« Sont-ce des anges qui chutent du ciel ? Ou des hommes qui s’effondrent, dansant les désastres du passé ? En s’approchant, on comprend qu’il ne s’agit pas d’un tableau ancien, mais bien d’une image récente de notre condition humaine. Car nous sommes toutes et tous des survivants de la peste noire qui, en cinq ans seulement, de 1347 à 1352, emporta plus de la moitié de la population européenne. »
La peste noire est encore la nôtre et son histoire continue de s’écrire.
À l’occasion de la parution de Peste noire (Seuil, 2026) de Patrick Boucheron, nous avons invité Guillaume Calafat, Wajdi Mouawad, Arnaud Orain, Giulia Puma, Valérie Theis, Georges Vigarello et Frédéric Worms à débattre des apports de ce livre ambitieux, en cabinet de lecture, à l’École normale supérieure le 2 mars 2026.
Vivre avec la peste, écrire en suivant ses traces
Valérie Theis
Puisque nous avons été invités à proposer une lecture personnelle de Peste noire 1, je vais me permettre de partager ce que ce livre m’inspire du point de vue du renouvellement de l’écriture de l’histoire médiévale et d’évoquer, ce faisant, quelques propositions qui me paraissent particulièrement importantes dans sa méthode et son contenu.
La première chose qui m’a frappée en lisant ce livre — bien entendu, mon point de vue est un peu biaisé car je connais Patrick Boucheron depuis très longtemps — est une impression de le voir repartir de ce que je sais avoir été chez lui une nostalgie.
Cette nostalgie est encore aujourd’hui celle de nombreuses personnes : elle renvoie à un temps où, en France, il existait un lectorat fidèle de livres d’histoire — de la période médiévale ou d’autres — lectorat qui n’exerçait pas lui-même le métier d’historien. Sachant bien que, comme tous les souvenirs d’enfance, celui-ci n’a pas de raison d’être fidèle à la réalité, au lieu de se complaire dans cette nostalgie, il m’a semblé que Patrick Boucheron avait au contraire décidé de s’y confronter avec ce livre. Tout en gardant l’ambition de faire une histoire totale à partir d’un point d’entrée spécifique, il a essayé d’évaluer, point par point, la manière dont on produisait et dont on écrivait l’histoire dans le dernier tiers du XXe siècle.
Les premières lignes du livre, qui nous projettent en mars 1348 dans une affaire de famille portée devant la justice de Marseille, font en effet penser à des manières de raconter dont je m’amuse parfois avec les étudiantes et étudiants en leur lisant les premières lignes du livre de Bernard Guenée, Un meurtre, une société 2. Celui-ci place le lecteur dans la rue, la nuit, quelques instants avant l’assassinat du duc d’Orléans en 1407. Pour attirer ce lecteur, avant de passer à un style plus analytique, l’historien s’y fait conteur en invitant à s’imaginer assister à une scène de la vie médiévale plus ou moins ordinaire, mais plus ou moins décisive.
Dans Peste noire, en reprenant pendant quelques lignes un tel mode de narration, il s’agit de nous montrer qu’il n’est plus possible aujourd’hui de nous raconter l’histoire comme à des enfants — ce qui ne veut pas dire qu’il faille pour autant renoncer à la raconter.
De manière très pédagogique, chaque chapitre de Peste noire nous présente des manières dont on a pu ou dont on peut encore raconter la peste : sous forme d’une épopée scientifique, d’une guerre en s’appuyant sur des cartes qui ressemblent à celles des mouvements de troupes et des batailles, d’une analyse économétrique ou encore d’une histoire des mentalités. Celle-ci met en avant tantôt de prétendus invariants, comme les mentalités persécutrices de certains peuples, tantôt ce qu’on suppose des spécificités médiévales comme les « grandes peurs » si faciles à imaginer chez des populations qu’on aime croire prisonnières de modes de pensée archaïques.
Les médiévistes savent que le discours sur le chaos de la société en temps de peste ne tient pas debout : nous nous émerveillons au contraire de la résistance des structures sociales face à cette catastrophe.
Valérie Theis
En faisant ce parcours avec son lecteur, Patrick Boucheron lui permet à la fois de s’approprier un certain état de l’art mais aussi de s’en détacher en lui faisant voir tout ce qu’il charriait parfois de paresse intellectuelle : les récits des historiens se construisaient plus souvent en s’appuyant les uns sur les autres qu’en faisant une relecture critique des sources, les interprétations reposaient parfois davantage sur les a priori politiques ou religieux des historiens du passé que sur la distance et la neutralité scientifique du chercheur.
L’auteur montre aussi que les formes les plus scientistes de l’histoire d’aujourd’hui, lorsqu’elles ne se donnent pas la peine de s’interroger sur l’origine des données qui servent à mettre en œuvre de grandes interprétations globalisantes, rassurant certains lecteurs par l’abondance de chiffres sur lesquelles elles s’appuient, sont condamnées à nous proposer une histoire non seulement tout aussi insatisfaisante que celle de nos prédécesseurs, mais aussi beaucoup plus pauvre. Cette histoire-là ne maîtrise pas même ce qui est censé la fonder : l’origine des données employées pour produire des graphiques et des histogrammes — lesquels servent à produire un effet de scientificité.
Le parcours critique de Patrick Boucheron n’a cependant jamais pour résultat de faire table rase du travail accumulé des historiens et historiennes qui nous ont précédés. Une fois passé au crible d’une relecture critique, ce travail est bien toujours ce qui conditionne la capacité des historiens d’aujourd’hui à avancer un pas plus loin. Mais on découvre en revanche avec un certain amusement que ce temps de l’histoire de notre enfance, que certains encensent parce qu’il aurait été un temps de plus grande rigueur scientifique, de plus grande neutralité, est tout le contraire.
Critiquer des manières de faire est une chose et en construire de nouvelles en est une autre, bien plus difficile. Or le grand mérite de ce livre est aussi de proposer sans l’imposer une nouvelle manière d’écrire l’histoire, valable pour aujourd’hui, c’est-à-dire pleinement consciente de n’être qu’une nouvelle étape qui sera elle aussi vouée à être dépassée.
Pour essayer de la qualifier, je dirais en premier lieu que cette histoire se nourrit très largement du travail de chercheuses et de chercheurs internationaux, beaucoup étant spécialistes d’histoire — pas forcément médiévale — mais d’autres, tout aussi nombreux, appartenant à d’autres disciplines. On croise dans le livre des médecins, des biologistes, des archéologues, des anthropologues — les ontologies de Philippe Descola étant particulièrement mobilisées — comme des historiens de l’art. Leurs travaux viennent tour à tour mettre à l’épreuve les hypothèses antérieures des historiens ou éclairer des questions qu’ils avaient bien identifiées sans pouvoir y répondre seuls.
Dans tous les cas, deux choses ordinairement cachées dans les notes de bas de page des livres sont ici rendues visibles. La première, ce sont les noms des chercheuses et des chercheurs qui ont produit les travaux permettant de faire ce pas supplémentaire dans l’interprétation des histoires de la peste et la seconde, ce sont les documents et artefacts sur lesquels leurs travaux se sont appuyés.
Cela peut sembler être un détail : c’est en réalité un aspect fondamental de la démarche, en particulier pour l’image qui est ainsi donnée de la science. Celle-ci n’est plus fondée sur le récit d’un narrateur omniscient, d’un grand chercheur ou — plus rarement cependant — d’une grande chercheuse, qui écrase les autres avec sa supériorité intellectuelle. L’histoire apparaît comme ce qu’elle est vraiment, une entreprise collective, qui s’enrichit et se renouvelle en permanence, fragment par fragment, grâce à des travaux produits dans tous les coins du monde.
C’est ainsi qu’on s’aperçoit de la vitalité de la recherche en histoire médiévale — comme de la vitalité de la recherche en général. On constate aussi que ce qui nous manque souvent, ce sont des collègues qui se donnent la peine d’essayer de construire une interprétation d’ensemble des sociétés médiévales en s’appuyant sur les études ponctuelles, qui sont le cœur de la science. Ce qui nous manque, ce sont celles et ceux qui se battent pour faire connaître de nouveaux travaux, parfois très techniques, au-delà de nos cercles professionnels d’historiennes et d’historiens ou, plus généralement, de chercheurs et de chercheuses.
La deuxième originalité de cette proposition d’écriture de l’histoire est de remettre celle-ci en perspective avec l’ensemble des écrits et des productions culturelles qui ont jalonné ces temps de la peste. Tous ont contribué à former notre imaginaire de la peste qui, en réalité, remonte rarement au temps de la Grande Peste dite de 1348.
Petit à petit, on comprend que la Grande Peste médiévale n’était qu’un épisode parmi d’autres pour des sociétés qui ont vécu avec elle pendant des siècles, ses reflux et ses retours étant souvent étroitement liés aux variations de l’intensité des circulations au sein de ces sociétés anciennes. On comprend également que l’imaginaire de la peste se construit avec retard, surtout à partir du XVe siècle et jusqu’à nos jours, en se nourrissant d’une multitude d’images, qui vont des enluminures au cinéma en passant par la peinture, par des textes littéraires lus ou bien joués, relevant des genres les plus académiques ou les plus populaires. On mesure ainsi à quel point les pestes ont continué à hanter la société des survivants même après la découverte du bacille et le développement de traitements.
La Grande Peste médiévale n’a été qu’un épisode parmi d’autres pour des sociétés qui l’ont connu pendant des siècles.
Valérie Theis
Progressivement, ce livre fait prendre conscience aux médiévistes de l’angle mort que constitue la peste dans leurs travaux — étant donné l’importance qu’elle a pu avoir, sur le plan humain bien sûr, mais aussi social et politique. Quand on travaille sur le milieu du XIVe siècle comme c’est mon cas, la peste est en effet toujours là, à l’arrière-plan. On voit passer, à tous les niveaux de la société, les renouvellements des titulaires de postes ; on constate les violences dont les Juifs ont été victimes comme l’on observe les mesures prises a posteriori pour punir les coupables alors qu’il est déjà trop tard ; on remarque aussi les perturbations de l’activité économique.
Tout ceci est observé dans des proportions qui n’ont cependant rien à voir avec l’ampleur de la saignée humaine que représente chacun des retours de peste. Les médiévistes savent ainsi parfaitement que tout le discours sur la peur et le chaos de la société en temps de peste ne tient pas : nous nous émerveillons au contraire de la résistance des structures sociales face à une catastrophe dont on échoue toujours à imaginer l’ampleur. Grâce à Patrick Boucheron, nous comprenons que si la peste nous échappe la plupart du temps, c’est parce que nous n’étudions jamais les sociétés de la peste dans la longue durée et dans toutes leurs dimensions.
Proposer ce travail-là est l’un des plus grands mérites du livre. La longue durée est indispensable à la fois parce que la peste est toujours déjà là avant qu’elle nous apparaisse — surtout lorsqu’on travaille sur des sociétés médiévales européennes —, et parce que ce qui est accessible à l’historien, n’est pas tant la peste elle-même que ses conséquences.
En élargissant la focale géographique et temporelle, on mesure combien ces conséquences peuvent être variables mais on comprend aussi que ces variations tiennent avant tout à des facteurs politiques. Dans des sociétés habituées à des taux de mortalité très élevés, et qui plus est profondément croyantes, quelle que soit la religion concernée, ce qui peut être encore pire que la peste, c’est ce qu’elle rend possible politiquement. La remise à jour historiographique à laquelle se livre Patrick Boucheron invite ainsi à se détacher des récits classiquement optimistes. Parce que ceux-ci ne portaient que sur des espaces très particuliers ou des durées trop courtes, ils avaient d’abord tendance à mettre en avant l’élévation du niveau de vie des survivants, sans se rendre compte que celui-ci ne s’améliorait pas partout. Le plus important, surtout, est que dans les régions où ce niveau de vie s’est élevé, cette amélioration n’a pas duré plus de vingt ans : elle a été suivie par une multiplication de législations qui ont rendu possibles l’avènement de sociétés encore plus inégalitaires et coercitives qu’avant la peste.
Peste noire est donc un livre qui nous oblige à regarder les données et les savoirs dont nous avons hérité avec rigueur et lucidité. Ce faisant, il nous dit la totalité de ce qu’on peut savoir aujourd’hui de ces sociétés de la peste et de ce qu’elles ont fait à la nôtre. L’ampleur des connaissances accumulées et rassemblées sur la peste est vertigineuse, un peu comme la couverture du livre.
Cet ouvrage lance un vrai défi aux historiennes et historiens d’aujourd’hui et de demain, en leur montrant tout ce qu’il reste à faire pour réussir à partager avec le plus grand nombre des résultats scientifiques toujours plus nombreux et complexes. Sur ce point, il donne l’exemple. Le seul reproche que je pourrais cependant lui faire — mais c’est un peu normal de la part d’un livre qui nous invite à abandonner le confort des illusions d’enfance — c’est qu’une fois qu’on l’a lu, on ne peut plus regarder les marmottes tout à fait de la même façon.
