Il serait tentant de comprendre la période actuelle comme celle d’une simple succession de crises : inflation, retraites, école, hôpital, dette, désindustrialisation. Chacun de ces sujets appellerait une réponse technique, un correctif législatif ou un arbitrage budgétaire. Plutôt que d’être des anomalies conjoncturelles, ces tensions pourraient pourtant relever d’une dynamique structurelle.
Les travaux de la cliodynamique, portés par Peter Turchin, invitent à changer radicalement de regard. Cette publication s’inscrit dans un dossier autour des travaux en cliodynamiques à côté d’une pièce de doctrine et d’une discussion de cette théorie appliquée à la France.
De nombreux analystes estiment que nous ne traverserions pas simplement une crise conjoncturelle mais un véritable changement d’époque : fin de l’abondance, tensions géopolitiques durables, remise en cause des modèles économiques et sociaux hérités de l’après-guerre. Avec la « théorie structurelle-démographique » développée dans le cadre de leurs travaux de cliodynamique, Jack Goldstone et Peter Turchin ont mis en opposition phases d’intégration sociale — avec un fort développement économique et une amélioration de la santé publique — et périodes de stagnation économique et de désintégration sociale et politique. Dans leurs travaux, ces crises sont généralement provoquées par une dissociation entre la réalité de l’appareil de production et le développement de la société qui s’appuie sur celui-ci. Vanina Paoli-Gagin, cette articulation est pour vous essentielle. Pourquoi ce sujet vous paraît-il si central ?
Depuis quelques décennies, j’estime que nous avons perdu de vue le rôle clef de l’appareil productif dans la vision stratégique de notre pays. Cet appareil est devenu le point aveugle de notre débat public.
Les chiffres sont assez parlants : l’industrie manufacturière représentait environ un quart du PIB dans les années 1970. Aujourd’hui, elle tourne autour de 10 %. L’emploi industriel a été divisé par deux.
On parle beaucoup d’innovation, de numérique, de start-ups, de finance, de services, et c’est une bonne chose. Mais on parle moins de ce qui permet concrètement à une société de tenir debout : se nourrir, produire, transformer, fabriquer — comme si cette dimension matérielle de l’économie était devenue secondaire, presque dépassée par l’économie de l’immatériel.
C’est là une illusion complète.
Il n’a jamais existé de nation puissante sans appareil de production. Aucune puissance durable ne s’est construite sans usines, sans agriculture, sans capacité à maîtriser ses chaînes d’approvisionnement. C’est vrai pour l’Angleterre industrielle, pour l’Allemagne, pour les États-Unis, pour la Chine aujourd’hui. Pourtant, en France, nous avons fini par croire que nous pouvions nous en abstraire.
Depuis mon département de l’Aube, mais aussi depuis les États-Unis où j’ai vécu et la Chine où j’ai travaillé, je me suis toujours nourrie de cette réalité industrielle. Nos usines, notre capacité de fabrication sont des avantages considérables : ils représentent un savoir-faire, une culture, une intelligence collective. Mais on les regarde désormais comme des vestiges du passé, comme si produire n’était plus noble.
Nous avons accepté l’idée que d’autres pays fabriqueraient pour nous, pendant que nous deviendrions une économie tertiaire, plus abstraite, plus « intelligente ». En réalité, nous avons, avec cette approche arrogante et déconnectée du réel, organisé nos propres dépendances.
La crise du Covid l’a montré très brutalement : quelques ruptures logistiques, et nous manquions de tout — de masques, de médicaments, de composants. Mais plus inquiétant encore, nous avons perdu une partie de notre autonomie alimentaire. Si demain nous connaissions une rupture des chaînes d’approvisionnement, nous aurions des difficultés à nous nourrir correctement. Pour un pays comme la France, qui a longtemps été autosuffisant, cela a de quoi donner le vertige.
Je pense que cette situation résulte de choix idéologiques. Nous avons dévalorisé tout ce qui relève de la production concrète, des formations et des métiers de la main — qui pourtant n’est que le prolongement de notre cerveau.
Nous avons perdu de vue le rôle clef de l’appareil productif dans la vision stratégique de notre pays.
Vanina Paoli-Gagin
L’irruption du numérique dans nos vies a ensuite tout aplati : celui-ci a imposé à tous les mêmes outils et les mêmes logiques. Ceux qui en maîtrisent les codes s’en sortent ; les autres sont marginalisés. Nous avons créé une fracture sociale très profonde.
Nous pensions qu’une « France sans usines » serait une France des services, du savoir, du loisir. Mais, dans le même temps, nous avons continué à promettre un modèle social très coûteux sans en garder la base productive. Aujourd’hui, nous peinons à financer les retraites, notre budget est sous tension permanente, et le décalage entre les promesses et la réalité nourrit une immense frustration populo-sensible.
