Points clefs
- Malgré des niveaux de développement comparables au début des années 1980, les trajectoires économiques de la Chine et de l’Inde ont profondément divergé. La Chine est devenue la deuxième économie mondiale grâce à une croissance moyenne supérieure à 8 % pendant plusieurs décennies, tandis que l’Inde, bien que dynamique (environ 6,5 % par an) est aux prises avec de grandes difficultés structurelles.
- Le modèle chinois repose sur une industrialisation rapide tirée par les exportations et les investissements directs étrangers. Un taux d’épargne élevé a permis de financer massivement le secteur manufacturier, favorisant l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales et l’absorption d’une main-d’œuvre abondante.
- À l’inverse, l’Inde s’est appuyée sur un modèle de croissance centré sur les services et la consommation intérieure. La consommation privée représente près de 60 % du PIB, soutenue par une classe moyenne en expansion, mais ce modèle génère moins d’emplois productifs à grande échelle.
- L’écart de productivité entre les deux pays reste cependant significatif. La production par travailleur en Inde est environ deux fois inférieure à celle de la Chine, reflétant notamment le poids persistant de secteurs à faible productivité comme l’agriculture. L’Inde est aussi confrontée à de profonds problèmes de main d’œuvre, notamment un faible taux d’emploi (environ 41 %)
- Pour résoudre ses difficultés économiques, l’Inde doit encore développer son secteur manufacturier encore atrophié. Dans un environnement international plus protectionniste et concurrentiel, son intégration dans les chaînes de valeur industrielles mondiales sera cependant plus malaisée : trente ans après le début du miracle chinois, le modèle de Pékin n’est pas reproductible.
On dit souvent que l’Inde sera la prochaine Chine, en raison de la taille similaire de leurs populations et de leur dynamisme économique. Alors que depuis 2012, et plus encore depuis la pandémie de Covid, la croissance de l’Inde a été supérieure à celle de son voisin du nord, de nombreux débats ont lieu dans les milieux politiques et universitaires indiens pour comprendre comment le pays pourrait connaître une croissance et un développement aussi rapides que la Chine.
Parmi les économies majeures du monde, l’Inde est aujourd’hui celle qui connaît la croissance la plus rapide. Avec un PIB nominal croissant d’en moyenne 6,5 % par an depuis le début des années 2000, elle est en passe de dépasser le Japon pour devenir la quatrième économie mondiale.
La Chine, quant à elle, est en plus haute position : elle reste la deuxième économie mondiale, après avoir connu des taux de croissance moyens supérieurs à 8 % depuis les années 1990. Malgré cette performance, la croissance de l’économie chinoise a atteint son pic en 2012 et connaît depuis lors un ralentissement.
Malgré leur développement économique de grande ampleur, il existe entre les structures économiques des deux pays des différences fondamentales, qui subsistent si l’on compare l’Inde d’aujourd’hui à la Chine d’il y a trente ans 1.
En Chine, le taux d’épargne a toujours été beaucoup plus élevé qu’en Inde, ce qui a permis de financer un modèle de croissance fondé sur un secteur manufacturier dynamique et une innovation continue. Le programme « réforme et ouverture » mis en place par les dirigeants du PCC a également joué un rôle clef dans la création d’emplois de qualité.
L’Inde, au contraire, a mis l’accent sur le développement du secteur des services. Si le pays a mis en place d’importantes réformes pour s’éloigner de la planification centralisée, il a pris du retard dans le développement d’un secteur manufacturier qui aurait pu absorber la part encore très importante de la population non qualifiée, pour le moment cantonnée dans le secteur agricole à faible productivité ou dans le secteur informel.
L’Inde tente aussi de reproduire le miracle chinois dans un contexte économique mondial bien différent de celui d’il y a trente ans. La Chine s’est développée pour devenir la puissance manufacturière mondiale grâce à un secteur industriel très compétitif. Aujourd’hui, dans les secteurs où l’Inde pourrait se développer, d’autres économies à bas coûts pourraient entrer en concurrence avec le pays — comme le Vietnam dans l’électronique ou le Bangladesh dans le textile.
D’autres facteurs pourraient de même empêcher le développement de l’économie indienne, alors que les États-Unis repensent leurs relations avec les autres économies de manière plus protectionniste et extractive : l’Inde est confrontée à des barrières tarifaires auxquelles la Chine n’a pas été confrontée lors de son essor industriel. Clarifiant cette position le 5 mars 2026, le secrétaire d’État adjoint des États-Unis Christopher Landau a ainsi déclaré à l’occasion du dialogue Raisina 2 : « L’Inde doit comprendre que nous n’allons pas commettre avec elle les mêmes erreurs que celles commises avec la Chine il y a vingt ans, à savoir lui dire : ‘Nous allons vous laisser développer tous ces marchés’, pour ensuite nous rendre compte que celle-ci nous bat sur de nombreux fronts commerciaux. »
La nouvelle Grande Divergence : le succès chinois et l’impasse du modèle indien
Au début des années 1980, les économies chinoise et indienne se trouvaient à la même croisée des chemins. Le PIB de la Chine s’élevait alors à environ 303 milliards de dollars, avec un revenu par habitant d’environ 300 dollars, tandis que celui de l’Inde était de 186 milliards de dollars et son PIB par habitant d’environ 270 dollars. Si l’Inde se trouvait donc presque à égalité avec la Chine, c’était après avoir perdu une avance considérable : en 1950, son PIB par habitant était 2,3 fois supérieur à celui de la Chine.
Pendant des décennies, les modèles économiques indien et chinois avaient été isolationnistes et dominés par l’État. Au début des années 1980, les deux nations étaient encore aux prises avec la pauvreté, une faible croissance, une faible productivité et un isolement par rapport aux marchés mondiaux ; elles employaient plus de 70 % de leur population dans l’agriculture.
Les trajectoires des deux pays ont ensuite considérablement divergé au cours des quatre décennies suivantes. Cet écart découle de différences dans leur approche de l’ouverture et, dans une moindre mesure, du rythme des réformes économiques.
