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Antonia Birnbaum, Courage sans héroïsme, Klincksieck
« Qu’est-ce que le courage introduit d’effectivement différent par rapport aux catégories classiques de l’héroïsme, telles la souveraineté, le sacrifice, la vertu, le nom propre ? Les multiples références à la péremption historique de l’héroïsme, mais aussi bien à sa résurgence, au ton héroïque mortifère que charrie la vague fascisante actuelle tendent à confondre héroïsme et courage. D’où le passage par un détour : comment penser le courage quand il n’agit pas de manière héroïque ? Cette discontinuité est explorée dans le contexte de la modernité. Le livre lui-même prend la forme d’une casuistique. Il interroge l’Antigone de Sophocle, la dialectique hégélienne, le poème “Timidité” de Hölderlin, les Minima Moralia d’Adorno, la décomposition de la rhétorique révolutionnaire chez Kleist, la colère chez Benjamin.
La réécriture du courage se saisit de l’éclairage apporté par Freud sur les effets de la Première Guerre mondiale, comme des conséquences qu’en tire Lacan. La question de savoir à quoi sont sacrifiées des millions de vies dans les batailles de matériel meurtrières, à quels intérêts, à quelle logique d’État, périme l’idée d’un ordre du Bien pour lequel une vie pourrait être prête à mourir. Pour accéder à la précarité ontologique de la vie anonyme, à ses perturbations, il faut changer de question : non plus demander “Pourquoi un sujet est-il prêt à mourir ?”, ni même : “À quel idéal est-il prêt à sacrifier ?”, mais, pour paraphraser Lacan : “Quel refus de renoncer au désir fait advenir un sujet ?”
D’où une torsion dont s’affecte le courage : il n’affronte pas la mort en se résolvant au néant, mais s’attache dans l’excès mortel à ce qui de la vie n’est pas encore joué. De cette différence provient un courage qui est non pas démesure, mais expérimentation d’une vie sans mesure. Il y va de l’excès du risque, de l’insistance sur les objets toujours singuliers que cette expérimentation investit, aussi bien hors de la gangue normative du capital que hors de son déchaînement nihiliste. En l’arrachant à une situation du monde catalysé par le hasard, dans la brèche soudaine raturant la mesure qui l’ordonne, le courage renvoie le sujet à ce que la vérité comporte d’incalculable. »
Parution le 3 avril
Yves Léonard, Otelo, la voix de la révolution des Œillets, Chandeigne et Lima
« ‘Otelo’ nous a quittés en juillet 2021. Il nous a laissé un grand vide et comme orphelins du songe romantique de la révolution des Œillets. Comme si avec sa disparition une certaine idée du ‘25 avril’ s’effaçait. Il en fut le concepteur et la voix. Une figure iconique, mais pas le Che Guevara, ni le Fidel Castro. Plutôt une sorte de Don Quichotte. À la fois victorieux et vaincu par les moulins à vent de l’idéalisme et du réalisme. Égaré dans le labyrinthe d’un processus révolutionnaire et d’une transition démocratique dont il fut l’acteur et la victime.
Acteur, le mot s’impose comme une évidence. Celle d’un prénom, comme prédestiné. Celle d’une vocation inassouvie. Celle d’une pièce de théâtre dont il fut le héros et l’auteur. Et dont il écrivit le premier acte, mais guère les suivants, ni l’épilogue. Raconter Otelo, c’est accorder foi au mythe dont la réalité ne peut se dissocier. C’est essayer de dire la vérité d’un militaire devenu un révolutionnaire adulé, puis ostracisé et emprisonné, avant d’être amnistié. C’est le situer dans son temps et en faire une figure majeure de l’histoire du Portugal au XXe siècle. Une figure de légende. Légende qui, faut-il le rappeler, n’est pas le contraire de la vérité. »
Parution le 3 avril
Alberto Toscano, Il tempo dei mostri. Trump e la crisi dell’egemonia americana, Laterza
« Monstruosité politique issue de la longue crise de l’hégémonie américaine, “Trump 2.0” marque le passage de la farce à la tragédie. Entre l’exaltation de la force, la prise de contrôle désinvolte des leviers du pouvoir et la spirale répressive féroce, la nouvelle administration ne cache plus son visage violent. C’est un phénomène derrière lequel se cachent des processus historiques bien précis, trop souvent occultés par son charme obscène et ruineux.