Renoncer à produire, c’est aussi renoncer à créer la richesse qui finance notre modèle social et à atteindre l’objectif fixé par la stratégie de Lisbonne en 2000 : 3 % du PIB dédié à la R&D. En effet, deux tiers de ces dépenses sont le fait de l’industrie.
Quand un pays ne maîtrise plus ce qui lui permet de vivre — ce qui touche à ses besoins fondamentaux —, il perd confiance en lui-même. Et cette perte de maîtrise se transforme très vite en défiance politique, voire en colère.
Tant que nous ne remettrons pas l’appareil productif au centre, y compris s’agissant de nos infrastructures numériques, nous passerons à côté du problème. Il nous faut une approche holistique, combinant marchand et non-marchand, produits et services.
Bruno Bonnell, partagez-vous l’idée que nous serions entrés dans une nouvelle phase historique plutôt que dans une crise passagère ? Serait-ce la fin d’une époque ouverte avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, ou bien celle d’une période plus longue, qui aurait débuté avec les Lumières, les débuts de l’industrie et de l’énergie thermique ? Assistons-nous à un changement de paradigme civilisationnel ?
Bruno BonnellNous faisons tous la même erreur : nous regardons les symptômes et non les causes profondes.
On parle de crise du travail, de crise sociale, de crise politique, de défiance démocratique. Pour moi, tout cela n’est que la surface. Or en prenant suffisamment de recul historique, on constate que ce que nous traversons aujourd’hui n’est pas une crise conjoncturelle mais une rupture de civilisation.
Cette histoire commence, à mon sens, vers 1750. On pourrait dire en plaisantant que c’est la faute des Anglais : l’invention de la machine à vapeur, avec Thomas Newcomen puis le célèbre James Watt, est un bouleversement. Pour la première fois, l’humanité ne dépend plus uniquement de la force humaine ou animale. On passe d’une énergie musculaire à une énergie mécanique démultipliée.
C’est un basculement colossal.
Avec la vapeur, puis le charbon, puis le pétrole, nous entrons dans la révolution de la machine. Celle-ci ne fait pas qu’augmenter la productivité : elle transforme profondément l’homme dans toutes ses dimensions. Elle augmente sa force, modifie sa place dans la production, change son rapport au monde.
L’outil prolongeait la main ; désormais la machine réorganise la société.
Nous avons ensuite inventé l’usine, le salariat et la productivité horaire. Le temps a été standardisé, le rendement mesuré, la valeur calculée. Et progressivement s’installe une idée très puissante, presque morale : nous valons ce que nous produisons.
C’est le cœur du contrat social industriel. Votre identité sociale devient votre métier.
Les plus anciens se souviennent qu’on leur demandait à l’école le métier de leur père et de leur mère. Quand la mère restait au foyer, on écrivait « sans profession » — comme si elle n’existait pas. Comme si ne pas être intégré au marché du travail revenait à ne pas exister socialement.
Le travail est devenu la mesure de la dignité — et ce rapport sera notamment théorisé par Marx, avec ses concepts de valeur-travail, de capitalisme et de salariat. Pendant deux siècles, ce modèle a été structurant : il commandait la politique, la redistribution, l’État-providence, les syndicats et la protection sociale. Tout reposait sur une équation simple : plus nous produisons, plus nous créons de la richesse, plus nous pouvons redistribuer.
Pendant quarante ans, il nous a été répété que la bonne gestion de l’État consistait à optimiser. Nous avons remplacé la robustesse par la rentabilité.
Bruno Bonnell
Aujourd’hui pourtant, nous changeons encore d’énergie. Et c’est là que le vrai basculement se joue.
À partir de la fin des années 1970, une nouvelle énergie a été massivement déployée : l’électricité généralisée. Avec elle, nous avons assisté à l’émergence du numérique.
Cette fois-ci, ce n’est plus la force physique que nous augmentons, mais l’intelligence — ou, plus exactement, notre capacité à produire et gérer de l’information.
C’est une révolution cognitive.
L’IA, les logiciels, la robotique, les algorithmes démultiplient la capacité de calcul, d’anticipation, de décision. Nous passons de l’outil à la machine, puis de la machine au robot, qu’il soit matériel ou immatériel.
Un problème survient pourtant assez vite : si vous gardez les critères de l’ancien monde, le robot est plus performant que l’humain. Il ne dort pas. Il n’a pas de congés. Il est plus précis. Autrement dit, si le contrat social continue à dire que la valeur d’un individu dépend de sa productivité, alors l’humain perd la partie.
C’est exactement ce que nous observons aujourd’hui. La crise du sens du travail, le désarroi des jeunes générations, le sentiment d’inutilité ne sont pas un caprice générationnel. Il s’agit là de phénomènes structurels et logiques.
Notre référentiel est devenu obsolète.