Le développement économique erratique de l’Inde
La transformation de la Chine a commencé en 1978 sous Deng Xiaoping, marquant un tournant pragmatique de la planification centrale maoïste vers un « socialisme à caractéristiques chinoises ». Les réformes ont été progressives mais audacieuses. La décollectivisation de l’agriculture via le système de responsabilité des ménages a augmenté la productivité agricole et rurale d’environ 50 % au début des années 1980, libérant une main-d’œuvre abondante et bon marché pour soutenir l’essor du secteur manufacturier chinois. L’ouverture s’est accélérée grâce aux zones économiques spéciales dans les régions côtières comme Shenzhen et en attirant les investissements directs étrangers (IDE) par des incitations fiscales et une réglementation souple.
En 1992, la tournée d’inspection de Deng Xiaoping dans le Sud de la Chine a mis l’accent sur le développement de l’économie de marché, conduisant à l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001. Celle-ci, en retour, a permis à la Chine d’être inondée d’IDE provenant du reste du monde mais, surtout, a rendu possible des transferts de technologie en l’absence d’un accès pleinement garanti au marché 3. La planification économique est restée centralisée à travers des plans quinquennaux axés sur le développement des infrastructures pour accompagner l’industrialisation de la Chine.
Le modèle indien était similaire — du moins en théorie. Si le pays a connu un socialisme inspiré par Nehru et une planification centralisée jusqu’en 1991, à cette date, une crise de la balance des paiements a contraint le Premier ministre P. V. Narasimha Rao à adopter une série de réformes de libéralisation, de privatisation et de déréglementation. Ces réformes comprenaient le démantèlement du « Licence Raj » — un réseau de contrôles industriels —, la réduction des droits d’importation de 300 % à 50 %, la privatisation des entreprises publiques et la dévaluation de la roupie.
Malgré ces similarités apparentes, les réformes entreprises par la Chine et l’Inde différaient tant dans leur articulation que dans leur contenu.
La Chine a conduit des réformes d’une façon plus progressive que l’Inde, mais avec une orientation claire : ouvrir le secteur manufacturier aux IDE et accéder à davantage de marchés par le biais d’accords commerciaux afin de devenir un exportateur mondial de premier plan.
En Inde, les réformes ont plutôt pris la forme d’un « big bang » après la crise de la balance des paiements de 1991. Elles ont cependant été plus inégales, dépourvues d’orientation précise et moins axées sur l’ouverture ou le développement du secteur manufacturier. Plus précisément, les réformes de 1991 n’ont pas entraîné d’ouverture substantielle de l’économie, ni au commerce international ni aux IDE dans le secteur manufacturier, et n’ont pas non plus réformé les marchés des facteurs de production comme ceux de la terre et de la main-d’œuvre. Alors que les droits de douane à l’importation ont été abaissés, les plafonds sur les IDE ont persisté jusqu’aux années 2000, et les ZES (introduites en 2005) ont affiché des performances décevantes en raison des obstacles liés à l’acquisition de terrains. Les plans quinquennaux de l’Inde sont restés officiellement en vigueur jusqu’en 2014, mais leur mise en œuvre a échoué.
En 2014, la Commission de planification a été remplacée par la NITI Aayog, un organisme à la vocation plus consultative que le premier : aucune impulsion n’a été donnée en faveur d’une plus grande ouverture de l’économie. Bien plutôt, à partir de 2014, l’économie indienne a commencé à se refermer sur elle-même et à adopter une attitude protectionniste. Une importance excessive a été accordée à la construction d’une Atmanirbhar Bharat, c’est-à-dire d’une Inde autosuffisante, programme que résumait le slogan « Make in India ». Cette démarche faisait ironiquement écho à la volonté d’autosuffisance et de substitution des importations qui constituait le pilier de la planification économique centralisée du gouvernement indien dans les années 1950-1970.
Ainsi, alors que la Chine a reçu des flux massifs d’IDE dans le secteur manufacturier, s’est ouverte et a adhéré à l’OMC, l’Inde a principalement reçu des IDE dans les services, en particulier les services liés aux technologies de l’information et de la communication (TIC), sans en recevoir autant dans le secteur manufacturier. Au milieu des années 2000, alors que la Chine devenait la puissance manufacturière mondiale, l’Inde s’est imposée comme une plaque tournante majeure pour les services informatiques, financiers et connexes.
En conséquence de ces politiques, la productivité de l’Inde reste très loin derrière celle de la Chine, sans que l’écart ne se comble avec le temps 4. Le World Competitiveness Yearbook de 2025 classe ainsi l’Inde à la 41e place parmi 69 grandes économies, tandis que la Chine occupe une place nettement plus élevée, à la 16e place. Selon la même source, la production par travailleur est deux fois moins élevée en Inde qu’en Chine, même en tenant compte des différences de pouvoir d’achat 5.
Les raisons du miracle chinois
Les performances économiques de la Chine au cours de ces dernières décennies ont été le résultat d’un modèle de développement spécifique guidé par l’État. Ce modèle intégrait une main-d’œuvre et une épargne nationales considérables aux capitaux et aux marchés mondiaux. Son principal moteur était une stratégie de croissance axée sur l’industrie manufacturière. L’objectif n’était pas seulement d’exporter, mais de s’intégrer rapidement et en profondeur dans les chaînes de valeur mondiales.
Les multinationales ont été les premières à prendre cette initiative grâce à la politique d’ouverture impulsée par Deng Xiaoping et aux engagements pris par la Chine auprès de l’Organisation mondiale du commerce lors de son adhésion en 2001. Ces entreprises ont délocalisé les processus d’assemblage à forte intensité de main-d’œuvre afin de tirer parti de l’atout majeur de la Chine : une offre massive et élastique de main-d’œuvre disciplinée et à faible coût, provenant des zones rurales et migrant vers les zones urbaines, poussée par une réforme rurale visant à accroître la productivité dans le secteur agricole. Le système d’enregistrement des ménages (« hukou ») en Chine, strict et rigide, a organisé ces déplacements. Le dividende démographique qui lui est associé a également maintenu les salaires à un niveau bas. Avec le concours d’un taux de change maintenu à de bas niveaux pendant une longue période — qu’on peut peut-être faire courir jusqu’à aujourd’hui — il a longtemps permis à la Chine de proposer des coûts compétitifs 6.
