On connaît les symptômes de la crise française — mais on oublie souvent d’en étudier les causes profondes. Avec cette pièce de doctrine signée par ses fondateurs, nous publions une perspective et un entretien signés François Germinet pour appliquer les hypothèses de la cliodynamique à la France.
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Au cours de la dernière décennie, les démocraties occidentales ont traversé une succession d’instabilités politiques dont l’intensité et la fréquence peuvent interroger : le Brexit au Royaume-Uni en 2016, le mouvement des Gilets jaunes en France en 2018, l’assaut sur le Capitole par des militants pro-Trump, contestant le résultat des élections en 2021 puis le bal des gouvernements en 2024 en France. En Allemagne, en Espagne ou en Italie, de même, la polarisation extrême du débat public pourrait s’interpréter comme un signe de tendances lourdes plutôt que comme de simples accidents électoraux liés à des conjonctures nationales isolées 1.
Différencier les troubles habituels de la vie politique d’un pays des signes précurseurs de changements institutionnels plus profonds est crucial pour déterminer le type de réponse à y apporter. Or, dans des régimes démocratiques où l’agenda est dominé par des cycles électoraux rapides et un système médiatique focalisé sur l’actualité, l’attention publique et politique se porte de façon disproportionnée sur des événements ponctuels. Les réponses restent alors essentiellement symptomatiques : tant les réformes que les changements de gouvernement éludent les conditions structurelles susceptibles d’en être pourtant la cause.
À cet état de fait s’ajoute le peu d’outils et d’études existantes permettant d’appréhender l’évolution de nos sociétés sur le temps long. Ceux-ci pourraient cependant nous aider à comprendre les processus à l’œuvre dans le temps, processus communs à diverses sociétés. Les nouvelles possibilités offertes par le développement de l’informatique et des mathématiques nous permettent aujourd’hui d’ouvrir ce domaine de recherche resté pendant longtemps embryonnaire en raison de la difficulté technique et épistémologique à traiter la masse des données, et de l’éparpillement de ces données dans des sources diverses.
Écrire l’histoire quantitative aujourd’hui : la méthode cliodynamique
Au début des années 2000, un nouveau champ de recherche transdisciplinaire, la cliodynamique, a vu le jour avec l’objectif de comprendre les dynamiques des sociétés sur le temps long. Le terme combine Clio, la muse de l’Histoire, avec dynamique, l’étude du mouvement. L’idée fondamentale sous-jacente est que les processus sociaux à grande échelle — tels que l’évolution de l’État ou son effondrement, la stabilité politique, l’inégalité, ou les vagues de violence — présentent des schémas récurrents qui peuvent être étudiés de manière systématique.
L’objectif de la cliodynamique n’est pas de prédire des événements spécifiques, comme l’éclatement d’une révolution particulière, mais de comprendre les forces structurelles qui rendent les sociétés plus ou moins résilientes face aux chocs systémiques sur de longues périodes. Nous posons des questions telles que : dans quelles conditions les États se fragmentent-ils ? Pourquoi les périodes de paix relative à l’intérieur alternent-elles avec des vagues de conflits internes ? Qu’est-ce qui détermine la montée et la chute de la cohésion sociale ?
Méthodologiquement, la cliodynamique combine les recherches historiques avec des données quantitatives, des modèles formels et des tests statistiques. Nous construisons de vastes bases de données historiques couvrant des variables telles que la taille de la population, les salaires, le nombre d’élites, la santé financière des États et les instabilités politiques, pour les utiliser afin de tester les hypothèses dérivées de la théorie. Ce travail s’effectue grâce à de nombreuses collaborations : avec des historiens qui apportent des connaissances contextuelles et vérifient les données, avec des chercheurs en sciences sociales qui proposent des théories explicatives et avec des data scientists qui modélisent et aident à formuler et tester ces théories. En ce sens, la cliodynamique n’a pas vocation à se substituer à la discipline historique traditionnelle, mais à la compléter en y ajoutant une couche comparative et analytique.
