Pour recevoir nos articles en avant-première et soutenir le travail d’une rédaction indépendante, abonnez-vous au Grand Continent

Depuis la déclaration de Xi Jinping en juin 2018, selon laquelle « le monde connaît des changements profonds et sans précédent depuis un siècle », l’idée que « l’Orient est en plein essor et l’Occident décline » (东升西降) s’est ancrée dans le discours stratégique chinois 1.

Cette vision de long terme table sur l’ascension relative de la Chine et l’érosion progressive de la domination des États-Unis. Alors que certains signes de ce double mouvement sont déjà visibles, ils renforcent le récit promu par Pékin. On pourrait d’ailleurs affirmer que la guerre lancée par l’administration Trump contre l’Iran, le 28 février dernier, ne fait que confirmer ce scénario.

Le déplacement de l’équilibre des puissances, tel que le perçoivent ou le croient percevoir les dirigeants du PCC, est l’un des éléments clefs pour comprendre l’évolution du comportement de la Chine en matière de politique étrangère et évaluer la possibilité qu’elle adopte une approche de plus en plus affirmée dans les affaires régionales et mondiales. Une interprétation concurrente suggère toutefois que Xi Jinping pourrait simplement mobiliser la rhétorique de puissance pour renforcer la légitimité du Parti communiste chinois dans le pays, plutôt que de s’en servir comme d’une boussole stratégique : on ne peut pas affirmer que le secrétaire général du Parti considère en privé le déclin de la puissance états-unienne comme inéluctable.

Dans cet article, nous partons donc du principe que si le discours mettant en parallèle l’ascension de l’Orient et le déclin de l’Occident a probablement un retentissement dans certains cercles décisionnaires à Pékin, il n’influe pas de manière égale sur la politique étrangère de la Chine, cette incidence dépendant des circonstances.

L’idée que Pékin se fait de la puissance états-unienne sera d’une importance particulière en 2026. Certes, les actions souvent imprévisibles de l’administration Trump contribuent à renforcer la Chine, y compris sur le plan économique. On le voit avec l’augmentation des achats chinois de gaz et de pétrole russes, ainsi que de minerais. Toutefois, si Pékin était totalement convaincu que le pays était en plein essor et que l’affaiblissement des États-Unis était irrémédiable, il est probable qu’il réagirait de manière plus radicale aux offensives des États-Unis contre le Venezuela puis contre l’Iran. La prudence manifestée au sujet de la guerre en cours contre Téhéran plaide en ce sens.

La Chine a ainsi choisi une autre approche : elle opère lentement et prudemment, mène une diplomatie économique et utilise ses réseaux parfois diasporiques dans les pays du Sud global afin de recueillir les fruits du désordre que provoque Washington. En avril 2025, Xi Jinping a ainsi effectué une tournée en Asie du Sud-Est (Cambodge, Malaisie, Vietnam), dans le prolongement de l’imposition de droits de douane à ces pays par la Maison-Blanche.

Pékin se réjouit de voir l’influence globale des États-Unis remise en question à la suite des politiques menées par Trump. Cependant, même une Chine plus affirmée aura du mal à convaincre les alliés de Washington — notamment en Asie — qu’elle offre une alternative pacifique à son leadership. En effet, alors que la Chine a tenté à plusieurs reprises de vassaliser certains États de la région au cours des derniers siècles, ceux-ci ne peuvent qu’accueillir un rapprochement avec méfiance.

La fragilité chinoise derrière l’assurance de Xi

Les dirigeants chinois sont confrontés à une dissonance importante entre leur discours officiel sur l’ascension du pays et la réalité de son ralentissement économique. 

L’économie chinoise est en effet confrontée à des problèmes structurels, tels que la fragilité du marché immobilier, le déclin démographique et la faiblesse de la consommation intérieure, qui contredisent un message triomphaliste. Bien que Pékin continue de s’imposer comme un acteur majeur sur le plan technologique, ces avancées se font dans un contexte  de pressions fiscales et économiques croissantes.

Le dilemme fondamental est donc le suivant : l’image que Pékin se fait d’elle-même, en tant que puissance montante, repose sur des bases économiques fragiles. De plus, la confiance de certains dirigeants communistes en l’ascension inéluctable de la Chine coexiste avec une insécurité croissante sur le plan intérieur et des vulnérabilités à l’étranger. Malgré la hausse du PIB chinois, les États-Unis conservent une part d’environ 26 % du PIB mondial, ce qui remet en question l’idée d’un déclin inévitable.