Autrefois, dans l’artisanat, la rémunération était faite à la tâche — que l’on mette une journée ou une semaine à fabriquer une chaise. Nous sommes ensuite passés au salariat, payé à l’heure pour une rentabilité donnée. Désormais, la machine fait mieux que nous, et le système se grippe en conséquence.
En réalité, nous sommes probablement en train de fermer la parenthèse du capitalisme industriel tel que nous l’avons connu. Et nous ne savons pas encore ce qui vient après — peut-être une forme de néo-capitalisme, peut-être autre chose. Une chose est pourtant sûre : le contrat social doit être redéfini.
L’histoire montre que ces transitions sont toujours violentes.
Il suffit de considérer les grandes ruptures historiques. Les trois grandes guerres françaises — 1870, 1914–1918 et 1939–1945 — ont à chaque fois nettoyé le terrain, y compris au sens littéral et tragique.
La Première Guerre mondiale décime artisans et paysans. La main-d’œuvre disparaît. La mécanisation s’accélère.
La Seconde Guerre mondiale impose l’American way of life : consommation de masse, électroménager, automobile, télévision. Même nos imaginaires alimentaires changent : McDonald’s devient plus puissant économiquement que la restauration gastronomique française.
Si chaque crise ouvre son champ d’opportunités, c’est toujours au prix d’immenses sacrifices.
Aujourd’hui, nous faisons face à une autre limite : celle des ressources. Pendant deux siècles, nous avons cru que ressources et croissance évoluaient ensemble, parallèlement. Toujours plus de matières premières équivalait à toujours plus de croissance.
Désormais, les courbes se croisent. Les ressources sont en nombre fini. Les anciennes règles ne fonctionnent plus.
Deux réactions sont possibles. Soit nous transformons profondément notre modèle, soit nous rêvons d’une fuite en avant — pour aller chercher des ressources sur la Lune, sur les astéroïdes ou dans l’espace. Si cela peut être séduisant d’un point de vue technologique, l’option n’est pas sérieuse à l’échelle des défis climatiques et sociaux des prochaines décennies. Nous n’avons pas des siècles devant nous.
Une grande parenthèse se ferme donc, et une autre s’ouvre.
Une difficulté inhérente à la démocratie, cependant, c’est que ceux qui doivent décider aujourd’hui sont souvent ceux qui ne vivront pas dans ce monde futur. Ceux âgés de plus de soixante ans détiennent le pouvoir politique et électoral. À l’inverse de la jeunesse, ils sont de plus en plus nombreux et se mobilisent pour voter. Comment leur expliquer que la voiture, la maison individuelle et le mode de vie qu’ils ont connus ne seront plus soutenables ?
C’est pourtant la conversation que nous devons avoir. Sinon, nous continuerons à gérer les symptômes alors que le problème est civilisationnel.
Nous changeons de rapport au monde, et en ce sens, nous changeons de civilisation. Non pas qu’une autre civilisation nous serait imposée : nous devons inventer la suivante, celle qui vient.
Dans les modèles de Peter Turchin, la surproduction d’élites est l’un des moteurs principaux des crises : trop de prétendants aux positions supérieures sont formés, par rapport à ce que le système peut absorber. Ce surplus crée de la frustration, donc de l’instabilité. Aujourd’hui, en France, plus de 50 % d’une génération entre dans l’enseignement supérieur, contre moins de 20 % il y a quarante ans. Faut-il y voir l’une des raisons de la crise que traverse le pays ?
Vanina Paoli-Gagin Le problème est très simple, presque mécanique : l’économie réelle n’a jamais créé 50 % de postes d’encadrement, d’ingénierie ou de direction. Nous avons promis à tout le monde une ascension sociale par le diplôme, puis nous avons découvert que la pyramide, elle, n’avait pas fondamentalement changé de forme. La base a été élargie, les diplômes ont été multipliés, mais le sommet est resté étroit. Tout le monde ne peut ou ne veut pas être cadre supérieur ou expert — et c’est une bonne chose.
Lorsque cette trajectoire est promise à des générations entières, cette promesse fabrique inévitablement de la déception. Celle-ci, pouvant être ressentie comme une trahison, devient de la frustration, puis de la colère. Elle finit enfin par devenir un problème politique : une société qui ne tient plus ses promesses méritocratiques finit par perdre sa légitimité.
Il y a plus grave encore : en parallèle, nous avons dévalorisé toute une série de métiers pourtant essentiels. Quand j’étais à l’école communale dans les années 1970, il existait des filières d’apprentissage très claires. Certains élèves voulaient entrer rapidement dans un métier manuel, concret et utile. Ils assumaient tout à fait ce désir : rejoindre un métier manuel n’était pas vécu comme un échec, mais le plus souvent comme le résultat d’un choix.