La peste est le signe du crime
Wajdi Mouawad
En entrant dans ce livre, qui s’ouvre d’emblée sur une question d’incertitude sur la nature même de ce que veut dire le mot « peste », je suis poussé vers la fiction. C’est une question purement dramaturgique et qui nous plonge immédiatement dans des conventions de fictions. Le mot peste me renvoie à quelque chose sur lequel j’ai énormément travaillé : la peste qui s’abat sur Thèbes, le symptôme dans la tragédie de Sophocle de ce qui va être l’enquête qui va mener Œdipe à sa perte.
Cela commence dès la première page du texte de Sophocle.
Œdipe, en sortant, est intrigué par les supplications des gens et, cherchant à savoir ce qu’il se passe, il est alors interpellé par un prêtre, qui lui dit : « Comme tu le vois, la ville battue par la tempête ne peut plus lever la tête. Submergée par l’écume sanglante, les fruits de la terre périssent encore enfermés dans les bourgeons. Les troupeaux de bœufs languissent et les germes conçus par les femmes ne naissent pas. Brandissant sa torche, la plus odieuse des déesses, la Peste, s’est ruée sur la ville et a dévasté la demeure de Cadmos. Le noir Hadès s’enrichit de nos gémissements et de nos lamentations. »
Œdipe lui répond alors qu’il sait quelles souffrances touchent son peuple, mais qu’il est impuissant face à cette peste.
À court de solution il a envoyé Créon consulter l’oracle d’Apollon.
Sur ces paroles arrive Créon, qui affirme que pour se débarrasser du mal, il faut en révéler la source : un meurtre qui aurait été commis ici il y a longtemps et n’aurait jamais été résolu. Apollon exige que justice soit faite, et que les meurtriers de Laïos, le précédent roi, soient découverts. Œdipe se lance aussitôt dans l’enquête.
Je parle de cela pour apporter le point de vue de quelqu’un qui n’est ni historien, ni philosophe, ni sociologue, ni anthropologue — qui ne fait qu’écrire des histoires et que des récits. Et ce livre me renvoie à l’une des pièces les plus fondamentales et les plus mystérieuses de l’histoire de notre civilisation.
J’ai également été frappé par la vision apocalyptique qui ouvre le deuxième chapitre du livre, une vision rapportée par Michel le Syrien, qui décrit « une barque d’airain en laquelle siégeaient des hommes noirs et sans tête. » Un peu plus loin : « Des personnes noires, sans tête, assises dans un bateau brillant et avançant rapidement sur la mer si bien que cette vision pouvait presque à elle seule entraîner la mort. »
Aujourd’hui, la démesure ne prend plus un nouvel Œdipe devait surgir et, voulant résoudre une question de peste, découvrait qu’il avait tué son père, il ne se crèverait pas les yeux.
Wajdi Mouawad
Le chapitre raconte que la peste apparaissait quelque temps après cette vision.
Patrick Boucheron fait également référence dans cette ouverture à la naissance de la société musulmane et à la place qu’y tenait le mauvais œil. Dans une série d’explications, il écrit que malgré ce qu’on a pu comprendre ou mal interpréter, la transmission de la peste était une question très importante. Les Arabes avaient tout à fait conscience de l’aspect contagieux de la peste. Il fait référence à ce mauvais œil au travers d’une phrase décrivant la contagion de la peste comme « le souffle qui sort des yeux des malades. »
Regarder pouvait donc amener vers la mort. On pouvait mourir d’être vu ou de se laisser voir par une apparition.
Cette notion de vision et d’image se retrouve chez le pape Grégoire Ier.
L’image des hommes noirs sans tête dans une barque d’airain était une image qu’il fallait arriver à se figurer pour créer un effroi capable de provoquer une sorte de guérison. Ce chapitre commence par une vision qui peut tuer et se conclut par l’image qui peut guérir.
Mais revenons à Œdipe. Pour régler la question de la ville de Thèbes — cette peste symptôme d’un crime non résolu, il va voir Apollon.
Or Apollon est le dieu de la vision, le dieu oraculaire, c’est celui qui voit de loin, qui frappe de loin. Apollon est le dieu de la lumière, la lumière qui éblouit — mais également de la connaissance. Sur le frontispice du temple d’Apollon figurait cette phrase : « Connais-toi toi-même » — non pas une invitation à l’introspection psychanalytique mais une invitation à se souvenir continuellement de sa condition de mortel.
Il s’agit donc de bien connaître, de bien se connaître, de bien connaître sa mesure et de faire attention à ne pas présumer de soi.
Or dès le début de l’enquête, Œdipe se précipite vers la notion de connaissance. En voulant résoudre l’énigme le plus vite possible, il fait fi de cette prudence que les dieux appellent — à ne pas aller trop vite vers la réalité, trop vite vers la lumière, sous peine de se brûler les ailes tel Icare.
Pour comprendre cette idée-là, j’utilise souvent la métaphore d’Ayrton Senna, mort au cours d’une course automobile.
Dans cet accident ce n’est ni la voiture dans laquelle il était, ni le mur qu’il a heurté, mais bien la vitesse avec laquelle il est allé vers le mur qui l’a tué. Avec le même mur et la même voiture mais une vitesse de 20 km/h, il ne serait pas mort. Le problème n’est pas le mur, ce n’est pas la voiture, c’est la vitesse.
De la même manière, lorsqu’une vision de la vérité apparaît, ce n’est pas la vérité qui tue, ce n’est pas la faute — c’est la vitesse avec laquelle on va vers la faute. Si Œdipe finit par se crever les yeux, ce n’est pas pour avoir couché avec sa mère et tué son père — c’est pour l’avoir su trop vite, sur le temps de la durée de la pièce, c’est-à-dire un peu moins de deux heures. Il n’y a pas d’interruption à partir du moment où il commence l’enquête. En une heure de théâtre, d’enquête, il passe de roi vénéré comme un dieu à meurtrier.
Ce n’est donc pas la vérité mais la vitesse de ce changement qui le conduit à se crever les yeux.
Cela m’évoque cette vision de ces hommes sans tête qui tuent tout de suite quand on les voit, et à cette idée qu’une image peut guérir. C’est comme si la notion de lenteur, le labyrinthe dans lequel il faut rentrer pour accéder à la vérité, devenait un espace de protection.
Pousser plus loin ma réflexion dans la fiction — car je rappelle toujours que c’est de la fiction — m’a amené à me questionner sur le fameux meurtre et sa nature.
Il est très bien décrit par Sophocle. Il prend place dans un chemin creux — un chemin très étroit et long où de chaque côté se trouvent des buttes. Œdipe, dans son char, croise au milieu du chemin quelqu’un qui empêche ses chevaux d’avancer. L’un d’entre eux doit alors reculer, ce qui signifie rebrousser un long chemin. Alors le ton monte. Œdipe finit par le tuer sans s’en rendre compte. C’est un accident de circulation.
Il apprendra plus tard qu’il a tué son propre père, Laïos, qui, adolescent, a dû partir en exil alors que des tyrans voulaient prendre le pouvoir à Thèbes. En tant que roi légitime, il trouve asile auprès du roi Pélops, le temps que la situation s’apaise. Il devient alors ami avec l’enfant de Pélops, d’à peu près sept ou huit ans. Un peu de temps passe et Laïos viole l’enfant qui, de honte, se suicide. Dans son désespoir, le père de l’enfant demande à Apollon une punition contre Laïos. La malédiction qui le frappe est à double ressort : pour avoir tué un enfant, il n’en aura pas ; ou, si cela devait arriver, son enfant le tuera.
Laïos est donc un meurtrier pédophile. Il est possible d’imaginer que c’est pour cette raison que la ville n’a d’abord pas enquêté sur sa mort. C’est une question posée par Œdipe mais jamais vraiment résolue. Et c’est peut-être ce crime qui a provoqué la colère du dieu et qui envoie sa peste.
Pour moi qui écris des pièces de théâtre, la question de savoir qui serait aujourd’hui une crapule dont le meurtre non résolu aurait pour symptôme une peste est intéressante.
Parmi les figures politiques d’aujourd’hui, si un nouvel Œdipe devait surgir qui, voulant résoudre une question de peste, découvrait qu’il avait tué son père — une crapule — et couché avec sa mère, il ne se crèverait pas les yeux du tout. Gens de gauche, gens de lettres, nous tiendrions le rôle du chœur — qui l’appelle à le faire — et nous ferions face à son indifférence. La violence de la vitesse de la vérité n’aurait aucun effet.
Car aujourd’hui, la démesure — une notion sur laquelle sont construites toutes les tragédies grecques — ne prend plus.
Or sans mesure possible, se pose la question de la résolution de la catharsis. Peut-être, dans quelques années, une nouvelle tragédie interrogera-t-elle cette perte de la démesure et l’impossibilité de la catharsis.
Les mondes de la peste
Georges Vigarello
Je suis très sensible à ce qui a été dit jusqu’ici et je trouve particulièrement importantes les déclarations de Valérie Theis concernant la question du Moyen Âge et la question de l’histoire. À la lecture du livre, j’ai été frappé par deux images s’imposant au fur et à mesure que j’avançais. Tout d’abord le livre évoque le sentiment d’un fleuve considérable, imparable, inarrêtable. Et en même temps, le sentiment d’un fourmillement, lié — comme cela a été très bien dit tout à l’heure — à la convocation de points de vue extrêmement différents, aussi bien organiques, issus de sciences humaines, historiques, des points de vue étrangers ou encore liés à l’Europe et à la France.
Ce fourmillement considérable émerge aussi par le sentiment que les affirmations faites par le livre sont immédiatement niées par l’évocation de contradictions. Je vais essayer de m’expliquer.
Lorsque je parle d’un fleuve, je crois qu’il faut se rapporter à cette phrase qui me paraît fondamentale : « la peste est un opérateur de périodisation, un acteur de spatialité et un acteur de mondialité. »
Ce qui met en distance ce texte par rapport à ce que j’avais lu jusqu’ici, en particulier le livre de Biraben de 1976 — qui insiste beaucoup sur la désolation — ou celui sorti quelques années plus tard en 1987, Les Malheurs des temps 3, dirigé par Jean Delumeau et par Yves Lequin, c’est la désolation qu’il implique.
Or la phrase que je viens de citer évoque au contraire la création. C’est-à-dire que la peste — et je trouve cela remarquable — est prise comme une sorte d’instance, quasiment un individu, qui agit et pousse l’univers à se transformer — pas forcément en bien —, à se créer.
La pérennisation signifie la présence d’un avant et d’un après. Je pense toujours à la phrase d’Érasme qui m’a frappé quand je travaillais sur les questions de propreté : « la peste nous a appris à abandonner les étuves ». Bien qu’il y ait un temps d’avant et un temps d’après, la peste finit par revenir. Une négociation s’engage alors — avec du temps qui inquiète, qui est surmonté, qui est en quelque sorte travaillé.
La peste est aussi acteur de spatialité. Elle crée de l’espace, à la fois parce que dans certains cas elle le dénie — sont magnifiquement décrits des villages complètement abandonnés — et parce qu’elle en ouvre de nouveaux, par exemple en faisant chuter la démographie ce qui ouvre la voie à de nouveaux types de cultures — le blé par exemple, alors qu’il fallait dans les périodes précédentes de pression démographique multiplier au contraire les types de cultures.
La peste est enfin un acteur de mondialité. Dans une démonstration magnifique, le travail porte cette fois-ci sur le fait de s’interroger sur la naissance. Celle-ci est située au Kirghizistan, du côté de l’Eurasie. Au travers de l’exemple des troupes mongoles — les fameux mangeurs de marmottes — s’exprime la contradiction entre, au fond, le bacille et le fait de le consommer.
Et à partir de là, un circuit se met en place — la peste bouge, la peste se déplace. Elle se déplace en certains lieux et elle ne se déplace pas dans d’autres. C’est alors qu’est évoqué le problème d’un commerce considérable parti de l’Eurasie en direction de l’ouest — et pas du tout vers l’est. Un travail magnifique montre qu’en Chine, il n’y a quasiment pas de peste.
Ce travail porte donc à la fois sur l’espace, je dirais quotidien — celui que l’on voit, celui que l’on traverse physiquement — et sur l’espace totalement mondial. C’est toute cette idée de travailler en sortant des espaces européens et en essayant de prendre en compte le « tout-monde » de la peste, selon le propos de Patrick Boucheron.
Une deuxième chose m’a frappé dans ce texte, dont une phrase est tirée du livre La Comptabilité de l’au-delà de Jacques Chiffoleau : « C’est dans les larmes, dans la peur, et la mélancolie que naît la rationalité de nos modernes. » 4 Cette « rationalité des modernes » est absolument fondamentale.
La peste crée la résistance des médecins. Malgré ce que Guy de Chauliac écrit : « La peste nous a appris, nous médecins, à l’inutile et à l’échec ». Les médecins essaient. De Chauliac lui-même, médecin des papes avignonnais, est l’un des premiers à résister — il conseillera à Clément VI de s’installer dans ses locaux avec des torches pour faire brûler l’éventuel venin de l’air, de même qu’il suggèrera d’installer, dans une boucle du Rhône, des cabanes pour isoler les pestiférés.
Dans ce livre, la peste est prise comme une sorte d’instance, quasiment un individu, qui agit et pousse l’univers à se créer et se transformer — pas forcément en bien.
