Qui est James Talarico ? Le populiste chrétien qui veut faire basculer le Texas (trois discours inédits)
Un changement tellurique est-il en train de se produire aux États-Unis ?
Contre le nationalisme chrétien et les élites du trumpisme, un politique d'une nouvelle génération vient de remporter les primaires démocrates et envisage désormais de prendre le Texas aux républicains.
Nous traduisons et commentons ligne à ligne pour la première fois en français les principaux discours et sermons de James Talarico.
- Auteur
- Jean-Benoît Poulle •
- Image
- © Laura Brett
À trente-six ans, James Talarico est désormais présenté par la presse américaine comme l’un des visages de l’opposition à Donald Trump en vue des élections de mi-mandat de 2026. Barack Obama l’a qualifié de « jeune homme absolument talentueux » et le podcasteur trumpiste Joe Rogan a dit être impressionné par lui. Son registre — populisme économique, foi chrétienne progressiste et refus de toute guerre culturelle — lui permet de s’adresser à des électeurs modérés et ruraux que le Parti démocrate avait largement perdus. Un profil rare dans un État qui n’a pas élu de sénateur démocrate depuis 1988.
Le pari de Talarico est de substituer au clivage gauche-droite un axe « haut contre bas » ciblant les milliardaires, tout en mobilisant les Écritures contre le nationalisme chrétien qu’il définit comme « le cancer du christianisme ». Ces traits font de lui, dans un État qui n’a pas élu de sénateur démocrate depuis 1988, le candidat le plus inattendu des élections de mi-mandat de 2026, et l’une des personnalités qui pourraient influencer la recomposition en cours.
Nous traduisons et commentons trois prises de parole récentes qui définissent cette figure politique inédite, encore peu connu en France et en Europe.
Annonce de la candidature de James Talarico au Sénat, devant son Église (9 septembre 2025)
La plus grande fracture dans notre pays n’est pas entre la gauche et la droite. Elle est entre le haut et le bas.
Talarico maîtrise les codes visuels des réseaux sociaux avec une précision qui n’a rien d’accidentel : prononcé devant une église, sur un pick-up, filmé en lumière chaude et avec un grain légèrement saturé, entouré de jeunes enthousiastes, l’esthétique de son discours emprunte autant à l’Americana nostalgique de Lana Del Rey qu’aux reels Instagram les plus soignés.
Comme le maire de New York, Talarico a construit une machine de communication d’un genre nouveau au sein du Parti démocrate, qui contourne les médias traditionnels pour s’adresser directement à un électorat jeune, pas forcément confessionnel, mais « en quête de sens ».
Les milliardaires veulent que nous regardions à gauche et à droite, les uns vers les autres, pour que nous ne levions pas les yeux vers eux. Ceux qui sont au sommet travaillent d’arrache-pied pour nous maintenir en colère et divisés, parce que notre unité est une menace pour leur richesse et leur pouvoir.
Ce passage est un cas d’école de populisme, au sens que lui donne la science politique. Selon la définition canonique de Cas Mudde et Cristóbal Rovira Kaltwasser 1, le populisme est une « idéologie fine » (thin-centered ideology) qui « considère la société comme étant fondamentalement divisée en deux camps homogènes et antagonistes — le peuple pur contre l’élite corrompue — et qui affirme que la politique devrait être l’expression de la volonté générale du peuple ». La rhétorique de Talarico reproduit exactement cette structure en substituant au clivage gauche-droite un axe vertical « haut contre bas » où les milliardaires jouent le rôle de l’élite corrompue face à un peuple unifié.
Leurs algorithmes, leurs réseaux sociaux et leurs chaînes d’information en continu nous entre-déchirent.
Talarico retourne contre le trumpisme l’un de ses propres ressorts, alors même que les seigneurs de la tech se sont ralliés à la nouvelle Maison-Blanche. En désignant « leurs algorithmes » et « leurs chaînes d’information en continu » comme des instruments de domination de classe, il réinscrit la critique de l’économie de l’attention — habituellement portée par des libéraux technocritiques comme Shoshana Zuboff 2 — dans une grammaire populiste : la technologie n’est plus un problème de régulation mais un outil délibéré de division du peuple par l’élite, ce que Byung-Chul Han appelle la transformation de la communication numérique en « arme psychopolitique » 3.
Ils nous divisent par parti, par race, par genre, par religion — pour que nous ne remarquions pas qu’ils démantèlent nos écoles, qu’ils éventrent notre système de santé et qu’ils baissent les impôts pour eux-mêmes et leurs amis fortunés.