Cette tendance contredit directement la propagande de Pékin. Xi considère peut-être le déclin américain comme une dynamique de long terme, accélérée par le retour de Donald Trump en 2025, mais il reconnaît également la résilience des États-Unis — son seul véritable rival.

Aujourd’hui, la Chine passe d’une confiance rhétorique dans le déclin des États-Unis à des mesures opérationnelles pour concrétiser ses ambitions en Indo-Pacifique.

Philippe Le Corre et Sungmin Cho

Jusqu’à la guerre en Iran, la perspective d’un déclin des États-Unis, sur laquelle mise Pékin, n’a pas suscité d’enthousiasme dans les autres pays mais plutôt de l’inquiétude. Parallèlement, lorsque Pékin défend ses intérêts de manière plus affirmée, adoptant la diplomatie du « loup-guerrier 2 », beaucoup de pays réagissent avec suspicion. Alors que la Chine promeut le « modèle chinois » comme étant supérieur à la démocratie libérale, notamment par son initiative des Nouvelles routes de la soie, son assertivité a nui à son image internationale. Jusqu’en 2025, les enquêtes du Pew Research Center montraient une baisse de l’image de la Chine en Occident ; ailleurs, par exemple chez les pays en développement participants aux Nouvelles routes de la soie, plusieurs se plaignent du peu de retombées locales, les investissements et projets favorisant surtout les entreprises chinoises au détriment des acteurs locaux.

Pour les États-Unis, la guerre d’Iran n’entame pas le pivot vers l’Asie

Les frictions persistantes entre l’administration Trump et ses alliés — mises en évidence lorsque le président a sommé les membres de l’OTAN de déployer des navires de guerre dans le détroit d’Ormuz — renforcent la conviction de Pékin que les États-Unis sont en déclin. Cela encourage la Chine à faire progresser discrètement ses intérêts stratégiques.

D’ici la fin de l’année 2026, nous anticipons que la Chine consolidera probablement son influence dans la région indo-pacifique, sans déclencher de conflit direct. Les tactiques de « zone grise », telles que le harcèlement des navires philippins, les vols de drones aux abords de Taïwan et l’intensification des patrouilles navales en mer de Chine méridionale se poursuivront, augmentant ainsi le risque d’erreurs d’appréciation. Pékin tentera cependant de limiter l’escalade, afin d’éviter tout conflit ouvert et, par conséquent, tout prétexte pour une intervention des États-Unis.

Sur le plan économique, la Chine intensifiera ses efforts pour renforcer la résilience de ses chaînes d’approvisionnement, afin de réduire son exposition aux sanctions des États-Unis. Les restrictions imposées dans le domaine des technologies de pointe, telles que les semi-conducteurs, ont déjà incité Pékin à encourager l’innovation et l’autonomie nationales, comme l’illustre le plan quinquennal 2026-2030 adopté au début de cette année par l’Assemblée nationale populaire.

Fin octobre, lors du sommet Trump-Xi de Busan, en Corée du Sud, la Chine avait accepté de suspendre pendant un an ses mesures de contrôle des exportations de terres rares, essentielles à la production de nombreux biens, des smartphones aux avions de chasse ; lors de la même rencontre, elle a également accepté d’acheter 12 millions de tonnes de soja aux États-Unis, bien que la mise en œuvre à long terme reste incertaine. 

Même si l’administration états-unienne et ses soutiens considèrent cet accord comme un succès majeur, la Chine conserve néanmoins l’avantage en ce qui concerne ces minerais critiques. En échange, Pékin a aussi obtenu ce qu’il recherchait avant tout : la levée de certains droits de douane liés à des produits associés au fentanyl. La rencontre entre Xi et Trump prévue les 14 et 15 mai prochains à Pékin devrait laisser inchangés les droits de douane ou taxes sur les marchandises importées encore en vigueur.

Sur le plan sécuritaire, Washington semble déterminé à dissuader toute agression chinoise en incitant ses alliés de l’Indo-Pacifique — Corée du Sud, Japon et Australie — à jouer un rôle accru dans l’équilibrage face à Pékin. La proposition états-unienne de réorienter ses forces basées en Corée afin de mettre plus explicitement l’accent sur la dissuasion envers la Chine 3 illustre cette tendance. Si les alliés s’alignent effectivement sur Washington pour contrer Pékin, les offensives déployées par la Chine pourraient échouer. Cependant, on s’inquiète aussi à Séoul ou à Tokyo du possible redéploiement de certains moyens militaires américains de la Corée du Sud vers le Moyen-Orient, en particulier ceux issus du système THAAD, destiné à l’origine à contrer les menaces de missiles balistiques nord-coréens 4