Bien que l’histoire soit faite de contingences,de particularités culturelles et d’événements fortuits, ce que la cliodynamique permet d’envisager est la prédiction d’un ensemble des possibles, à la manière des modèles météorologiques qui tracent les trajectoires prévues d’un ouragan, grâce à une enveloppe de possibilités qui s’élargit à mesure que l’on avance dans le futur. Une théorie peut nous indiquer quand les sociétés traversent des périodes de stabilité, où les contingences tendent à générer des conséquences communes et quand elles entrent dans des périodes d’instabilité — où même de petits chocs peuvent avoir des conséquences disproportionnées et où l’action humaine peut être discriminante.
Nos sociétés sont différentes de la Rome impériale et de celles du milieu du XXe siècle. Pour autant, les principes qui sous-tendent leur sortie de la crise restent les mêmes.
Nicolas Salerno, Peter Turchin et Jack A. Goldstone
Les trois raisons d’un blocage : la théorie structurelle-démographique
L’une des principales théories utilisées pour étudier l’occurrence des instabilités politiques au cours de l’histoire est la théorie structurelle-démographique (SDT), créée par Jack Goldstone et développée plus tard par Peter Turchin et ses collègues. Dans sa formulation originale 2, la théorie lie l’effondrement des États à la confluence de trois facteurs, tous influencés par le changement démographique : l’inégalité et la misère, souvent associées à une cohorte de jeunes, une élite divisée et polarisée, ainsi qu’une détresse fiscale de l’État.
Cette théorie propose une forme de « sismologie » des institutions : de la même manière qu’un séisme résulte du relâchement de pressions accumulées sur une faille géologique, dont on ne peut prédire exactement ni la force ni le moment de survenue, il s’agit ici d’enquêter sur les conditions de possibilité d’un changement majeur, sans prétendre en prédire l’occurrence exacte ou l’ampleur.
Lorsque les institutions ne peuvent plus satisfaire les besoins de populations croissantes ou renouvelées, elles engendrent un stress prenant la forme d’inégalités plurielles et d’une surproduction des élites — celles et ceux qui aspirent à exercer du pouvoir —, alimentant leur division et leur polarisation. Après plusieurs décennies, ce processus aboutit généralement à un cul-de-sac institutionnel, ouvrant la voie à une possible révolution.
Au cœur du mécanisme de surproduction des élites réside ce que Peter Turchin nomme la « pompe à richesse », un agencement institutionnel qui concentre richesse et revenus au sein d’une minorité par l’intermédiaire de systèmes fonciers et fiscaux avantageux, d’une pression à la baisse sur les salaires ou de privilèges politiques. Tout en creusant les inégalités avec les membres les plus pauvres de la société, cette concentration affecte particulièrement les élites de rang inférieur et contribue à accentuer la fracture qui les sépare de la frange la plus privilégiée, créant une division entre insiders et outsiders.
Lorsque la majorité du peuple voit diminuer ses conditions de vie par la baisse du coût du travail et l’augmentation du coût de la vie — tandis qu’une minorité voit ses propres conditions s’améliorer — le contrat social s’érode. Lorsque la concentration de la richesse et du pouvoir commence à fermer la porte aux aspirants, alors que ceux-ci sont de plus en plus nombreux, la compétition entre élites s’intensifie, leur cohésion disparaît et des factions émergent. Les aspirants alors privés des ressources pour satisfaire leurs ambitions remettent en question leur allégeance au système en place et son idéologie, pour saisir l’opportunité créée par l’appauvrissement des masses afin d’organiser celles-ci pour renverser les élites traditionnelles au pouvoir. Ces aspirants se muent alors en contre-élites pour mettre en place un théâtre du changement sur lequel s’opposent des coalitions hétéroclites entre groupes issus du peuple — tous appauvris, mais aux intérêts divergents — et leurs élites respectives.