Le retour de Donald Trump à la présidence a vu s’accélérer la dérive autoritaire qui avait déjà marqué son premier mandat : des agents masqués à la poursuite de migrants envahissent les villes ; l’antifascisme est fiché comme du terrorisme intérieur ; les militants pro-Palestine menacés d’expulsion ; la conformité idéologique est imposée aux grandes universités.
Répondre à ces chocs quotidiens par le scandale ou la satire ne suffit pas. Derrière le spectacle grotesque d’un pouvoir de plus en plus brut et vulgaire, voué au culte de la domination, on entrevoit des logiques profondes. Alberto Toscano nous invite à réfléchir aux dynamiques sociales dont Trump n’est pas la cause, mais un formidable catalyseur : du revanchisme blanc aux guerres culturelles, de la montée de l’aile réactionnaire de la Silicon Valley au césarisme typique de la politique américaine. Fils exemplaire de l’American century, Trump est aussi le signe que les États-Unis ont perdu la capacité de créer une hégémonie et sont donc voués à des paroxysmes incessants de domination. Make America Great Again voulait exorciser l’idée d’une Amérique vouée au déclin, mais n’a fait que l’exacerber. Trump se voulait l’entrepreneur d’une grande renaissance de l’entreprise USA, mais il s’avère être l’idole de son crépuscule. »
Parution le 3 avril
Tyler Priest, Offshore Oildom : America’s Energy Expansion into the Ocean, LSU Press
« Offshore Oildom raconte l’histoire de la quête des États-Unis pour s’approprier les richesses pétrolières de la mer. S’appuyant sur une multitude de sources inédites, Tyler Priest révèle comment l’industrie pétrolière offshore est née d’un projet ambitieux visant à intégrer les terres submergées de l’océan au territoire des États-Unis. Ces terres constituant des espaces de frontière, échappant à la juridiction et au contrôle traditionnels, les efforts déployés pour s’en emparer en vue de l’extraction de pétrole et de gaz ont nécessité la mise en place de nouvelles institutions de gouvernance.
De la lutte titanesque autour des zones intertidales, qui a débuté dans les années 1930, au projet “Independence” des années 1970, le processus d’établissement d’une domination pétrolière offshore a provoqué des conflits insolubles autour de l’argent, des valeurs et du pouvoir. Il a opposé les États côtiers à leurs homologues enclavés et les capitaines d’industrie aux fonctionnaires fédéraux et aux communautés côtières. Il a attisé les guerres partisanes et intestines. Il a déclenché une course internationale à l’annexion des territoires offshore, compliquant les objectifs de la politique étrangère américaine. Il a pesé sur l’esprit des juges de la Cour suprême et a tourmenté tous les occupants de la Maison Blanche depuis Franklin Roosevelt. Le mouvement environnementaliste moderne est né en opposition au pétrole offshore, alors même que la crise énergétique des années 1970 imposait l’accélération des forages en mer.
Créer et régir un “empire pétrolier” offshore impliquait rien de moins que de redessiner les frontières territoriales de la nation, de reconstruire les fondements politiques du système énergétique américain et de tester les limites environnementales de l’extraction des ressources. Cette histoire est essentielle pour comprendre la tension entre sécurité énergétique et protection de l’environnement dans l’Amérique moderne. »
Parution le 8 avril
A. J. Murphy, Pentagon Capitalism : How the Cold War US Military Modeled Itself on Private Business, Harvard University Press
« Le contexte stratégique de la Guerre froide a suscité un soutien politique en faveur d’une force militaire américaine permanente d’une ampleur sans précédent. Confrontés au défi de gérer ce mastodonte, les dirigeants de l’administration de la défense se sont tournés vers le secteur privé pour trouver l’inspiration : puisque l’armée ressemblait désormais à un immense conglomérat industriel, ont-ils estimé, elle devait être gérée comme une entreprise. A. J. Murphy explore les conséquences profondes de la transposition des structures militaires de commandement, de logistique et de guerre dans une logique capitaliste.
