Quatre jours de guerre : c’était, au début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la durée estimée par les analystes russes et occidentaux.
Nous sommes dans la cinquième année de ce conflit.
Bien sûr, le moyen le plus rapide de mettre fin à une guerre est de la perdre. C’est aussi rendre la paix impossible. Dans ce conflit, l’Ukraine n’a donc pas choisi le rôle de la victime parfaite. Elle a décidé de résister.
Il serait naïf de croire que la Russie a perdu des centaines de milliers de soldats pour s’emparer d’Avdiivka ou de Bakhmout. Poutine n’a pas lancé cette invasion pour s’emparer d’une nouvelle partie du territoire ukrainien. Il souhaite détruire et occuper l’ensemble du pays, pour aller encore plus loin.
La logique du Kremlin est historique : Poutine ne rêve que de restaurer l’Empire russe dans de nouveaux pays européens. L’issue de cette guerre déterminera donc l’avenir de l’Europe et du monde : ce n’est que parce que les Ukrainiens continuent de repousser l’armée russe que les citoyens des autres pays du continent sont en sécurité.
Poutine tente de convaincre chacun qu’un pays doté d’une puissante capacité militaire et d’armes nucléaires peut dicter ses règles au monde, modifier de force des frontières reconnues et briser l’ordre international.
Cet ordre, fondé sur la Charte des Nations unies et le droit international, s’est en réalité déjà effondré. Celui qui le remplace est bien plus instable.
La nécronomie russe soutient le Kremlin
Il a suffi de quatre ans pour que l’expérience militaire accumulée au XXe siècle devienne obsolète.
Aujourd’hui, une révolution technologique militaire est en train de s’accomplir sous nos yeux. Nous connaissons désormais des systèmes sans pilote ; des attaques massives de drones sont lancées sur un territoire ; le champ de bataille devient transparent et les armes de longue portée précises, bon marché et utilisables en masse.
Pour ces raisons, l’Ukraine n’est pas un bénéficiaire de l’aide internationale, mais un contributeur important à la sécurité européenne.
Interrogé sur la participation de la Russie à la reconstruction de l’Ukraine, le président Trump a déclaré : « Poutine souhaite que le pays s’épanouisse. »
Pendant ce temps, à Kiev comme dans d’autres villes ukrainiennes, les sirènes ne cessent de retentir. Les missiles et les drones russes détruisent délibérément les infrastructures énergétiques dont dépendent les civils pour survivre. Des millions de personnes ont un accès limité ou nul au chauffage, à l’eau et à l’électricité.
J’ai vu un jour une jeune fille pleurer devant un magasin à Kiev. Quelques instants plus tard, une femme est sortie en courant du bâtiment, s’est agenouillée et a serré l’enfant dans ses bras. Elle a demandé pourquoi elle sanglotait — après tout, elle n’était partie que trois minutes. L’enfant a répondu que des roquettes allaient bientôt voler et qu’elle craignait de mourir sans sa maman.
Pour mettre fin à l’agression russe, le coût de la guerre doit dépasser pour le Kremlin celui de la paix.
Selon les chiffres officiels, 40 % du budget russe est désormais consacré aux dépenses militaires — qui comprennent bien plus que l’achat et la production de drones. Il est vain de songer à une solution miracle pour élever ces coûts : une action concertée des États-Unis et de l’Union européenne est nécessaire pour réduire la capacité de l’économie russe à financer la guerre.
Permettez-moi d’illustrer mon propos par un exemple.
En 1979, les troupes soviétiques sont entrées en Afghanistan. Il n’a pas fallu longtemps avant que les familles des soldats commencent, une à une, à recevoir un cercueil à leur porte. En retour, la population russe s’est de plus en plus opposée à la poursuite de la guerre.
Aujourd’hui, les familles russes reçoivent devant leur porte des cercueils — mais aussi de l’argent.
La Russie peut bien prétendre être une grande nation, mais des millions de personnes y vivent dans l’extrême pauvreté, tandis que les familles des soldats russes tués en Ukraine connaissent l’abondance. Celles-ci reçoivent de l’argent que leurs maris ou leurs fils n’auraient jamais pu gagner, même s’ils avaient travaillé jusqu’à la mort.
Les défenseurs des droits humains en Russie ont trouvé un nom pour ce modèle : la « nécronomie ».