Georges Vigarello
Pourtant l’opinion majoritaire du XIVe siècle va dans le sens de la fuite. Fuir loin, immédiatement, longtemps, voilà les propos de la Sorbonne consultée par Philippe VI au moment où la peste n’a pas encore envahi l’espace parisien.
Les médecins résistent et Clément VI ira même jusqu’à proposer des autopsies pour comprendre ce qu’il en est de la peste — c’est un acte de naissance de la rationalité moderne.
Le renouvellement des cultures en est un autre aspect. J’ai déjà parlé du blé, mais le shift démographique permet de tenter de nouvelles cultures — celle du riz dans l’espace du Pô, de la canne à sucre en Sicile, du mûrier en Toscane, etc. C’est un profond renouvellement de l’ordre de la création.
Et en même temps — c’est ce qui fait le fourmillement et l’intérêt du texte — il y a la contradiction. Autrement dit, il se passe un phénomène sur lequel j’avais moi-même d’ailleurs modestement travaillé quand je m’intéressais à la fatigue.
À la suite du shift démographique, les travailleurs sont en mesure de demander davantage de rétribution. Cependant dès que cela arrive, aussitôt, l’autorité revient, des lois s’imposent et la tradition l’emporte : ceux qui comptaient gagner davantage, se trouvent finalement totalement contredits.
La richesse du livre est de montrer à la fois cette peste qui crée et en même temps la naissance de ces problèmes — parfois contradictoires, parfois positifs.
Je retiens avant tout cet effort pour transformer la peste en acteur.
C’est un aspect fondamental qui n’existe pas dans les textes précédents sur le sujet. Le texte de 1975 Les Hommes et la Peste 5 de Jean-Noël Biraben présente — et ce n’est pas le seul — d’abord un espace européen, mais surtout la désolation. C’est le désastre.
Or la peste comme acteur montre qu’on ne peut pas se contenter de l’analyser comme un phénomène de désastre. C’est un phénomène qui construit — avec toutes les contradictions que j’ai même soulignées.
J’aimerais terminer sur un exemple, lié aux thèmes sur lesquels j’ai moi-même tendance à travailler : celui de l’air — en montrant à quel point réfléchir comme l’a fait Patrick Boucheron sur la question de l’air peut être particulièrement riche.
La peste dans les années 1340 est pensée comme liée à ce que les acteurs appellent « le venin de l’air. » La vision de l’époque ne passe pas du tout par le vivant, tel que peut le penser la science à partir de Pasteur. C’est une vision selon laquelle l’ambiance, le milieu, contribuent à créer la peste. Autrement dit, il n’y a pas, en théorie, de contagion.
Mais ce venin de l’air est compliqué. Il s’introduit sans doute par le souffle, mais aussi par les pores. Le corps pensé dans ce XIVe siècle est un corps poreux, qui peut être pénétré.
On retrouve alors cette notion passionnante des cinq « F » dont il faut se méfier : Fames, la faim, fatica, la fatigue, femina, les femmes — un beau passage genré — fructus, les fruits, fluctus, le souffle.
La peste est aussi acteur de spatialité. Elle crée de l’espace, en le déniant dans certains cas, en en ouvrant aussi de nouveaux.
Georges Vigarello
Dans la représentation de l’air, la peste tend à rassembler et unifier des comportements pourtant théoriquement différents et disparates. Mais cela veut dire aussi que dans une certaine mesure, malgré le rapport à l’épidémie, la contagion est présente à travers le souffle. Les êtres pénétrés par le venin sont des êtres qui transpirent, qui font sortir aussi l’air et, ce faisant, corrompent l’air ambiant. Une représentation qui passe par les humeurs ou encore par les pores, conduit à reconnaître une contagion, tout en unifiant des pratiques très différentes.
Un processus similaire se produit avec ce que j’appellerais des modèles du corps — dont le modèle humoral, par exemple, particulièrement présent dans le phénomène de la peste. Les humeurs sont alors vues comme le lieu de la force et de la santé. En découle alors de faire attention à la façon de se fatiguer, à l’amour qu’il est possible d’avoir, au type de vêtement, au type d’exercice, à la nourriture consommée ou au type d’air fréquenté, etc. À nouveau, à partir d’une seule représentation, des pratiques apparemment disparates deviennent totalement convergentes.
Maîtriser les épidémies : naissance de la politique disciplinaire
Arnaud Orain
Peste noire est l’un des premiers livres à prendre réellement au sérieux l’élargissement du questionnaire de l’historien à l’étude de la diversité du vivant. Patrick Boucheron prend ce problème à bras-le-corps.
La peste, c’est une affaire d’humains — un peu —, mais surtout une affaire de non-humains.
Des perspectives majeures s’ouvrent alors pour relire d’une manière nouvelle, par exemple, les Lumières économiques du XVIIIe siècle : du ver de terre et des oiseaux jusqu’aux débats sur la grande et la petite culture, la libéralisation du commerce des grains, la fiscalité agricole, en passant par toute une gamme de végétaux et d’animaux non-humains. De ce point de vue, le livre de Patrick Boucheron marque une nouvelle étape dans la manière de faire de l’histoire.
L’ouvrage parvient également à embrasser un très grand nombre de problématiques économiques et à en rendre compte d’une manière à la fois synthétique et nouvelle.
Il revient notamment sur la question de la « petite divergence », cette différence de croissance économique et de développement entre les pays du nord de l’Europe et ceux du sud après la peste noire.
Deux grandes thèses tentent de l’expliquer.
D’abord celle des institutionnalistes du côté de Daron Acemoğlu 6, selon laquelle les pays du Nord auraient eu de bonnes institutions — ces fameuses bonnes institutions auxquelles je ne crois guère — comme des instances représentatives, des tribunaux compétents, une place plus grande accordée aux marchands dans les systèmes politiques.
Ensuite la thèse du commerce — défendue par Allen, mais qui est avant tout celle de Fernand Braudel — qui s’attarde sur le déplacement du commerce, le rôle de l’ars mercatoria — l’art des marchands —, la quête de l’information dans la formation des prix, les structures de marché — les marchés plus ou moins concurrentiels selon les lieux et les temps — les pratiques d’endettement, les techniques de change et les changements de modèles agricoles dont parlait Georges Vigarello.
Dans les années 1975–1985, la mondialisation s’est accompagnée du retour de la hantise de la maladie contagieuse, et donc de la hantise de la peste.
Arnaud Orain
Tout cela m’a beaucoup impressionné. Je souhaiterais revenir sur deux éléments.
En premier lieu, la question des effets redistributifs de la peste sur les riches. Le livre parle alors d’un carnaval au sens de Bakhtine 7, c’est-à-dire un monde dans lequel les pauvres seraient devenus riches, peur qui va tant occuper, à chaque période de crise, les élites de l’Ancien Régime. On ne cesse de lire chez les parlementaires à l’occasion d’une tentative de réforme fiscale, ou lors du fameux « Système » de 1720, qu’on serait face à une interversion de la société : les pauvres seraient devenus riches, et inversement. Tout cela serait une catastrophe.
Patrick Boucheron revient sur ces questions, et montre d’abord une diminution du coefficient de Gini — calculé au moyen de la courbe de Lorenz, il montre la répartition des richesses par déciles de population. Les inégalités sont réduites dans les premières décennies post-peste, mais elles finissent toutefois par repartir à la hausse.
Les contemporains ne cessent de dire que les travailleurs, en petit nombre, sont du bon côté du marché et demandent des salaires plus élevés. Les salaires nominaux augmentent, c’est vrai, cependant cette augmentation s’accompagnerait d’une hausse des prix. Les salaires réels — c’est-à-dire les salaires nominaux diminués de l’inflation— auraient donc tendance à baisser.
Tout le problème réside dans cette hausse des prix.
La masse monétaire ne bouge pas alors que le nombre d’habitants diminue : en conséquence, la quantité de monnaie par habitant augmente, ce qui s’apparente à une forte hausse de la masse monétaire. Les théoriciens friedmaniens y verraient une première cause inflationniste.
On constate en parallèle une baisse de la valeur des monnaies par une politique délibérée du pouvoir royal : la même quantité d’argent va être dévaluée, elle vaut plus de deniers. Ce sont les fameuses mutations monétaires : une même quantité de métal précieux vaut désormais davantage de monnaie de compte.
Une mutation monétaire est une bonne stratégie pour permettre de meilleures rentrées d’argent durant des périodes avec peu — voire pas du tout — de rentrées fiscales. On compte quelques tentatives inverses, comme en 1360, où l’application des thèses d’Oresme pousse à introduire le franc, ou à partir de 1408 où on essaye de renforcer le gros. Mais la tendance générale est celle de phases de dévaluation. Cependant, Aglietta et Orléan soutiennent que la période 1340-1440 est structurellement déflationniste : les mouvements inflationnistes semblent alors conjoncturels.
Je suis donc d’accord avec l’idée que les salaires réels et le pouvoir d’achat connaissent un mouvement baissier, au moins conjoncturel, à la fin du XIVe siècle, mais affirmer cela sur cent ans, de manière structurelle, demanderait sans doute de rentrer davantage dans les détails.
En réalité, il faut peut-être moins s’intéresser aux salaires réels qu’à la question des modalités de paiement des travailleurs. Georges Vigarello a déjà évoqué les demandes des travailleurs et le blocage des prix. Cependant une politique de dévaluation, inflationniste, ne peut s’accompagner d’un tel blocage. C’est ce que la Convention nationale essaiera de faire avec la loi du Maximum, en pleine dévaluation des assignats, ce qui débouchera sur une montée du marché noir.
Il faut donc se poser la question des paiements en nature, auquel Jean Le Bon interdit d’avoir recours à la place de monnaies sonnantes et trébuchantes. Sans réelle action sur les prix, il semble y avoir de la part des pouvoirs une tentative d’agir sur les quantités de travail, notamment sur la législation, la mobilité, les heures de travail, etc. Une partie des salaires aurait alors pu être payée en nature, afin de tricher et de contourner les blocages de prix.
Les autres effets redistributifs — tels que les mutations monétaires qui dévaluent les monnaies — sont différents d’aujourd’hui. Les rentiers et les créanciers sont les gens défavorisés, car ils touchent moins de métal sur leurs rentes, fixées en deniers. À l’inverse, les thésaurisateurs ayant accumulé du métal voient leur pouvoir d’achat augmenter. Il y a donc des effets redistributifs urbains sans doute différents.
J’aimerais revenir deuxièmement sur un passage que j’ai beaucoup aimé relatif à « l’orientalisme épidémiologique ». L’invention des « maladies tropicales » y est très bien détaillée. L’action d’Alexandre Yersin, cet employé des Messageries maritimes, me rappelle que la colonisation ne produit pas que des « maladies tropicales », elle produit aussi des « contrebandiers » et des « pirates » — autrefois simples marchands qui doivent franchir de nouvelles frontières et choisissent parfois de se rebeller. C’est ce que l’on peut appeler en histoire économique un « orientalisme commercial ».
Or la peste justinienne est transmise par les marchands d’épices, leurs entrepôts, et leurs chameaux. La peste noire par les Vénitiens, les Génois, leurs réseaux de comptoirs et les points de connexion avec l’Asie. S’établit donc une corrélation entre grand négoce et diffusion de la peste.
Vient alors une discussion importante sur le risque — « ce qui doit arriver » dit Patrick Boucheron — et le problème que cette notion pose entre l’Église et le pouvoir royal.
D’un côté, l’Église considère que le profit marchand nécessite le risque. Le péril justifie le profit. Sinon, il faut faire de la rente, qui n’est pas rachetable d’un côté comme de l’autre, sous peine de devenir de l’usure. Le risque est, aux yeux de l’Église, inhérent à l’existence du profit marchand.
La peste est un peu une affaire d’humains, mais surtout une affaire de non-humains.
Arnaud Orain
De l’autre côté, les pouvoirs royaux font face aux problèmes que l’Église semble justifier — le désordre commercial, le désordre négociant, la licence contre la liberté du commerce. Quand la liberté du commerce dégénère en licence, elle devient facteur de peste : le désordre négociant consiste en cela. Il s’illustre par la culpabilité décrite dans le livre d’un marchand italien, Francesco di Marco Datini.
Cette cupidité débridée nous amène à Michel Foucault et aux questions de politique disciplinaire dont traite Patrick Boucheron. En effet, le désordre commerçant appelle le rétablissement de l’autorité et de l’ordre « républicain » — c’est-à-dire les politiques mercantilistes, la régulation du commerce par l’autorité, le retour de la frontière, la recherche d’autarcie.
Chaque relâchement s’accompagne d’un retour de la peste : c’est l’interprétation qui émerge après celle de 1720. Il faut donc toujours empêcher la liberté du commerce de dégénérer en licence, et revenir à des politiques beaucoup plus interventionnistes de l’État pour essayer de discipliner le commerce.
Pietro Verri — qui est cité — établit bien ce lien entre pouvoir autoritaire de la peste et pouvoir autoritaire sur le commerce. Dans ce moment de naissance du libéralisme économique, cela lui pose un problème.
Le texte soulève un point d’ailleurs très important relatif à la période 1975-1985, qui voit à la fois les savoirs historiques sur la peste se consolider et une double hantise se répandre.