Dans le domaine du budget et des finances, les réformateurs de la défense ont remodelé le processus d’approvisionnement en une transaction d’achat et de vente entre unités, exigeant des officiers qu’ils expriment leurs besoins en équipement et en main-d’œuvre en termes monétaires. Les bureaucrates ont adopté la mesure tayloriste du travail pour superviser tout, du classement administratif à la production de systèmes d’armes massifs. Les forces armées ont même fait appel à des consultants en gestion pour créer des académies de formation des officiers sur le modèle de la Harvard Business School.
Après la guerre du Vietnam, de nombreux chefs militaires ont riposté, remettant en question le “gestionnariat” et appelant à un retour aux concepts traditionnels de commandement. Des critiques civils se sont également joints au débat, protestant contre la dureté du secrétaire à la Défense à l’esprit d’entreprise, Robert McNamara, qui mesurait notoirement le succès et l’échec en nombre de morts. À cette époque, cependant, le langage et les valeurs du management avaient déjà profondément infiltré la structure institutionnelle et les opérations quotidiennes de l’armée. Comme le montre clairement Pentagon Capitalism, la réorganisation de la bureaucratie de la défense sur le modèle d’une entreprise à but lucratif a durablement modifié l’expérience du travail militaire et facilité la privatisation durable de la sécurité nationale américaine. »
Parution le 8 avril
Marc Crépon, Régressions. Des temps sombres à venir, Verdier
« L’objet de ce livre est d’analyser les multiples formes de régression qui guettent aujourd’hui les sociétés démocratiques, au risque de les faire basculer dans un régime autoritaire qui n’aurait de cesse de sacrifier, les uns après les autres, les droits et les libertés que la démocratie est censée garantir.
Par “régression”, on entend moins la nostalgie du passé qu’un programme politique qui vise à relégitimer des formes de violence, contre lesquelles on pensait, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, être protégés par des lois et des institutions, que l’on pouvait légitimement considérer comme des avancées de la “civilisation”. Le bilan, alarmant, s’inscrit dans une histoire de la violence. Régressives sont la remise en question permanente, sinon la violation du droit international, et la contestation des décisions de justice. Régressive encore la volonté de revenir sur l’abolition de la peine de mort et de trouver une nouvelle nécessité à la torture, sous quelque prétexte que ce soit. Régressives également les menaces qui pèsent sur l’indépendance des médias, le contenu des bibliothèques, la libre programmation des lieux de culture, ainsi que la restriction des libertés académiques, sous forme de censure.
Régressives enfin – mais la liste est loin d’être exhaustive – l’incessante demande de durcissement des lois de l’immigration, ou encore les attaques dirigées contre quelques-unes des grandes conquêtes du droit des femmes, comme la liberté d’avorter.
Toutes ces offensives s’inscrivent dans un champ de forces que le présent livre a pour objet de décrypter : les forces du jour, généralement conservatrices, qui ne veulent rien changer et peinent à prendre la mesure du danger, les forces de la critique qui savent que rien n’est acquis et plaident pour que la démocratie se réarme contre ce qui menace de la détruire, les forces de la nuit enfin qui ne cessent, avec une agressivité accrue, de promouvoir et mettre en œuvre ces régressions. »
Parution le 9 avril
Angelina Pils, Schneider/Schwerte. Ein westdeutsches Doppelleben 1945-1999, Wallstein
« Un officier SS devient, sous un faux nom, recteur d’université et figure de proue de la démocratie. L’affaire Schneider / Schwerte met en lumière le rôle paradoxal joué par des acteurs du régime nazi dans la construction de la République fédérale.
