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Les États-Unis ont instauré hier un blocus sur les navires iraniens passant par le détroit d’Ormuz. Six jours plus tôt, Donald Trump menaçait l’Iran d’oblitération si celui-ci persistait à maintenir le passage fermé : « Une civilisation entière va disparaître ce soir, pour ne jamais renaître. » Son vice-président J. D. Vance a quant à lui déclaré que l’armée des États-Unis pourrait avoir recours à des armes « qu’elle s’est jusqu’à ce jour retenu d’utiliser », ce que certains ont interprété comme un possible emploi de l’arme nucléaire. Votre dernier ouvrage retrace l’histoire de cette arme depuis sa création : la rhétorique de l’oblitération employée par Trump est-elle inédite ?

David Holloway, «  Nuclear Weapons. An International History  », New Haven, Yale University Press, 2026, 720 p.

La déclaration de Trump est choquante et constitue une menace de commettre un crime de guerre : la destruction d’une civilisation. Les civilisations disparaissent et nous pouvons retracer leur évolution, mais menacer d’en anéantir une par des bombardements et la force militaire est extraordinaire et doit être condamnée. La communauté internationale l’a d’ailleurs largement fait.

D’un point de vue historique, je ne me souviens pas que des menaces nucléaires aient jamais été faites dans le but déclaré de détruire une civilisation tout entière. Bien sûr, certaines puissances ont menacé d’énormes dégâts, militaires mais aussi industriels et, si celles-ci avaient été mises à exécution, elles auraient de facto entraîné la fin d’une civilisation. 

Certains plans élaborés pendant la guerre froide, par exemple, auraient pu entraîner des centaines de millions de morts. Daniel Ellsberg en a analysé plusieurs de l’administration Kennedy et conclu qu’ils auraient pu entraîner six-cents millions de morts s’ils avaient été mis en œuvre. En d’autres termes, cent Holocaustes. Heureusement, ces plans n’ont pas été réalisés, mais leur existence et la volonté de les mettre en œuvre constituent une menace en soi.

Derrière les menaces nucléaires se cache souvent l’idée de dissuasion : la possession de la bombe par chacune des grandes puissances crée un « équilibre de la terreur », chacun souhaitant éviter la destruction mutuelle. L’Iran n’a certes pas la bombe, bien qu’il cherche à l’obtenir, mais d’autres puissances rivales des États-Unis la détiennent, comme la Chine. Les conditions d’un équilibre sont-elles réunies aujourd’hui ?

La dissuasion suppose un seuil de rationalité assez élémentaire : la conscience de la puissance destructrice des armes nucléaires et des conséquences d’une utilisation de ces armes par une puissance nucléaire contre une autre puissance nucléaire capable de riposter. Selon moi, cette prise de conscience était clairement présente chez les dirigeants des États s’étant dotés de la bombe durant la guerre froide. Ce facteur a été très important dans la prévention de la guerre atomique.

Les dirigeants politiques savaient alors de quoi ils étaient capables. Il y a eu des moments où ils communiquaient entre eux en se demandant mutuellement s’ils comprenaient les conséquences d’un conflit nucléaire ; chacun savait, en effet, effectivement à quoi il pourrait ressembler.

L’une des choses préoccupantes aujourd’hui est l’absence de dialogue entre les dirigeants des puissances nucléaires, contrairement à ce qui avait lieu pendant la guerre froide — et malgré les nombreux moments de grande tension qui ont émaillé cette période. Lors de la crise des missiles de Cuba, Kennedy et Khrouchtchev ont discuté ensemble des conséquences possibles.

Je pense que nous sommes actuellement dans une nouvelle période de l’ordre mondial, où les armes nucléaires jouent un rôle différent. Les mécanismes mis en place pendant la guerre froide pour réduire les risques liés à leur utilisation ont disparu.

Que voulez-vous dire par là ?

Par exemple, il n’y a actuellement aucune négociation sur la réduction des armes nucléaires stratégiques. Auparavant, c’était l’un des moyens de gérer l’équilibre nucléaire entre les États-Unis et l’URSS. Aujourd’hui, une troisième grande puissance nucléaire émerge : la Chine. Une relation trilatérale est bien plus compliquée à gérer qu’une relation bilatérale, surtout sans négociations. 