De manière générale, la politique étrangère de l’administration Trump crée à la fois des risques et des opportunités pour Pékin. Les analystes chinois, qui n’avaient peut-être pas anticipé la guerre d’Iran et ses conséquences pour les partenaires des États-Unis, s’attendent à des frictions croissantes entre Washington et ses alliés traditionnels au sujet des dépenses de défense, des déficits commerciaux et des différends plus généraux relatifs au partage des charges (burden-sharing). Une fois la guerre avec l’Iran terminée, ils anticipent peut-être que les États-Unis réorientent leur attention et leurs ressources vers l’Indo-Pacifique, à condition toutefois que la crédibilité militaire américaine n’ait pas été atteinte, et que les stocks de munitions et de matériels n’aient pas été trop réduits.

À l’approche du sommet Xi-Trump, il n’est pourtant pas certain que les États-Unis intensifient leur activité militaire dans le détroit de Taïwan et multiplient les opérations de « liberté de navigation » en Asie-Pacifique. En mobilisant la théorie de la transition de puissance, les dirigeants chinois pourraient interpréter de telles actions comme des mesures préventives, caractéristiques d’une puissance en déclin, cherchant à contenir un rival ascendant. Le PCC en conclurait dès lors qu’il doit résister à ces tentatives de freiner l’ascension de la Chine plutôt que de céder, en commençant par rejeter toute ingérence de Washington sur la question taïwanaise, que Pékin classe comme une « affaire intérieure ».

À moyen terme, un cessez-le-feu entre la Russie et l’Ukraine, bien que peu probable dans un délai aussi court, pourrait également permettre à certains membres de l’OTAN de mobiliser davantage de moyens navals et aériens contre la Chine. Les marines britannique, allemande et française pourraient, par exemple, accentuer leur présence dans le détroit de Taïwan et mener davantage d’exercices conjoints avec des partenaires de la région Asie-Pacifique, tels que le Japon ou l’Australie. Sous la pression des États-Unis, la Corée du Sud pourrait aussi indiquer sa volonté de soutenir Washington en cas d’une éventuelle crise autour de Taïwan. De tels développements confirmeraient à Pékin que l’Occident cherche à contenir la Chine, renforçant son hostilité envers les États-Unis et augmentant le risque de conflit en Asie de l’Est.

Les dirigeants chinois sont confrontés à une dissonance importante entre leur discours officiel sur l’ascension du pays et la réalité de son ralentissement économique. 

Philippe Le Corre et Sungmin Cho

Le début d’une opposition ouverte : signaux faibles

Avec les élections de mi-mandat aux États-Unis en novembre et la préparation du 21e Congrès national du Parti communiste chinois, qui se déroulera l’an prochain, les mois à venir seront déterminants. L’année 2026 marquera également une consolidation et une réorganisation politique importantes des forces navales et aériennes de l’Armée populaire de libération  : Xi Jinping lui a donné pour objectif d’être prête à « contraindre Taïwan par la force militaire » d’ici à 2027.

Si la perception qu’a Pékin du déclin américain influence réellement sa politique dans la région indo-pacifique, les premiers indicateurs devraient apparaître dans sa rhétorique, sa posture militaire et les outils hybrides qu’elle déploie. 

  • Du côté des signaux rhétoriques, la multiplication dans les discours officiels et les médias, des passages consacrés à la multipolarité et l’inéluctabilité du déclin des États-Unis suggère une confiance croissante de Pékin. Ces discours conditionnent les publics nationaux et internationaux à accepter ce fait comme une évidence, ce qui légitime ainsi les actions plus affirmées de la Chine. Alors que certains jugent que la Chine a dépassé les États-Unis en matière de production, d’innovation technologique et de puissance militaire, le discours tenu de longue date par Xi Jinping s’en trouve plus crédible : les tactiques d’isolement occidentales ne pourraient freiner l’ascension de la Chine, l’ordre mondial évoluant de manière irréversible vers des alternatives menées par Pékin. 
  • Concernant les signaux militaires, il faut s’attendre dans les zones contestées — la mer de Chine méridionale, les îles Senkaku/Diaoyu et les zones autour de Taïwan — à une intensification des activités de l’APL, présentées comme des actes légitimes de souveraineté. Pour tester la détermination des États-Unis, la Chine pourrait prendre des mesures provocatrices, comme faire voler des avions militaires plus près de Taïwan, ou mettre en quarantaine de petites îles administrées par Taipei, comme l’archipel de Matsu. Les exercices militaires conjoints avec la Russie dans la région indo-pacifique devraient se poursuivre.
  • Enfin, pour ce qui touche aux signaux hybrides, le recours accru de Pékin à des sociétés de sécurité privées chinoises à l’étranger reflète la militarisation progressive des Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative, BRI) : l’augmentation des investissements dans la logistique militaire à l’étranger et les infrastructures à usage dual, en particulier le long de la BRI, indique l’intention de Pékin de convertir sa présence économique en levier sécuritaire, intégrant la logistique énergétique et les bases stratégiques. L’affaiblissement perçu de l’influence mondiale des États-Unis sous Trump ne devrait qu’accélérer ce processus.