Il s’agit là du début du moment néolibéral, des prémices de la mondialisation qui va s’intensifier peu d’années après. Cette mondialisation s’accompagne du retour de la hantise de la maladie contagieuse, et donc de la hantise de la peste.
Au même moment, on constate le retour de la hantise de l’anti-peste, c’est-à-dire le gouvernement autoritaire de l’économie et de la société.
Le libéralisme économique devient donc porteur de la hantise épidémique, en laquelle germe la future dictature — l’illibéralisme politique et économique. Le Covid a été de manière similaire un accélérateur de l’illibéralisme aussi bien politique qu’économique qui est en train de se mettre en place — le retour des droits de douane, des monopoles, d’une conception autarcique de l’économie et des frontières de l’économie.
Un apport très important du livre est donc également de raconter ce moment 1975–1985 et cette double hantise. Il permet de comprendre que ce qui est perçu comme un désordre commerçant a toujours tendance à produire son antidote : le retour d’une conception illibérale de l’économie et de l’exercice de la puissance publique dans l’économie.
L’archive d’une maladie
Guillaume Calafat
Patrick Boucheron a choisi d’affronter la peste « en grand, à l’ancienne » (p. 22). Peste noire assume en effet une dimension d’histoire totale, à la fois ambitieuse et synthétique, comme l’a justement souligné Valérie Theis.
Le livre assume l’exigence de l’érudition et défend, avec une conviction enthousiaste et tenace, la possibilité d’une « cumulativité » des savoirs. Patrick Boucheron puise non seulement aux riches et nombreux travaux historiques sur la peste, mais aussi aux connaissances archéologiques, génétiques ou encore paléozoologiques. Ces travaux n’avancent pas nécessairement au même rythme, ni à la même vitesse, ni selon le même tempo. Le livre de Patrick Boucheron déboulonne en outre quelques topoï, biais et adhérences historiographiques.
Aussi ce livre pose-t-il d’emblée la question des façons de rassembler un ensemble de recherches hétérogènes, qui ne fonctionnent pas toujours avec les mêmes techniques d’enquête, ni avec les mêmes types de lexiques et formats de publications. Il faut se tenir sur ses gardes, surveiller les parutions non seulement dans les revues d’histoire du Moyen Âge, mais aussi dans celles des sciences de la nature ; en d’autres termes, reconnaître la fragilité de certaines connaissances acquises et la fréquence de leurs remises en question. Cela a quelque chose de vertigineux et de rassurant à la fois : le croisement des disciplines est l’une des conditions du progrès de la connaissance.
Dans les nombreuses notes du livre, les chroniques de Jean Froissart cohabitent avec le groupe Yersinia de l’Institut Pasteur, Antonin Artaud avec Giovanni Villani, Boccace avec le prix Nobel de médecine Svante Pääbo, et Carlo Ginzburg croise Didier Raoult ! Au-delà de ces appariages parfois déroutants, cette variété de références témoigne du large spectre épistémologique mobilisé dans le livre, qui nécessite prudence méthodologique, réflexivité, et contextualisation fine des énoncés.
Comme en témoigne ce panel réuni par Le Grand Continent, le livre ne manquera pas de susciter une grande variété de lectures. Je commencerai par évoquer la leçon de méthode historique qu’est Peste noire. Le livre tient en effet ensemble deux exigences très difficiles, aussi bien du point de vue de l’écriture que de celui de l’enquête historique : tirer non seulement parti de ce que nous savons aujourd’hui, mais aussi reconnaître et tenir compte de ce que les sociétés du passé ne savaient pas hier, pour analyser toutes les dimensions de ce que « peste » veut dire. En d’autres termes, comme l’écrit Patrick Boucheron, il faut considérer à la fois « la pestis des Anciens et la Yersinia pestis des Modernes » (p. 29). Ces deux pestes cohabitent dans ce livre, et ce jeu combinatoire montre précisément tout ce que peut l’Histoire : penser le présent à travers le passé, et le passé à la lumière du présent.
Le livre fait son miel d’une articulation raisonnée des sciences historiques et des sciences de la nature. Peste noire convoque les recherches récentes en paléogénétique, les recherches archéologiques et paléoclimatiques sur les pollens et les bois, la zoologie ainsi que les travaux des écologues. Ce programme de convergence entre sciences sociales et sciences naturelles, qui fut jadis formulé (notamment dans les Annales) dans les années 1970, est bien souvent resté de l’ordre du vœu pieux, ou n’a constitué qu’un manifeste théorique pour un futur des sciences historiques qui tardait à advenir. Peste noire montre son actualité, sa nécessité pour affronter certaines questions historiques — et notamment l’histoire des pandémies.
Lire le livre de Patrick Boucheron met en évidence le fait que la palette des formations universitaires traditionnelles en histoire ne suffit parfois plus pour étudier et comprendre les phénomènes du passé. À ce titre, il est nécessaire d’élargir le territoire de l’historien et de l’historienne en intégrant désormais dans les cursus historiques des lectures plus diversifiées, de nouvelles techniques et disciplines, pour saisir toute l’épaisseur de l’histoire humaine et non-humaine. Autrement dit, Peste noire invite à lire davantage, à lire autrement, à s’informer au-delà des frontières et des œillères disciplinaires.
Je me demande justement si nous sommes entrés dans une sorte de moment historiographique propice pour enfin dépasser l’opposition entre naturalisme et constructivisme — ce dépassement étant plus souvent souhaité que véritablement mis en œuvre. Je ferais l’hypothèse que les critiques politiques croissantes à l’égard des savoirs universitaires invitent peut-être chercheuses et chercheurs à défendre l’unité de la science, à nouer une alliance intellectuelle fructueuse entre sciences sociales et sciences de la nature.
La peste est une manière de penser le temps, l’archive et l’histoire plus largement. Elle contribue à fabriquer des formes de documentation spécifiques
Guillaume Calafat
Ces lectures permettent de mieux compter les morts, de mieux traquer les origines du mal contagieux, de battre en brèche certains récits qui ne tiennent pas du point de vue épidémiologique. On voyage avec Peste noire de la Méditerranée à la mer Noire, et jusqu’au Kirghizistan — là où les choses commencent. Grâce à ces lectures, on comprend mieux les paysages de la peste, les ruines, les politiques et les cultures de la peste, en saisissant le lien étroit entre climat, disette, commerce du blé et transmission du bacille.
On découvre en outre que la rhubarbe est très bonne pour la santé et qu’elle a des vertus thérapeutiques contre la peste. On apprend aussi à se méfier — Valérie Theis l’a dit — des marmottes grises, aussi bien que des marmottes alpines (où l’inquiétude croît). Au-delà de ce fait, qui permet de disculper un peu les marchands et les marins, longtemps jugés seuls responsables du transport des pathogènes, on mesure que la peste de 1347-1352 est aussi une conséquence de politiques gouvernementales pour lutter contre la famine.
Ces différents enseignements permettent de réfléchir plus largement à ce que Mirko Grmek appelle les « pathocénoses », ces « communautés de maladies » (p. 341), car la peste coexiste au Moyen Âge avec d’autres formes de mortalité endémique, notamment la lèpre. À l’époque moderne, on pense également aux fièvres liées aux milieux humides, aux malarias. Le mot de « peste » est ainsi souvent utilisé pour parler de fièvres pestilentielles, de maladies qu’on ne sait pas très bien identifier et qualifier, et qui brouillent complètement la frontière entre épidémie et endémie.
La notion d’épidémie est presque anachronique — c’est ce que montre aussi votre travail de façon efficace. La peste cesse d’être seulement une crise démographique : elle devient un opérateur politique qui permet de penser ensemble environnement, gouvernement, souveraineté et propriété.
Peste noire propose plusieurs déplacements historiographiques, appuyés sur ces multiples recherches et changements de perspective récents. Tout d’abord, le livre rappelle qu’il n’y a pas de passivité des sociétés du passé face à la peste. Les travaux des spécialistes du Moyen Âge arabe et du monde ottoman — je pense à ceux de Justin Stearns et de Nükhet Varlik — ont dénoncé « l’orientalisme » épidémiologique et sanitaire des études sur la peste, démontrant l’existence de connaissances, de luttes et de prophylaxies multiples contre la peste 8. Les mondes islamiques ne sont pas des foyers endémiques de peste qui la subiraient avec fatalisme : des savoirs médicaux, politiques et prophylactiques s’y développent. Cela brouille les récits traditionnels et historiques classiques sur la circulation de la peste.
Deuxième déplacement, les sociétés du passé ne sont pas simplement saisies par la panique. Un chapitre, le douzième, est ainsi dédié à déconstruire l’histoire classique des mentalités, des sociétés de la peur, des sociétés de la panique irrationnelle. Non, il existe un quotidien, une routine de la peste — quelque chose de moins spectaculaire et saisissant sans doute, mais tout à fait passionnant du point de vue de l’histoire du risque et de la rationalité. Pour le dire autrement, la peur s’accompagne de nouvelles techniques de perception et de mesure du risque.
Troisième déplacement, il n’y a pas une progression lente et linéaire vers la rationalité moderne. L’époque dite « moderne » ne constitue pas une brutale rupture naturaliste, avec l’émergence de savoirs médicaux qui mèneraient à la guérison. La récurrence des épisodes de la deuxième pandémie, amorcée en 1347, crée des effets d’emboîtements, de réinterprétations, de révisions.
Ce va-et-vient entre les épisodes épidémiques, que les contemporains faisaient pour tenter de mieux saisir ce qui advenait, m’a particulièrement intéressé. Ainsi, 1575 revisite 1348. C’est d’ailleurs en 1575 que se forge l’imagerie moderne et en partie contemporaine de la peste. L’ouvrage montre dans un geste de reliaison comment l’épidémie de 1630 reconfigure la perception des pestes du passé, comment 1720 permet de réinterpréter Londres en 1669. Ce geste de reliaison est en cela profondément historien, car la peste, vous le montrez — et Georges Vigarello l’a rappelé — est un puissant opérateur de périodisation.
La peste devient une manière de penser le temps, de penser l’archive, de penser l’histoire plus largement. Elle contribue à fabriquer des formes de documentation spécifiques et, avec elles, des formes nouvelles d’appréhension du social. Avec le Journal de l’année de la peste (1722) de Daniel Defoe, quelque chose semble changer cependant : la peste devient un objet de narration qui articule statistique et expérience vécue, bills of mortality et topographie urbaine, causalité naturelle et interrogation théologique. Defoe ne se contente ni de prêcher ni de compter : il met en intrigue les chiffres, il transforme l’épidémie en archive et en dispositif d’observation sociale. Autrement dit, la peste cesse d’être seulement un fléau ou un châtiment pour devenir un laboratoire d’écriture du social et du gouvernement.
C’est peut-être à ce moment — et à la lumière de la peste contemporaine de Marseille de 1720 — que se rencontrent les savoirs de la peste et une certaine modernité de l’archive, du gouvernement, de la bureaucratie.
Le livre de Patrick Boucheron déboulonne en outre quelques topoï et biais historiographiques. S’il rend hommage à l’ouvrage d’histoire totale déjà cité de Jean-Noël Biraben, Les Hommes et la peste (ouvrage de 1975-1976 devenu un grand classique), il montre aussi ses effets tenaces sur les manières contemporaines d’appréhender l’histoire de la peste. Les données de Biraben sont ainsi reprises de façon acritique par des études récentes d’histoire et de géographie du climat qui proposent de cartographier la peste à partir de mesures et de chiffres pourtant très tributaires d’un moment — en particulier d’études de démographie historique obsédées par la crainte de la dépopulation. Cela crée des cartes étonnantes où la géographie de la peste correspond pour l’essentiel à celle de ses lieux d’études occidentaux : les blancs des cartes attestent sans doute moins l’absence d’épidémie qu’un « déficit d’enregistrement documentaire, voire un manque d’attention dans la recherche des données » (p. 149).
Les sociétés du passé ne sont pas simplement saisies par la panique. Il existe un quotidien, une routine de la peste.
Guillaume Calafat
La question de l’accumulation des données et des études pose toujours celle des modalités et des contextes de leur enregistrement. Des mesures paléoclimatiques ou paléogénétiques faites en 2025, en 2015 ou en 2005 n’ont pas la même forme, ni les mêmes précisions ; elles ne se prêtent pas toujours à une comparaison sur les mêmes bases. De ce point de vue, Peste noire pose la question de la bonne échelle pour étudier la peste, entre une peste « vue du ciel » et une peste « au ras du sol ».
Une autre grande question historiographique que pose Peste noire est celle qui touche au lien de causalité entre l’irruption de la peste au milieu du xive siècle et la persécution des Juifs. Il y a la peste il y a l’antisémitisme : P. Boucheron propose de suspendre la conjonction de coordination, de ne pas faire l’hypothèse d’une causalité automatique. La persécution des Juifs est ainsi replacée dans l’histoire politique longue du Moyen Âge, pensée comme une technique de gouvernement éprouvée consistant à « chasser les juifs pour régner » en Europe occidentale 9. S’il suspend la causalité, P. Boucheron montre cependant que le monde d’après la peste noire est celui de la formation des catégories raciales, d’une naturalisation par la racialisation des différences entre juifs et non-juifs.