Pour l’Ukraine, la victoire serait de réaliser son objectif historique : rompre définitivement avec le « monde russe ».
Oleksandra Matviichuk
Pour Poutine, l’Ukraine n’a jamais existé
Poutine tente de présenter la résistance ukrainienne à l’occupation russe comme une action qui compromet la paix. Il nous impose de répéter une évidence : les Ukrainiens rêvent de paix, mais refusent l’occupation.
C’est aussi simple que cela. L’occupation russe ne signifierait qu’une chose : disparitions, viols, tortures, adoption forcée de vos enfants, déni de votre identité, camps de filtration et fosses communes.
Pendant trois siècles, les Ukrainiens ont vécu dans l’ombre de l’empire russe. Leur pays est entré dans cette guerre comme une société sans contexte.
Un empire ne contrôle pas seulement des terres, des ressources et des personnes. Il étend sa main sur les connaissances comme la façon dont nous parlons les uns des autres. Il détient le pouvoir de nommer les choses.
L’histoire de l’Ukraine n’a pas été écrite par les Ukrainiens. Nos classiques littéraires n’ont pas même été traduits.
Poutine affirme ouvertement qu’il n’existe pas de nation, de langue ou de culture ukrainienne. Depuis douze ans, ces paroles se sont transformées en pratiques atroces dans les territoires occupés. C’est notre travail que de documenter ces faits.
Dans ces régions, les Russes interdisent l’usage de la langue ukrainienne, pillent le patrimoine culturel et éduquent les enfants à l’aide de manuels scolaires russes — dans lesquels l’Ukraine n’existe pas en tant qu’État. Ils éliminent toute personne tentant de défendre ce patrimoine.
Cette guerre que nous connaissons n’oppose pas seulement des armées. Elle est aussi une guerre informationnelle.
Aujourd’hui, nous passons de plus en plus de temps sur des réseaux sociaux inondés de fausses informations. Nous perdons la capacité de distinguer le vrai du faux.
Même au sein d’une petite communauté, les habitants ne partagent plus la même vision de la réalité. Or, sans cette vision, il leur est impossible d’agir ensemble. Et sans action collective, comment défendre la liberté ?
Il serait naïf de croire que la Russie a perdu des centaines de milliers de soldats pour s’emparer d’Avdiivka ou de Bakhmout.
Oleksandra Matviichuk
Les valeurs de l’Ukraine sont celles de l’Europe
L’Europe n’est pas une réalité géographique : son identité est celle des valeurs de la société moderne.
Ces valeurs dépassent les frontières nationales. Si l’Europe a longtemps pu tenir pour acquises celles de liberté et de sécurité, les Ukrainiens en connaissent aujourd’hui tout le prix.
Premièrement, pour nous, la liberté ne se limite pas à l’expression personnelle : elle touche paradoxalement à la survie. Au fil des siècles, l’Ukraine n’aurait pas émergé en tant que nation ni survécu si nous n’avions obstinément cherché la liberté.
Deuxièmement, nous n’opposons pas cette liberté à la sécurité. Chacune est nécessaire pour garantir l’autre : la perte de l’une serait celle des deux.
Troisièmement, pour nous, l’État n’est pas seulement un ensemble de services, mais un environnement d’existence qui préserve notre identité. Il est possible d’aimer quelque chose d’imparfait — c’est pourquoi même l’imparfait doit être protégé.
Quatrièmement, nous croyons que les efforts des gens ordinaires comptent. Nous, les Ukrainiens, n’avons jamais eu le luxe de pouvoir compter sur des institutions étatiques efficaces. Notre vitalité réside donc dans la démocratie locale, l’auto-organisation et les initiatives populaires — en somme, dans l’action de gens ordinaires convaincus que leurs efforts comptent.
Nous ne sommes pas les jouets des circonstances mais les acteurs d’un processus historique. Dès aujourd’hui, nous devons définir clairement ce que la paix et la victoire signifient pour nous dans cette guerre.
Le retour à nos frontières nationales n’est pas une victoire, mais le rétablissement du droit international.
La victoire serait bien plutôt de réaliser nos objectifs historiques : rompre définitivement avec le « monde russe » et retourner à l’espace civilisationnel européen et ses valeurs.