Nous vivons des temps bizarres : le détroit d’Ormuz est bloqué ; un milliardaire de la Silicon Valley cherche à écrire la prochaine encyclique du pape. Pour essayer de s’orienter dans cette époque, on peut commencer ici
Pour comprendre la trajectoire intellectuelle et opérationnelle de Peter Thiel, il ne suffit pas de l’observer à travers le prisme conventionnel du capital-risque ou de l’innovation technologique. Thiel est surtout un théologien politique agissant au cœur même de l’écosystème de la Silicon Valley.
Pour beaucoup, Palantir Technologies — sa création la plus insigne — incarne soit un État dans l’État chargé de surveiller les masses, soit au contraire le bouclier de l’ordre occidental. Pour Thiel, elle représente surtout la manifestation concrète d’une vision du monde qui remet radicalement en cause les dogmes de la modernité démocratique.
À la fois énigmatique et influente, sa figure ne se dessine pas comme celle d’un simple entrepreneur mais comme celle d’un penseur ayant tissé une trame idéologique complexe à partir de sources très diverses : de la philosophie mimétique de René Girard jusqu’à la prophétie anarcho-capitaliste, pour aboutir récemment à un cadre théologico-apocalyptique aussi inquiétant que structuré.
L’ensemble de l’action de Thiel peut ainsi se lire comme un acte prolongé d’hérésie contre le consensus libéral : une contestation des fondements mêmes de la coexistence civile, qu’il juge désormais dépassés.
Avant d’entrer dans l’architecture idéologique de Peter Thiel, il faut cependant restituer au terme « hérésie » son sens premier en le soustrayant à son acception courante de blasphème ou de simple erreur doctrinale, pour lui rendre la dignité de son étymologie grecque. Hairesis désigne originellement un « choix », une option — l’acte de saisir une partie en la distinguant du reste. Dans son sens philosophique le plus profond, l’hérésie n’est donc pas la négation de la vérité, mais l’isolement d’une vérité partielle, détachée du tissu relationnel de l’ensemble et élevée au rang de principe absolu. C’est l’absolutisation d’un fragment séparé de l’harmonie du tout : une intuition particulière sur la nature humaine ou sur la dynamique sociale qui, privée des contrepoids nécessaires qu’impose la complexité du réel, devient totalisante — et, à terme, tyrannique.
C’est sous cet angle qu’il faut lire la vision de Thiel : non comme un simple rejet des valeurs occidentales mais comme la radicalisation pathologique de certaines de leurs composantes — la compétition, la technologie, l’individu — qui, érigées en unique boussole, conduisent à des résultats radicalement divergents du projet démocratique commun.
L’ensemble de l’action de Thiel peut ainsi se lire comme un acte prolongé d’hérésie.
Paolo Benanti
La prophétie du monopole : Thiel, René Girard et l’ombre de la PayPal Mafia
Pour comprendre la trajectoire qui a conduit la Silicon Valley à passer d’un groupe d’adolescents utopistes dans des garages à un centre névralgique du pouvoir géopolitique mondial, il faut remonter aux fondements philosophiques et relationnels qui ont soutenu son ascension la plus spectaculaire.
Au cœur de cette transformation, il n’y a pas seulement l’ingénierie logicielle mais une forme d’ingénierie des âmes et des sociétés, orchestrée par une figure qui réunit en elle le rôle de l’investisseur et celui du théologien politique : Peter Thiel.
Loin de se résumer à une simple stratégie d’affaires, sa vision constitue la traduction opérationnelle d’une anthropologie philosophique précise — celle de René Girard — incarnée puis diffusée à travers l’un des réseaux de pouvoir les plus influents de l’histoire récente : ce que l’on appelle la « PayPal Mafia ».
L’intuition girardienne : monétiser le désir mimétique à l’échelle planétaire
Cette histoire commence dans les années 1980, à l’université de Stanford. Étudiant en philosophie, le jeune Peter Thiel y découvre la pensée de René Girard. Pour la première fois, l’anthropologue français, connu pour sa théorie du désir mimétique, lui offre une grille de lecture du réel qui se révèle à la fois déstabilisante et décisive.