Reprendre la géographie de la peste, c’est aller avec Peste noire en Chine, au Kirghizistan, en Mongolie, en Inde, en Afrique, jusqu’en Amérique pour la peste contemporaine. Reprendre la chronologie, c’est comprendre que la peste est là et ne disparaît pas — elle est littéralement en nous, dans les archives de notre corps.
Je me permettrais, pour terminer cette lecture, une petite remarque de « moderniste ». Dans la présentation couramment faite des grandes phases de pandémies, la peste de Marseille de 1720-1722 est fréquemment choisie comme fin de la deuxième pandémie de peste. Il y aurait d’abord la peste justinienne, ensuite celle de 1348-1722 — les travaux scientifiques continuent fréquemment d’utiliser cette chronologie —, puis une troisième qui commencerait en 1860 en Chine. Je me demande quelles sont les raisons de cette périodisation relativement « gallocentrique » : Messine est frappée d’une très violente peste en 1743, Moscou en 1771, Jaffa en 1799, Istanbul en 1812 avec des centaines de milliers de morts. L’histoire globale de la peste nous invite, me semble-t-il, à passer outre la césure de 1720–1722. Un début de réponse se trouve dans le livre, cependant : la peste nous intéresse pour le début, pour le milieu, mais on ne sait pas très bien comment en raconter la fin. Les fins de pandémie questionnent la trame des récits historiens. C’est peut-être là aussi l’une des grandes forces de ce grand livre, qui raconte une histoire qui n’en finit pas et avec laquelle on n’en a pas tout à fait fini.
Mettre l’informe en images
Giulia Puma
Dans cette histoire totale dont vous mesurez la variété, je vais me pencher sur les images. Je vais en décrire deux qui m’ont particulièrement frappée, pour amener trois points qu’il me semble valoir la peine de souligner.
La première est une image de 1575-76, celle du Supplice de Marsyas peinte par Titien, qu’il laisse inachevée, croit-on sans être sûr, parce que lui-même meurt de la peste en 1576.
Dans cette image, on voit Marsyas renversé, la tête en bas, comme dans un crucifiement de saint Pierre. Toutes les carnations des personnages sont veinées et marbrées d’un noir monstrueux.
Le livre propose une très belle analyse — en citant les travaux de Silvie Bernier 10 — de cet Apollon qui ouvre au scalpel le corps de Marsyas, dans lequel on voit « le spectacle d’une punition divine implacable qui dépouille les hommes de leur propre humanité ». Patrick Boucheron va jusqu’à proposer que ce qui se joue dans cette image, c’est le renversement des « valeurs lumineuses de la peinture religieuse » vers les ténèbres de la mort.
Il y a là quelque chose qui, du point de vue de l’histoire des formes, me paraît fondamental. La peste est posée comme un « principe de modernité » qui introduirait de la négativité dans la peinture pour la « lancer dans sa conquête de l’informe ».
La deuxième image que je voudrais évoquer pour arriver aux idées-clefs, c’est celle d’un abbé sicilien. Gaetano Giulio Zummo, dit Zumbo, fabrique en 1691-1694 un diorama, un petit théâtre de la peste où figure une accumulation de corps et où se retrouvent les couleurs du Titien.
Il faut imaginer un Massacre des Innocents où des adultes remplaceraient les enfants, et où un amas de corps remarquablement sculptés à la cire formeraient ce petit diorama 11. Je me demande si ce « macabre miniaturisé » n’est pas l’aboutissement, en trois dimensions, d’une autre image, celle d’Ambrogio Lorenzetti, l’Allégorie de la Rédemption 12. Celle-ci montre un amas de corps vêtus au pied de la Croix : un cochon s’approche, peut-être pour le dévorer ?. Dans le diorama de Zumbo, la réalité physiologique de la peste est révélée, les corps sont dénudés, et la mort de masse toujours figurée par l’amoncellement des dépouilles.
Une histoire visuelle de la peste
Je suis partie du XVIe et du XVIIe siècle pour donner une idée de l’ampleur de l’histoire visuelle concernée par les réactions à la peste, et à ses incessants retours. Une histoire visuelle de la peste ne peut qu’être pluriséculaire, déployée dans la longue durée. Certaines pages parlant des photographies prises au début du XXe siècle, montrant des hommes portant un masque hygiénique, en disent long sur cette histoire visuelle.
Au moment de la peste et des terribles pandémies de 1910, le médecin chinois Wu Lien-Teh met au point, en Mandchourie, un premier modèle du masque que nous avons tous porté lors du Covid. En lisant ces pages dans le livre de Patrick Boucheron, en voyant les images de ces visages d’hommes masqués de blanc qui sont là pour dire la « capacité prophylactique de la médecine chinoise à contenir l’épidémie », j’ai songé au Dernier Empereur 13, où Pu-Yi, dernier empereur de la dynastie mandchoue des Qing, arrive au pouvoir en 1908, puis en est chassé en 1912. Il devient ensuite prisonnier en son propre palais.
On comprend d’autant mieux l’histoire visuelle de la peste qu’on la ressaisit dans une histoire globale d’un sentiment de la mort.
Giulia Puma
Tout se passe comme si Peste noire m’avait révélé ce que le film, si chatoyant de couleurs, portait en filigrane : la peste de Mandchourie en 1910–1911. Le film raconte à la fois un destin individuel et le destin collectif de la Mandchourie. Dans cet endroit du globe, la peste bouleverse à ce point la situation politique qu’après son passage, tout a changé.
Le film ne le dit pas explicitement : vous le révélez. Entre 1908 et 1912, la violence de la peste contribue à faire basculer la situation de la Mandchourie.
Une « communauté immunitaire ? »
Pour faire une histoire visuelle de la peste sur le temps long, il est possible de mobiliser la pensée du philosophe Roberto Esposito 14. Je prends le temps de définir deux termes car ils fournissent des éléments d’analyse politique des images.
Roberto Esposito pose qu’on peut entendre l’adjectif « commun » comme le partage des charges (munus). Être une communauté, c’est partager une dette tous ensemble. Par ailleurs, être « immun », c’est être exempt d’une charge à partager. Les deux termes sembleraient par conséquent désigner des réalités contraires : partager une charge ou en être exempt.
Dès lors, on entend le paradoxe à forger une formule telle que celle de « communauté immunitaire » — entendue alors qu’on luttait contre la peste — reflet d’une situation de gestion de crise sanitaire où « la conservation du corps devient donc l’horizon biopolitique de tout pouvoir ». En somme, vous soutenez qu’on pourrait reformuler le titre des apports de Roberto Esposito en ajustant la formule foucaldienne : « Protéger et punir ».
Je crois que cette approche peut être très fertile : elle peut être appliquée aux politiques d’aujourd’hui. Quand les images des temps de peste donnent à voir l’effort prophylactique comme expression du pouvoir politique, les corps sauraient-ils rester vivants dans la représentation, ou bascule-t-on dans l’auscultation du corps mort, son autopsie, sa mise à distance, sa mise hors d’état de nuire ?
Les images au sein d’une histoire globale du sentiment de la mort
Je ne suis pas partie du point où l’on pouvait débuter : le XIVe siècle. Le paradoxe, étudié par Millard Meiss 15, Georges Didi-Huberman qui l’a traduit et préfacé, ou bien Jérôme Baschet 16, est que la peste au XIVe siècle n’existe pas en peinture comme événement visuel : elle n’est pratiquement pas racontée.
Dans son livre consacré à La Peinture à Florence et à Sienne après la peste noire, Millard Meiss a consacré de nombreuses pages à essayer de documenter non pas ce qui dans la peinture serait dit d’une manière directe, documentaire, au sujet de la peste, mais ce qui, dans la peinture, est transformé par le passage de la peste. Les êtres vivants, et les images peuvent « être malades de la peste ». Quelque chose se dégrade : selon les mots de Georges Didi-Huberman, un « malaise dans la représentation » s’installe.
Peste noire offre la piste suivante : on comprend d’autant mieux l’histoire visuelle de la peste — longue et discontinue tout à la fois, d’abord lacunaire et intermittente, puis oscillant entre représentations des corps martyrisés par la maladie et représentations des vivants qui prennent en charge ces corps — qu’on la ressaisit dans une histoire globale d’un sentiment de la mort. L’enquête de Thomas Laqueur 17 et le nécronominalisme qu’elle met en lumière aide à saisir notre attention à « nos morts » : par temps de peste, notre lien aux corps suppliciés et contagieux des pestiférés est ambivalent. Sans renoncer complètement à honorer les corps des défunts, les images semblent avant tout exprimer le souci de la communauté des survivants de dompter cette mort qui rôde.
D’un renversement l’autre
Pour conclure, je voudrais commenter l’image choisie pour la couverture du livre. Il s’agit d’une image peinte en 2023 par Guillaume Bresson 18 : on y voit des corps qui chutent, à la renverse, comme des anges déchus de notre monde contemporain. Plusieurs corps masculins sont en partie vêtus et un corps féminin, dans la précipitation de la chute, est plus nettement dévêtu.
Il me semble qu’on retrouve dans la silhouette de cette femme, précipitant la tête la première, la silhouette du Marsyas de Titien, renversé tête la première, face aux spectateurs. Mais, ce qui était une « cruelle leçon d’anatomie » pour Marsyas, devient plutôt chez Guillaume Bresson, une forme d’humanité retrouvée : des corps non plus morts mais vivants — mais pour combien de temps encore ? Des corps non plus veinés des teintes sombres de la peste et de la mort comme sous le pinceau du Titien, mais dont la carnation dit la vitalité, malgré tout, malgré la chute.
Tout est en péril, tout menace de s’effondrer et de disparaître à cause des maux qui prospèrent, mais quelque chose de vital peut encore être saisi de la réunion des corps, de la beauté chorale de leurs gestes. Malgré le fait qu’ils précipitent, de leur enchevêtrement naît peut-être un sentiment d’être encore humains ensemble.
De la peste au Covid : le livre de notre temps
Frédéric Worms
Je voudrais à mon tour risquer une hypothèse sur la raison pour laquelle ce livre est un livre très important pour l’histoire de notre temps — au double sens du mot, c’est-à-dire pour l’histoire telle qu’on l’écrit aujourd’hui, mais aussi pour l’histoire de notre présent.
Pour ce faire, je voudrais le comparer d’abord aux grands livres d’un auteur qui apparaît beaucoup dans Peste Noire, et sous tous ses aspects : Michel Foucault. La fin du livre évoque d’une façon bouleversante la période du sida, et la mort de Michel Foucault lui-même. L’épidémie de sida : elle marque pour moi, au tournant des années 1980, ce retour des épidémies qui définit notre temps et notre « moment ».
Mais je voudrais surtout proposer une hypothèse peut-être différente de celle de Patrick Boucheron lui-même, pour penser sa différence avec Foucault, et comprendre comment il écrit l’histoire de notre temps.
Au début du chapitre 15 de Peste noire, Patrick Boucheron évoque avec une grande force le début des grands livres d’histoire de Michel Foucault, qui commencent par la description de certaines scènes ou certaines images — non seulement les premiers, Histoire de la folie ou Naissance de la clinique 19 — mais surtout Les Mots et les Choses de 1966 20, qui débute par le tableau Les Ménines, et bien sûr Surveiller et punir 21, et on sent que, à juste titre, Patrick Boucheron s’en réclame :
« Michel Foucault a toujours eu le sens de l’attaque. Il n’a pas son pareil pour disposer au seuil de ses livres une image qui d’emblée fait court-circuit, une image ou plutôt une vision dans laquelle la pensée se précipite, crépite. C’est toujours un moment inoubliable. Quiconque a lu Surveiller et punir se souvient de ces quatre premières pages où se succèdent simplement un supplice et un emploi du temps. Le supplice est celui de Damiens en 1757. »
Or, le début de Peste noire est tout aussi frappant, magistral mais dans un autre style. Il nous dit lui aussi, épistémologiquement, ce qui nous arrive aujourd’hui. Le début, ici, n’est pas un tableau, mais un récit, sur lequel je reviendrai dans un instant, que suivent des propos historiques de l’auteur, puis des images, puis la suite du livre. Mais il y a une différence profonde entre Michel Foucault et Patrick Boucheron qu’il faut tenter de préciser.
Dans les grands tableaux qui ouvrent Les Mots et les Choses — et dans ce cas la description, d’un tableau, Les Ménines de Velázquez — ou la scène le supplice de Damiens dans Surveiller et punir, le but de Foucault est clair : il s’agit de nous donner à voir ce qui pour nous est devenu irreprésentable. Ces descriptions initiales ne sont pas faites pour nous replonger dans le passé mais pour marquer notre rupture avec lui, rupture qui sera l’objet des livres : le passage d’un système de pensée, ou de pouvoir, à un autre, à travers de très profondes discontinuités. Autrement dit, Foucault veut marquer la différence entre la façon prémoderne de punir et celle qui est la nôtre — le supplice du corps écartelé en place publique, par opposition à la guillotine qui sera jugée « propre ». De même, le tableau Les Ménines est irreprésentable pour nous, parce qu’il est selon Foucault un témoignage de la façon de penser de l’âge classique.