Si la surproduction d’élites et l’appauvrissement de la population créent de fortes pressions sur les institutions, leur effondrement n’est cependant pas automatique. Un État en bonne santé fiscale est théoriquement en capacité d’adapter ses institutions à cette nouvelle donne par des investissements et des réformes appropriées. Cependant, lorsqu’il est accablé par la dette et perçu comme illégitime — par son incapacité à fournir des services publics, par sa capture par des intérêts élitaires, ou par défaite lors d’une guerre — sa capacité de régulation s’érode. À ce moment-là, même des chocs relativement faibles peuvent déclencher des crises disproportionnées.
Un des meilleurs exemples est probablement la France du XVIIIe siècle, où une élite émergente issue de la bourgeoisie s’est d’abord intégrée, puis confrontée à une noblesse de plus en plus divisée. À la fin du siècle, les prix des céréales stagnent, la mobilité sociale cesse, une cohorte de contre-élites ambitieuses accompagnée par la mobilisation paysanne se heurte à une noblesse et un clergé divisés. Ainsi, lorsque les mauvaises récoltes de 1787–1788 frappent, la crise fiscale se transforme en une crise institutionnelle sans précédent.
Outre la Révolution française, cette théorie a été appliquée avec succès pour décrire un large éventail de cas historiques, de l’Empire ottoman et de l’Europe médiévale à la dynastie Qing en Chine. Plus récemment, elle a été appliquée à l’histoire des États-Unis 3.
Dès 2010, à l’occasion d’une enquête prospective de Nature 4 où la plupart des experts envisageaient un avenir radieux, Peter Turchin a prédit une période propice aux instabilités politiques autour de 2020. L’auteur s’est appuyé sur des signaux typiques de la théorie, comme la diminution de la part du salaire médian dans le PIB, la croissance du nombre d’aspirants à la Ivy League ainsi que les inégalités de revenu au sein des diplômés en droit qui forment le cœur de l’élite politique américaine. Ces différents proxies lui ont permis de construire un indicateur de stress politique dont les maximums sur une longue période sont corrélés aux périodes de changement institutionnels majeurs.
Les sources de la crise française contemporaine
De très récents travaux de recherche ont entrepris d’adapter cette théorie et de l’appliquer à l’histoire contemporaine de la France depuis 1950 5, afin de comprendre si les épisodes d’instabilité politique récents doivent être compris comme des événements isolés ou comme des manifestations de processus à long terme. Ces travaux soutiennent que la période actuelle présente tous les traits d’une crise structurelle démographique.
Malgré des inégalités de revenu relativement constantes depuis 1980, grâce à la redistribution opérée par l’État, le passage à une économie de services a été accompagné d’une diversification des populations, tant en termes d’aspirations et de qualifications que de modes de vie. Cette diversification s’est traduite par une croissance des inégalités d’accès à l’emploi, aux services publics et à la propriété — la durée nécessaire pour accéder à la première propriété étant passée 10 à 23 ans entre 1980 et aujourd’hui.
Ces transformations, accompagnées de l’expansion de l’enseignement supérieur, et en particulier de l’enseignement supérieur privé, se sont superposées à un ralentissement progressif de la croissance économique, générant les conditions d’une surproduction d’élites. Ce phénomène se retrouve dans la répartition des richesses, où, entre 1950 et 2023, la part du revenu des 0,001 % a quadruplé, tandis que celle du reste du premier centile a diminué de 30 % sur la même période.
Lorsqu’un État est accablé par la dette et perçu comme illégitime, sa capacité de régulation s’érode. À ce moment-là, des chocs relativement faibles peuvent déclencher des crises disproportionnées.