Aujourd’hui, nous avons voulu tout uniformiser. Nous avons généralisé un baccalauréat très théorique, très abstrait et académique, comme s’il représentait la seule voie digne d’être empruntée. La proposition est séduisante en théorie : elle mettrait tout le monde au même niveau et tirerait chacun vers le haut. Dans les faits, le niveau moyen s’est affaibli, nous avons perdu la diversité des parcours et même abandonné une forme de mobilité rurale.
Le travail n’est pas seulement un revenu. Il offre aussi une place, une dignité, un sens. À vouloir fabriquer toujours davantage d’élites théoriques, nous avons oublié cette dimension.
Vanina Paoli-Gagin
Il faut être lucide : nous avons affaibli les fondamentaux sans créer de véritable excellence de masse. Plus important encore, nous avons envoyé un message terrible : fabriquer, réparer, construire de ses mains serait moins noble que travailler derrière un écran.
C’est exactement l’inverse que je constate sur le terrain. Les métiers artisanaux créent de la valeur, de la richesse, mais surtout du sens. Quand vous êtes menuisier, cuisinier, ébéniste, plombier, vous voyez immédiatement à quoi sert votre travail. Vous produisez quelque chose de tangible, d’utile, parfois de beau. Vous avez un rapport direct à la matière, au réel.
Beaucoup de métiers tertiaires, au contraire, sont devenus très abstraits, à tel point que ceux qui les exercent ne peuvent même plus expliquer simplement à leurs enfants ce qu’ils font ! Beaucoup de personnes me disent qu’elles s’ennuient ou qu’elles ne voient plus l’utilité sociale de ce qu’elles font quotidiennement — parfois, elles estiment même participer à une forme de destruction.
C’est un véritable problème de société car le travail n’est pas seulement un revenu. Il offre aussi une place, une dignité, un sens. À force de vouloir fabriquer toujours plus d’élites théoriques, on a oublié cette dimension-là.
Où s’est-on trompé selon vous ?
Il faut avoir le courage de poser la question simplement : qu’est-ce qu’une élite ?
En France, nous avons construit un système très particulier : grandes écoles, grands corps, filières administratives extrêmement sélectives et très homogènes. Ces institutions constituent presque une forme d’aristocratie républicaine. En vérité, aucun pays du monde ne nous envie ce modèle, ni ne l’a copié dans son intégralité. Ceci devrait a minima nous amener à nous interroger.
Études après études, le constat est le même : notre système génère une forte reproduction sociale, et donc un puissant entre-soi. Nous retrouvons ainsi, à travers le temps, les mêmes formations, les mêmes références, les mêmes manières de penser et les mêmes trajectoires sociales.
Les élites dont nous parlons sont souvent faites de gens brillants, bien sûr. Le problème ne porte pas sur l’intelligence individuelle, mais sur l’écosystème. Une société est un biotope — de même qu’une forêt a besoin d’arbres, de plantes basses, d’insectes, de champignons et d’animaux, dans une société, la diversité crée la résilience. À n’être peuplée que d’une seule espèce, tout en elle devient fragile. La moindre maladie détruit l’ensemble.
Aujourd’hui, nous avons survalorisé quelques parcours très étroits, très standardisés, et dévalorisé tout le reste. C’est à la fois inefficace et injuste.
Inefficace, parce qu’on se prive ainsi de talents très différents, de profils atypiques, de compétences pratiques, scientifiques, voire poétiques, qui pourraient enrichir la décision publique. Un volcanologue, un artisan, un ingénieur de terrain, un philosophe pourraient avoir leur place au cœur de l’État : ils apporteraient d’autres manières de voir le monde. Cela est d’autant plus urgent à l’heure de l’IA.
Ce système est également injuste, car il crée une hiérarchie symbolique très violente entre les métiers.
Aujourd’hui, cette manière de faire est en fin de course. Nous connaissons une surproduction d’élites théoriques que l’économie ne peut pas absorber. Beaucoup occupent des postes prestigieux, bien payés, mais s’ennuient profondément. Ils sont malheureux dans leur travail. Ils ont coché toutes les cases de la réussite sociale, et pourtant ils n’y trouvent pas de sens.
Personne ne gagne donc à cette situation : ni les élites, ni ceux qu’on a exclus des filières manuelles, ni la collectivité.
Nous sommes aux prises avec un problème systémique : il a trait à l’organisation de l’État, la fabrication des élites et une vision déformée de la réussite. Tant qu’on ne réintroduira pas de la diversité réelle de parcours, de métiers, d’intelligences, on restera dans un modèle fragile, avec un écosystème appauvri et moins créatif. Or un écosystème appauvri ne tient jamais très longtemps.
Il faut aussi être lucide quant au niveau scolaire. En voulant démocratiser, ce qui est évidemment juste, les décideurs publics ont affaibli les fondamentaux. En mathématiques, en littérature, en orthographe, en grammaire, nous constatons bien qu’il y a un décrochage. Or ces savoirs ne sont pas accessoires : ce sont des outils d’émancipation. Ils permettent de penser par soi-même, d’argumenter, de débattre ; ils créent une langue commune. Quand cette base se fragilise, la société se fragmente. Et quand nous ne pouvons plus parler la même langue, nous ne pouvons plus faire démocratie.