De plus, la Conférence des parties chargée d’examiner le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires est sur le point de débuter dans quelques jours et je crains fort qu’elle ne prenne une mauvaise tournure. Ainsi, un autre pilier de l’ordre nucléaire que l’on tentait de mettre en place semble très fragilisé. Nous traversons une période où même les méthodes imparfaites dont nous disposions pour gérer les armes nucléaires sont gravement menacées, voire ont cessé d’être utilisées.

Certains estiment que Trump joue sur l’incertitude que ses revirements suscitent : c’est la théorie du fou (madman theory), où un dirigeant affiche délibérément une attitude irrationnelle et imprévisible pour déconcerter ses ennemis. À supposer qu’il s’agisse vraiment d’une folie calculée, peut-on tirer de la guerre froide des leçons sur le succès de cette stratégie ?

L’idée sous-jacente à la théorie du fou est que l’on effraie tellement les gens qu’ils feront tout ce que l’on veut. Il n’est donc pas nécessaire pour le fou présumé d’aller jusqu’à utiliser des armes nucléaires, il lui suffit de proférer des menaces : les autres le considèrent en effet comme réellement irrationnel et capable de passer à l’acte. Bien sûr, ces menaces sont plus efficaces contre ceux qui comprennent vraiment la puissance de ces armes ou qui en sont la cible. En ce sens, la théorie du fou peut s’avérer plus efficace si elle est mise en œuvre par quelqu’un que les autres considèrent comme réellement irrationnel et capable de mettre sa menace à exécution. 

Une grande partie de l’histoire nucléaire de la guerre froide, et même de celle d’après la chute de l’Union soviétique, reposait sur l’hypothèse que les gens comprenaient ce qu’impliquait une guerre nucléaire. Par conséquent, la menace d’un fou qui n’en était pas vraiment un n’était pas très crédible. Mais si l’on estime que quelqu’un ne saisit pas les dangers, la menace devient alors bien plus forte et inquiétante.

À certains moments de l’histoire, le monde a frôlé de très près la guerre nucléaire, comme lors de la crise des missiles de Cuba, que vous décrivez comme le moment le plus dangereux de l’histoire des armes nucléaires. Dans quelle mesure l’issue de telles situations de tension extrême dépend-elle de décisions pragmatiques et dans quelle mesure relève-t-elle de la simple chance ?

La crise des missiles de Cuba a éclaté lorsque Khrouchtchev a décidé d’envoyer à Cuba des missiles balistiques à moyenne portée équipés d’ogives nucléaires. Il justifiait cette décision en partie par le fait que les États-Unis avaient déployé des missiles balistiques à moyenne portée en Turquie, en Italie et en Grande-Bretagne. Selon moi, il y avait diverses raisons qui l’ont poussé à agir ainsi, mais la raison la plus générale était de faire jeu égal avec les États-Unis et de leur faire ressentir ce que l’Union soviétique ressentait, celle-ci étant sous la menace d’une guerre nucléaire à cause d’armes à proximité de ses frontières. 

La situation était très dangereuse, car les États-Unis ont découvert les missiles à Cuba juste avant qu’ils ne soient prêts à être lancés. Ils ont alors tenté de persuader Khrouchtchev de les retirer par la voie diplomatique. Cependant, la menace d’une attaque aérienne contre Cuba et les missiles eux-mêmes planait. L’état-major interarmées des États-Unis souhaitait vivement détruire les missiles et les sites de lancement à Cuba, puis envahir l’île.

Ce qu’ils ignoraient, c’est qu’il y avait également des armes nucléaires tactiques à Cuba. Si une invasion avait été lancée, les forces soviétiques auraient très probablement utilisé leurs armes nucléaires tactiques pour détruire les navires d’invasion à leur approche de l’île. 

Pendant la guerre froide, le seuil nucléaire était très haut et très clair. Je constate aujourd’hui que ce seuil s’effrite.

David Holloway

Au cours de la crise, une correspondance a eu lieu entre Kennedy et Khrouchtchev. À un moment donné, ce dernier a déclaré que si les États-Unis retiraient leurs missiles de Turquie, l’URSS retirerait les siens de Cuba. Ce serait un quid pro quo. Cependant, l’administration Kennedy et le comité qui conseillait le président ne voulaient pas retirer les missiles de Turquie. Ils estimaient que cela nuirait à l’OTAN. Kennedy a toutefois résisté à la tentation d’une guerre et a proposé à Khrouchtchev un accord secret : s’il retirait les missiles de Cuba, les États-Unis retireraient les leurs de Turquie. Khrouchtchev a accepté. 