Nicolas Salerno, Peter Turchin et Jack A. Goldstone
Ce phénomène est également observable sur le plan politique avec l’augmentation du nombre de candidats par siège aux élections législatives, passant d’environ 5 avant 1990 à une moyenne de 10 après 1990. On peut interpréter cette intensification de la compétition électorale comme le résultat de trois processus sous-tendus par des transformations démographiques : 1) la généralisation de l’enseignement supérieur et l’essor des professions intermédiaires et des cadres, qui fournissent les capitaux culturel, économique et social nécessaires pour y concourir ; 2) la diversification de la population liée à la transition vers une économie de services, créant de nouvelles niches électorales permettant à plusieurs partis politiques de subsister ; 3) l’effritement des blocs politiques gauche-droite traditionnels et la convergence progressive entre le centre-gauche et le centre-droit, accompagnée du déclin graduel de la représentativité des élus.
Au cœur de ces transformations se trouve l’État — pris au sens large de l’administration publique —, dont la dette représente 110 % du PIB en 2023, un niveau presque sans précédent pour une période de paix. Cette dette est alimentée par un déficit chronique de 1 à 3 % du PIB depuis 1980, traduisant des dépenses publiques croissantes sur fond de recettes variables : alors que les revenus fiscaux dépendent de l’activité économique, la croissance a fortement diminué à partir de 1980 et plus encore au cours des années 2010.
Il est possible d’interpréter la croissance des dépenses publiques à travers deux facteurs principaux : d’une part, le vieillissement de la population, qui augmente les dépenses liées aux retraites — 3 % du PIB en 1950 contre 14 % aujourd’hui — et à la santé ; et, d’autre part, l’augmentation des aides aux entreprises et des exonérations fiscales ou de cotisations sociales. En effet, entre 1974 et 2019, ces aides ont été multipliées par quinze quand le PIB ne l’a été que par 9. En 2023, elles atteignent près de 9 % du PIB, pour des bénéfices économiques incertains.
Selon les travaux de recherche mentionnés plus haut 6, il est possible de dresser le portrait d’un État « condensateur » : celui-ci accumule les pressions démographiques liées au vieillissement, tout en rendant le secteur privé de plus en plus dépendant des subventions publiques. Parallèlement, la défiance croissante envers les institutions et la polarisation politique des élites contribuent à entraver le processus législatif, rendant de plus en plus difficile la génération de nouvelles recettes ou la réduction des dépenses de l’État. La France apparaît ainsi engagée, à l’instar des États-Unis, sur une trajectoire périlleuse, contrainte par une détresse fiscale et politique de l’État, une polarisation croissante des élites et des inégalités multiples et croissantes.
Au cœur du mécanisme de surproduction des élites réside la « pompe à richesse » — un agencement institutionnel qui concentre richesse et revenus au sein d’une minorité.
Nicolas Salerno, Peter Turchin et Jack A. Goldstone
Ce que nous enseigne la théorie structurelle-démographique est que ces dynamiques ne sont pas propres à un seul pays : elles sont des caractéristiques systémiques de l’évolution des sociétés, se manifestant dans des arrangements institutionnels et historiques particuliers où les États, selon des rythmes variés, empruntent le chemin de la crise. Comme Peter Turchin et Jack Goldstone l’ont soutenu en 2020 dans les colonnes de Noema 7, une révolution est déjà en cours aux États-Unis — bien que celle-ci soit encore peu sanglante à l’heure nous écrivons ces lignes —, tandis que s’installent dans de grands pays européens comme l’Allemagne et la France un contexte révolutionnaire.
Une fois qu’une société entre sur la voie de la crise, elle est semblable est à une feuille de ginkgo dont la tige mène à la feuille où prolifèrent de multiples nervures. Autrement dit, s’il existe une dynamique relativement commune d’entrée en crise, il existe de multiples trajectoires pour en sortir.
Comment sortir de l’impasse : une approche comparative
Une crise structurelle-démographique est une crise précisément parce qu’elle paralyse les conditions de sa propre résolution : un plan de réforme visant à en réguler les conditions nécessite une cohésion politique dont la perte est précisément l’objet de la crise.