Le volume massif d’IDE reçu par la Chine du reste du monde a également été l’un des principaux leviers de son rattrapage économique. Si Taïwan et Hong Kong étaient auparavant les principales sources de financement de la Chine, son entrée à l’OMC lui a donné de nouveaux partenaires : les entreprises états-uniennes et européennes se sont alors ruées sur le marché chinois pour profiter des bas salaires et d’une infrastructure logistique de plus en plus performante, d’abord pour la réexportation, puis pour le vaste marché chinois.
La Chine n’a toutefois pas ouvert son économie aux IDE sans conditions. Au lieu d’accorder le contrôle total, elle a opté pour des coentreprises, qui lui garantissaient non seulement le contrôle, mais aussi la possibilité d’assurer le transfert de technologie et de localiser une part de plus en plus importante de la valeur ajoutée. Ce modèle, dans lequel les multinationales affluaient vers la Chine là où les décideurs politiques du pays souhaitaient les voir s’implanter, ainsi que la récente vision de la politique industrielle chinoise portée par des plans comme « Made in China 2025 », ont constitué la base de l’intégration rapide et réussie de la Chine dans les chaînes de valeur mondiales.
Le fait que la Chine n’ait pas eu besoin d’IDE pour se financer — compte tenu de son énorme réservoir d’épargne captive — a permis une approche plus sélective des IDE entrants, mais aussi de réduire le coût de financement des investissements nationaux. Cette architecture a impliqué un transfert structurel des revenus des ménages vers la production, qui est toujours en place aujourd’hui. La conséquence involontaire — mais importante — a été la suppression de la consommation intérieure, ce qui a abouti à un modèle de croissance dépendant des exportations.
Le développement de la puissance industrielle de la Chine a certes bénéficié d’un soutien massif de l’État, les subventions n’étant que la partie émergée de l’iceberg. Une politique industrielle aussi généreuse, mais manifestement inefficace au regard des fonds colossaux qu’elle a nécessité, n’aurait pas été possible sans l’énorme épargne, longtemps demeurée captive, des ménages chinois. L’efficacité de cette politique — mesurée à l’aune de l’ampleur et de la rapidité avec lesquelles la Chine a gravi les échelons dans pratiquement tous les secteurs manufacturiers — repose sur plusieurs facteurs, parmi lesquels la concurrence féroce entre les gouvernements locaux, l’essor de l’enseignement professionnel de haute qualité et la promotion des diplômés en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques. L’ironie est que ce qui a permis à la Chine de gravir les échelons et de devenir une puissance manufacturière mondiale est également à l’origine de ses défis actuels : le manque de consommation privée intérieure et la surcapacité résultant d’investissements et d’une production excessifs.
En Inde, l’impasse d’une économie de consommation
L’ascension économique de l’Inde depuis la libéralisation de 1991 a été stimulée par la vague initiale de réformes qui ont privatisé et déréglementé de larges pans de l’économie. Depuis, un boom de la consommation tiré par les services et une urbanisation rapide ont suivi, en partie grâce à un dividende démographique : aujourd’hui, l’âge médian en Inde n’est que de vingt-huit ans.
À juger de l’importante population inactive du pays, l’économie indienne a sans doute évolué de manière non optimale. Le secteur agricole emploie toujours 42 % des 1,4 milliard d’Indiens, soit une légère baisse par rapport aux 60 % de 1991. Cette concentration de la main-d’œuvre dans un secteur à faible productivité, qui ne contribue qu’à hauteur de 15 à 16 % au PIB, met en évidence le principal défi structurel de l’économie indienne pour l’avenir : la nécessité d’une transition de l’agriculture vers des secteurs plus productifs et le risque d’une augmentation du chômage — ou du sous-emploi — si l’Inde ne parvient pas à créer suffisamment d’emplois formels et productifs. La part encore relativement importante du secteur agricole se reflète également dans un taux d’urbanisation très lent par rapport à la Chine.
Le taux d’épargne de l’Inde, bien qu’élevé selon les normes internationales, est aussi bien inférieur à celui de la Chine. Alors que le niveau d’épargne dans ce dernier pays est excessif, reflet d’une consommation trop faible, l’épargne nationale brute de l’Inde a baissé depuis son pic de 38 % en 2008 pour s’établir à environ 30 % du PIB. Les ménages indiens ont de même réduit leur épargne financière nette, qui est passée d’un pic de plus de 7 % du PIB en 2021 à environ 5,1 % du PIB en 2023. Lors de cette même période, les besoins d’investissement du pays n’ont cessé de croître.
Cette désépargne est principalement due à deux facteurs.
Premièrement, les ménages indiens ont accru leur endettement financier et contracté davantage de prêts — notamment des prêts hypothécaires, des prêts personnels et des dettes de carte de crédit — pour faire face à leurs dépenses de consommation et à leurs dépenses essentielles 7. En 2010-2011, la part du crédit aux particuliers dans le crédit bancaire total n’était que de 19 % et, d’ici 2023-2024, ce chiffre devrait atteindre environ 33 %, entraînant une « consumérisation du secteur bancaire » en Inde, avec une croissance moyenne du crédit de détail de 20 %.
Deuxièmement, l’inflation élevée de l’après-Covid, aujourd’hui bien plus basse, a érodé la valeur réelle des revenus de beaucoup de ménages indiens, les forçant à désépargner ou à puiser dans leurs économies existantes pour maintenir leurs niveaux de consommation.
Tout comme l’Inde épargne moins que la Chine, elle consomme également beaucoup plus, la consommation privée intérieure représentant près de 60 % du PIB national. Celle-ci est principalement tirée par la classe moyenne en pleine expansion, qui compte 560 millions de personnes et devant représenter d’ici 2047 plus de 60 % de la population, soit plus d’un milliard de personnes. Si la consommation intérieure sert de tampon contre les chocs externes, sa composition et sa durabilité sont devenues des préoccupations majeures ces dernières années. Depuis la fin de la pandémie, la demande de consommation urbaine suit notamment une courbe en « K », les dépenses se concentrant de plus en plus sur les personnes aisées et sur les employés du secteur des services en plein essor en Inde, plutôt que d’être largement réparties 8.
L’Inde a multiplié les centres de compétences mondiaux (GCC), qui emploient actuellement près de 1,9 million de personnes, soit une main-d’œuvre plus importante que celle du secteur informatique de nombreux pays développés. Si ces GCC sont à l’origine des performances exceptionnelles de l’Inde en matière d’exportation de services (60 % de croissance au cours des trois dernières années), les emplois qu’ils créent ne suffisent pas à modifier la structure du marché du travail indien. Le revers de cette réussite est la stagnation du secteur manufacturier, qui n’absorbe pas suffisamment de main-d’œuvre.