À ceci — c’est un phénomène qui, sans doute, est lié au précédent — s’ajoute un problème très préoccupant que j’observe comme élue : la disparition de la nuance dans le débat public.
Aujourd’hui, si vous tenez un discours rationnel, équilibré, si vous expliquez que les choses sont complexes, que tout choix comporte des coûts et des avantages et appelle des arbitrages, vous ne pouvez plus vous faire entendre. L’espace médiatique favorise les excès, les simplifications brutales, les promesses impossibles. Tout se passe comme si la dimension binaire du numérique était devenue la nouvelle grammaire. Ceux qui clivent occupent le terrain. Ceux qui cherchent des compromis disparaissent. Or une démocratie ne peut pas fonctionner uniquement sur des slogans. À force d’abandonner le réel — dans la production, dans l’éducation, dans le débat public — on affaiblit la capacité collective à décider lucidement.
Quand un pays ne décide plus lucidement, il ne décide plus vraiment : les autres s’en chargent pour lui.
Depuis les Lumières, l’État moderne s’est construit sur une promesse de rationalisation : objectiver, mesurer, comparer, optimiser. Cette logique a produit des avancées immenses — en matière d’administration, de santé, d’éducation — mais elle a aussi progressivement installé une culture, voire un culte, de la performance généralisée. Progressivement, l’action publique a été pilotée comme on pilote une entreprise : indicateurs, productivité, réduction des coûts, optimisation permanente. Chaque service doit « faire mieux avec moins ». Chaque politique doit être maximisée. Cette obsession de l’optimisation semble atteindre ses limites. Plus on cherche l’efficacité parfaite, plus on rend les systèmes vulnérables : la moindre perturbation suffit à les faire basculer. C’est ce que montrent aujourd’hui certains biologistes comme Olivier Hamant 1 : le vivant ne viserait pas la performance maximale mais la robustesse, la capacité à encaisser les chocs.
Bruno Bonnell La perte de robustesse décrit en effet très exactement le problème qui est le nôtre. Je pense même que celle-ci est plus grave que ce qu’on imagine, parce qu’il ne s’agit pas seulement d’une erreur technique, mais d’une erreur de civilisation : nous avons confondu performance maximale et solidité.
Pendant quarante ans, on nous a répété que la bonne gestion consistait à optimiser : supprimer les stocks, réduire les marges, tendre les flux, éliminer toute redondance ; parvenir au zéro gaspillage, zéro réserve et zéro temps mort. Sur Excel ou depuis un bureau, ce fonctionnement est parfait. Dans la réalité, il est catastrophique, parce qu’un système optimisé à l’extrême est, par définition, un système fragile. Il fonctionne tant que tout va bien. Mais au moindre choc, il casse.
La pandémie l’a montré brutalement. En quelques semaines, nous avons découvert que nous n’avions plus de masques, plus de médicaments et, plus de composants électroniques — non parce que nous étions pauvres ou incapables mais parce que nous avions supprimé toutes les marges de sécurité au nom de l’efficacité.
La nature a une approche bien différente. Elle ne cherche pas la performance maximale mais la survie. Elle multiplie les solutions, elle maintient de la redondance, elle accepte une forme d’inefficacité apparente.
Nous avons fait l’inverse et remplacé la robustesse par la rentabilité : monocultures industrielles, chaînes logistiques uniques, dépendances totales. Cette logique s’est étendue à tout, y compris à l’État. Nous avons fini par gérer une société comme une machine.
Une société n’est cependant pas une machine, mais un organisme vivant. Quand vous traitez un organisme vivant comme vous traiteriez un tableur Excel, vous le fragilisez profondément.
On voit bien aujourd’hui que le malaise dépasse de loin l’économie. Quelque chose de plus profond se joue : nous ne sommes pas seulement des corps qui produisent et des consommateurs qui achètent. C’est pourtant ce à quoi on a voulu réduire l’humain : travail, salaire, pouvoir d’achat.
Chacun recherche toutefois autre chose — du sens, une forme de cohérence, parfois même une forme de spiritualité. Le succès du New Age, des médecines alternatives et des quêtes personnelles en tous genres peut en témoigner. Il ne s’agit pas de lubies folkloriques, mais de symptômes. Ils nous disent que notre modèle social ne répond plus à une attente fondamentale. Nous avons construit une société matériellement efficace, mais qui laisse un grand vide existentiel.