Au cœur de la théorie girardienne se trouve l’idée que le désir humain n’est ni autonome ni spontané, mais fondamentalement mimétique : nous désirons ce que les autres désirent, non pour la valeur intrinsèque de l’objet, mais parce que le désir d’autrui le désigne comme désirable. En apparence bénigne, cette dynamique charrie pourtant un potentiel destructeur considérable : lorsque deux individus ou davantage désirent une même chose, la convergence des désirs les transforme inévitablement en rivaux, déclenchant une compétition susceptible de dégénérer en violence mimétique — une spirale conflictuelle qui peut désagréger le tissu social.
Thiel ne se contente pas d’étudier cette théorie : il l’intériorise. Il la transforme en doctrine opérationnelle pour le monde des affaires. Là où la raison économique classique et la rhétorique capitaliste célèbrent la concurrence comme moteur du progrès, Thiel, à travers le prisme girardien, y voit au contraire un piège mortel : une forme de folie collective qui éroderait les profits et détruirait la valeur.
Si la concurrence constitue l’équivalent commercial de la violence mimétique, alors la stratégie gagnante n’est pas d’être un meilleur concurrent mais de refuser la concurrence elle-même.
Dans son ouvrage célèbre De Zéro à Un — que l’on peut lire comme un traité girardien appliqué aux startups — Thiel soutient que l’objectif d’une entreprise ne doit pas être de l’emporter sur un marché saturé, mais de créer quelque chose d’absolument unique afin d’atteindre une position monopolistique. Dans cette perspective, le monopole devient la seule échappatoire à la violence mimétique du marché, le seul espace où il devient possible de produire et de capter une valeur durable.
Dans le monde des affaires, Thiel s’est appuyé sur cette intuition philosophique pour réaliser ses investissements les plus fructueux.
On sait par exemple qu’il a mobilisé la théorie du désir mimétique pour anticiper le succès de Facebook, en investissant très tôt dans le réseau social, à une époque où celui-ci n’en était encore qu’à ses balbutiements. Là où beaucoup ne voyaient qu’un autre blog un peu geek destiné aux étudiants, Thiel y a décelé une « machine mimétique » parfaite : une plateforme conçue pour exploiter un besoin humain fondamental — observer les autres, les imiter, désirer ce qu’ils désirent.
Il aurait ainsi lui-même exposé à Mark Zuckerberg les théories de René Girard en le persuadant de passer à l’échelle avec une formule choc : « qui possède une machine à produire du désir possède le monde ». Pour lui, l’introduction du bouton « J’aime », puis son évolution ultérieure, n’a pas seulement constitué une innovation technique : elle a représenté la mise en œuvre algorithmique parfaite du désir mimétique, un dispositif destiné à amplifier et monétiser le désir mimétique à l’échelle planétaire.
Pour le jeune Thiel influencé par Girard, le monopole devient la seule échappatoire à la violence mimétique du marché.
Paolo Benanti
La genèse du pouvoir : l’alliance « PayPal Mafia »
Mais les idées, même très puissantes, ne suffisent pas à bâtir des empires. Elles ont besoin d’hommes, de capitaux et d’une structure opérationnelle.
C’est ici qu’intervient la « PayPal Mafia », ce groupe d’anciens employés et cofondateurs de PayPal qui représente sans doute l’une des plus fortes concentrations de talent entrepreneurial et de puissance économique de notre époque. Cette alliance n’a rien de théorique ; au-delà du mythe, elle s’est forgée dans l’intensité d’un environnement extrêmement compétitif et dans la lutte commune pour la survie de PayPal à ses débuts.