C’est là le cœur de la divergence des modèles de consommation en Inde. Les employés du secteur des services numériques ne se contentent pas de consommer davantage, ils importent surtout des biens. Ceci crée un circuit fermé, car les retombées se répercutent peu sur la « vieille Inde », c’est-à-dire l’« Inde moyenne » et l’« Inde rurale », composées de l’industrie manufacturière traditionnelle et des micro, petites et moyennes entreprises. Cette situation met en évidence une inégalité persistante des revenus et un manque de pouvoir d’achat chez une grande partie de la population urbaine.
L’investissement privé oscille entre 20 et 22 % du PIB, bien en deçà des niveaux observés lors du boom du milieu des années 2000 (28 à 30 %), les entreprises remettant à plus tard les augmentations de capacité à grande échelle en raison de la faible utilisation des capacités dans les usines existantes. Cette situation est en partie liée au manque de compétitivité dans certains secteurs, même si le niveau de protection s’est accru avec la hausse des droits de douane sur les biens intermédiaires. En ce qui concerne les biens de consommation, la concurrence étrangère, notamment chinoise, est forte, et l’impression générale est que la demande intérieure n’est pas assez solide compte tenu de la courbe en « K » de la consommation urbaine. Le désintérêt des entreprises indiennes pour l’industrie manufacturière se reflète clairement dans la part décroissante de l’industrie dans le crédit bancaire indien, qui est passée de 44 % en 2010-2011 à 28 % en 2023-2024.
Pour stimuler la croissance du PIB, il faudra augmenter de manière significative les investissements du secteur privé. L’Enquête économique annuelle 2024-2025, publiée par le ministère des Finances indien, estime notamment que l’Inde doit porter son taux d’investissement à environ 35 % du PIB pour atteindre ses objectifs de développement 9. À cette fin, le gouvernement a considérablement augmenté les dépenses d’investissement dans les infrastructures qui ont progressé à un taux annuel moyen de plus de 30 %.
Cette option n’est cependant pas tenable car la marge de manœuvre budgétaire se réduit : les efforts consentis en matière d’investissements dans les infrastructures publiques ont été réalisés malgré une réduction du déficit budgétaire global depuis la fin de la pandémie, qui est passé de 9 % du PIB en 2020 à 4,8 % en 2024-2025 et devrait s’établir à 4,4 % en 2025-2026. La poursuite de l’assainissement budgétaire limitera inévitablement les investissements publics, qui ont largement contribué aux dépenses d’investissement globales.
En résumé, si la libéralisation de l’Inde après 1991 et la dynamique démographique qui s’en est suivie ont généré une croissance robuste et résiliente au cours des dernières décennies, l’économie est confrontée à des goulots d’étranglement structurels profondément enracinés qui menacent d’entraver son accélération vers le statut d’économie avancée. Le modèle de croissance actuel de l’Inde ne suffira donc pas à suivre la feuille de route « Viksit Bharat 2047 » 10 proposée par Narendra Modi en septembre 2024.
La voie d’un « miracle indien »
Le marché du travail indien est actuellement pris au piège d’un paradoxe structurel où la forte croissance du PIB ne parvient pas à générer suffisamment d’emplois de qualité 11. Selon les données du Centre for Monitoring Indian Economy (CMIE), sur une population active totale de 1, 11 milliard de personnes âgées de 15 ans et plus en 2024–2025, seuls environ 456 millions sont soit employés, soit à la recherche d’un emploi 12. Cela suggère un taux d’activité moyen d’environ 41 %, contre une moyenne mondiale de 60 à 65 % (75 % en Chine et plus de 60 % aux États-Unis) 13.
Cette situation est due à de fortes inégalités entre les sexes. Alors que le taux d’emploi des hommes est d’environ 68 %, celui des femmes est extrêmement bas, à peine 11 %, ce qui le classe parmi les plus faibles au monde. Le taux de chômage des femmes avoisine les 17 %, contre 7 % pour les hommes.
Ce problème est aggravé par la croissance rapide des services haut de gamme qui nécessitent une main-d’œuvre qualifiée, l’absence d’un secteur manufacturier bien développé et le grand nombre de personnes travaillant en Inde dans les secteurs à faible productivité 14 — comme l’agriculture et les activités connexes. Alors que l’agriculture représente la majeure partie de l’emploi (environ 42 %), l’industrie manufacturière, moteur traditionnel d’une industrialisation à forte intensité de main-d’œuvre 15, n’en représente que 25 % et le secteur des services environ 31 %. Le fait que, plus de trois décennies après les réformes de libéralisation et de privatisation, l’agriculture continue d’employer plus de 40 % de la main-d’œuvre met en évidence une régression structurelle ou une situation d’emploi précaire 16.
Cette situation est encore aggravée par le risque lié à la prolifération de l’intelligence artificielle (IA), qui menace précisément les emplois dont l’Inde a besoin. L’automatisation et l’IA érodent les tâches routinières et reproductibles qui, autrefois, lors de l’industrialisation du pays, absorbaient une main-d’œuvre importante, de l’assemblage en usine au traitement administratif. Aujourd’hui, dans le secteur des services, traditionnellement le point fort de l’Inde, les progrès rapides de l’IA automatisent les opérations des centres d’appels, les tâches informatiques de base et les processus standardisés, menaçant de supprimer des secteurs entiers d’emplois potentiels.
Pour générer une croissance plus forte, l’Inde devra développer le secteur manufacturier, capable de fournir aux travailleurs peu qualifiés un grand nombre d’emplois à productivité relativement élevée. Sur une période de 30 ans, la part du secteur manufacturier dans le PIB indien est restée faible, oscillant autour de 17 %, ce qui reflète une désindustrialisation prématurée par rapport à la trajectoire historique des économies est-asiatiques prospères, où le secteur manufacturier a atteint un pic d’environ 30 %.