Célèbre germaniste et ancien recteur de l’Université d’Aix-la-Chapelle, le professeur Hans Schwerte a vécu pendant 50 ans sous une fausse identité. Démasqué en 1995, il est apparu que derrière le réformateur universitaire de gauche se cachait l’ancien Hauptsturmführer SS Hans Ernst Schneider, qui avait dirigé le “Germanischer Wissenschaftseinsatz” de la SS.
Comment un organisateur scientifique nazi a-t-il pu devenir une figure emblématique de la germanistique démocratique d’après-guerre ? S’appuyant sur des sources jusqu’alors inconnues – notamment les journaux intimes tenus sans interruption par Schneider / Schwerte de 1942 jusqu’à sa mort –, Angelina Pils retrace la manière dont il a réussi ce changement d’identité et pourquoi son démasquage n’a eu lieu que si tardivement. Elle analyse les continuités personnelles, les conditions structurelles et les processus d’adaptation mentale qui ont rendu possibles des carrières telles que celle de Schneider / Schwertes. »
Parution le 10 avril
Daniel A. Bell, Why Ancient Chinese Political Thought Matters : Four Dialogues on China’s Past, Present, and Future, Princeton University Press
« Les débats politiques les plus originaux, les plus variés et les plus fascinants de la Chine ont eu lieu il y a plus de deux millénaires, mais ils ont profondément façonné la pensée et la pratique politiques chinoises depuis lors et, fait remarquable, leur influence sur les dirigeants du pays ne cesse de croître aujourd’hui. Pourtant, ces débats intemporels — qui sont très susceptibles d’influencer les réponses à des questions telles que celle de savoir si la Chine devrait recourir à la force militaire pour prendre le contrôle de Taïwan — sont encore bien trop mal compris en Occident.
Daniel Bell met en scène les plus grands penseurs de l’histoire de la Chine – Confucius, Mencius, Xunzi, Shang Yang, Han Feizi, Zhuangzi et Mozi – et les fait dialoguer entre eux dans des contextes modernes. Il en résulte une introduction créative et captivante à la pensée politique chinoise ancienne, qui révèle sa pertinence pour l’avenir de la Chine et du reste du monde.
Avant l’unification de la Chine en 221 avant J.-C., les brillants penseurs politiques qui ont fondé le confucianisme, le taoïsme, le légalisme et le mohisme parcouraient les différents États, débattaient entre eux et tentaient de persuader les dirigeants de suivre leurs idées. Bell s’inspire de leurs débats — sur des questions éternelles telles que la guerre, la corruption, l’implication du gouvernement dans la vie familiale et la question de savoir si l’État doit subventionner la culture — pour créer des dialogues vivants sur d’importantes controverses sociales et politiques contemporaines. »
Parution le 14 avril
Jean-François Hamel, Les Feuilles de l’après-mai. Une histoire littéraire du gauchisme, Amsterdam
« Et si les inventions d’écriture, loin d’être l’apanage de la littérature, se trouvaient aussi dans les journaux militants, les feuilles contestataires, les canards contre-culturels ? Et si les “rotatives de la colère” constituaient un laboratoire insoupçonné de pratiques et d’usages de l’écrit ? Il faudrait alors que l’histoire littéraire délaisse la vénération des singularités esthétiques et s’ouvre enfin au régime de collectivité des écritures militantes. C’est le pari critique de cet essai.
Au cœur des années 68, en dépit d’une sévère répression d’État, des dizaines de journaux naîtront des rangs du gauchisme et perpétueront l’insubordination poétique, rhétorique et médiatique du soulèvement de mai. Cette presse dite tour à tour “libre”, “parallèle” et “sauvage” ne cessera d’expérimenter la performativité politique des actes d’écriture, c’est-à-dire leur capacité à agir et à faire agir. Les feuilles de l’après-mai éclairent ce qu’écrire veut dire pour celles et ceux qui, à distance de la littérature, rêvent de changer la vie. »
Parution le 17 avril
Paolo Benanti, La nuova logica del dominio. Potere computazionale, democrazia e condizione umana, Laterza
« Si autrefois le pouvoir était une entité visible, incarnée par des monarques, des États ou des institutions, il se présente aujourd’hui comme une force désincarnée et omniprésente. Il ne réside pas dans un palais, mais dans un réseau, un algorithme, une infrastructure de données qui transcende les frontières nationales et envahit la sphère privée. C’est le pouvoir informatique. Il est capable de modeler nos opinions, nos habitudes et même notre identité. Il ne s’impose pas par la force ou par la loi, mais par la persuasion, la prédiction et le contrôle. Il nous met au défi de redéfinir des concepts tels que la liberté, la justice et la démocratie, car les données sont la nouvelle monnaie et les algorithmes les nouveaux législateurs. Il n’appartient pas à un seul acteur, mais est fragmenté entre les grandes entreprises technologiques, les gouvernements et les individus qui l’utilisent à des fins diverses.