Parmi ses membres figurent des personnalités qui ont littéralement redessiné le paysage technologique — et donc social — du XXIe siècle. Pour ne citer que quelques noms, aux côtés de Peter Thiel, véritable parrain intellectuel du groupe, on trouve Elon Musk, qui fondera ensuite Tesla et SpaceX ; Reid Hoffman, créateur de LinkedIn ; Max Levchin ; Chad Hurley, Steve Chen et Jawed Karim, fondateurs de YouTube ; Jeremy Stoppelman de Yelp ou encore David Sacks, actuel « tsar IA et crypto » de Trump, et le très influent Marc Andreessen.
Ce qui relie ces individus ne tient pas seulement au fait d’avoir partagé des bureaux. Ils ont élaboré une culture commune et se sont développés dans un milieu intellectuel et opérationnel fondé sur la confiance réciproque, sur une vision technocratique du futur et sur une audace entrepreneuriale peu soucieuse des conventions et des normes.
La PayPal Mafia a fonctionné comme un réseau dense et fortement interconnecté, un maillage d’intérêts fondé, comme une alliance, sur le soutien mutuel. Lorsque PayPal fut vendue à eBay en 2002 — libérant à la fois capitaux et talents — ses membres ne se sont pas dispersés. Au contraire, ils sont restés liés, finançant leurs nouvelles entreprises respectives, se conseillant mutuellement et se recrutant pour de nouveaux projets. Leur réseau a fonctionné comme un multiplicateur de puissance : le succès de l’un participait du capital — financier autant que relationnel — du succès de l’autre.
Thiel, on l’a dit, a joué un rôle décisif dans le financement de Facebook, mais il a aussi encouragé Hoffman à lancer LinkedIn et soutenu les ambitions spatiales de Musk. La PayPal Mafia constitue en ce sens une illustration concrète de la théorie des réseaux : un groupe restreint d’hommes qui, grâce à des liens forts et à une vision commune, parvient à exercer une influence disproportionnée sur l’ensemble du système.
Mais grâce à Thiel, un élément girardien plus profond encore continue de tenir ce groupe. Thiel a en effet toujours cherché à éviter la concurrence basée sur le désir mimétique à l’intérieur même de ses équipes. Chez PayPal, constatant que l’imprécision dans la répartition des rôles engendrait des rivalités destructrices, il attribua à chacun des responsabilités si nettement distinctes que chaque employé disposait d’un quasi-monopole sur sa tâche, neutralisant ainsi tout conflit et favorisant une coopération concentrée.
Cette philosophie managériale — qui valorise un individualisme poussé à l’extrême à l’intérieur d’une structure fortement coordonnée — est devenue l’une des signatures des entreprises issues de cette diaspora. C’est sans doute l’héritage concret le plus profond de Peter Thiel.
La théorie du désir mimétique a alors révélé leur véritable dimension politique : si les êtres humains sont des machines à imiter, alors celui qui contrôle les algorithmes qui suggèrent qui ou quoi imiter, contrôle la société.
Paolo Benanti
Une révolution invisible : Peter Thiel et le coup d’État de la Silicon Valley
Le passage de l’entreprise numérique au pouvoir politique n’a pas été un accident de parcours mais l’aboutissement logique de ces prémisses idéologiques et structurelles. Les entreprises fondées ou financées par la PayPal Mafia ne se sont pas contentées de vendre des produits : elles ont redéfini les infrastructures mêmes de la sociabilité, du travail, de l’information et de la sécurité.
Facebook a colonisé les relations humaines.
LinkedIn a cartographié et structuré le monde professionnel.
YouTube a démocratisé — tout en la fragmentant à l’extrême — la production vidéo.
Palantir Technologies — fondée par Peter Thiel avec le soutien de la CIA via son fonds de capital-risque In-Q-Tel — a introduit la logique de l’analyse de données au cœur même des appareils de renseignement et militaires.
Ce qui était au départ une ambition économique — créer des monopoles pour échapper à la concurrence — est devenu une question politique au moment où ces plateformes ont atteint des dimensions mondiales.
Appliquée aux réseaux sociaux, la théorie du désir mimétique a alors révélé leur véritable dimension politique : si les êtres humains sont des machines à imiter, alors celui qui contrôle les algorithmes qui suggèrent qui ou quoi imiter, contrôle la société.