S’insérer dans les chaînes de valeur
Pour se développer de cette façon, l’Inde devra renforcer son intégration dans les chaînes de valeur mondiales. La contribution de l’Inde aux exportations mondiales totales stagne en effet autour de 2 %, alors que sa part du PIB mondial a atteint 4 %. Cette évolution contraste fortement avec celle de la Chine, où l’intégration commerciale a suivi de près la croissance économique. La part de la Chine dans les exportations mondiales est ainsi passée de 3 % au début des années 2000 à plus de 11 % en 2024.
Bien que décevantes dans l’ensemble, les performances à l’exportation de l’Inde masquent une double réalité. D’une part, les exportations de services dépassent les attentes, avec une croissance annuelle supérieure à 8 % : ceux-ci représentent désormais 47 % des exportations totales de l’Inde, soit bien plus que la moyenne mondiale de 27 %. Cette croissance soutenue a fait de l’Inde le septième exportateur mondial de services, sa part de marché mondiale passant de 2 % en 2005 à 4,2 % en 2024. D’autre part, les exportations de biens ont sous-performé depuis le milieu des années 2010, tendance exacerbée par le virage politique vers un protectionnisme commercial accru.
L’incapacité à développer les exportations manufacturières met en évidence un goulot d’étranglement structurel critique : malgré ses ambitions de devenir une usine mondiale, l’Inde n’a pas encore réussi à s’intégrer efficacement dans les chaînes de valeur mondiales. À la différence de la Chine ou des économies de l’ASEAN, qui ont développé des écosystèmes nationaux solides pour la production de pièces et de composants, l’Inde a largement échoué à industrialiser ces étapes intermédiaires de la production. Au lieu de cela, l’industrie manufacturière indienne dépend fortement des importations d’intrants — principalement en provenance de Chine — sans que l’économie indienne ajoute de valeur effective pour les réexportations.
Lever les obstacles à l’investissement
Cette faible intégration dans les chaînes de valeur mondiales reflète elle-même un niveau relativement faible d’IDE entrant en Inde. Au cours des quinze dernières années, l’Inde n’a attiré qu’un septième des IDE que la Chine a réussi à attirer dans son économie (500 milliards de dollars contre 3 500 milliards de dollars). Les flux actuels ralentissent dans les deux pays, mais plus rapidement en Inde. Dans ce pays, ces flux sont passés de 60 milliards de dollars à leur pic en 2020 à 30 milliards de dollars en 2024, tandis que ceux en direction de la Chine sont passés de 180 milliards de dollars en 2021 à 120 milliards de dollars en 2024.
Le ralentissement marqué des flux d’IDE en Inde est surprenant compte tenu de la tendance mondiale à la diversification : les pays du monde s’éloignent de la Chine pour se tourner vers d’autres économies émergentes. Malgré son attractivité due à sa taille et à sa population, l’Inde a attiré beaucoup moins d’investissements que des pays plus petits d’Asie du Sud-Est 17. Cela s’explique par le fait que les multinationales axées sur l’industrie manufacturière se heurtent à plusieurs obstacles lorsqu’elles opèrent en Inde 18.
Premièrement, les droits de douane élevés sur les biens intermédiaires constituent une contrainte importante car ils augmentent les coûts de production et réduisent les marges nécessaires aux entreprises pour s’intégrer dans les chaînes de valeur mondiales. En effet, le protectionnisme persistant décourage les multinationales d’établir des pôles d’exportation à grande échelle dans le pays et détourne plutôt les investissements vers des juridictions dotées de régimes commerciaux plus ouverts et prévisibles.
Deuxièmement, les multinationales se plaignent souvent de l’imprévisibilité des règles et de l’instabilité politique. Des cas d’imposition rétroactive ou de litiges fiscaux, comme ceux de Vodafone et de Cairn Energy, ont par le passé créé des risques pour la réputation des entreprises. Les multinationales sont souvent confrontées à des redressements fiscaux aux enjeux considérables qui s’enlisent dans des litiges pendant dix à quinze ans. De plus, les revirements politiques fréquents, comme les changements soudains des règles relatives aux licences d’importation ou aux IDE dans le commerce électronique (affectant Amazon/Walmart-Flipkart), rendent difficile la planification des investissements à long terme.
Troisièmement, l’inefficacité administrative, les charges de conformité excessives et la bureaucratie omniprésente aggravent encore ces difficultés. Les entreprises qui cherchent à s’implanter, à exercer leurs activités ou à se développer en Inde doivent naviguer dans un réseau complexe d’autorisations et obtenir de multiples certificats de non-opposition auprès de divers services gouvernementaux. Une seule usine de fabrication peut nécessiter jusqu’à 90 ou 100 licences distinctes, tant au niveau fédéral indien qu’au niveau des États. Ces procédures lourdes et chronophages, souvent accompagnées de retards et d’un risque accru de corruption, alourdissent considérablement les charges de conformité et les coûts de transaction pour les investisseurs étrangers.
Quatrièmement, les distorsions du marché des facteurs dissuadent grandement les IDE entrants. L’acquisition de terrains constitue un obstacle majeur. En Inde, les titres fonciers sont présomptifs et non définitifs. Des multinationales telles que POSCO et ArcelorMittal ont ainsi dû faire face à des retards de plusieurs décennies dans l’acquisition de terrains en raison de litiges et de protestations locales. Même lorsque des terrains sont disponibles, leur coût est artificiellement élevé en raison d’un mauvais aménagement urbain et de restrictions en matière de zonage. À cela s’ajoutent d’importantes rigidités du marché du travail.
Pour attirer les IDE et développer le secteur manufacturier, l’Inde devra adopter une approche globale qui dépasse le cadre de la politique industrielle, en incluant des réformes des marchés des facteurs de production, une refonte du système éducatif, des liens plus étroits entre l’innovation et la création d’emplois, ainsi que des mesures visant à redynamiser les investissements privés nationaux, les IDE et les exportations de marchandises. Le gouvernement Modi a pris un certain nombre de mesures à cet égard, notamment par des incitations liées à la production (Production Linked Incentives, PLI) et un nouveau Code du travail. Bien que ces mesures soient importantes, elles sont partielles et il en faut davantage pour que l’Inde atteigne développe pleinement son économie.