Je pense donc qu’il y a eu une part de chance, mais aussi qu’il est important de noter que Khrouchtchev et Kennedy ont eu une longue discussion à Vienne, en 1961. Au cours de celle-ci, ils ont évoqué les implications d’une guerre. À la fin de la discussion, Kennedy a fait une remarque poignante sur la possibilité d’erreurs de calcul. Il a souligné qu’on ne savait jamais comment quelqu’un allait réagir face aux actions de l’adversaire. Khrouchtchev a répondu : « Vous nous reprochez de commettre des erreurs de calcul ? » Mais Kennedy a répondu : « Aucun de nous ne doit commettre d’erreur de calcul. »

Cette prise de conscience du danger a été très importante et a contribué à résoudre la crise des missiles de Cuba en instaurant une sorte de compréhension mutuelle qui a permis de la clore sans qu’elle ne débouche sur une guerre.

Constatez-vous aujourd’hui cette même compréhension mutuelle ?

Pas aussi clairement, mais je ne la percevais pas non plus aussi nettement à l’époque — j’avais près de vingt ans —, car nous n’avions pas connaissance de ces conversations privées. 

En repensant à l’histoire, je me rends compte qu’il y a eu des tournants décisifs, et le sommet de Genève de 1955 en a été un : c’est là qu’Eisenhower a expliqué les conséquences d’une guerre thermonucléaire. À l’issue de cette réunion, les participants étaient convaincus qu’une telle guerre était une chose dans laquelle il ne fallait pas s’engager. 

Ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est un changement particulier : pendant la guerre froide, le seuil nucléaire était très important et très clair. Or, je constate que ce seuil s’effrite, certains affirmant que nous pouvons fabriquer de petites bombes nucléaires et les embarquer sur des missiles très précis qui seront opérationnels. Or une fois le seuil nucléaire franchi, il n’y a pas de second seuil aussi clair. On pourrait évoquer la distinction entre armes tactiques et stratégiques, mais celle-ci n’est pas aussi nette que celle entre armes conventionnelles et nucléaires.

Pour moi, c’est un autre signe que les repères et les lignes directrices qui nous ont aidés à éviter un conflit nucléaire pendant la guerre froide sont en train de disparaître. Nous ne savons pas vraiment comment gérer ce danger à l’avenir.

Sommes-nous sur le point d’entrer dans une nouvelle ère atomique où le tabou nucléaire a perdu de sa force ?

Le tabou nucléaire est un concept délicat à certains égards. Si par là nous entendons le refus d’utiliser des armes nucléaires ou de recourir à la force nucléaire, je pense en effet qu’il est affaibli par l’idée que de petites armes nucléaires pourraient être utilisées sous prétexte qu’elles ne tueraient pas autant de personnes.

L’une des parties pourrait affirmer qu’elle n’utilise que des armes nucléaires « de faible puissance », d’une puissance de 10 kilotonnes, ce qui est presque aussi puissant que la bombe d’Hiroshima : ce n’est donc pas si faible. L’autre partie pourrait alors rétorquer qu’elle estime la puissance de la bombe à 20 kilotonnes. Cet échange imaginé montre qu’il devient alors bien plus difficile de définir le seuil.

Dans votre livre, vous vous intéressez aux aspects internationaux et transnationaux de l’histoire des armes nucléaires. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne a entamé des recherches sur la fission nucléaire, mais a fini par renoncer à la fabrication d’une bombe atomique. Quels événements internationaux et transnationaux ont mis un terme à ces efforts ?

L’un des éléments pouvant expliquer pourquoi l’Allemagne n’a pas mis au point d’arme nucléaire est lié au déroulement de la guerre et à la chronologie des événements. Le pays a réussi à dominer l’Europe sans armes atomiques et ne percevait aucune menace nucléaire de la part d’autrui. Elle ne s’inquiétait pas de voir les Britanniques en développer.

En 1943, la situation n’était bien sûr pas très favorable pour l’Allemagne, mais il était alors trop tard pour mettre au point la bombe. L’issue de la guerre était alors scellée. 