Hégémonie, escalade ou repli : trois scénarios pour la puissance chinoise 

Dans l’ensemble, ces signaux indiquent que la Chine passe d’une confiance rhétorique dans le déclin des États-Unis à des mesures opérationnelles visant à concrétiser ses ambitions dans la région indo-pacifique.

D’ici 2027, le scénario le plus probable est celui d’une progression silencieuse de l’influence chinoise : la Chine devrait progressivement consolider son poids dans la région indo-pacifique sans déclencher de conflit direct. Cette consolidation inclurait le développement des transactions libellées en yuans et, de manière générale, l’approfondissement des liens économiques et sécuritaires sélectifs que la Chine entretient avec les États de l’ASEAN. Comme évoqué précédemment, Pékin multiplie également les tactiques de « zone grise » : le risque d’une erreur d’appréciation augmente, mais les dirigeants chinois privilégient une escalade contrôlée.

L’un des scénarios alternatifs à cette progression silencieuse est celui d’une escalade agressive. 

Dans un contexte de coopération militaire usse de plus en plus étroite — Vladimir Poutine est lui aussi attendu à Pékin au mois de mai —, les dirigeants chinois pourraient conclure que les États-Unis sont trop divisés en interne, et trop dispersés au Moyen-Orient, pour réagir efficacement. En raison d’une crise intérieure aux États-Unis ou d’un isolement accru du pays la crédibilité de Washington serait affaiblie, ce qui permettrait à Xi de renforcer la pression militaire sur Taïwan. Parmi les exercices militaires menés pour préparer l’invasion de l’île, Xi pourrait opter pour un déploiement de type blocus, des essais de missiles au-dessus de Taïwan ou l’interception agressive d’avions américains et japonais. Malgré les risques de confrontation, Pékin estimerait qu’agir maintenant permettrait de consolider la domination de la Chine, avant que les États-Unis ne se rétablissent. L’instabilité régionale s’intensifierait à mesure que le Japon et l’Australie accélèreraient leur réarmement, tandis que Washington se sentirait contraint de démontrer sa détermination sur le plan militaire.

Compte tenu de la fragilité interne de la Chine — chômage élevé chez les jeunes, vieillissement de la population, stagnation du secteur immobilier et purges continues au sein de l’APL —, Pékin pourrait également, de manière inattendue, se replier sur lui-même et revenir à une politique de taoguang yanghui (韬光养晦, « cacher sa force et attendre son heure »). En réévaluant ses hypothèses, il conclurait que les États-Unis ne sont pas en déclin. Dans ce scénario, moins probable que les deux autres, Xi donnerait la priorité à la stabilité intérieure, modérerait l’affirmation militaire du pays et orienterait la propagande vers la résilience nationale, tout en réduisant discrètement les initiatives étrangères. Pékin ne renoncerait pas à ses ambitions à long terme, mais donnerait la priorité à la stabilité et chercherait à se consolider.

Les analystes partent souvent du principe que la Chine poursuivra une stratégie cohérente à long terme visant à supplanter la puissance états-unienne. Ce raisonnement pourrait toutefois surestimer la cohérence et la volonté de la Chine de prendre les devants. L’absence d’un tel programme fixe pourrait donc constituer une surprise majeure, alors que Pékin agit souvent de manière opportuniste autant que stratégique. Une Chine fragmentée et réactive, puissante mais incohérente, pourrait s’avérer plus déstabilisante qu’un challenger discipliné.

L’idée que « l’Orient est en plein essor et l’Occident décline » (东升西降) s’est ancrée dans le discours stratégique chinois.

Philippe Le Corre et Sungmin Cho

Le jeu à somme nulle des prochaines années

Si Xi perçoit véritablement que le déclin des États-Unis s’accélère, il continuera sans doute à renforcer sa politique autoritariste, afin de protéger le PCC des conséquences sociales du ralentissement de la croissance, du vieillissement démographique et du taux de chômage élevé chez les jeunes. Selon Neil Thomas et Lobsang Tsering 5, le secrétaire général du PCC accorderait personnellement la priorité aux questions intérieures — telles que le développement régional et la gouvernance — plutôt qu’à une politique étrangère ambitieuse.