Lancé en 2020 pour relancer l’industrie manufacturière et tirer parti du mouvement mondial « Chine + 1 », le programme d’incitations liées à la production visait à attirer les investissements et à repositionner l’Inde au sein des chaînes de valeur mondiales. En mars 2025, les programmes PLI avaient attiré à peine 0,5 % du PIB de l’Inde en investissements, générant environ 1,2 million d’emplois, mais principalement dans des secteurs à forte intensité de capital, tels que l’électronique, l’industrie pharmaceutique et l’agroalimentaire, qui ont enregistré des gains plus importants. En revanche, des secteurs clefs à forte intensité de main-d’œuvre, comme le textile, accusaient toujours un retard.
Cette situation s’explique par le fait que la structure d’incitation uniforme et les seuils minimaux élevés en matière d’investissement et de production ont tendance à privilégier les activités à forte intensité de capital dépendantes de composants importés, plutôt que d’encourager le développement de chaînes d’approvisionnement nationales ou la création d’emplois à grande échelle. Le programme n’a donc pas répondu à l’urgence de transférer 50 à 60 millions de travailleurs excédentaires de l’agriculture vers des emplois plus productifs dans le secteur formel. Il est donc essentiel de réorienter le programme vers des incitations liées à l’emploi et à la création d’écosystèmes. Sans un tel réajustement, le PLI risque de renforcer les biais structurels existants plutôt que de favoriser la création d’emplois à forte intensité de main-d’œuvre.
Requalifier la main-d’œuvre
Des réformes structurelles sont également nécessaires. Pour relever les défis de l’emploi en Inde et rendre le pays plus attractif pour les investissements dans le secteur manufacturier, le ministère du Travail et de l’Emploi a annoncé quatre nouveaux codes du travail remplaçant 29 lois centrales existantes, à compter du 21 novembre 2025 19. Il s’agit de la transition législative la plus importante dans le cadre du droit du travail indien depuis des décennies. Ces quatre codes — le Code des salaires de 2019, le Code des relations industrielles de 2020, le Code de la sécurité sociale de 2020 et le Code de la sécurité, de la santé et des conditions de travail de 2020 — visent à réduire la charge administrative pesant sur les employeurs tout en renforçant la protection des travailleurs grâce à des dispositions spécifiques 20. Selon le gouvernement, la flexibilité accordée par les codes aux entreprises en matière d’embauche, de licenciement et de croissance encouragera les employeurs à étendre leurs activités sans craindre de longs délais bureaucratiques 21.
Cependant, un défi majeur pour la réussite de ces réformes du travail réside dans le fait que le travail figure sur la liste concurrente de la Constitution indienne 22, ce qui implique que les États doivent désormais élaborer leurs propres règles dans le cadre des codes et les faire respecter. Selon le rythme et la manière dont les États mettront en œuvre ces codes, les travailleurs pourraient se retrouver confrontés à des conditions de travail différentes d’un État à l’autre. De plus, les codes reposent sur l’hypothèse implicite que l’enregistrement des travailleurs via des systèmes numériques se déroulera sans heurts, que les inspections pourront être menées grâce à la disponibilité d’énormes quantités de données, et que les administrateurs seront en mesure de traiter des millions de déclarations de conformité en ligne. Plus généralement, une refonte d’une telle ampleur exige de l’État des capacités considérables pour la mener à bien, ce qui soulève de sérieux doutes 23.
L’Inde doit également réformer en profondeur son système éducatif pour répondre aux exigences de l’industrie moderne. Le pays est confronté à un grave paradoxe : son important excédent de jeunes — 65 % de la population étant âgée de moins de 35 ans — est aux prises avec un décalage fondamental entre les diplômes universitaires et l’employabilité. Bien qu’il produise des millions de diplômés chaque année, le système éducatif reste ancré dans l’apprentissage par cœur et les connaissances théoriques sans parvenir à transmettre les compétences pratiques, les aptitudes techniques et les qualités non techniques (telles que l’esprit critique et la communication) requises par les secteurs modernes de l’industrie et des services.
Les chiffres sont alarmants : selon un rapport Mercer-Mettl, seuls 42,6 % des diplômés indiens étaient considérés comme aptes à l’emploi en 2024–2025 24. Cette inadéquation des compétences est évidente dans l’ensemble de l’économie : on estime que seuls 8,3 % des diplômés obtiennent des emplois qui correspondent réellement à leur niveau de formation, tandis que plus de la moitié d’entre eux sont contraints d’occuper des postes peu ou moyennement qualifiés 25. De plus, le système de formation professionnelle formelle ne couvre qu’une infime partie de la main-d’œuvre : seuls 4,4 % des jeunes travailleurs possèédent des compétences professionnelles formelles (Union Budget Survey). Cette faible capacité à former des jeunes prêts à l’emploi compromet directement l’ambition du pays de devenir un pôle industriel mondial, car les investisseurs étrangers exigent une main-d’œuvre qualifiée et immédiatement opérationnelle.
L’Inde doit également s’attacher à développer activement un écosystème d’innovation solide, capable de traduire efficacement la recherche en applications commerciales et en création d’emplois. Pour y parvenir, il est nécessaire d’augmenter de manière significative les investissements publics et privés dans la R&D, deune rendre la propriété intellectuelle (PI) plus forte et plus prévisible, ainsi que de mettre en place des mécanismes efficaces de transfert de technologie qui comblent le fossé entre le monde universitaire et l’industrie. En soutenant les start-ups et les entrepreneurs capables de transformer des idées innovantes en entreprises créatrices d’emplois, l’Inde peut progresser dans la chaîne de valeur. Toutefois, sans combler ces lacunes fondamentales en matière de développement du capital humain et de capacité d’innovation, même les politiques industrielles les mieux conçues ne parviendront pas à créer les emplois durables et de qualité dont la population jeune et croissante de l’Inde a désespérément besoin.
Au-delà d’une législation plus favorable au marché de l’emploi et d’une main-d’œuvre mieux formée et plus qualifiée, les entreprises, tant nationales qu’étrangères, ont besoin d’être assurées que les politiques fiscales, commerciales et réglementaires dans lesquelles elles investissent resteront stables et prévisibles. Or, comme évoqué plus haut, en Inde, l’instabilité politique et les changements réglementaires soudains constituent une menace fondamentale pour la confiance des investisseurs et sont devenus un frein majeur à l’optimisme des entreprises, en particulier ces dernières années. Le manque de prévisibilité politique constitue un frein majeur pour les entreprises étrangères et nationales qui souhaiteraient s’engager dans les investissements à long terme et irréversibles requis par le secteur manufacturier.