Comment pouvons-nous nous assurer qu’il est utilisé pour le bien commun et non pour les intérêts d’une minorité ? Face à un pouvoir aussi vaste et omniprésent, l’éthique de la technologie n’est pas un simple accessoire, un appendice moral à ajouter a posteriori, mais la condition nécessaire pour garantir la coexistence démocratique et la justice sociale. »
Parution le 17 avril
Bevan Sewell, John Foster Dulles ; Apostle of American Empire, Johns Hopkins University Press
« John Foster Dulles est une figure marquante, mais souvent méconnue, de l’histoire américaine et internationale. Il a longtemps été présenté comme un partisan de la ligne dure de la Guerre froide : moralisateur, rigide et prêt à répondre aux menaces soviétiques par la force nucléaire. Pourtant, cette vision, bien que tenace, laisse une grande partie de son héritage intellectuel inexplorée.
Dans John Foster Dulles, Bevan Sewell présente une biographie intellectuelle qui redonne à Dulles sa place d’architecte central de l’ordre mondial dirigé par les États-Unis au XXe siècle. Au cours d’une carrière remarquable qui a couvert la Conférence de paix de Paris, des travaux juridiques marquants sur la finance internationale, un rôle de premier plan dans les mouvements œcuméniques chrétiens et sa représentation des États-Unis auprès des Nations Unies naissantes, Dulles a constamment cherché à façonner un système mondial ancré dans les valeurs américaines dans un contexte transnational. Sa vision de la paix n’était pas celle d’une coexistence passive, mais d’un cadre dynamique et évolutif d’ordre moral, économique et politique. Loin de la caricature d’un idéologue inflexible, Dulles apparaît comme un penseur sensible aux complexités du changement. Son pragmatisme philosophique, nourri par ses convictions religieuses et son expérience diplomatique, a guidé une quête permanente de solutions durables aux conflits mondiaux — même si cela a mis en évidence des contradictions flagrantes dans ses politiques. L’œuvre de Dulles était ancrée dans l’empire, inspirée par la croyance en l’exceptionnalisme américain et limitée par les préjugés de son époque. »
Parution le 21 avril
Jeremy D. Popkin, The First Emancipation : The Forgotten History of Abolition in Revolutionary France, Princeton University Press
« Lorsque les révolutionnaires français adoptèrent la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1789, ils furent immédiatement confrontés à une question brûlante : le premier article de ce document — “Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits” — s’appliquait-il aux 800 000 Noirs réduits en esclavage dans les colonies du pays ?
Au cours des douze années qui suivirent, les dirigeants révolutionnaires se disputèrent sur cette question. The First Emancipation raconte comment les législateurs français ont d’abord protégé l’esclavage dans leur Constitution, avant de faire volte-face en 1794, faisant de la France le premier pays occidental à abolir l’esclavage dans l’ensemble de son empire.
Pourtant, à peine huit ans plus tard, en 1802, Napoléon tenta de ramener de force les populations noires émancipées des colonies à l’esclavage. Sa décision entraîna sa première grande défaite militaire et la proclamation de l’indépendance de la nation noire d’Haïti, mais aussi le rétablissement de l’esclavage dans d’autres colonies françaises, où il ne fut finalement aboli qu’en 1848.