Les plateformes ne sont pas neutres. Elles sont, comme l’a montré Geert Lovink 1, l’incarnation d’une idéologie particulière : des instruments qui façonnent les comportements et redéfinissent les normes sociales.
Au cours de la deuxième décennie de notre siècle, cette influence est devenue explicite. La pression vers une monétisation toujours plus poussée, nécessaire pour satisfaire les marchés financiers après les introductions en bourse — on pense notamment à l’OPA sur Facebook en 2012 — a conduit à la mise en place d’outils de profilage et de micro-ciblage qui ont rendu l’opinion publique manipulable à un niveau inédit.
Le scandale Cambridge Analytica n’a été que la partie émergée d’un processus plus vaste : des données comportementales extraites grâce aux logiques mêmes de ces plateformes ont été utilisées comme armes politiques.
Peter Thiel lui-même incarne ce basculement.
Il est passé du rôle d’investisseur libertarien à celui d’acteur politique central — soutenant ouvertement Donald Trump et finançant des candidats partageant son agenda anti-establishment.
Sa vision, nourrie à la fois par le pessimisme anthropologique de René Girard sur la violence des foules et par la prophétie de la fin de l’État-nation formulée dans l’ouvrage The Sovereign Individual, qu’il a préfacé 2, l’a conduit à considérer la technologie non seulement comme un instrument de profit, mais comme un outil de gestion du déclin des institutions démocratiques libérales.
Si la démocratie est exposée aux dérives irrationnelles de la violence mimétique, alors la technologie offre, dans cette perspective, une alternative : un ordre fondé sur le contrôle des données, sur la prévision algorithmique et sur une gestion technocratique des masses.
L’idéologie qui imprègne ce groupe — et plus largement la Silicon Valley — a progressivement évolué vers des formes de post-humanisme, notamment à travers des courants de la mouvance TESCREAL (Transhumanisme, Extropianisme, Singularitarisme, Cosmisme, Rationalisme, Altruisme efficace et Long-termisme). Ces philosophies, portées notamment par Elon Musk, voient dans la technologie l’instrument permettant de dépasser les limites biologiques et sociales de l’humain. L’Effective Altruism (altruisme efficace) et le Longtermism (long-termisme), en particulier, promus par des figures comme Dustin Moskovitz, transforment l’accumulation de capital en impératif moral destiné à « sauver l’avenir » — quitte à justifier un relatif désintérêt pour les inégalités présentes au nom d’un hypothétique bien futur de l’humanité.
Au fond, ce qui avait commencé comme l’aventure entrepreneuriale d’un groupe de jeunes nerds et outsiders à Palo Alto s’est révélé être la construction d’une nouvelle architecture du pouvoir.
Armée des intuitions philosophiques de Girard médiatisées par Thiel, la PayPal Mafia a compris avant beaucoup d’autres qu’à l’ère numérique, le véritable pouvoir ne résidait plus dans le contrôle des moyens de production mais dans le contrôle des moyens d’imitation et de connexion. Ils ont construit une « Tour » numérique pour relier le monde — mais surtout pour le gouverner.
Lorsque les fissures de cette construction ont commencé à apparaître — polarisation, désinformation, contrôle algorithmique — il est devenu clair que les plateformes n’étaient pas de simples places publiques virtuelles mais de puissantes machines idéologiques capables de défier la souveraineté des États et de réécrire les règles mêmes de la coexistence démocratique.
Ce qui était né comme entreprise économique s’est mué en pouvoir politique parce que cela a touché à la racine même du lien social : le désir, l’imitation, et la violence qui en procède.
Pour reprendre l’expression de Marietje Schaake, une révolution invisible s’était produite : la Silicon Valley s’était lancée dans un coup d’État permanent 3.
Les entreprises de Peter Thiel ne relèvent pas seulement d’un modèle économique : elles constituent un acte de guerre asymétrique contre l’ordre établi.