Foucault est un grand penseur de la discontinuité radicale qui sépare notre façon de penser des autres. Il réfléchit sur les discontinuités dans l’histoire humaine et, à partir de 1966, sur la discontinuité des épistémès, des manières de se représenter.
Or, Peste noire procède très différemment — quoique tout aussi magistralement.
Certes, Patrick Boucheron marque bien des discontinuités. S’il commence dans les premières lignes par nous mettre dans la peau d’une femme en 1348 à Marseille, c’est pour aussitôt nous rappeler que nous ne pouvons pas nous représenter la façon dont elle vit. Il déconstruit aussitôt historiquement son propre art d’écrire littérairement. En ce sens, d’ailleurs, il pratique un art d’écrire l’histoire qui nous met dans le récit, puis nous en retire épistémologiquement : il m’a rappelé ce que fait parfaitement du côté de la littérature Laurent Mauvignier dans son livre qui a remporté le Goncourt l’an dernier : La Maison vide. Dans ce roman, il intervient régulièrement depuis son présent — qui est le nôtre — pour dire en quoi il reconstitue fictivement les expériences de ses ancêtres, dans lesquelles il nous plonge pourtant.
Peste noire maîtrise complètement la distance historique. Mais (et c’est le point sur lequel je crois qu’il faut insister) il opère aussi une rupture radicale avec la discontinuité au sens où l’entend Foucault, et invente une autre forme d’histoire. L’hypothèse sous-jacente de ce nouveau très grand livre, il me semble, est que l’histoire de la peste ne se circonscrit pas à une époque qu’il faudrait opposer radicalement à la nôtre. Il s’agit d’une histoire longue, pluridimensionnelle mais aussi et en profondeur continue, et qui nous apprend à la fois la structure de notre présent et celle des différentes époques historiques de « la peste ».
Certes, l’historien se situe de l’autre côté d’une discontinuité, et même de plusieurs — il sait par exemple que le bacille de la peste a été découvert par Yersin à la fin du XIXe siècle — et il sait ce que les autres époques ne savaient pas. Il y a donc de grandes discontinuités épistémologiques et de grandes discontinuités historiques dans ce qui touche à la peste. Il existe des discontinuités, que ce livre maîtrise tout à fait.
Mais la méthode du livre c’est d’inscrire ces discontinuités dans une histoire pourtant continue ou continuée, et pluridimensionnelle, ce qui en est la structure profonde qui se reflète d’ailleurs dans le plan du livre. Sa méthode c’est de replacer — mais elle replace aussi l’histoire humaine dans l’histoire du vivant, qui est aussi une histoire des sciences, de la morale, de la politique, — l’histoire naturelle des bacilles, des microbes, celle aussi de la maladie et de la médecine qui l’accompagne.
Mon hypothèse de lecture, c’est que c’est précisément par cette méthode que le livre écrit l’histoire de notre temps : une nouvelle méthode historique, mais aussi l’histoire telle que nous la vivons et la pensons aujourd’hui. Celle-ci court de notre condition d’être vivant affecté par des microbes transmis par d’autres vivants — c’est l’épizootie abordée dans le chapitre à propos des rats, où l’on déconstruit cette thèse d’une transmission par les seuls rats — à l’histoire économique ou celle des images, et de la politique. Tel est le plan du livre. Après la science, il y a la géographie (une histoire mondiale). Puis la question de la mort qui est au cœur du livre : il faudra y revenir ailleurs, plus tard, mais c’est capital. Il faut compter enfin avec la question de la morale, celle de la politique ou de l’art. La construction de ce livre est absolument extraordinaire, dans sa rigueur, sa nouveauté, sa signification.
Ce que l’on peut faire, ce qu’il faut faire aujourd’hui, c’est écrire.
Frédéric Worms
Le livre consiste à feuilleter notre expérience historique dans son ensemble. Il opère une anthropologie historique qui d’ailleurs termine par le théâtre et l’ouvre sur la création. Plutôt que de nous décrire la pensée de l’âge classique, et sa rupture avec celle de l’âge moderne et de faire des découpages, nous voilà replongés dans une histoire qui est la nôtre parce qu’elle est pluridimensionnelle, de longues durées, de grands espaces, de vastes enjeux.
Elle va de la maladie et de la mort, jusqu’à la politique et au gouvernement. Elle parvient même, au-delà de la politique, jusqu’à l’art, la seule forme de résistance à la mort semble-t-il à la fin du livre. En définitive, la politique est ébranlée sinon plus dangereuse encore que le mal : le remède ultime n’est ni la médecine ni la morale — qui pourtant résistent un peu — ni la politique —qui doit faire face, déjà, ou plutôt, tout le temps, au complotisme, à la violence meurtrière qui s’ajoute à la mort et aux mécanismes de bouc émissaire — mais l’art.
Ce parcours d’une histoire à la fois mondiale, épistémologique, politique, morale et esthétique dessine l’histoire de notre temps. Il promeut l’idée que nous avons quitté le moment Foucault — lequel a été certes crucial. Celui-ci écrivait une histoire des structures de pensée (sa chaire au Collège de France : « histoire des systèmes de pensée ») avec leurs discontinuités historiques. Mais nous voici ici avec une histoire des vivants humains dans leur feuilletage historique — non sans discontinuités, bien sûr, mais dans des dimensions qui la constituent comme une histoire globale encore en cours et qui fait communiquer et pas seulement s’opposer le présent et le passé.
Le thème profond, me semble-t-il, est que nous sommes entrés et restons pris dans une histoire complexe, avec une géopolitique des virus et en même temps des dominations et des peurs, des images et des haines. Il est dit explicitement dans le livre qu’il faut l’écrire, ici, maintenant, sans quoi nous risquons de payer très cher le prix politique de la pandémie de Covid.
Il s’agit donc aussi d’une histoire de notre condition « post-Covid » si ce « post » a un sens ce qui n’est pas sûr. Tous les grands historiens, et historiennes, je pense, c’est leur marque essaient de penser leur présent historique par rapport à l’objet de leur histoire, leur situation historique par rapport à l’objet historique. C’est bien sûr. L’écriture du livre a commencé pendant le Covid, et reflète bien ce que nous avons vécu pendant cette pandémie.
Il aurait pu s’appeler Covid-19, mais il s’appelle Peste Noire : c’est, en un sens, avec des différences, mais profondément aussi, la même chose.
Nous comprenons mieux la peste depuis notre expérience du Covid mondial, économique, politique — au pire sens du mot — et affective. Dès le début, il est dit que ce livre est nécessaire parce que personne ne pense ce qui nous est arrivé depuis 2020. C’est pour moi la raison pour laquelle il s’agit d’un très grand ouvrage et qu’il est important de le discuter à plusieurs voix comme ici : il s’inscrit aussi dans la géopolitique contemporaine qu’il nous faut affronter. Ce diagnostic fait que je vous conseille à tous de le lire à marche rapide, comme il est écrit, tout en conservant le détail de son épistémologie feuilletée, dans chaque chapitre, de la peste.
Dans chaque chapitre aussi, de fait, très explicitement, on trouve à la fois les faits de 1348 et les questions de 2026, ce qui est normal parce que chaque chapitre est une couche d’un feuilleté historique. Nous sommes très concrètement encore replongés en 1348 par ce que nous portons : nous hébergeons des traces biologiques anciennes, des virus nouveaux, des épisodes passés. Nous sommes aussi les porteurs de couches de haine historique, de l’antisémitisme, de l’orientalisme et de la colonisation. Vous évoquez tous ces aspects.
Telle est mon hypothèse, qui conduit à ma première question : est-ce une bonne façon de lire ce livre aujourd’hui ?
Mais voici une autre question : sur la manière de relier ce livre avec un autre de son auteur, publié en 2013 : Conjurer la peur. Essai sur la force politique des images, Sienne, 1338 22. J’ai l’impression que cette étude de la fresque de Sienne était déjà sous le signe de la même question : comment les humains maîtrisent-ils leur peur ? Toutefois il me semble, bien que je ne sois pas historien, que le premier ouvrage était moins pessimiste quant à la politique. Il y avait une idéalisation ou du moins une confiance possible dans certains types de gouvernements, par exemple la République.
Peut-on au moins éviter l’absolument pire — puisqu’il faut en effet être réaliste et extrêmement prudent ? C’est la deuxième question.
De fait, le chapitre de Peste noire sur la gouvernance de la contagion est très sombre. Bien qu’il n’aborde pas les politiques de confinement et celle du Covid moderne, le livre est profondément inquiet sur les capacités des gouvernements à répondre à une contagion. Je voulais interroger cette inquiétude.
Car bien sûr un diagnostic politique extrêmement sombre se vérifie : tout se passe aujourd’hui encore comme si un fléau entraînait tous les autres comme dans une sorte d’enchaînement biblique, la peste étant le nom de tous les fléaux — je repense à cette citation de Camus sur les fléaux et les humanistes qui refusent d’y croire (que j’ai moi-même étudiée dans un article datant de l’épidémie de Sras, avant même le Covid où je l’avais reprise) : « Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. »
La fin de Peste noire a pourtant un côté positif : dans la création littéraire et artistique, où se trouve une force de résistance (et aussi dans une dimension érotique possible, comme si Eros, malgré tout, pouvait s’opposer à Thanatos). La politique menacée par la peste devient haineuse, violente, guerrière, mais il y a Boccace ou Machiavel de même que le théâtre. Pour paraphraser Wajdi Mouawad, il s’agit de faire théâtre avec la peur pour, sinon en sortir, du moins faire face. Telle est du moins ma deuxième question.
Cela me reconduit enfin au récit qui s’oppose en partie au tableau, comme une autre distinction avec Foucault. Comme le disait aussi Michel de Certeau, parlant du « rire de Foucault » si magistralement, il ne s’agit jamais pour Foucault de s’identifier. Votre livre est également dans la distanciation critique, et il y a un rire, aussi, en partie de distanciation critique, de Patrick Boucheron. Mais, malgré tout, cette femme du début qui souffre, ces garçons et ces filles au terme de l’ouvrage qui finissent — peut-être en se transmettant un virus — par être entraînés par le désir, ramènent cette question du vivant et de la mort qui est la nôtre aujourd’hui, auxquelles nous sommes reliés aussi par l’histoire au sens du récit, de l’épreuve, du risque, et de la résistance. Il existe autour de nous des forces de résistance qui sont d’abord corporelles, subjectives, critiques et historiques.
Mais ce que ce livre nous apprend aussi, finalement, très simplement mais radicalement c’est que ce que l’on peut faire, ce qu’il faut faire aujourd’hui, c’est écrire.
Nous avons besoin d’un geste d’écriture et de compréhension.
C’est ce que fait ce livre, ce dont il faut le remercier, ce pour quoi il faut le saluer, reconnaître sa grande importance. Certes, les historiens et les philosophes peuvent discuter, vont discuter, comme nous le commençons ici. Il serait bon, comme cela a déjà été évoqué, par exemple de discuter avec Esposito. Sans doute vous lirait-il de façon plus et peut-être trop exclusivement politique ; car le vivant chez Esposito, comme chez Foucault, est entièrement construit par le politique — tandis que, dans votre ouvrage, la souffrance, le corps et la maladie jouent un grand rôle. L’histoire naturelle longue, l’histoire mondiale longue, fait que la condition du vivant n’est pas seulement une construction de théoriciens ou de tyrans, du savoir ou du pouvoir : elle est beaucoup plus complexe.
Mais encore fallait-il ce livre qui est celui de notre temps : il écrit par deux fois l’histoire de notre temps, en montrant à la fois comment cette histoire s’écrit, tout en livrant une expérience concrète du monde. Il est aussi l’histoire de l’urgence de notre présent post-Covid. Ou plutôt, s’il montre que la peste n’est pas finie, faut-il dire que le « post » Covid n’a pas même commencé.
Tout ceci est devant nous
Patrick Boucheron
Le moment de discussion et d’échanges que vous m’offrez aujourd’hui est un immense cadeau pour moi. On n’écrit pas pour autre chose que pour cela, que pour rendre possible, parfois, de tels moments. Lorsque je crois avoir compris quelque chose, je peux le dire ou l’enseigner. C’est seulement lorsque je ne suis pas certain d’avoir compris ce que j’ai compris qu’il me faut le confier à la forme du livre. Il dit ce que je sais pas encore savoir, en espérant qu’on me l’explique.
J’attends qu’on m’explique ce livre-ci. Mais dans notre métier, on peut attendre longtemps. Après la réception médiatique, vient celui de la réception savante — parfois celle-ci manque à l’appel, ce qui n’a rien à voir avec les critiques ou la considération, mais touche à une forme de solitude qui est, inévitablement, celle qui quiconque se livre à l’écriture
Paradoxalement, je crois que ce livre est très singulier. Il m’était nécessaire. Je l’aime à la hauteur du mal qu’il me faisait lorsque je pensais ne pas y arriver. Mais il reste éminemment collectif et le cadeau que vous me faites, c’est de le discuter ainsi — si vite malgré la longueur et la pesanteur de l’objet — de manière si diverse et entraînante. Je vous en suis à toutes et tous infiniment reconnaissant.
