique : les Allemands de la Volga, les Tchétchènes, les Chinois de Sibérie, les Juifs, les évangélistes, les baptistes, ainsi que plusieurs autres peuples déportés pour collaboration présumée avec les nazis. Dans les années 1970, le KGB surveillait en particulier ces groupes, car il croyait y déceler des saboteurs.
En effet, le sabotage est la hantise permanente du régime soviétique : depuis la révolution d’Octobre, on attribue aux « saboteurs » tous les problèmes et échecs de l’industrialisation et de la collectivisation.
Dans les années 1970, il s’agit d’une pure chimère, mais le KGB persiste à persécuter des « éléments anti-soviétiques » — ceux qui racontent des blagues, lisent des livres interdits ou, pour les Juifs, expriment leur désir de partir en Israël.
Le déni de catastrophe
Après l’explosion du réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril, le KGB endosse un rôle particulièrement sinistre.
Sur ordre de la direction soviétique — et in fine de Gorbatchev, qui n’est pas encore le réformateur que nous connaissons —, le KGB fait tomber une chape de plomb sur l’information concernant la catastrophe.
Dès le 27 avril, il ordonne au réseau ukrainien de traquer les « bavards » pour les réduire au silence en les menaçant de persécution.
Dans l’un des documents que j’ai pu examiner, le KGB énumère 22 points d’information top secrète : les causes de l’accident, les responsabilités, les niveaux de contamination du sol, de l’air et de l’eau, le nombre de personnes irradiées, l’utilisation industrielle des produits alimentaires contaminés, etc. Il publie également un autre texte dans lequel il cite les « éléments de langage » à utiliser pour parler de la catastrophe, éléments qui sont autant de mensonges sur le déroulement réel des événements.
Les contre-vérités et les silences de la direction soviétique ont des effets désastreux sur les populations concernées.
Huit à neuf millions de personnes vivent alors dans les territoires désormais contaminés. Concernant les niveaux de contamination de l’environnement, ils ne reçoivent pourtant que des informations totalement falsifiées. Alors que le défilé traditionnel du 1er mai à Kiev, la capitale ukrainienne de 2,5 millions d’habitants, aurait dû être annulé, les festivités sont maintenues : Gorbatchev en personne a ordonné de ne pas l’annuler pour « ne pas provoquer de panique ». Les manifestants respirent ainsi un air de printemps saturé de radionucléides.
Le KGB tente également de dissimuler l’information aux étrangers présents à Kiev au moment de l’accident.
Les correspondants de la presse étrangère qui tentent d’obtenir des informations sont habilement induits en erreur par des figurants du KGB qui leur jouent un spectacle.
C’est une technique fréquente de ce service de renseignement : pendant l’Holodomor, la famine artificielle organisée par Staline en Ukraine et qui a coûté la vie à près de 4 millions d’Ukrainiens, on amenait des étrangers dans des kolkhozes où les agents du NKVD (l’ancêtre du KGB) jouaient le rôle de kolkhoziens heureux et bien nourris. En août 1933, Édouard Herriot, ancien président du Conseil des ministres français et alors président de la Chambre des députés, a assisté à cette mise en scène.
Le KGB travaille également au corps les quelques milliers d’étudiants étrangers à Kiev pour les empêcher d’interrompre leurs études et de regagner leur pays. Pour les persuader qu’ils ne courent aucun danger, il mène une habile propagande parmi eux, en s’appuyant notamment sur des étudiants déjà recrutés. Plus largement, le service de renseignement s’appuie sur ses agents parmi les Ukrainiens ethniques vivant à l’étranger : alors que l’énorme diaspora ukrainienne s’inquiète, exige des informations et souhaite apporter de l’aide aux compatriotes, tout est fait pour la calmer via des publications dans la presse étrangère « favorable ».
Comment la glasnost a levé le secret sur l’accident
Pour surmonter les conséquences de cet accident d’une gravité exceptionnelle, l’État soviétique mobilise en premier lieu les militaires, notamment les troupes chimiques, ainsi que des spécialistes de trente ministères. Outre ces personnes missionnées, il peut également compter sur des volontaires, notamment des Ukrainiens qui tentent d’empêcher la propagation de la contamination dans le pays.
De gigantesques travaux sont alors entrepris : les sols de la centrale nucléaire et des territoires adjacents sont décontaminés ; un sarcophage est construit au-dessus du réacteur éventré.
On sait peu de choses sur ce que sont devenus ensuite ces 600 000 liquidateurs. La vie de beaucoup parmi eux a été écourtée à cause de l’exposition aux radiations.
Les années suivant la catastrophe sont fatidiques pour l’Union soviétique : la politique de glasnost (« transparence ») ne fait alors qu’accélérer incroyablement le cours des événements.
Dès l’année suivante, ce que le KGB tentait de garder sous silence commence à se répandre. Des organisations écologistes puis des organisations d’anciens liquidateurs et, enfin, pour l’Ukraine, du mouvement national Roukh, dirigé par des dissidents, voient le jour.
La vérité sur la catastrophe finit par se révéler. Le KGB assiste, impuissant, à cette déferlante.
En 1989, un groupe de députés indépendants, élus lors de la première élection libre au Soviet suprême (la future Douma), exigent la levée du secret sur Tchernobyl et obtiennent gain de cause. Parmi eux se trouve une journaliste ukrainienne courageuse, Alla Yarochinskaïa, qui dérobe au Comité central les protocoles secrets du Politburo, organe qui prenait les décisions relatives au traitement de la catastrophe. Alors qu’elle en révèle progressivement le contenu les années suivantes, ses actions augmentent le désir des Ukrainiens de s’affranchir de Moscou.
De Tchernobyl à Zaporijia et retour
Depuis le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine en 2022, il n’y a plus de tourisme à Tchernobyl.
En février 2022, les troupes russes ont envahi l’Ukraine par trois côtés.
Celles venant de la Biélorussie sont entrées dans la zone de Tchernobyl et ont occupé la centrale nucléaire.
Pendant un mois, ils ont terrorisé son personnel et installé un campement entouré de tranchées en plein cœur de l’ancienne « forêt rousse » — cette forêt située près de la ville de Pripiat, entièrement brûlée par le plutonium, dont les arbres ont ensuite été enterrés par les liquidateurs. L’endroit reste contaminé : plusieurs de ces militaires insouciants auraient été transportés dans des hôpitaux biélorusses.
Si les troupes russes ont aujourd’hui quitté Tchernobyl, elles occupent toujours la centrale nucléaire de Zaporijia avec ses six réacteurs.
En cas d’incident, l’Ukraine entière serait en danger.
À Tchernobyl, le 14 février 2025, un drone russe a percuté la coque de protection de l’Arche, la construction qui recouvre l’ancien sarcophage au-dessus du réacteur explosé en 1986.
L’explosion a transpercé la coque, provoquant d’importants dégâts sur la structure du toit et un incendie qui n’a pu être maîtrisé que trois semaines après l’attaque. Les dégâts sont importants et pourraient même causer l’effondrement de l’Arche.
Au quarantième anniversaire de Tchernobyl, c’est un terrible rappel des catastrophes que la guerre peut provoquer.