Racontant comment la France a affranchi ses esclaves et les a déclarés citoyens à part entière, pour ensuite en renvoyer un grand nombre en servitude, The First Emancipation révèle que le cheminement de l’abolition dans le monde moderne a été plus sinueux et hésitant qu’on ne s’en souvient souvent. »
Parution le 21 avril
Stephen F. Jones, The First Social Democracy ; The Democratic Republic of Georgia, 1918–1921, Harvard University Press
« À la suite de l’effondrement de l’Empire russe, la petite nation géorgienne a proclamé son indépendance en mai 1918. Ses dirigeants ont surpris le monde entier en créant le premier État social-démocrate. Fondé sur une combinaison de parlementarisme et de démocratie directe, il s’agissait d’un gouvernement représentatif des paysans et des ouvriers.
The First Social Democracy retrace l’histoire d’un gouvernement qui devrait inspirer les sociaux-démocrates d’aujourd’hui. Stephen F. Jones explique comment les fondateurs du nouvel État ont surmonté une myriade de défis, notamment les menaces territoriales venues de l’étranger, les conflits ethniques internes et les rivalités géopolitiques entre l’Empire ottoman, les Britanniques et les Allemands. Au milieu de ces défis existentiels, les sociaux-démocrates géorgiens se sont attelés à la rédaction d’une Constitution visant à engager le pays sur la voie d’une véritable autonomie : protéger les droits démocratiques, promouvoir le pluralisme politique et défendre l’égalité. Jones fait revivre les débats passionnés qui ont façonné la démocratie géorgienne à un moment d’instabilité mondiale aiguë.
La République démocratique de Géorgie a été étouffée dans l’œuf. À peine quatre jours après la ratification de la Constitution, la capitale tomba aux mains de l’Armée rouge. Sous le régime soviétique, la république fut rayée de l’histoire. Il était interdit aux chercheurs soviétiques d’étudier cet épisode de l’histoire géorgienne et les chercheurs occidentaux ne s’intéressaient guère à un petit État périphérique qui n’avait été indépendant que pendant trois ans. En redécouvrant une expérience oubliée de citoyenneté démocratique et d’art de gouverner, Stephen F. Jones nous rappelle cette époque audacieuse où les Géorgiens ont créé et défendu la liberté politique face à la montée du communisme soviétique. »
Parution le 21 avril
Daniela Russ, Working Nature : A History of the Energy Economy, Verso
« De quoi parlons-nous lorsque nous parlons d’énergie ?
Nous en parlons tout le temps, mais rares sont ceux qui prennent la peine d’ouvrir cette boîte noire qui alimente tout. Dans Working Nature, Daniela Russ opère la manœuvre critique la plus classique – dépouiller quelque chose de son caractère prétendument naturel – et démontre que l’ “énergie” est un régime imposé à la nature par une myriade d’actes au cours des siècles passés.
Aucun morceau de charbon n’a jamais sauté de son plein gré dans la fournaise capitaliste. La nature a été traînée dans le feu, non sans résistance.
Daniela Russ soutient que la catégorie de l’ “énergie” s’appréhende mieux non pas en termes d’éléments matériels particuliers, mais comme un rapport social à la nature forgé au cours de 200 ans d’industrialisation capitaliste. Working Nature examine comment les ingénieurs, les scientifiques et les économistes ont exploité et mis en circulation les produits de la nature malgré les résistances sociales et naturelles. »
Parution le 21 avril
Homa Katouzian, Iran and the Revolution : A History, Yale University Press
« La révolution iranienne de 1979 a bouleversé le monde. La dynastie Pahlavi s’est effondrée, laissant place à la République islamique. Mais qu’est-ce qui a conduit à cet événement majeur ? Comment le mouvement révolutionnaire a-t-il acquis une telle force ? Et quel a été son héritage pour l’Iran moderne ?
Homa Katouzian explore l’Iran des années 1940 à nos jours, montrant comment la révolution a vu le jour. Du chaos de la nationalisation du pétrole au renversement de Mossadegh en 1953, en passant par le moment révolutionnaire lui-même, jusqu’aux mouvements de résistance de l’Iran contemporain, la révolution a eu des effets durables.