Dans le passé, la plupart des sorties de crise ont nécessité une longue période de désintégration et de division, s’étendant sur plusieurs décennies et parfois plus d’un siècle 8. Un bon exemple est la crise du début de l’époque moderne en France, qui a commencé en 1562 avec les guerres de Religion et s’est terminée avec le début du règne personnel de Louis XIV en 1661. La période suivante de désintégration en France, l’Âge des révolutions, a également duré plusieurs décennies, de 1789 à 1870.
Le plus souvent, la pompe a richesse a été interrompue par une épidémie majeure, une guerre civile ou une révolution. Au XIVe siècle en Europe occidentale, la peste noire a emporté entre 30 et 60 % de la population du continent, conduisant à une réduction de l’offre de travail faisant grimper les salaires réels, inversant ainsi l’effet de la pompe à richesse. En France et en Angleterre, cette pandémie a été suivie par plusieurs décennies de guerres internes, au cours desquelles les élites surproduites se sont partiellement exterminées. Dans le cycle suivant, connu sous le nom de « Crise générale du XVIIe siècle », la guerre de Trente Ans (1618–1648) a tué plus d’un tiers de la population allemande, réinitialisant les conditions structurelles de crise.
Certaines trajectoires parviennent à éviter une révolution ou une guerre civile. Des travaux récents menés par l’équipe de Peter Turchin suggèrent qu’à l’orée de la crise, l’État peut être poussé dans la bonne direction, vers une issue plus heureuse. La crise apparaît ainsi comme le moment où l’Homme peut revenir au premier plan de sa propre histoire. Paradoxalement, un haut degré d’imprévisibilité et de contingence historique peut être un motif d’optimisme.
Parmi les cas de sortie de crise ayant réussi à éviter la révolution ou la guerre civile, on peut citer le conflit des ordres dans la Rome antique, qui a conduit la République romaine au bord de la guerre civile, mais a été résolu lorsque les patriciens ont accepté de partager le pouvoir avec les plébéiens ; ou bien les réformes entreprises durant la période de la Charte en Angleterre, avec l’élargissement du corps électoral, la suppression des rotten boroughs 9, et des corns laws qui imposaient des droits de douane sur l’importation de céréales, bénéficiant aux grands propriétaires fonciers tout en gonflant le prix des denrées de base sur les marchés intérieurs. Ainsi, c’est la balance du pouvoir entre la gentry terrienne et les nouvelles élites commerciales qui s’en est trouvée rééquilibrée.
L’objectif de la cliodynamique n’est pas de prédire l’éclatement d’une révolution particulière, mais de comprendre les forces structurelles qui rendent les sociétés plus ou moins résilientes.
Nicolas Salerno, Peter Turchin et Jack A. Goldstone
Le cas le plus récent d’une crise comparable est celui des États-Unis lors de la Grande Dépression. En 1933–1938, avec le New Deal un segment de l’élite réformiste a su faire avancer son programme à la faveur de la crise économique. Celle-ci a réussi à obtenir un consensus politique en faveur de réformes, portées par le mouvement social dès le début du siècle, mais difficiles à mettre en œuvre avant les événements de 1929-1930. La victoire de ce programme a permis d’instaurer une large gamme de politiques redistributives : des taux d’imposition progressifs très élevés, des droits du travail renforcés, une régulation du secteur financier, l’expansion de la sécurité sociale et des investissements massifs dans les infrastructures et l’éducation.
Dans la plupart des cas — surtout les plus reculés dans le temps — les crises que nous évoquons plus haut ont conduit à des pertes humaines considérables. L’histoire récente semble quant à elle présenter des exemples de transitions moins sanglantes, comme en témoigne, par exemple, le New Deal évoqué plus haut. Jamais pourtant nous ne voyons de situation où la surproduction des élites et les inégalités ont pu se développer indéfiniment sans conséquences.
