Points clefs
  • Une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz risquerait d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons.
  • Pékin a certes prévu la crise qui vient. À ce jour, ces stocks sont considérables : les réserves stratégiques et commerciales chinoises totalisent environ 1,3 à 1,4 milliard de barils, ce qui équivaut à 4 à 6 mois d’importations.
  • Mais la plus grande menace que fait peser la guerre en Iran sur la Chine réside dans la destruction de la demande : la flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires pourrait freiner la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents — réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois.

Depuis les premières frappes d’Israël et des États-Unis, la crise iranienne a profondément disrupté le Moyen-Orient, entraînant la fermeture effective du détroit d’Ormuz et perturbant les flux énergétiques mondiaux.

Pour la Chine, premier importateur mondial de pétrole, ce « choc iranien » représente un test difficile pour sa sécurité énergétique, la résilience de ses exportations et sa stratégie géopolitique. Si les stocks pétroliers massifs et la diversification des sources d’approvisionnement de Pékin offrent une protection à court terme, une perturbation prolongée pourrait exacerber les pressions économiques internes et compromettre les ambitions mondiales de la République populaire.

Pour comprendre comment, il est utile de se replonger dans l’histoire de cette relation.

La Chine est devenue dépendante du pétrole iranien grâce aux sanctions

L’Iran est depuis longtemps une source vitale et bon marché pour les besoins énergétiques de la Chine. 

En 2025, celle-ci importait entre 840 000 et 1,38 million de barils par jour du pays, captant 80 à 90 % de sa production. Sur l’année écoulée, le pétrole iranien a ainsi représenté 13 % des importations totales de brut réalisées par Pékin.

Les sanctions états-uniennes contre l’Iran ont en effet en dernier ressort bénéficié aux raffineries chinoises. Afin de contourner les mesures prises par Washington, les barils iraniens ont été acheminés en Chine sous le nom de « mélange de pétroles malaisiens », pour alimenter les raffineries du pays — en particulier les petites raffineries dites « teapot ». Si ces dernières prenaient des risques en important un pétrole sous sanctions, elles ont en définitive permis de réduire le coût de l’énergie en Chine.

En retour, le pétrole exporté a soutenu l’économie iranienne, malgré certaines contraintes. La Chine effectuait tous ses paiements en yuans via un système de paiement international qu’elle a récemment mis en place. En conséquence, l’Iran devait utiliser les revenus tirés de ses ventes pour importer des produits de Chine — renforçant sa dépendance à l’égard de Pékin.

Le Venezuela a connu la même situation, sans que la Chine soit aussi exposée : avant que les États-Unis n’enlèvent le président Maduro, la production pétrolière du Venezuela continuait de diminuer en raison du manque d’investissements et ne représentait plus que 4 % des importations pétrolières chinoises.

La guerre d’Iran a brusquement interrompu ces flux. 

Avec les dommages causés aux infrastructures et l’arrêt des flux de navires, la production et les exportations de pétrole faites par le pays se sont effondrées. De plus, alors qu’environ 20  % du pétrole mondial transitait par le détroit d’Ormuz, ainsi que d’importants volumes de gaz naturel liquéfié (GNL), celui-ci est évité par les pétroliers depuis la fin du mois de février en raison du risque d’attaque. En conséquence, le trafic de ce passage stratégique a chuté de 97 % et le prix du Brent a atteint le 8 mars un pic de 116 dollars le baril, pour redescendre les jours suivants.

La méthode Xi pour absorber le choc d’Ormuz

La Chine est l’un des pays les plus touchés par cette perturbation. Environ 45 à 50 % du pétrole brut et 30 % du GNL importés par la Chine proviennent du golfe Persique, notamment d’Arabie saoudite, d’Irak, des Émirats arabes unis et du Qatar. Son déficit pétrolier est désormais de 1 à 1,4 million de barils par jour : il touche le plus durement les raffineries artisanales, qui perdent leur accès au pétrole brut à bas prix et se retrouvent confrontées à des prix de remplacement plus élevés sur un marché déjà tendu par les tensions mondiales.

Une fermeture prolongée du détroit risquerait donc d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons. Si des sources diplomatiques indiquent que Pékin ferait pression sur l’Iran pour obtenir le passage en toute sécurité de certains navires, il semble peu probable, pour l’instant, que Téhéran accède à cette demande.

Un conflit prolongé en Iran entraînerait également un ralentissement de la croissance et une inflation à l’échelle mondiale. En raison de la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, celle-ci pourrait se situer entre 0,4 et 0,8 %. Alors que les économies occidentales se remettent encore des chocs économiques provoqués par la guerre en Ukraine, la crise actuelle pourrait de nouveau les rendre moins compétitives.