Paolo Benanti
Une revanche computationnelle : l’insurrection de la Génération X contre l’ordre boomer
Pour saisir pleinement la nature subversive du projet de Peter Thiel et de son entourage, il ne suffit pas d’en cartographier les coordonnées philosophiques, il faut aussi en comprendre la dimension générationnelle.
On peut en effet reconnaître dans leur action les traits d’une frontière historique propre à la Génération X qui traverse toute la Silicon Valley. Alors que le récit dominant tend à identifier l’innovation technologique aux millennials ou à la Génération Z, la réalité est que l’architecture profonde du pouvoir numérique a été dessinée par la Génération X — souvent qualifiée de « génération oubliée ». C’est dans cet espace intermédiaire, comprimé entre l’héritage démographique écrasant des boomers et l’irruption numérique des générations suivantes, qu’a eu lieu un déplacement silencieux mais radical du pouvoir.
Des figures comme Elon Musk, Larry Page, Sergey Brin et Peter Thiel ne sont pas de simples entrepreneurs : ils incarnent l’avant-garde d’une génération qui, ayant grandi sur la ligne de crête entre l’analogique et le numérique, a su transformer sa marginalité politique en suprématie technologique.
Cette génération détient aujourd’hui les clefs du pouvoir. Elle occupe plus de la moitié des positions de leadership mondial dans le secteur technologique.
Mais même cette donnée quantitative ne suffit pas à expliquer la nature de leur « hérésie ».
Dans sa configuration actuelle, la Silicon Valley peut être lue comme une grande revanche de la Génération X contre les structures de pouvoir héritées des baby boomers. Là où les pères avaient occupé et figé les institutions traditionnelles — banques, grandes entreprises hiérarchiques, industrie automobile, gardiens de l’information médiatique — les héritiers de la Génération X n’ont ni cherché l’affrontement frontal ni tenté la réforme interne.
Ils ont choisi une stratégie de contournement beaucoup plus efficace : rendre les anciennes institutions obsolètes.
Ils ont compris que le véritable pouvoir ne résidait plus dans le contrôle des structures physiques ou financières classiques, mais dans l’exercice d’une nouvelle souveraineté : le pouvoir computationnel.
À cet égard, l’épopée des startups de la Silicon Valley représente pour cette génération l’équivalent existentiel de Mai 68 : une révolution non pas menée dans les rues ou les universités, mais avec les serveurs et des lignes de code, au service d’un objectif précis : démanteler les hiérarchies rigides et la fidélité corporative qui constituaient l’ossature du « monde boomer ». Contrairement aux grandes révolutions du XXe siècle, elle n’est pas idéologique mais pragmatique : cet acte de rébellion hérétique ne rejette pas les conventions anciennes par principe mais au nom de l’efficacité.
La création d’univers économiques parallèles en constitue l’expression la plus tangible : PayPal naît pour rendre obsolète le système bancaire traditionnel ; Amazon désintègre le commerce physique ; Google retire aux médias le monopole de l’accès au savoir ; Tesla défie l’industrie automobile fondée sur les énergies fossiles.
Ces entreprises ne sont pas seulement un modèle économique : elles constituent un acte de guerre asymétrique contre l’ordre établi.
Peter Thiel incarne parfaitement cet esprit d’« architecte silencieux ».
Sa vision politique et entrepreneuriale est celle de quelqu’un qui, trouvant les voies du pouvoir traditionnel bloquées par une hiérarchie gérontocratique, décide de construire une voie latérale de sortie : un monopole qui ne concurrence pas l’ancien monde mais qui le rend caduc.
En Europe, on a souvent tendance à moquer la formule « fake it till you make it », à la réduire tout au plus à une forme de cynisme. En réalité, elle exprime très bien le rejet radical des croyances et du temps long propres au monde configuré par la génération baby boomer : elle traduit une accélération imposée par ceux qui ont décidé que les règles du jeu antérieures n’étaient plus valides.