Les décideurs politiques doivent donc faire de la certitude politique une réforme prioritaire. Cela nécessite trois mesures essentielles : premièrement, institutionnaliser la stabilité réglementaire en s’engageant sur des durées fixes pour les principales politiques fiscales et commerciales (par exemple, en fixant les taux de droits de douane pour les intrants liés au programme PLI pendant toute la durée de celui-ci) ; deuxièmement, simplifier radicalement l’environnement des affaires en éliminant le pouvoir discrétionnaire bureaucratique et en veillant à ce que les décisions politiques centrales soient mises en œuvre de manière homogène et uniforme aux niveaux des États et des collectivités locales ; troisièmement, donner la priorité à l’efficacité judiciaire et administrative afin de garantir que les litiges commerciaux et les mécanismes d’application des politiques soient résolus dans un délai prévisible et court. En fin de compte, une base manufacturière de classe mondiale ne se construit pas sur des aides, mais sur la confiance que les règles du marché sont équitables, stables et appliquées de manière cohérente.
S’intégrer dans un monde en désintégration
L’Inde doit libéraliser ses échanges en ouvrant de nouveaux marchés et en réduisant le niveau très élevé des droits de douane à l’importation. Si une libéralisation unilatérale est possible, le contexte géopolitique actuel — marqué par un protectionnisme croissant et un affaiblissement de l’OMC — appelle à une approche régionale ou bilatérale.
L’accord Union-Inde constitue une avancée bienvenue à cet égard. Il ouvre les portes du marché européen aux entreprises indiennes 26, même si quelques exceptions subsistent, notamment dans le domaine agricole. Cela est important car l’Union représente déjà environ 20 % des exportations totales de l’Inde, pour une valeur proche de 80 milliards de dollars, un chiffre très proche de celui des États-Unis, qui appliquent actuellement des droits de douane d’environ 50 % sur les produits indiens. Dans le cadre de l’accord commercial Union-Inde, les droits de douane européens ont été réduits pour environ 90 % des produits, ce qui pourrait stimuler les exportations indiennes de 50 % dans des secteurs clefs tels que le textile, les produits pharmaceutiques et les services informatiques. En principe, cet accord devrait également susciter l’intérêt des entreprises européennes pour le marché indien, en facilitant le transfert de technologies et en s’alignant sur l’initiative indienne « Make in India » qui vise à attirer l’industrie manufacturière européenne.
Toutefois, l’absence de mécanismes complets de protection des investisseurs, tels que des garanties contre l’expropriation ou un système solide de règlement des différends entre investisseurs et États, constitue une réserve importante. Bien que les négociations sur la protection des investisseurs soient en cours, l’absence de celle-ci dans l’accord pourrait décourager les investisseurs européens. Néanmoins, les politiques de réduction des risques de l’Union vis-à-vis de la Chine pourraient contribuer à orienter les IDE européens vers l’Inde 27.
Sur le plan régional, la meilleure option pour l’Inde serait d’adhérer à un cadre multilatéral existant, crédible et fondé sur des règles, tel que l’Accord global et progressif de partenariat transpacifique (CPTPP) 28. Pourtant, cela prendraitt plus de temps que le pays ne peut probablement se le permettre. En effet, pour que l’Inde adhère au CPTPP, des réformes et des mesures d’ouverture importantes seront nécessaires : il lui faudrait notamment supprimer environ 99 % des lignes tarifaires (Basu Das, 2022), ce qui constituerait un défi majeur compte tenu de la position historiquement protectionniste du pays. Au-delà des droits de douane, les très importantes barrières non tarifaires de l’Inde, telles que les ordonnances de contrôle de la qualité, qui se sont multipliées au cours des 5 à 6 dernières années, devraient également être supprimées.
L’imposition de très hauts droits de douane réciproques par l’administration Trump à partir d’avril 2025 a considérablement tendu les relations commerciales entre l’Inde et les États-Unis. S’appuyant sur l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), les États-Unis ont appliqué des droits de douane de l’ordre de 26 % sur les exportations indiennes, pour atteindre 50 % lorsque des mesures punitives supplémentaires ont été ajoutées en raison des achats continus de pétrole russe par l’Inde. Ces droits de douane ont augmenté les coûts et érodé la compétitivité de secteurs indiens clefs tels que le textile, les produits pharmaceutiques et l’électronique sur le marché américain.
Début février 2026, les deux pays ont conclu un accord commercial provisoire en vertu duquel les États-Unis ont accepté de réduire les droits de douane sur la plupart des produits indiens à 18 %. En échange, l’Inde s’est engagée à ramener ses propres droits de douane sur une large gamme de produits américains à un niveau proche de zéro, à réduire progressivement ses importations de pétrole russe et à acheter pour environ 500 milliards de dollars de produits énergétiques, d’avions et de pièces détachées, de produits technologiques, de métaux précieux et de charbon à coke américains au cours des cinq années suivantes.
L’arrêt rendu par la Cour suprême des États-Unis le 20 février 2026 a radicalement bouleversé la donne en statuant que l’IEEPA n’autorisait pas le président à imposer des droits de douane d’une telle ampleur, le pouvoir de les lever revenant au Congrès. Cette décision a donc invalidé les droits de douane majorés fondés sur cette loi. En conséquence de la décision de la Cour suprême, ce qui semblait initialement être un compromis négocié s’est donc transformé en un revers pour New Delhi : l’Inde s’est retrouvée liée par des obligations d’achat substantielles et des engagements d’ouverture des marchés en échange d’un allègement tarifaire qui, sans même ces concessions, aurait pu se concrétiser.
L’escalade du conflit au Moyen-Orient impliquant l’Iran, qui s’est intensifiée début 2026 avec des perturbations dans le détroit d’Ormuz et de vives inquiétudes concernant l’approvisionnement, a également aggravé les vulnérabilités extérieures de l’Inde à un moment particulièrement inopportun.
L’Inde importe plus de 85 % de ses besoins en pétrole brut et dépend fortement des sources d’Asie occidentale pour environ 40 % de son pétrole brut et une part bien plus importante de ses importations de gaz. Si le pays a initialement bénéficié d’une diversification de ses sources d’approvisionnement — notamment d’une hausse temporaire des importations de pétrole brut russe à prix réduit dans un contexte de perturbations mondiales — l’accord commercial provisoire entre les États-Unis et l’Inde exigeait déjà une réduction progressive des achats russes au profit d’alternatives plus coûteuses telles que l’énergie américaine.