La politique ne peut pas ignorer cette situation. À ne prendre en compte que la croissance et le pouvoir d’achat, on passe à côté de la moitié du problème. La vraie question n’est pas « combien est-ce que je gagne ? » mais « comment est-ce que je vis ? ». Est-ce que j’ai du temps ? des liens ? Est-ce que j’ai le sentiment d’être utile ? Est-ce que me sens en sécurité ? Ces indicateurs sont infiniment plus importants pour la stabilité d’une société.
Je pense donc qu’il nous faut changer de référentiel. Si nous restons dans le cadre classique — offre, demande, argent comme seul lien social, productivité comme seule valeur — la seule issue logique, du point de vue historique, est la destruction créative — qu’elle prenne la forme de crises, de faillites massives ou de guerres.
Quand vous traitez un organisme vivant comme vous traiteriez un tableur Excel, vous le fragilisez profondément.
Bruno Bonnell
L’État n’est pas là pour détruire. Il ne sait pas faire une révolution car ce n’est pas dans son identité. Puisque l’État est là pour protéger et construire, il doit viser autre chose : moins d’obsession pour l’optimisation, davantage de redondance, d’autonomie locale, de diversité des modèles et de qualité de vie.
Il importe, en somme, de passer du « pouvoir d’achat » au « pouvoir de vivre ». Je préfère parler de « vouloir d’achat » : cette expression remet au premier plan notre propre libre-arbitre, pour ne pas porter l’accent sur la seule capacité financière.
C’est là que se situe la prochaine étape historique, la prochaine maturité de notre société. Faute d’y atteindre, nous continuerons à fabriquer des sociétés performantes en théorie et extrêmement vulnérables dans le réel. Sur le plan politique, une telle situation est instable.
Vanina Paoli-Gagin, vous êtes vice-présidente de la Délégation à la prospective du Sénat. Dans ce cadre, vous avez initié une réflexion pour repenser l’économie à l’horizon 2050 dans le cadre d’un rapport rendu public en octobre 2025 2. Si le PIB n’est plus la bonne boussole pour nous guider, que proposez-vous ?
Vanina Paoli-Gagin Il importe de replacer la santé du vivant au centre. C’est peut-être cela, le vrai changement de paradigme.
Si notre objectif collectif devient la santé — celle des humains, des sols, des forêts, des rivières, des animaux, des écosystèmes — alors nos choix politiques, économiques, budgétaires changent presque automatiquement. Nous ne cherchons plus alors la croissance pour la croissance, ni à maximiser des flux abstraits, mais la régénération. Cela change tout, car nous sommes alors obligés de repartir du réel.
Je crois qu’il faut procéder à une forme de reverse engineering de notre modèle. Nous avons construit des systèmes extrêmement complexes, très technocratiques et macro-économiques. Mais à force de raisonner par agrégats, par indicateurs, par moyennes, nous avons perdu de vue l’unité de base : l’individu, le territoire, le vivant concret. Or si l’on ne reconstruit pas à partir de cette maille élémentaire, on ne peut plus vraiment, à notre époque, faire société.
Notre problème central aujourd’hui est celui du collectif. Et pour refaire du collectif, il faut d’abord repartir de l’unité, puis recomposer progressivement des ensembles cohérents.
Cela suppose surtout de changer de référentiel. Je mesure très concrètement à quel point c’est difficile.
À la commission des Finances du Sénat, à mon arrivée, je pensais trouver une volonté de repenser le système à partir d’une prise de conscience collective : nous sommes un pays surendetté, chaque année nous votons des budgets qui creusent la dette, et pourtant nous continuons à raisonner avec les mêmes outils, les mêmes indicateurs, les mêmes catégories mentales, hérités de l’après-guerre et du capitalisme triomphant — comme si ces instruments étaient éternels.
Je ne dis pas qu’il faut « casser le thermomètre », mais peut-être faut-il interroger ce qu’il mesure. Le PIB, la croissance, le pouvoir d’achat ont été conçus pour une époque donnée. Est-ce encore pertinent pour penser les défis écologiques, sanitaires, sociaux qui portent les transitions du XXIe siècle ?
J’ai proposé de réfléchir à ces questions, y compris législativement. J’ai été frappée par la résistance, presque culturelle, à l’idée même de changer de cadre. Sortir des anciens indicateurs, est déjà une révolution intellectuelle. Pourtant, si l’on posait comme objectif central non plus la seule richesse monétaire, mais la santé du vivant, beaucoup de décisions deviendraient plus simples.
On ne demanderait plus seulement : Combien ça rapporte ? mais : Est-ce que ça régénère ou est-ce que ça détruit ? Est-ce que cela améliore la santé des gens ? La qualité des sols ? La biodiversité ? La résilience des territoires ?
Nous pourrions bien sûr continuer à créer de la valeur, et il le faut, mais selon d’autres critères. Je pense que c’est un récit infiniment plus mobilisateur pour la jeunesse : proposer simplement « plus de croissance » ou « plus de consommation » ne fait plus rêver personne. En revanche, participer à la régénération du monde vivant, réparer, soigner, reconstruire — tout ceci redonne du sens. C’est une « nouvelle économie » qui succède à une autre — la « nouvelle économie » des technologies de l’information.