Il existe également une énorme controverse quant au rôle joué par certains scientifiques, en particulier Werner Heisenberg. Nous ne savons pas s’il a délibérément omis d’indiquer qu’une telle arme était possible ou s’il était réticent à s’y engager, bien qu’il était un fervent patriote allemand. Cette question reste l’une des plus débattues de l’histoire du nucléaire. Les scientifiques ont certainement été freinés dans leur élan par une certaine réticence à créer une arme aussi terrible pour le régime nazi. 

De plus, contrairement au développement des missiles allemands et à l’ingénieur Wernher von Braun qui l’avait fortement encouragé, il n’existait pas de lobby dans le domaine nucléaire. 

Au fil de l’histoire, les programmes d’armement nucléaire se sont multipliés. Aujourd’hui, neuf pays ont déclaré posséder des armes nucléaires. Dans le cadre des efforts de non-prolifération, quels signaux d’alerte auraient pu être pris plus au sérieux par les scientifiques ou les décideurs politiques ?

L’un d’entre eux était le programme « Atoms for Peace », lancé par les États-Unis, puis adopté par d’autres pays, afin de promouvoir l’utilisation pacifique de la technologie nucléaire, principalement pour la production d’électricité. Cependant, il existe une interconnexion entre le type d’industrie nécessaire aux utilisations pacifiques et celui requis pour la fabrication d’armes, notamment en ce qui concerne l’enrichissement de l’uranium.

Beaucoup considèrent rétrospectivement ce moment comme un péché originel : la diffusion de la technologie, sa démocratisation, la fourniture de réacteurs et la formation de personnel en sciences et en ingénierie nucléaires ont ultérieurement bénéficié à un certain nombre de programmes d’armement, le tout grâce à l’aide des États-Unis, de l’Union soviétique et de la Grande-Bretagne car l’énergie nucléaire était présentée comme ayant un aspect positif. Celle-ci devait fournir une électricité bon marché, ce qui était considéré comme très avantageux à l’époque. Cette démarche a conduit à la diffusion des technologies, mais aussi, bien sûr, à la mise en place de garanties, car on craignait de fournir cette science et cette technologie à d’autres. En fin de compte, les garanties n’étaient peut-être pas assez solides pour empêcher certains États de développer des armes nucléaires malgré tout. 

Les armes nucléaires jouent aujourd’hui un rôle différent. Les mécanismes mis en place pendant la guerre froide pour réduire les risques liés à leur utilisation ont disparu.

David Holloway

De plus, plusieurs États ont décidé de ne pas signer le Traité de non-prolifération nucléaire. Des efforts sérieux ont certes été déployés pour empêcher la prolifération des armes nucléaires et l’on pourrait affirmer qu’ils ont connu un certain succès pendant la guerre froide. Dans les années 1960, on estimait qu’il y aurait vingt États dotés d’armes nucléaires dans les vingt prochaines années. Une telle prolifération ne s’est pas produite. Cependant, certains pays comme la Corée du Nord et le Pakistan, qui n’ont pas signé le Traité de non-prolifération, ont réussi à contourner les diverses restrictions sur la vente et le transfert de certaines technologies.

Aujourd’hui, de plus en plus de pays se posent à nouveau la question de l’acquisition d’armes nucléaires, comme la Pologne, par exemple. La question de savoir s’ils le feront est une autre affaire, mais l’idée qu’il faut disposer d’armes nucléaires est bien présente, de même que celle qu’il vaut mieux s’en doter avant que quelqu’un ne décide de bombarder le programme, comme le montre l’exemple de l’Iran. Cela démontre que nous nous trouvons actuellement dans une situation très incertaine.

À quelle modification de l’ordre international peut-on relier cet abandon de la non-prolifération ? 

Je cherche à répondre à cette question depuis un certain temps. Nous vivons clairement dans un nouvel ordre mondial. L’OTAN fait aujourd’hui l’objet de vives critiques, le président Trump affirmant qu’elle n’a pas aidé les États-Unis en Iran et qu’ils n’aideront pas l’Europe en cas de crise.