La compétitivité chinoise semble quant à elle mieux protégée du choc énergétique à venir, comme elle l’était sans doute en 2022 : elle est en effet confrontée une déflation intérieure due à la faiblesse de la demande et aux difficultés du secteur immobilier — encore plus marquée si l’on considère les prix à la production plutôt que l’inflation.

Pour prendre l’avantage, il faudra cependant que Pékin parvienne à contenir la flambée des prix de l’énergie et les perturbations de l’approvisionnement sans imposer une réduction soudaine de la demande en énergie. Un tel scénario, plus sombre, n’est pas à exclure : en 2021, le pays a en effet connu des coupures d’électricité généralisées et des rationnements d’énergie, en grande partie liées aux efforts de l’État pour atteindre des objectifs stricts de réduction des émissions de CO2 et de la consommation d’énergie.

Pékin avait déjà prévu la crise du pétrole

La Chine est cependant attentive à sa sécurité économique. C’est à cette fin qu’elle a accru et augmenté la constitution de sa réserve stratégique. Au cours des premiers mois de l’année 2026, ses importations ont augmenté de 16 % afin de constituer d’importantes réserves de pétrole. À ce jour, ces stocks sont considérables : les réserves stratégiques et commerciales totalisent environ 1,3 à 1,4 milliard de barils, ce qui équivaut à 4 à 6 mois d’importations.

Pékin peut également compter sur d’autres fournisseurs que le Moyen-Orient : les oléoducs russes offrent une alternative, même s’ils fonctionnent actuellement à pleine capacité et que la Russie n’est pas en mesure d’augmenter ses exportations par voie maritime. L’Inde pourrait également concurrencer la Chine sur ce marché : le 5 mars, Trump a levé la clause de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Inde, conclu en février 2026, qui interdisait à cette dernière d’importer du pétrole russe.

Malgré la prévoyance de la Chine et ces autres options d’importation, il est donc possible que le pays soit vulnérable face à l’envolée des cours, maintenant que deux de ses principaux partenaires proposant du pétrole à des prix inférieurs à ceux du marché se retrouvent hors jeu. Dans l’ensemble, les analystes estiment que la croissance du PIB pourrait être ralentie de 0,2 à 0,5 % à court terme si la Chine ne parvient pas à importer à des prix suffisamment bas.

Certes, le pays est mieux placé que ses voisins asiatiques plus vulnérables — comme le Japon ou la Corée du Sud. Il pourra cependant ressentir les conséquences de ce choc, ne serait-ce que de façon indirecte : en effet, la hausse des prix du pétrole pouvant toucher les partenaires commerciaux de Pékin, on ne peut exclure qu’à terme, ceux-ci réduisent leurs importations en provenance de Chine.

Une demande détruite ? Le risque existentiel de la Chine 

Au-delà de l’énergie, la crise iranienne aura en effet des répercussions sur le transport maritime mondial : le détournement des navires, contraints de contourner l’Afrique, rallongera les délais de transport de plusieurs semaines, augmentant d’autant les coûts. Ces retards cumulés, ainsi que la hausse des primes d’assurance, pèseront sur le trafic des conteneurs et donc sur le commerce des marchandises.

Du côté des importations, les industries pétrochimiques et chimiques chinoises, qui dépendent du naphta et du gaz de pétrole liquéfié du Moyen-Orient — représentant 40 à 45 % des matières premières —, sont d’ores et déjà confrontées à des pénuries d’approvisionnement. Des tensions plus générales sur la chaîne d’approvisionnement pourraient entraîner une hausse des coûts de fabrication et des retards dans les livraisons.

Les exportations chinoises seront quant à elles d’autant plus touchées par cette réorientation que celles à destination du Moyen-Orient avaient connu une forte hausse en 2025, notamment dans le secteur des voitures pour les Émirats arabes unis et celui de l’acier pour l’Arabie saoudite. Alors que la Chine et les États-Unis sont en proie à de fortes tensions commerciales, la perturbation des échanges avec les pays du Golfe pourrait pénaliser plus lourdement Pékin.

La plus grande menace que fait peser la guerre en Iran sur la Chine réside en effet dans la destruction de la demande : la flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires freinerait la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents, réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois. L’économie chinoise étant axée sur les exportations, la perte de partenaires commerciaux serait un revers majeur : sous la double pression de la hausse du prix des intrants et de la baisse de la demande extérieure, les bénéfices des entreprises s’amenuiseraient davantage et la surcapacité que connaît déjà le pays s’aggraverait.