La Génération X a imposé de nouveaux modèles organisationnels — structures plates, méritocratie fondée sur les résultats, flexibilité — non pas comme concessions, mais comme armes destinées à se mouvoir plus vite que les institutions qu’elle voulait dépasser.
Aujourd’hui, en traversant les infrastructures qu’elle a créées — des réseaux sociaux au cloud — nous habitons en réalité le territoire conquis par cette revanche générationnelle.
Lorsque le pouvoir computationnel est devenu pouvoir politique, la Génération X, d’oubliée, est devenue démiurge d’un nouvel ordre.
Paolo Benanti
Mais pour Thiel et ses semblables, cette conquête n’était pas encore un aboutissement pacifié. Elle constituait l’instrument d’une gouvernance technocratique destinée à dépasser définitivement les lenteurs de la démocratie parlementaire — perçue peut-être comme le dernier vestige politique de la génération précédente — afin d’affronter les défis apocalyptiques du futur.
La question qui demeure en suspens est celle-ci : comment ce pouvoir alternatif, disruptif, peut-il encore être intégré — si cela reste encore possible — dans des structures démocratiques risquant désormais d’être liquidées comme des survivances obsolètes, plutôt que défendues comme une conquête de civilisation ?
Car l’hérésie de Thiel ne s’arrête pas à l’économie : elle s’étend à la structure même du pouvoir politique, en puisant dans la prophétie formulée par The Sovereign Individual 4. Ce texte, vénéré dans la Silicon Valley comme une écriture fondatrice, annonce le déclin inévitable de l’État-nation, destiné à se dissoudre sous l’effet de la révolution numérique et des cryptos.
Selon cette vision, la violence ne rapporterait plus comme autrefois, tandis que le capital, devenu fluide et sans ancrage territorial, échapperait à la prise fiscale des gouvernements.
Se dessine alors un futur néomédiéval dans lequel la politique démocratique n’est plus qu’un vestige et où l’ensemble des services essentiels à la vie en société — y compris la sécurité — sont privatisés et administrés par des entités corporatives.
Dans cet univers apparaît une nouvelle aristocratie d’« individus souverains » : une élite cognitive détachée de la géographie, opérant dans un cyberespace affranchi des juridictions, laissant derrière elle une masse d’individus devenus superflus.
Thiel adopte cette perspective non seulement comme diagnostic, mais comme programme, finançant des technologies qui accélèrent cette dissolution tout en construisant paradoxalement les instruments destinés à en contrôler les effets.
Palantir et l’écriture thielienne du réel : structures d’une hérésie politique
Le sommet de cet édifice idéologique apparaît dans le dernier essai théologique de Peter Thiel, co-écrit avec Sam Wolfe, où la contestation de la démocratie prend une forme explicitement apocalyptique.
Traduit dans ces pages, nous l’y avons longuement commenté. Thiel y relit la modernité scientifique, inaugurée par la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon, non pas comme un processus d’émancipation, mais comme un projet sacrilège visant à « abolir Dieu » et jusqu’au hasard lui-même. La « Maison de Salomon » imaginée par Bacon — institution secrète consacrée à une connaissance omnisciente capable de « réaliser toutes les choses possibles » — devient sous sa plume l’archétype de Palantir. Bien qu’il reconnaisse la part obscure de cette ambition technologique, en rapprochant la figure du souverain baconien de l’Antéchrist biblique promettant mensongèrement « paix et sécurité », Thiel semble considérer ce destin comme inévitable. Sa vision se cristallise dans le dilemme formulé par Alan Moore dans Watchmen 5 : l’humanité serait confrontée à une alternative binaire et terrible — « Ozymandias ou la guerre nucléaire ».
Autrement dit : soit un régime technocratique mondial imposant le salut par le mensonge, soit l’anéantissement total. Dans cette exégèse apocalyptique, Thiel puise aussi, de manière inattendue, dans l’imaginaire du manga One Piece. Le « Gouvernement mondial » qui y apparaît, promettant l’ordre absolu au prix de la liberté, devient pour lui la représentation parfaite d’un katechon sécularisé : un pouvoir qui retient le chaos.