L’une des raisons de ce tournant est l’effondrement de l’Union soviétique, qui semblait avoir fait disparaître la principale menace pour l’Europe. Mais la Chine est apparue comme un nouveau danger. Par conséquent, pour les États-Unis, la question de la Chine et les défis découlant de sa croissance économique et de son influence politique croissante sont devenus plus importants que l’Europe. Cette réorientation a modifié l’ordre mondial et a affecté les incitations et les freins à l’acquisition d’armes nucléaires.

Je dirais que le véritable changement a commencé il y a peut-être dix ou quinze ans, lorsque les États-Unis ont décidé, sous Obama, de recentrer leur attention sur l’Asie, ce qui a eu des conséquences à long terme. À l’époque, l’Europe a sous-estimé à quel point ce changement allait être déterminant.

Vous soulignez le fait que les armes nucléaires ont profondément bouleversé le paysage de la politique mondiale. Il semble parallèlement que nous entrions désormais dans l’ère nucléaire de l’intelligence artificielle : certains œuvrent aussi à limiter son arsenalisation, comme son développement par des rivaux. Quels parallèles significatifs pouvez-vous établir entre le développement et le déploiement de l’IA et l’histoire des armes nucléaires ?

Les implications de l’IA pour les forces nucléaires et les relations internationales font l’objet de nombreux débats. L’une des particularités des armes atomiques est qu’il fallait construire de grandes installations industrielles pour les fabriquer, essentiellement de grands réacteurs destinés à la production de plutonium. Grâce à la reconnaissance par satellite, on pouvait plus ou moins voir qui faisait quoi. On ne savait pas tout, mais il était impensable de mener ces activités dans un lieu impossible à identifier.

Avec l’IA, nous sommes face à un mouvement global de personnes travaillant sur ce sujet et à des groupes pouvant émerger n’importe où dans le monde. Il est difficile de déterminer clairement qui fait quoi. Pour ce qui touche aux armes nucléaires, on savait grâce à des satellites de reconnaissance ce que faisait la Corée du Nord ; aujourd’hui, au contraire, il est impossible de distinguer les pays capables de développer l’IA d’autres qui ne le peuvent pas. Tout le monde tente de s’impliquer, et il me semble très difficile de prédire toutes les conséquences de cette situation. 

Si l’on songe à certaines crises passées et que l’on se demande ce qui se serait passé si l’IA avait été disponible à l’époque, on se rend compte que, dans certains cas, les décisions auraient pu être prises par des machines plutôt que par des êtres humains, ce qui est très inquiétant. Certains choix concernant l’utilisation d’armes nucléaires ne doivent jamais être pris par une machine ou un programme plutôt que par un être humain.

La capacité à intégrer très rapidement différents types d’intelligence est déjà utilisée dans le domaine des bombardements et de la puissance aérienne. Si les armes nucléaires étaient déployées avec l’aide de l’IA, les décisions seraient prises beaucoup plus rapidement, ce qui laisserait beaucoup moins de temps pour les évaluer. Je ne suis pas convaincu que nous comprenions vraiment quelles en seraient les conséquences. Cela introduirait des éléments extrêmement dangereux et rendrait la réglementation difficile. 

La dissuasion suppose un seuil de rationalité assez élémentaire : la conscience de la puissance destructrice des armes nucléaires.

David Holloway

L’avenir semble menaçant, car certaines des garanties que nous avons intégrées aux forces nucléaires, comme la destruction mutuelle assurée ou la capacité de riposte, semblent désormais insuffisantes pour faire face à la situation actuelle. L’histoire dont j’ai parlé dans mon livre appartient au passé ; les choses évoluent très rapidement en ce moment ; et je n’ai pas d’idée précise de l’issue de tout cela. On pourrait faire valoir que le Traité de non-prolifération et les diverses garanties intégrées aux industries nucléaires sont imparfaits, mais qu’ils fonctionnent dans une certaine mesure. Parallèlement, quelles garanties pourrions-nous intégrer à l’IA ?

L’utilisation de l’IA dans des situations nucléaires est un autre domaine dans lequel les puissances nucléaires doivent absolument dialoguer afin d’explorer les types de garanties et de compréhension mutuelle des dangers qui pourraient être mis en place. Cependant, nous n’assistons pas non plus à ce genre de conversation approfondie sur les dangers et sur la manière dont la coopération entre les gouvernements pourrait contribuer à les réduire.