On y voit l’influence profonde des présidents américains et les répercussions de l’invasion de Saddam Hussein en 1980. Surtout, Homa Katouzian montre comment la révolution a constitué un soulèvement de l’ensemble de la société iranienne et n’était pas un mouvement purement islamique. »
Parution le 21 avril
Rose Gottemoeller, Security Through Cooperation ; Space, Nuclear Weapons, and US-Russia Relations after the Cold War, Stanford University Press
« Les responsables et experts russes affirment souvent que les États-Unis étaient déterminés à affaiblir, voire à détruire la Russie pendant la période tumultueuse de l’effondrement de l’Union soviétique, il y a trente ans. Selon cette version des faits, l’objectif premier des États-Unis était d’étendre l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie afin d’isoler et de menacer l’État russe.
Rose Gottemoeller, s’appuyant sur les archives et sur sa propre expérience professionnelle, réfute cette idée. Elle soutient au contraire que les présidents américains successifs étaient convaincus qu’une coopération étroite avec la Russie était essentielle à la sécurité et à la stabilité internationales. Cette conviction est née sous l’administration de George H. W. Bush et a pris forme sous celle de Bill Clinton, lorsque ce dernier et son homologue russe, Boris Eltsine, ont convenu de développer une coopération technologique qui serait utile aux deux pays. George W. Bush et Vladimir Poutine ont poussé cette conviction plus loin et les deux pays ont fait d’énormes progrès en matière de coopération dans l’espace, de lutte contre le terrorisme et d’énergie nucléaire au cours des vingt années suivantes.
Bien que la situation actuelle soit radicalement différente de celle des années 1990, Rose Gottemoeller tire les leçons du passé et examine ce qu’il faudrait – lorsque la Russie mettra fin à son horrible aventure en Ukraine et réparera les dommages qu’elle a causés – pour reprendre la coopération dans l’intérêt de la sécurité mondiale. »
Parution le 28 avril
Alfredo González Ruibal, País en ruinas. Historias enterradas de la España franquista (1939-1975), Crítica
« Voici une histoire différente du franquisme. Elle ne s’appuie pas sur des documents historiques, mais sur les vestiges de la dictature : ses débris et ses ruines. On y trouve des histoires enfouies qui parlent de millions d’Espagnols ordinaires. Car il ne s’agit pas tant de raconter le franquisme à travers ses objets que de raconter la vie des personnes qui ont vécu, souffert, lutté et sont mortes dans l’Espagne de Franco.
Au fil du livre, nous ferons la connaissance des soldats qui ont combattu dans les dernières tranchées de la guerre civile, des expériences des vaincus dans les camps de concentration et des derniers instants des personnes assassinées par la dictature. Nous visiterons également les bases de la guérilla, les maisons des derniers paysans et les bidonvilles des grandes villes où beaucoup d’entre eux ont fini par s’installer. Et nous pénétrerons également dans les sanctuaires du franquisme — la Vallée des morts, le Pazo de Meirás — pour en découvrir la face cachée.
Une archéologie qui est à la fois un récit de la violence exercée par la dictature et de la résistance et de la dignité de ceux qui s’y sont opposés. »
Parution le 29 avril
Céline Marangé, La guerre d’Europe a commencé, Les Arènes
« La guerre est revenue sur notre continent. D’abord dans le Donbass ukrainien, en Géorgie, en Arménie, puis le 24 février 2022 lorsque la Russie a décidé d’envahir toute l’Ukraine. Qualifiée d’ “opération spéciale” par le Kremlin et censée renverser le régime en quelques jours, la guerre de la Russie contre l’Ukraine dure depuis quatre ans. Côté russe, le déchaînement de violence contre les civils ukrainiens et les infrastructures ne faiblit pas. Mais si l’Ukraine résiste, explique Céline Marangé, c’est aussi pour sauver l’Europe.