Quand un pays ne décide plus lucidement, il ne décide plus vraiment : les autres s’en chargent pour lui.
Vanina Paoli-Gagin
En somme, l’humanité n’a jamais fait autre chose qu’imiter la nature. Même les technologies les plus avancées aujourd’hui — le stockage de données sur l’ADN, les biomatériaux, l’architecture bio-inspirée — vont chercher leurs solutions dans le vivant. Cela devrait nous interroger : beaucoup de réponses existent déjà autour de nous, bien que nous en soyons coupés.
Pour revenir à la métaphore de la forêt, — métaphore à laquelle je réfléchis beaucoup — celle-ci fournit des idées très pertinentes. Une forêt ne fonctionne pas sur la performance maximale mais sur l’interdépendance. Quand un arbre est affaibli, d’autres l’aident, parfois via des réseaux de champignons. Il y a là de la redondance, de la coopération et de la lenteur. Ces processus ne sont pas « optimisés » au sens économique, mais extraordinairement robustes.
C’est exactement l’inverse de nos systèmes, surtout depuis la croissance exponentielle du digital. Comme vous l’évoquiez en parlant d’Olivier Hamant — qui a amplement développé cette thèse — nous avons tout organisé pour la performance immédiate, et nous avons sacrifié la robustesse.
Dans un monde instable, traversé par des crises permanentes — sanitaires, climatiques et géopolitiques — seule la robustesse permet de tenir, faute de quoi l’on s’effondre à chaque choc. Notre fragilité nourrit un sentiment d’impuissance publique très fort : les citoyens ont l’impression que l’État ne maîtrise plus rien.
Nous devons absolument sortir de cette impuissance : cela suppose aussi de repenser nos territoires.
Continuer à artificialiser les sols ou concentrer toujours plus de population dans quelques grandes métropoles saturées me paraît être une erreur stratégique. Nous raisonnons avec les lunettes du passé. Nous créons des embouteillages, du stress, de la pollution, du mal-être, alors que de vastes territoires ruraux disposent d’espace, de nature, de villages où l’on pourrait inventer d’autres formes de vie.
La ruralité peut redevenir une ressource plutôt que d’être une simple nostalgie. Mais pour cela, il faut accepter d’expérimenter, de tester, d’apprendre, de corriger — de sortir du dogme pour expérimenter à l’échelle publique.
Nous avons toutes les cartes en main. Il nous manque seulement le courage de penser autrement.
La question de la prospective et de l’anticipation devient donc centrale. Si nous sommes véritablement à l’aube d’un changement d’époque — et tout ce que nous avons évoqué depuis le début de cet échange semble l’indiquer — alors nous ne pouvons plus simplement prolonger les courbes existantes, extrapoler des tendances ou corriger à la marge des politiques publiques. Autrement dit, il ne suffit plus d’additionner des budgets ou d’optimiser des dispositifs : il faut imaginer. Il faut accepter de se projeter dans un futur qui ne ressemble pas au présent. Vous avez tous deux insisté sur cette nécessité d’un changement de référentiel. Bruno, vous pilotez le plan France 2030, qui est l’un des plus importants programmes d’investissement public de ces dernières décennies. Si l’on admet que nous sommes face à une mutation énergétique, technologique, écologique et sociale à la fois, la question devient plus large : comment articuler les grands investissements industriels, le numérique, les sciences du vivant, les nouveaux modes de vie, pour produire non seulement de la compétitivité, mais une véritable vision collective ? Autrement dit : que doit être l’étape suivante après France 2030 ? Un simple plan d’investissement supplémentaire, ou quelque chose de plus profondément politique ?
Bruno Bonnell France 2030 était une étape nécessaire. À la sortie du Covid, il fallait d’abord réparer. Nous avions pris conscience de notre dépendance industrielle, de la fragilité de nos chaînes d’approvisionnement, de notre incapacité à produire certaines technologies critiques. Nous ne fabriquions plus assez ni ne maîtrisions nos composants : nous subissions la situation.
L’objectif premier était donc très concret : reconstruire des chaînes de valeur et anticiper sur celles de demain. Remettre de la capacité productive et d’innovation là où elle avait disparu. Réapprendre à concevoir, à industrialiser, à fabriquer sur notre sol. Construire notre souveraineté technologique et productive. C’est pour cela que nous avons investi dans des secteurs stratégiques : les satellites, l’espace, l’avion bas carbone, les batteries, les voitures électriques, l’hydrogène, la santé, les semi-conducteurs. Il fallait démontrer que la France pouvait encore produire des technologies de pointe.