La conception thielienne du temps n’est au fond ni linéaire ni eschatologique au sens chrétien : elle est tragiquement cyclique — et donc païenne.
Paolo Benanti
Mais cette espérance dialectique — l’idée que l’effondrement de cet ordre léviathanesque pourrait ouvrir une nouvelle ère de liberté — se révèle, à l’examen, une fausse espérance.
Car ce que Thiel envisage n’est pas la parousie chrétienne, c’est-à-dire l’événement final qui rachète l’histoire en l’interrompant, mais une simple renaissance à l’intérieur du cycle girardien du temps.
La destruction de l’ordre établi ne conduit pas au Royaume des Cieux : elle réactive seulement le mécanisme de la violence mimétique.
Du chaos émergera nécessairement un nouveau bouc émissaire, autour duquel se reconstituera un ordre provisoire, destiné lui aussi à s’effondrer.
Sa conception du temps n’est donc au fond ni linéaire ni eschatologique au sens chrétien : elle est tragiquement cyclique — et donc païenne.
L’apocalypse qu’il appelle n’est pas la fin du temps. Elle est seulement la fin d’un temps : une destruction nécessaire pour purger le système et relancer l’éternel retour de la violence fondatrice.
Dès lors, le défi posé par Thiel n’oppose plus démocratie et autoritarisme : il prend la forme d’un choix eschatologique résumé de manière binaire — « Antéchrist ou Armageddon ».
Face au risque d’un chaos ingouvernable — climatique, nucléaire ou issu d’une intelligence artificielle hors de contrôle — il postule que le salut ne peut venir que d’un pouvoir centralisé, totalisant, proche du gouvernement mondial despotique mais salvateur d’Ozymandias.
Palantir devient ainsi la synthèse de ces visions apparemment contradictoires : une machine girardienne capable d’identifier et de neutraliser les menaces avant que n’explose la violence mimétique, autrement dit un système planétaire de gestion du bouc émissaire.
Dans le même temps, Palantir devient la « Maison de Salomon » qui confère à une élite un quasi-pouvoir divin de surveillance et de prédiction.
Peter Thiel agit sur deux registres simultanés, révélateurs de la profondeur de son hérésie politique : d’un côté, il finance les forces centrifuges qui érodent l’État-nation ; de l’autre, il arme l’État pour instaurer un contrôle panoptique.
Lorsque les démocraties libérales adoptent ses instruments, elles n’acquièrent pas seulement un logiciel : elles importent une idéologie qui considère la transparence comme un obstacle et le débat public comme un luxe devenu insoutenable.
En acceptant la technologie de Thiel à travers l’écriture du réel de Palantir, les institutions adoptent implicitement son diagnostic : la société serait une masse mimétique incapable de s’autogouverner, et l’unique alternative à l’apocalypse serait un ordre technocratique imposé par une élite de souverains.
Dans cette vision, la démocratie entendue comme autogouvernement de citoyens égaux est déjà morte — et il ne reste plus que, dans l’obscurité d’un data center, la gestion clinique de son cadavre.
Sources
- Voir par exemple : Geert Lovink, Sad by Design : On Platform Nihilism, Londres, Pluto Press, 2019.
- William Rees-Mogg et James Dale Davidson, The Sovereign Individual : How to survive and thrive during the collapse of the welfare state, préface de Peter Thiel, New York, Simon & Schuster, 2020 [première édition en 1997].
- Marietje Schaake, « Le coup d’État de la Silicon Valley » in Le Grand Continent, L’Empire de l’ombre. Guerre et terre au temps de l’IA, Paris, Gallimard, 2025, pp. 61-82.
- William Rees-Mogg et James Dale Davidson, The Sovereign Individual, op. cit.
- Série de comic books éditée par DC Comics, publiée en 1986–1987 et créée par le scénariste Alan Moore, le dessinateur Dave Gibbons et le coloriste John Higgins.