Dans ce contexte, le conflit lié à l’Iran a propulsé les prix du Brent bien au-dessus de 100 dollars le baril, alourdissant la facture des importations, accentuant les pressions inflationnistes et aggravant le déficit courant. Ce choc pétrolier a intensifié la pression sur la roupie, qui était restée faible tout au long de l’année 2025 dans un contexte de sorties de capitaux soutenues. Fin mars 2026, la roupie a ainsi atteint des niveaux historiquement bas, avoisinant les 93-94 roupies pour un dollar américain, ce qui a amplifié les risques d’inflation importée.
Tout ce qui précède rend plus urgente que jamais la nécessité pour l’Inde d’ouvrir son économie. Alors que le durcissement des conditions d’accès aux marchés imposent des contraintes nouvelles et que le pays fait face à un problème de main-d’œuvre inédit, il est clair que son modèle ne permettra pas de reproduire mécaniquement le miracle chinois.
Sources
- Voir Nayanima Basu, Alicia García-Herrero « India-China rapprochement : what are the long-term prospects ? », Bruegel, 27 mai 2025.
- Conférence multilatérale annuelle qui se tient en Inde, à New Delhi, depuis 2016.
- Beata S. Javorcik, « Does FDI Bring Good Jobs to Host Countries ? », The World Bank Research Observer, 30(1), 2014, pp.74–94.
- Kunal Sen et Kusum Das, D, « Where Have All the Workers Gone. The Puzzle of Declining Labour Intensity in Organized Indian Manufacturing », Development Economics and Public Policy Working Paper Series WP, (35), Institute for Development Policy and Management, 2014.
- Le rapport WCY 2025 indique que la productivité du travail dans le secteur industriel chinois s’élève à environ 60 670 dollars en PPA par travailleur, contre environ 32 205 dollars pour l’Inde. Voir Arturo Bris, José Caballero et al., IMD World Competitiveness Booklet 2025, IMD Business School, juin 2025.
- Shu Rong et al. « FDI, Labor Market Flexibility and Employment in China », China Economic Review, vol. 61, no. 1, juin 2020, p. 101449
- Rajeswari Sengupta, « The silent reshaping of India’s credit landscape », Ideas for India, 20 mai 2024.
- La branche basse du « K », quant à elle, représente la baisse progressive des dépenses pour les autres segments de la population.
- Summary of Economic Survey 2024-25, Press Information Bureau, 31 janvier 2025.
- « Nation développée 2047 » en hindi.
- Amit Basole, « Understanding India’s Jobs Crisis », NHRD Network Journal, 11(1), 2018, pp.20–24.
- Il existe une divergence méthodologique entre les données du CMIE et celles du Periodic Labour Force Survey (PLFS) mené par le gouvernement. Le CMIE utilise une approche équivalente à celle du « statut habituel actuel », mais l’agrège différemment (en enquêtant auprès des ménages trois fois par an) par rapport à la PLFS qui utilise le « statut habituel » (365 jours) et le « statut hebdomadaire actuel » (7 jours). Le CMIE est plus strict dans sa définition du terme « employé », excluant généralement les personnes non rémunérées (par exemple, le travail familial non rémunéré), alors que la PLFS les inclut. Cela explique pourquoi le taux d’emploi du CMIE est inférieur (38 %) à celui de la PLFS (54-60 %).
- Contrairement à certains modes de calcul du taux d’emploi, nous incluons ici dans la population active les plus de 64 ans.
- Santosh Mehrotra et Jajati K. Parida, India’s employment crisis : rising education levels and falling non-agricultural job growth, Azim Premji University, Bangalore, 2019.
- Robert C. Feenstra, Hong Ma, et Yuan Xu, « US exports and employment », Journal of International Economics, 120, 2017, pp.46–58.
- Vinoj Abraham, « Stagnant Employment Growth : The Last Three Years May Have Been the Worst », Economic and Political Weekly, 23 septembre 2017, pp. 13-17.
- Hoang Tien Nguyen et al. (2024). « Foreign direct investment and employments in Asia Pacific nations : the moderating role of labor quality », Heliyon, vol. 10, no. 9, 1er avril 2024, pp. e30133–e30133.
- Imran Khalid, « India’s Overbearing Regulators Are Choking Foreign Business », Fair Observer, 25 mai 2024 ; Ike Brannon, « India’s Hostility To Foreign Investment Threatens Long-Term Growth », Forbes, 12 avril 2021 ; Mohamed Zeeshan, « India Suffering a Quiet Decline in Foreign Direct Investment », The Diplomat, 18 mars 2024.
- Compendium on New Labour Laws, Ministry of Labour and Employment of India, 21 novembre 2025.
- Overview of Labour Law Reforms, PRS Legislative Research, septembre 2020.
- India’s Labour Reforms : Simplification, Security, and Sustainable Growth, Press Information Bureau, 21 novembre 2025.
- La liste concurrente est une liste de cinquante-deux sujets, recensés par la Constitution indienne, sur lesquels tant le Parlement fédéral que les législatures des différents Etats indiens peuvent passer des lois.
- Debashis Basu, « India’s New Labour Codes : Policy Vs Execution », MoneyLife, 5 décembre 2025.
- « India’s Employability Challenge : Why Skill-Based Learning Is the Missing Link », SkillLabs, 4 novembre 2025.
- « Economic Survey reveals only 8.25 % of graduates have jobs matching their qualifications », The Times of India, 1er février 2025. Voir aussi Economic Survey 2025–2026, Government of India, janvier 2026.
- EU and India conclude landmark Free Trade Agreement, Commission européenne, 27 janvier 2026.
- Panagiotis Pegkas, « The impact of FDI on economic growth in Eurozone countries », The Journal of Economic Asymmetries, 12(2), 2015, pp.124–132.
- Le Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP) est un accord de libre-échange entre 12 pays : l’Australie, Brunei, le Canada, le Chili, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapour, le Vietnam et le Royaume-Uni (depuis décembre 2024, en tant que premier nouveau membre). L’accord représente plus de 15 % du PIB mondial et plus de 580 millions de consommateurs.