Cette démarche était indispensable, mais elle n’était pas suffisante : on peut produire des technologies sans produire de sens, empiler des usines, des laboratoires, des start-ups sans pour autant créer un imaginaire collectif. Or, une société ne se mobilise pas seulement pour des lignes budgétaires : elle se mobilise pour un récit.
Je crois que la prochaine étape doit être de cet ordre-là. Le plan suivant ne peut pas être uniquement industriel ou technologique. Il doit être civilisationnel.
C’est-à-dire qu’il doit répondre à une question beaucoup plus simple, mais beaucoup plus fondamentale : dans quel monde voulons-nous vivre ? Quelle qualité de vie recherchons-nous ? Quelle relation au travail ? Quelle relation à la nature ? Quelle autonomie stratégique ? Quelle place pour la France et pour l’Europe dans le monde ?
Tant qu’on ne répond pas à cela, on fait de la technique sans vision.
Nous sommes en train de fermer la parenthèse du capitalisme industriel. Pourtant, nous ne savons pas encore ce qui nous attend.
Bruno Bonnell
Le deuxième point essentiel touche au rôle de l’État.
Je suis très clair là-dessus : l’État ne doit pas devenir un super-entrepreneur.
Ce n’est pas son rôle de choisir à la place du marché quelle technologie gagnera, ni de décider qu’il lui faut tel satellite ou tel produit, pour en faire ensuite une simple commande publique. Cette logique de planification rigide finit toujours par se tromper.
En revanche, l’État doit redevenir stratège, pour créer un cadre, de la confiance, des infrastructures et de la stabilité juridique. Il doit permettre aux acteurs d’innover — non pas pour dicter, mais pour orienter.
Certains pays asiatiques comme la Corée du Sud ont massivement investi dans les infrastructures, dans l’éducation, dans la recherche ou les télécommunications. Ils ont posé le terrain de jeu pour laisser ensuite les entreprises jouer. Cette situation est très différente de celle d’un État qui micro-gère.
Il nous faut aussi penser sur le temps long. On ne peut pas définir des règles tous les deux ans. L’innovation a besoin de visibilité sur deux ou trois décennies.
La troisième dimension est celle de l’énergie.
Notre modèle économique repose encore massivement sur le pétrole. Or celui-ci, d’une certaine manière, est une « science de la mort » : pour l’exploiter, nous extrayons des matières mortes, enfouies depuis des millions d’années, pour produire des biens qui dégradent encore plus le vivant. Nous détruisons plus que nous ne régénérons.
Si nous voulons changer de civilisation, il nous faut basculer vers une économie du vivant — vers des énergies, des technologies, des modèles qui restaurent plutôt qu’ils n’épuisent. Ceci ouvre des champs d’imaginaires extraordinaires.
L’espace, par exemple, est une nouvelle frontière technologique et stratégique. Les fonds marins aussi. La France possède l’un des plus vastes domaines maritimes du monde, qu’elle n’exploite presque pas. Ces territoires ne sont pas seulement des ressources : ce sont des récits et des horizons. Les grandes nations avancent toujours avec de tels horizons.
Aujourd’hui, ce qui fait la force des États-Unis ou de la Chine n’est pas seulement leur PIB mais leur cohérence civilisationnelle — ils savent où ils vont et ont une histoire à raconter.
En Europe, nous raisonnons encore essentiellement en termes budgétaires et réglementaires. Il nous faudrait changer d’échelle et de référentiel mental — pour passer d’un référentiel économique à un référentiel civilisationnel. Il importe de nous demander non pas seulement combien nous produisons, mais pourquoi.
Sans imaginaire collectif, même les meilleurs investissements restent techniques. Une nation ne se projette jamais pour des tableaux Excel, mais pour un destin.
Notre malaise contemporain dépasse de loin l’économie. Quelque chose de plus profond se joue : nous ne sommes pas seulement des corps qui produisent et des consommateurs qui achètent.
Bruno Bonnell
Si l’on suit Goldstone et Turchin, les moments d’instabilité se résolvent souvent par des crises violentes, voire sanglantes. Une autre issue est-elle possible ?
Bruno Bonnell Je le crois, mais seulement si nous acceptons que nous changeons bel et bien d’époque et que si nous tirons toutes les conséquences de ce basculement, sans passer notre temps à regarder en arrière.
Vanina Paoli-Gagin Oui, si nous réapprenons à produire, à faire sens, à faire collectif. Parce qu’une société tient moins par ses chiffres que par ce qu’elle croit possible.
Sources
- Olivier Hamant, La Troisième voie du vivant, Paris, Odile Jacob, 2022.
- Éric Dumoulin, Vanina Paoli-Gagin, Stéphane Sautarel, Rapport d’information fait au nom de la délégation sénatoriale à la prospective sur l’évolution des valeurs dans le champ économique à l’horizon 2050, Sénat, 7 octobre 2025.