À la différence des armes nucléaires possédées par les États, l’intelligence artificielle est cependant principalement aux mains de grandes entreprises privées…

À vrai dire, on craignait dès le début des armes nucléaires que celles-ci ne tombent entre les mains de groupes terroristes et/ou d’acteurs non étatiques. Cette crainte est apparue dès le milieu des années 1950, lorsque l’Irlande a présenté une résolution visant à empêcher la prolifération des armes nucléaires. Le ministre irlandais des Affaires étrangères, qui avait été commandant en chef de l’Armée républicaine irlandaise, savait par expérience que des groupes révolutionnaires pourraient s’en saisir.

Au moment des attentats du 11 septembre, on craignait fortement qu’Al-Qaïda ne se procure des armes nucléaires, et l’organisation avait effectivement manifesté un intérêt pour y parvenir. Lors de l’effondrement de l’Union soviétique, de vives inquiétudes ont également émergé. Pour autant que je sache, un tel transfert n’a pas eu lieu et ces armes sont toujours entre les mains des États. Bien sûr, elles doivent être sécurisées, et le sont de diverses manières. Voler une arme ne signifie pas pouvoir la faire exploser sans les codes appropriés.

En revanche, l’IA et son développement sont en effet entre les mains de grandes entreprises. Cependant leurs dirigeants s’impliquent de plus en plus profondément dans la politique au sens large. Il suffit de penser par exemple au rôle qu’Elon Musk entend jouer dans la politique européenne ou dans les relations entre l’Afrique du Sud et les États-Unis.

Ces acteurs sont puissants et je ne sais pas clairement s’ils s’impliqueront dans le domaine nucléaire, ni dans quelle mesure. Les armes nucléaires, en revanche, constituent un domaine relativement autonome. En tous cas, le rôle joué par le privé aujourd’hui rend la situation très différente de ce qu’elle était après la Seconde Guerre mondiale et pendant la guerre froide.

Quels enseignements pouvons-nous donc tirer de l’histoire internationale des armes nucléaires pour réguler efficacement l’intelligence artificielle et atténuer ses dangers potentiels ?

Lorsque j’ai commencé à écrire ce livre, je pensais qu’il y avait des leçons à tirer de l’histoire des armes nucléaires, mais je constate aujourd’hui que le monde est en train de changer profondément. Si j’avais terminé cet ouvrage il y a un an, j’aurais probablement évoqué l’invasion de l’Ukraine par la Russie et l’utilisation de menaces nucléaires dans ce conflit. Aujourd’hui, la situation est toutefois encore plus préoccupante en raison des problèmes dont nous avons discuté, et parce que nous assistons désormais au bombardement des programmes nucléaires de certains pays, comme en Iran. L’Iran a également lancé des missiles contre le centre nucléaire israélien de Dimona. Cela marque également le franchissement d’une ligne rouge.

Selon moi, la leçon à tirer n’est pas tant qu’il existe des règles à respecter, mais plutôt qu’il faut réfléchir très attentivement à ces questions. Il est essentiel de dialoguer avec les autres pour réduire autant que possible le risque de malentendu ou d’interprétation erronée de la situation. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai voulu écrire une histoire internationale. La plupart des histoires se concentrent sur la politique nationale, alors que ce sont en réalité les interactions entre États qui sont importantes.  Jusqu’à présent, le principe fondamental était que, tant que nous disposions d’armes nucléaires, nous devions être conscients que nous étions tous dans le même bateau. C’était là notre intérêt commun.

Je ne pense pas que cette conception soit vraiment développée en ce qui concerne l’IA. Cependant, celle-ci évolue si rapidement, et les acteurs concernés semblent si focalisés sur l’amélioration et la transformation de ses capacités, que je ne vois pas beaucoup de débats s’engager, pas même entre les puissances nucléaires sur la manière d’y faire face.

Nous devons prendre conscience que, quelles que soient nos rivalités, nos compétitions, voire nos guerres, nous ne voulons pas tout détruire. Par conséquent, les dangers de l’IA dans le contexte de la dissuasion nucléaire doivent faire l’objet de débats et de discussions appelant à bien plus de prudence. Il faut des règles et des lignes directrices, ainsi qu’une bonne compréhension de celles-ci. Je pense que cela a joué un rôle important à l’ère atomique.