Dans sa volonté d’anéantissement, la Russie a montré son vrai visage : celui d’une ancienne grande puissance prête à tout pour prendre ce qu’elle estime être une revanche sur l’Occident. Pour comprendre la politique du Kremlin contre la démocratie ukrainienne et l’Union européenne, il faut revenir à la chute de l’URSS. Céline Marangé explique pourquoi l’effondrement de l’URSS est un traumatisme jamais guéri pour le KGB. Ancien membre du KGB, Vladimir Poutine n’a de cesse de vouloir rétablir la toute-puissance de l’État russe, dont la sécurité ne peut être garantie que par la domination – à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières. Selon Céline Marangé, la guerre en Ukraine n’est qu’une étape dans le renouveau soviétique : d’autres territoires de l’ex-URSS devraient être attaqués ou déstabilisés. C’est déjà le cas en Serbie, en Moldavie, en Roumanie où la guerre hybride russe fait rage.
Céline Marangé invite d’abord à démystifier la Russie qui jouit d’une aura historique de victime au sein d’une partie de l’extrême gauche et de l’extrême droite françaises. Elle rappelle que, juste après l’Ukraine, la France est le pays le plus ciblé par les ingérences russes, laissant entrevoir les risques d’un futur conflit – qu’il soit informationnel ou de haute intensité, avec la menace d’une “dronisation” des territoires. »
Parution le 30 avril
Richard Tuck, Active and Passive Citizens : A Defense of Majoritarian Democracy, Princeton University Press
« L’idée selon laquelle la gouvernance démocratique repose sur l’autogouvernance active des citoyens occupe étonnamment peu de place dans les théories actuelles de la démocratie, qui mettent plutôt l’accent sur l’importance de la représentation par des instances élues, nommées ou sélectionnées au hasard, telles que les assemblées législatives, les tribunaux et les jurys. Cela aurait stupéfié les théoriciens de la démocratie du XVIIIe siècle, qui considéraient le suffrage universel et le vote majoritaire comme les seuls critères d’une politique démocratique. Active and Passive Citizens défend le point de vue de ces penseurs anciens, affirmant que l’action individuelle est l’essence même de la démocratie.
Richard Tuck s’appuie sur la distinction établie par l’abbé Sieyès entre les citoyens “actifs” (l’électorat) et les citoyens “passifs” (ceux qui sont représentés par les institutions de l’État). Il fait remonter notre conception actuelle de la démocratie représentative à Sieyès et l’oppose à Rousseau, théoricien de l’autogouvernance active du peuple. Il soutient que les théories modernes de la démocratie nous ont en réalité transformés en citoyens passifs et appelle à un renouveau de la démocratie majoritaire qui réalise le plein potentiel de la citoyenneté active. »
Parution le 30 avril
Lorenz M. Lüthi, The Iron Curtain : A Short History of Socialist Borders, Cambridge University Press
« Le rideau de fer reste une image emblématique de la Guerre froide. Mais à quoi ressemblait-il réellement sur le terrain ? Des frontières fortifiées visant à empêcher les citoyens de partir sont apparues d’abord dans l’URSS de l’entre-deux-guerres, puis dans l’Europe socialiste de l’après-guerre. Ces fortifications ont été érigées tant aux frontières entre les États socialistes qu’aux limites extérieures de ceux-ci avec le monde non socialiste, mais pas dans tous les cas.
Le cas le plus connu – le mur de Berlin – était à la fois un exemple extrême et un cas tardif. Mais dès 1947, la Yougoslavie, la Hongrie et la Tchécoslovaquie avaient fortifié leurs frontières pour empêcher toute sortie. Lorsque l’Allemagne de l’Est a commencé à construire des murs autour de Berlin-Ouest et à ses frontières avec l’Allemagne de l’Ouest dans les années 1960, la Yougoslavie était déjà en train de démanteler son régime frontalier et la Hongrie accordait des passeports et des visas de sortie à ses citoyens. Des frontières fortifiées sont également apparues aux frontières extérieures de l’Europe du Nord et du Sud-Est, dans le Caucase et en Asie. »
Parution le 30 avril