Dans un contexte de hausse des coûts sans demande, la hausse des prix ne soulagerait que faiblement la situation : si Pékin pourrait recourir à des mesures de relance intensifiées, les mesures fiscales risqueraient d’alourdir la dette, tandis qu’un assouplissement monétaire supplémentaire ne ferait qu’affaiblir davantage la rentabilité des banques.

Les scénarios noirs de la guerre pour Pékin

Sur le plan géopolitique, l’issue de la guerre en Iran, quelle qu’elle soit, sera d’une importance fondamentale pour le positionnement stratégique de la Chine au Moyen-Orient et au-delà. Si les États-Unis parvenaient à dominer la situation, en prenant le contrôle des actifs iraniens, en démantelant son influence régionale et en installant peut-être un régime plus docile, les avancées diplomatiques de Pékin dans la région seraient gravement compromises.

Au prix de grands efforts, la Chine avait en effet renforcé ses liens diplomatiques avec la région. Le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran, habilement négocié par Pékin en 2023, a par exemple représenté une avancée historique dans la promotion de la stabilité et de la lutte contre l’hégémonie américaine dans la région. Cet accord a non seulement apaisé les tensions entre deux puissances pétrolières clefs, mais il a aussi renforcé le rôle de la Chine posant en médiateur neutre, conformément à sa Global Security Initiative. De même, l’adhésion de l’Iran à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en 2023 puis aux BRICS+ en 2024 a renforcé les cadres multilatéraux qui s’inscrivent dans la vision de Pékin — celle d’un ordre mondial multipolaire diluant la domination occidentale.

Une victoire des États-Unis pourrait démanteler de telles structures, forçant la Chine à reformuler ses alliances et réduisant potentiellement son influence auprès des pays du Sud qui considèrent Pékin comme un contrepoids à l’interventionnisme de Washington. Ces pays peuvent d’autant plus douter d’une solidarité de la Chine en cas d’agression occidentale que le soutien de celle-ci à l’Iran est pour l’instant limité, bien inférieur à celui apporté à la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine. Une telle retenue envers un pays que Pékin a accueilli dans ses principaux clubs ne manquera pas d’éroder sa crédibilité, du moins en matière de sécurité.

À l’inverse, un retrait brutal des États-Unis, à l’inverse dû à une escalade des coûts, une résilience iranienne ou des pressions internes, pourrait créer un vide de pouvoir propice à l’expansion de la diplomatie et des investissements chinois.

À supposer, selon une troisième hypothèse, que la guerre se prolonge, Pékin pourrait aussi tirer profit du détournement des ressources militaires américaines loin de l’Asie. L’engagement prolongé des États-Unis offrirait à la Chine l’opportunité de jouer un rôle de médiateur entre l’Iran et les États du Golfe et éloignerait les États-Unis de Taïwan et de la mer de Chine méridionale — tout en permettant à Pékin d’observer les opérations navales des États-Unis autour du Golfe en temps réel.

Du Golfe à Taïwan : la Chine n’a pas changé d’objectif

Si le choc de la guerre en Iran met en évidence les vulnérabilités de la Chine en matière de sécurité énergétique et de dépendance à l’égard des exportations, il souligne aussi dans une certaine mesure la clairvoyance stratégique de Pékin, qui avait su anticiper la crise du pétrole.

À court terme, le choc mondial ne peut toutefois qu’être une mauvaise nouvelle pour la Chine, comme pour le reste du monde — non pas tant en raison des pressions inflationnistes potentiellement importantes liées aux pénuries d’énergie, mais plutôt du fait de la réduction soudaine de la demande extérieure pour les exportations chinoises. Étant donné que la Chine continue de croître principalement grâce aux exportations et que ses entreprises vendent déjà sans grande marge bénéficiaire, le scénario d’un ralentissement brutal de l’économie mondiale, voire d’une récession, est particulièrement préoccupant pour Pékin.

Les effets à long terme dépendront de la durée du conflit et de son issue. 

Une résolution rapide en faveur des États-Unis — avec le contrôle des ressources pétrolières iraniennes — serait clairement une mauvaise nouvelle pour le soft power de la Chine dans la région et au-delà, dans les pays du Sud. 

Dans le même temps, une impasse prolongée dans laquelle les États-Unis seraient empêtrés dans le conflit serait une bien meilleure nouvelle pour la Chine sur le plan géopolitique, non seulement parce qu’elle pourrait redevenir le pilier de la paix et de la stabilité dans la région, mais aussi parce que les États-Unis auraient détourné une grande partie de leurs ressources militaires du Pacifique, où se trouve l’intérêt principal de la Chine : Taïwan.