Nos sociétés sont différentes de la Rome impériale et de celles du milieu du XXe siècle. Pour autant, les principes qui sous-tendent une sortie réussie de la crise restent les mêmes. Si les politiques spécifiques peuvent varier d’une société à l’autre, leur objectif demeure similaire : rééquilibrer la distribution de la richesse et du pouvoir de manière à promouvoir la stabilité sur le temps long, plutôt que de privilégier celle à court terme en concentrant les richesses au sein d’une minorité toujours plus confidentielle.
La taxation progressive apparaît ainsi centrale pour ralentir la pompe à richesse. Elle pourrait inclure non seulement des taux d’imposition plus élevés pour le haut de la pyramide des revenus, mais aussi des impôts sur la fortune, des taxes sur les successions, et la régulation de la pratique du law shopping 10 qui, aujourd’hui, permet aux milliardaires et aux grandes entreprises d’échapper à certains impôts.
Un autre front est celui de la régulation du pouvoir politique. À mesure que la richesse se concentre, le pouvoir se concentre de même, déformant sa distribution théorique au sein d’une démocratie. Aux États-Unis, la réforme du financement des campagnes électorales — comme celle des restrictions sur les lobbies, des mesures anti-corruption et de la régulation de la propriété des médias — sont essentielles, avec une plus grande transparence gouvernementale, pour s’assurer que la politique menée sert l’ensemble de la population et non les seuls intérêts d’une élite.
Les idées évoquées ci-dessus ne sont que des exemples de réformes dont l’objectif est de réduire les inégalités à la fois entre les classes moyennes, les classes laborieuses et les élites, mais aussi à l’intérieur même de ces dernières. Historiquement, différentes sociétés ont utilisé une variété de moyens pour mettre fin à leur désintégration. Pour autant, trouver une issue durable nécessite souvent des décennies d’expérimentations et de conflits politiques. C’est pourquoi, si l’on se fie aux expériences passées, nous devons nous préparer à des années, voire des décennies, de turbulences sociales et de luttes politiques, durant lesquelles nos actions écriront notre histoire.
Sources
- Les auteurs tiennent à remercier François Germinet pour sa relecture et Hélène Bezin-Chaingy pour l’idée de la feuiller de gingko.
- Jack A. Goldstone, Revolution and Rebellion in the Early Modern World, Berkeley, University of California Press, 1991.
- Peter Turchin, « Modeling Social Pressures Toward Political Instability ». Cliodynamics, 4 (2), 2013. Voir aussi, du même, Ages of Discord : A Structural-Demographic Analysis of American History. Chaplin, Connecticut, Beresta Books, 2016.
- Peter Turchin, « Political instability may be a contributor in the coming decade ». Nature 463, 608, 2010.
- Nicolas Salerno, Olivier Vidal, et Baptiste Andrieu, « Beyond Circumstances : A Structural‐Demographic Analysis of France (1950‐2023) », 2026. Accepté pour publication dans Cliodynamics, Volume 17, 2026.
- Nicolas Salerno, Olivier Vidal, et Baptiste Andrieu, « Beyond Circumstances : A Structural‐Demographic Analysis of France (1950‐2023) », op. cit.
- Jack A. Goldstone, Peter Turchin, « Welcome to the ‘Turbulent Twenties’ », Noema, 10 septembre 2020.
- Daniel Hoyer, James S. Bennett, Harvey Whitehouse et al., « Crises averted. How A Few Past Societies Found Adaptive Reforms in the Face of Structural-Demographic Crises », Cliodynamics, 16, 2025.
- Les rotten boroughs (« bourgs pourris ») sont, en Angleterre, en Grande-Bretagne puis au Royaume-Uni, des circonscription électorales de taille très réduite, permettant à des personnes aisées de devenir membre du Parlement en achetant un petit nombre d’électeurs.
- Le law shopping ou forum shopping est une pratique de droit international privé qui consiste à saisir la juridiction la plus susceptible de donner raison à ses propres intérêts.