Dans les prochaines années, la politique économique chinoise s’orientera encore davantage vers l’autosuffisance en matière de semi-conducteurs, de minéraux rares et d’énergie, présentée à la fois comme une protection contre la politique d’endiguement occidentale et comme la preuve que la Chine peut se substituer au leadership technologique américain malgré les contrôles. Les messages nationalistes s’intensifieront pour souligner le « déclin occidental », justifier les sacrifices et maintenir l’engagement du public en faveur d’une concurrence à long terme.

Les relations sino-américaines devraient se durcir au cours des prochaines années dans le cadre d’une logique de compétition à somme nulle dans les domaines du commerce, de la technologie et de la sécurité. Le risque réside cependant dans une erreur de calcul mutuelle : si Pékin surestime la faiblesse des États-Unis, ou si Washington réagit de manière excessive à ce qu’il perçoit comme une agression chinoise, les tensions autour de Taïwan ou de la mer de Chine méridionale pourraient dégénérer en confrontation.

Sur le plan multilatéral, Pékin cherchera à étendre son influence au sein des institutions internationales, telles que les Nations unies, les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai, tout en promouvant de nouveaux cadres, comme l’Initiative chinoise pour la sécurité globale, afin d’établir un ordre international post-américain dirigé par la Chine. Cependant, les pays d’Asie du Sud-Est, tels que les États membres de l’ASEAN, continueront à adopter des stratégies d’assurance (hedging), recherchant des garanties de sécurité auprès des États-Unis, tout en tirant parti des incitations économiques chinoises. L’utilisation par les deux puissances de l’interdépendance dans les chaînes d’approvisionnement, des normes technologiques et des flux financiers comme instruments de pression renforcera la volatilité des marchés.

Le discours chinois sur le déclin des États-Unis peut servir à la fois de récit légitimant sur le plan intérieur et de cadre stratégique pour la politique étrangère du pays. Pourtant, ce récit coexiste difficilement avec les propres faiblesses internes et vulnérabilités structurelles de la Chine.

Il est aussi possible que les élites chinoises évaluent la puissance des États-Unis d’une façon plus prudente que leurs propos ne le laissent penser. Sous leur vernis triomphaliste, la direction du PCC pourrait bien être consciente de ses propres difficultés économiques, des pressions démographiques et des risques que l’expansion excessive du pays pourrait lui faire courir.

Dans ce contexte en pleine mutation, des institutions telles que l’Union européenne, l’ASEAN, l’Union africaine, l’APEC et le G20 peuvent jouer un rôle stabilisateur, en favorisant le dialogue et en maintenant une coopération fondée sur des règles. La reconfiguration en cours souligne l’importance, pour les puissances régionales et moyennes, de préserver leur autonomie stratégique, de diversifier leurs partenariats et d’éviter une dépendance excessive à l’égard d’une seule grande puissance.

Pour les États-Unis, il s’agira peut-être de s’adapter à un monde plus multipolaire, en reconstruisant des alliances, en renouvelant leur engagement multilatéral et en faisant preuve de cohérence dans leurs engagements mondiaux. Une coopération soutenue avec un large éventail de partenaires sera essentielle pour maintenir la stabilité et la crédibilité dans un contexte d’intensification de la concurrence sino-américaine et d’incertitude systémique plus large. Mais la présidence Trump semble pour l’heure préoccupée par d’autres fronts.

Sources
  1. Cet article est la traduction française d’un chapitre du rapport China 2026 : What to Watch, publié par Asia Society Policy Institute le 10 décembre 2025. Pour la version originale, voir Sungmin Cho et Philippe Le Corre, « How Does Beijing Read U.S. Power—and How Will It Shape China’s Foreign Policy Posture ? » in op. cit.
  2. Le terme « loup-guerrier » vient du film patriotique chinois Wolf Warrior 2 (2017), à ce jour le plus gros succès au box-office chinois. Le terme est depuis employé pour qualifier le tournant diplomatique chinois sous Xi Jinping, de la retenue vers une stratégie plus agressive.
  3.  Depuis la guerre de Corée, les forces états-uniennes basées en Corée du Sud avaient pour mission principale de dissuader la Corée du Nord d’une guerre.
  4. Yvette Tan, « The US may move some of its anti-missile system — and it’s sparking unease in South Korea », BBC, 13 mars 2026.
  5. Neil Thomas et Losang Tsering, «  Xi’s personal priorities : what matters most to China’s leader”, Asia Society Policy Institute, 30 juillet 2025.