Je me souviens très bien du temps où j’aurais pu avec virtuosité passer de l’un à l’autre, de Frédéric Worms à Wajdi Mouawad et retour. Mais j’ai pris de l’âge et je pense que je ne peux désormais faire autrement que de répondre aux uns et aux autres par ordre d’apparition en scène, si vous ne m’en voulez pas trop. Évidemment, bien des questions resteront sans réponse, tant vos lectures et suggestions méritent d’être méditées : je croyais en avoir fini avec la peste, et après vous avoir entendu, je me rends compte que cela ne fait que commencer.
Gilles Gressani a eu raison de l’évoquer pour introduire notre rencontre : le livre s’ouvre par une carte qui donne à voir le grand continent des mondes de la peste. Elle confirme ce que Jean-Noël Biraben et Jacques Le Goff avaient dit dans leur article des Annales de 1969 sur la peste du Haut Moyen Âge. Le monde dont on va parler — le monde, ou plutôt le « tout-monde » médiéval — a déjà basculé. Surtout, il a débordé du bassin méditerranéen qui est celui de la peste justinienne pour s’étendre aux dimensions eurasiatiques. Pour en prendre la mesure, il ne fallait pas se contenter d’accompagner ce débord géographique et chronologique pour tenter l’histoire mondiale d’un événement de longue durée, mais se risquer aux débords de nos savoirs, aller bien au-delà de ce que moi-même je pouvais savoir.
Vous avez raison de rappeler que c’est une enquête contrariée. Ce temps de Covid — qui m’empêchait d’aller voir les archives que j’avais prévu de consulter — m’obligeait d’une certaine manière à me décentrer des savoirs classiques de l’historien : j’étais condamné à rester vissé sur ma chaise, mais avec des accès à toutes les revues scientifiques — ce que peut-être je n’aurais eu ni le temps, ni le courage, ni l’envie de faire en temps ordinaire.
Ce livre est très singulier. Il m’était nécessaire. Je l’aime à la hauteur du mal qu’il me faisait lorsque je pensais ne pas y arriver.
Patrick Boucheron
Se posait aussi la question de l’opportunité morale. Jusqu’au dernier moment je n’étais pas sûr de celle-ci — de la possibilité, de la pertinence, et même du droit d’écrire un tel livre, pour faire « en grand et à l’ancienne », comme l’a rappelé Guillaume Calafat, mais surtout pour se placer face à la souffrance des autres, avec Susan Sontag comme vigie — ce qu’elle appelle « être juste avec la maladie ».
Voici pourquoi, pendant longtemps, j’ai voulu faire un livre très déflationniste — non au sens de la masse monétaire qu’a si bien évoqué Arnaud Orain, mais au sens du rasoir d’Ockham. Je souhaitais couper à travers les questions, retrancher, éviter le pathos, pour se maintenir, émotionnellement, à l’os.
J’ai été très sensible à ce qu’a dit Valérie Theis et à son évocation du métier de passeur, qu’elle pratique elle-même avec tant de générosité : cela m’a rappelé la première fois que j’ai eu l’honneur de parler d’un de mes livres à l’École normale supérieure, en 2009 — c’était Léonard et Machiavel. À ce moment-là, je faisais la proposition d’une histoire qui prendrait langue avec la littérature. Celle-ci avait sans doute quelques attraits, mais aussi le grand défaut de poétiser le récit au point de rendre difficile la politique des noms propres que je crois comme elle nécessaire pour dire qu’on n’avance pas tout seul.
Car je serais bien incapable de calculer un coefficient de Gini pour ne rien dire du séquençage génétique, et sur toutes ces questions-là, des plus conceptuelles aux plus techniques, il faut savoir que nous sommes autant redevables aux anciens qu’aux contemporains. Giulia Puma a participé à un séminaire interdisciplinaire qui a accompagné le cours que j’ai prononcé en 2021-2022 au Collège de France, séminaire co-organisé par Étienne Anheim, ici présent : ce travail ne peut être que collectif.
On pourrait dire les choses simplement : la peste n’est plus ce qu’elle était. Les progrès scientifiques évoluent à une vitesse très inhabituelle pour mon rythme ordinaire de médiéviste. Certaines données étaient, moins d’un mois après parution, sinon caduques, du moins déjà dépassées du point de vue microbiologique, par exemple. Au dernier moment, il m’a fallu rajouter un paragraphe entre les premières et les deuxième épreuves pour tenir compte d’un article scientifique combinant sciences de la vie, sciences de l’environnement et sciences historiques, qui a d’ailleurs défrayé la chronique.
Nous sommes à un moment d’accélération scientifique vertigineux qui met à l’épreuve la notion même d’interdisciplinarité. Il pourrait effectivement conjurer la nostalgie dont parlait Valérie Theis, celle de la parenthèse enchantée des livres d’histoire très savants et parfois austères qui firent la gloire de l’édition en sciences humaines d’il y a déjà un demi-siècle. Les Trois Ordres ou l’imaginaire du féodalisme de Georges Duby, paru en 1978, ne pousse pas à rire à chaque page, et Peste noire non plus sans doute — et pourtant, je le dis aussi comme éditeur, il semble trouver un large public. Mais cette confiance avec le lectorat se construit. Il est important de dire que l’histoire n’est pas un exercice facile, non pas simplement pour des raisons morales, mais aussi pour des raisons méthodologiques.
Oui, l’histoire est difficile. Elle se doit de le rappeler, d’assumer qu’elle demande un effort à ses lectrices et ses lecteurs, que certaines pages seront peut-être ardues, voire ennuyeuses, mais jamais sans raison. C’est une nécessité pour la cause des livres — que je défends avec ardeur.
Tous les sujets ne méritent sans doute pas d’être confiés au format du livre. Si je me suis délivré de ce savoir inquiet et incertain, c’est parce que j’attendais du livre qu’il produise les effets qui sont ceux qu’on tente de produire ensemble ce soir : une forme de débat. La forme « livre » oblige aussi à se poser la question de savoir s’il s’agit bien de la plus adéquate des expressions, sachant que sur ce sujet-là j’ai pu déjà faire des cours, un épisode d’une série documentaire et des podcasts radios.
Il existe une nostalgie de nos vertes années dont je parle — celle de nos maîtres disparus, pour moi Jean-Louis Biget et Pierre Toubert, qui l’un et l’autre ont travaillé sur la peste. Cette nostalgie est aussi celle du savoir médical : il suffisait alors de pousser la porte de ce qui s’appelait encore le bureau de la peste à l’Institut Pasteur pour qu’Henri Mollaret « et son infatigable assistante Jacqueline Brossolette » — beaucoup des premières notes des historiens de ce temps-là en parlent ainsi — vous « mettent au parfum ». En une bonne journée, prétendaient-ils, c’était fait : de ce point de vue-là, les choses ont changé, et pourtant, il y a une sorte de robustesse, d’inertie de ces savoirs historiens — Guillaume Calafat parle « d’adhérences » — de ces paradigmes des années 1975-1985 — qui constituent une forme d’obsession à bien des égards indépassables.
La peste n’est plus ce qu’elle était.
Patrick Boucheron
Nous avons le devoir de mettre à disposition des savoirs nouveaux, sourcés, documentés, de se poser la question des données. Valérie Theis a raison de le rappeler. Faire un livre nécessite de se placer à hauteur de cette morale professionnelle élémentaire. Il faut se souvenir de ce qu’écrivait Paul Veyne dans Comment on écrit l’histoire : « l’histoire ne progresse pas, elle s’élargit. Ce qui signifie qu’elle ne perd pas en arrière le terrain qu’elle conquiert en avant »
Voilà pourquoi il n’est pas anormal que faire de l’histoire soit de plus en plus long et compliqué. Nous ne sommes pas là pour remplacer des livres par d’autres, pour révoquer ou périmer, mais pour épaissir, compliquer et densifier.
Et puis, Wajdi Mouawad l’a dit magnifiquement à propos de celle d’Œdipe : il y a enquête, parce qu’un crime a eu lieu. C’était une obsession pour moi. Avec la peste, nous rentrons sur une scène de crime. S’il ne s’agissait que d’un fait divers, on attendrait que « l’ADN parle » : c’est aujourd’hui le juge de paix de tout récit journalistique, et parfois judiciaire, et une fois qu’il s’est exprimé, tout est terminé. Or aucun savoir positif ne viendra révoquer des questionnaires historiens, qui en sont décalés, déformés, déplacés sans doute, mais qui demeurent et qui doivent ainsi relancer l’enquête.
Nous sommes aussi face à une scène de crime : la peste est le symbole d’une crise non résolue dans le théâtre, avec Camus mais aussi avec Thucydide — qui ne sont ni l’un ni l’autre des auteurs de théâtre, mais qui ont une dramaturgie du récit épidémique qui, au fond, nous engage encore aujourd’hui.
La peste est vieille comme l’Iliade : c’est le roman de fondation de l’Occident. Il y a la guerre, donc il y a la peste — donc il y a la poésie. Dans les premiers vers d’Homère, les Grecs sont domptés par la mort des guerriers et par la maladie. Elle vient d’Orient et le premier chant de l’humanité occidentale commence ici.
Certains historiens font l’hypothèse que Sophocle aurait été un prêtre d’Asclépios, et pensent aussi que le culte d’Asclépios a été fondé, en contrebas du théâtre de Dionysos pour conjurer la peur de la « peste » des Athéniens en 430 avant notre ère — qui n’est pas la peste que nous connaissons, le terme grec signifiant une maladie si épouvantable qu’elle ne peut être dit, le nom du mal en somme, qui affole le langage et met en défaut les capacités humaines à penser et agir.
Dans un livre de Mario Vargas Llosa passé inaperçu mais que je trouve touchant, Les Contes de la peste, publié en 2015, l’auteur réécrit Boccace sous une forme théâtrale. Ce peut être surprenant car Vargas Llosa est un romancier de la tyrannie qui a fini par se laisser prendre dans sa hantise, mais c’est ce qui le rend intéressant. La peste est toujours la métaphore d’autre chose. Parler de la peste, c’est aussi parler de la guerre et de la tyrannie.
Y compris la tyrannie du conte. Dans Les Contes de la peste, Vargas Llosa prétend que nous pouvons égarer la mort dans le labyrinthe de nos histoires entremêlées — en nous racontant une histoire, puis une autre, puis une autre. C’est vieux comme Les Mille et Une Nuits. Cela revient à ce que Tzvetan Todorov appelait l’équation essentielle : survivre égale raconter.
Car ce livre, comme peut-être Conjurer la peur et Léonard et Machiavel, est une sorte de mise à distance de la fiction. Il y a tout ce qu’il annonce pouvoir faire et ne fait pas finalement. Ce qui touche aussi, c’est vrai, à la question du mauvais œil.
Car reprenons : je suis venu trois fois en ce lieu. La troisième est aujourd’hui. La première, c’était je l’ai dit pour Léonard et Machiavel. La deuxième, c’était pour prendre date avec Mathieu Riboulet, je veux dire pour parler de notre livre commun Prendre dates. Dans son superbe livre Le Regard de la Source, celui-ci parle déjà de tout cela. Il dit combien la source se dit du même mot en arabe et en hébreu, ayin et ‘aïn, qui désigne à la fois la prunelle brillante en plein soleil et le mauvais œil. Les historiens devraient s’en souvenir quand ils parlent légèrement de « leurs » sources. Car oui, on peut effectivement mourir d’être vu. J’ai reçu, du point de vue littéraire, de cet homme, de cet écrivain et de cet ami, Mathieu Riboulet, le chiffre secret de ma poésie et de ma politique de l’histoire : quelque part dans Entre les deux, il n’y a rien, il écrit : « Car ça commence toujours avant et il finit toujours par manquer quelque chose. »
Tout ce que je fais en histoire n’est qu’une interminable glose de cette seule phrase.
L’aspect effectivement poétique de la chose, c’est que tout récit d’histoire doit être en quête de son narrateur. On parle toujours de la question des rapports entre littérature et histoire sur le mode du rapport à la fiction, mais la question n’est pas là. En réalité, ce qui peut rapprocher ou non l’écriture de l’histoire de l’écriture littéraire, c’est la question de la présence ou non du narrateur, et de son omniscience.
Merci, Georges Vigarello, d’avoir parlé à la fois de cet effet narratif — c’est-à-dire de l’apparence implacable du fleuve et du divertissement de ce cours. La question de la présence d’un narrateur amène à se demander si la peste est un personnage. Cette peste-là n’est pas la peste noire, ni une peste particulière. Comme chez Camus, une peste, c’est toutes les pestes à la fois, pas seulement celle-ci. Dire « peste noire » reviendrait à en faire un quasi-nom propre : il s’agirait donc d’un personnage. Et c’est lui qui devient cet opérateur de périodisation, de spatialisation et de mondialisation, comme vous l’avez si bien décrit.
À plusieurs moments dans le théâtre de la peste, on peut être tenté par un récit à la première personne, la prosopopée d’un personnage qui, d’une certaine manière, se situe dans la confusion des temps. Ce serait une confusion que les deux modernistes Arnaud Orain et Guillaume Calafat ont bien décrite.
Au sujet de la masse monétaire et des inégalités, le livre prend ici congé de la volonté totalisante de faire en grand, comme les livres de la manière ancienne. Même si celle-ci reprend de la vigueur. Il existe plusieurs livres contemporains écrits dans cette veine — par exemple, celui de Walter Scheidel, Une histoire des inégalités, qui décrit un contre-récit de notre modernité occidentale dont le progrès, quant à ce qui touche aux inégalités, serait paradoxalement à mettre en rapport avec tous les fléaux — catastrophes, guerres et épidémies.
Il s’agit là d’une histoire en grand — et je suis très sensible à ce qu’ont dit Arnaud Orain et Guillaume Calafat sur la nécessité d’écrire aujourd’hui des histoires qui prennent en charge toute la diversité du vivant, c’est là je crois l’enjeu du livre, qui affronte la difficulté d’un tel programme, puisque du fait de l’hétérogénéité de nos savoirs et de nos disciplines, cette histoire doit être à la fois globale et discontinue. D’une certaine manière, je tente moins de décrire dans ce livre ce qui change que ce qui devient possible — les possibles politiques qu’une situation de peste crée dans la société. Arnaud Orain décrit brillamment ce possible en miroir lors de 1720. Un rapport s’établit entre les désordres du commerce et l’autorité de l’État, qui offre deux manières de craindre la peste.
Comme le disait Paul Valéry, deux choses menacent le monde, l’ordre et le désordre. Elles sont au fond également pestifères. C’est là qu’une possibilité de gouvernement autoritaire s’ouvre. Ça ne veut pas dire que partout peut surgir une situation semblable à celle de Milan dans les années 1630 et que Manzoni décrit magnifiquement. Et je suis très sensible au fait qu’il ait relevé ce qu’il y avait de matriciel dans ce moment, avec des effets vertigineux d’échos avec la peste de Marseille de 1720 et même avec les années 1970-1980 — autre scène de crime du libéralisme économique. On constate à ce sujet un effet de retard de : quand on parle de la dernière catastrophe en date, c’est toujours avec celle qui l’a immédiatement précédée en tête. Après tout, c’est ainsi que Daniel Defoe a composé son Journal de l’année de la peste, convoquant en 1722 le souvenir de 1665.
Guillaume Calafat a également raison sur l’acceptation faite sans critique de la date de 1720-1722, c’est-à-dire la peste de Marseille, pour marquer la fin de la deuxième pandémie de peste. Puisqu’elle a commencé à Marseille, elle devrait de même se terminer à Marseille : on mesure là, en effet, la force de ce qu’il appelle les « adhérences » — des récits historiques, mais aussi des imaginaires.
Tout récit d’histoire doit être en quête de son narrateur.
Patrick Boucheron
Car je ne prétends pas m’en être complètement délivré. J’ai retrouvé tout récemment dans ma chambre d’enfant un livre que j’avais lu adolescent : Le Temps des amours, le quatrième volume inédit et inachevé des Mémoires de Marcel Pagnol. Il se terminait par un chapitre lui-même inachevé intitulé « Les Pestiférés », à propos de la peste de Marseille. Biraben, de même, est obsédé par l’idée que la peste de Marseille dit le tout, le vrai et le net de toutes les pestes antérieures. En somme, celle-ci incarnerait toutes les pestes en mieux — parce qu’à son sujet on aurait davantage de documents, parce que cette fois-ci les médecins compteraient correctement les morts et partiraient à la recherche du patient zéro. La scène est vraiment foucaldienne et séduisante à ce titre. Nous devrions rompre avec cette idée : nous avons beaucoup de mal à accepter que l’histoire ne finisse pas.
Merci aussi, Guillaume Calafat, d’avoir parlé du chapitre sur la persécution des Juifs qui m’importe particulièrement — c’est le funeste « chapitre 13 » du livre. Cette question est pour moi fondamentale, et le livre nous met là encore en demeure d’accepter une position de savoir et de non-savoir. Il est indispensable de ne pas régler trop vite la question en acceptant l’existence de boucs émissaires comme normale : elle ne l’est pas. Il n’y a pas lieu de cesser de s’en étonner et de s’en indigner.
Cette question est trop complexe pour être développée ici, et le temps presse. Disons simplement qu’il y a deux mots que l’on pourrait attendre et dont je ne fais pas usage dans ce livre : celui de résilience et celui de bouc émissaire. J’explique à un endroit pourquoi je n’emploie pas le premier, mais je ne dis nulle part pourquoi je me garde du deuxième. Si je l’évite, c’est parce qu’il fournit un narratif trop aisé pour ne pas affronter la position de savoir et de ne pas savoir. La flambée de massacres des communautés juives qui accompagne, et parfois précède, l’épidémie de peste noire ne doit pas être comprise comme la résurgence d’un anachronisme, mais comme un chapitre d’histoire politique, qui malheureusement parle de modernité.
S’il y a bien des pestes après 1720, à Messine ou Odessa, celle-ci repart en 1860 sur d’autres bases moléculaires. Le pathogène est alors moins contagieux et moins létal. Des études génétiques très récentes ont montré que par trois fois — les deux premières d’elle-même, la troisième un peu aidée par les antibiotiques — la maladie s’atténue et s’épuise. Mais dans les trois cas, cette atténuation se caractérise par le même variant génétique.
Il n’y a donc pas de continuité entre les dernières pestes du XVIIIe siècle et les premières du XIXe siècle, en tout cas du point de vue microbiologique. Bien sûr, ce n’est pas une raison pour reconduire de manière acritique cette chronologie, comme je l’ai fait — ce qui prouve que l’horloge moléculaire de l’ADN ne peut être notre seul instrument de périodisation.
C’est aussi face aux temps des images, comme le suggère Giulia Puma, que se saisit la consistance de ce que j’appelle « le temps défait ». Je n’invente rien sur la question des images malades de la peste : Millard Meiss, Jérôme Baschet, ou encore Georges Didi-Huberman décrivent déjà tout cela. Je remets simplement cette question en parallèle avec celle de la communauté immunitaire telle que Roberto Esposito l’a récemment exposée. C’est fondamental, car on s’approche ainsi d’une question : la façon dont on peut raconter cette histoire.
Je ne crois cependant pas pour autant, comme Frédéric Worms le suggère pourtant si généreusement, que cette histoire de la peste puisse tenir lieu d’une histoire mondiale du Covid. Il sera absolument fondamental à un moment donné de s’atteler à cette tâche, de manière méthodique et empirique, et de se poser la question de savoir pourquoi non seulement les études manquent sur cette catastrophe en cours, mais aussi les œuvres, la création et la littérature. Cet événement a occupé nos conversations, mais qu’en avons-nous dit réellement ? Mon hypothèse est que nous payons aujourd’hui le prix politique de cet évitement.
On en revient à la question du principe de modernité et celle posée par Esposito. La traduction en français de son dernier livre sur la communauté immunitaire est parue après le Covid. Dans sa préface, il écrit qu’il aurait préféré que les événements ne lui donnent pas raison. C’est pour moi la seule boussole d’un pouvoir intellectuel qui ne verse pas dans l’abus de pouvoir. Cela permet — et c’est la lecture de Foucault —, de faire une histoire biopolitique non conspirationniste, ce qui me semble assez important. Sans doute qu’avant le Covid, j’aurais parlé beaucoup plus de Giorgio Agamben que je ne le fais ici.
Foucault est mort d’une maladie qui n’avait pas encore le nom qu’on lui a donné. On peut tout de même penser — parce qu’il l’a écrit — qu’il savait bien qu’on peut gouverner en temps d’épidémie, sans que personne ne sache gouverner une épidémie.
Alors au total ? Giulia Puma me prend pour un inébranlable optimiste, Frédéric Worms pour un pessimiste méthodologique, ou en tout cas un inquiet.
Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas de rupture et que Peste noire ne décrit pas seulement un événement du passé. C’est ce que donne à voir le tableau de Guillaume Bresson, peint en 2023, qui orne la couverture. Nous pensons qu’il s’agit d’un tableau du passé. Nous nous approchons. Nous nous rendons compte que nous tombons avec eux. On pourrait le dire avec Pascal : « nous sommes embarqués ». Ce n’est pas simplement une façon facile de dramatiser. Il existe toujours quelque part en nous, dans notre corps, un lieu où la peste sévit encore. C’est vrai sur le plan médical et biologique. C’est vrai aussi du point de vue culturel, religieux et politique. Nous ne parlons pas de quelque chose dans lequel nous ne sommes plus.
Frédéric Worms me pose la belle et intimidante question de savoir si l’histoire du présent s’écrira ainsi. C’est une question au fond plus deleuzienne que foucaldienne. Cette ligne de fuite — ou de sorcière — qui n’est pas dite, sauf à la fin — la création est notre seule possibilité de résistance, mais elle ne vient pas d’ailleurs que de « la honte d’être un homme » — vient de Deleuze. Peut-être qu’une histoire débordant tous ces cadres, prenant le parti du vivant, de cette diversité, de toutes les sciences, etc., serait au fond plus deleuzienne que foucaldienne.
Le théâtre a pris une grande importance dans l’écriture de la fin de ce livre. J’en ai parlé avec beaucoup de créateurs, dont Wajdi Mouawad — ils sont remerciés à la fin du livre. J’ai également travaillé avec les élèves du Théâtre national de Bretagne a un « théâtre de la peste » mis en scène par Arthur Nauzyciel qui, au même moment, adaptait La Ronde de Schnitzler, où se mêlent l’antisémitisme, l’érotisme, la contagion et le nazisme.
Car si la toute fin du livre prend congé sur la libération des corps des jeunes gens — et d’abord des jeunes filles du Decameron, nous y sommes menés par un Machiavel vieillissant et malheureux. Est-ce une fin un peu triste, en tous cas plus mélancolique que nostalgique ? Malgré tout, ce livre m’a procuré bien des joies. Le voir traverser les corps de jeunes actrices et acteurs à Rennes il y a quelques mois, m’a empli de fierté et d’espérance. Vous entendre aujourd’hui me procure une émotion et une reconnaissance qui ne l’est pas moins. Je vous remercie donc beaucoup. Tout ça me touche énormément
La vraie question, posée dès le départ par Valérie Theis, est celle de ce qu’il nous reste maintenant à faire collectivement. Cela vaut pour l’écriture du livre, pour l’histoire, pour l’écriture tout court. Cela vaut pour le théâtre et la politique, pour la politique des noms propres et de la science. Cela vaut pour la presse, pour l’espace public et pour les institutions de savoir. Tout ceci, c’est vrai, vous l’avez dit, ne parle pas de dévastation mais de création. Et tout ceci est devant nous.
Sources
- Patrick Boucheron, Peste noire, Paris, Seuil, 2026.
- Bernard Guenée, Un merutre, une société. L’assassinat du duc d’Orléans, 23 novembre 1407, Paris, Gallimard, 1992.
- Jean Delumeau et Yves Lequin (dir.), Les Malheure des temps. Histoire des fléaux et des calamités en France, Paris, Larousse, 1991.
- Jacques Chiffoleau, La Comptabilité de l’au-delà, Paris, Albin Michel, 2011.
- Jean-Noël Biraben, Les Hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, Paris–La Haye, Mouton, 1975–1976.
- Daron Acemoğlu et James A. Robinson, Pourquoi les nations échouent. Prospérité, puissance et pauvreté, Paris, Flammarion, 2025.
- Mikhaïl Bakthine, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, trad. Andrée Robel, Paris, Gallimard, 1970.
- Justin Stearns, Infectious Ideas : Contagion in Pre-Modern Islamic and Christian Thought in the Western Mediterranean, Johns Hopkins University Press, 2011 ; Nükhet Varlik, Plague and Empire in the Early Modern Mediterranean World, Cambridge University Press, 2015.
- Juliette Sibon, Chasser les juifs pour régner. Les expulsions par les rois de France au Moyen Âge, Perrin, 2016.
- Silvie Bernier, « La peste en Europe et la peinture italienne : relecture du Supplice de Marsyas de Titien », Cahier d’études italiennes, n°31, 2020.
- Le diorama en question a pour dimensions 93,5 x 76,3 x 49 cm.
- Réalisé vers 1338 et conservé à la Pinacothèque nationale de Sienne.
- Film de Bernardo Bertolucci, sorti dans les salles en 1987.
- Roberto Esposito, Communité, immunité, biopolitique, Sesto San Giovanni, Mimesis, 2010 [1998] ; voir aussi Immunitas. Protection et négation de la vie, trad. Léo Texier, Paris, Seuil, 2021 [2002].
- Millard Meiss, La peinture à Florence et à Sienne après la peste noire, Vanves, Hazan, 1994 [1951].
- Jérôme Baschet, « Image et évènement : l’art sans la Peste (c. 1348-c. 1400) ? », Images re-vues, n°20, 1994.
- Thomas Laqueur, Le travail des morts, trad. Hélène Borraz, Paris, Gallimard, 2018 [2015].
- Sans titre, collection particulière.
- Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique ; Paris, Plon, 1961 ; Naissance de la clinique, Paris, Presses universitaires de France, 1963.
- Michel Foucault, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966.
- Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.
- Patrick Boucheron, Conjurer la peur. Essai sur la force politique des images, Sienne, 1338, Paris, Seuil, 2013.