En incluant le « genre » dans la liste des clivages instrumentalisés par les milliardaires — au même titre que le « parti, race et religion » —, Talarico suggère que les identités politiques dans leur ensemble, y compris celles portées par le camp progressiste, pourraient faire partie du mécanisme de diversion. Il s’agit d’une rupture significative avec la ligne dominante du Parti démocrate depuis les années 2010. Alors que des personnalités telles que Hillary Clinton ou Kamala Harris ont fait de l’identité un axe central de leur mobilisation électorale, Talarico rejoint la critique formulée par des intellectuels comme Mark Lilla 4, qui soutenait que la fixation démocrate sur les identités particulières avait fragmenté la coalition populaire dont le parti avait besoin, ou encore celle d’Adolph Reed Jr., pour qui les identity politics libérales masquent les rapports de classe au lieu de les révéler.
C’est la plus vieille stratégie du monde : diviser pour régner. Mais nous ne serons pas conquis.
Nous sommes les outsiders dans ce combat. Nous affrontons des milliardaires qui financent des politiciens pour qu’ils deviennent leurs marionnettes. Nous affrontons un système truqué, et nous affrontons beaucoup d’argent.
Mais je suis un ancien professeur de collège. Il en faut plus pour m’effrayer. Et les Texans ne s’effraient pas facilement.
Mon grand-père était pasteur baptiste dans le sud du Texas. Il m’a appris que nous suivons un rabbin aux pieds nus qui a donné deux commandements : aime Dieu, et aime ton prochain.
Parce qu’il n’y a pas d’amour de Dieu sans amour du prochain. Chaque personne porte en elle l’image du sacré. Chaque personne est sainte — pas seulement les voisins qui me ressemblent, qui prient comme moi ou qui votent comme moi.
Talarico commente ici un précepte central de Jésus Christ qui figure dans les trois Évangiles synoptiques (Marc, Matthieu et Luc), parfois appelé le « Grand commandement ». Jésus répond ici à un docteur de la Loi, ou scribe spécialiste de la Torah, qui lui demande quel est le plus grand commandement des 613 mitzvah de la Loi juive, celui qui les résume tous. Jésus cite deux commandements centraux de la Loi juive qu’il refuse de séparer ou de hiérarchiser : le « Chema Israël » du Deutéronome (6, 4 : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces ») et la « règle d’or » du Lévitique (19,8, « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Le passage porte aussi l’empreinte d’une conception personnaliste du christianisme, selon laquelle la personne humaine a une dignité ontologique en ce qu’elle est créée à l’image de son Créateur.
Ce passage constitue aussi une réplique directe à la doctrine de l’ordo amoris telle que J. D. Vance l’a utilisée début 2025 pour justifier les déportations de masse. En janvier 2025, Vance avait invoqué ce concept d’origine augustinienne et thomiste pour établir une hiérarchie de l’amour — la famille d’abord, puis les voisins, la communauté, la nation, et enfin le reste du monde —, légitimant ainsi la fermeture des frontières comme un acte d’amour bien ordonné.
En citant les deux commandements du « rabbin aux pieds nus » — « aime Dieu, aime ton prochain » —, puis en ajoutant « parce qu’il n’y a pas d’amour de Dieu sans amour du prochain », Talarico refuse précisément cette hiérarchisation : l’amour du prochain n’est pas le dernier échelon d’une obligation concentrique, il est coextensif à l’amour de Dieu, sans gradation ni frontière nationale.
De cette façon, Talarico se range, probablement de manière délibérée, du côté du pape François qui dans une lettre aux évêques américains du 11 février 2025 avait directement répondu à Vance, écrivant : « Le véritable ordo amoris est celui que nous découvrons en méditant constamment la parabole du Bon Samaritain, c’est-à-dire l’amour qui construit une fraternité ouverte à tous, sans exception. » C’est aussi la thèse de l’encyclique Fratelli Tutti (2020), dans laquelle François dénonce le nationalisme chrétien comme une perversion de l’amour chrétien.
Les évêques américains eux-mêmes avaient publiquement rompu avec l’administration Trump sur ce point : le cardinal Timothy Dolan, pourtant conservateur, avait qualifié les propos de Vance sur les programmes d’accueil des réfugiés d’« ignobles ». L’articulation de la rhétorique de Talarico, le plaçant dans le camp du magistère romain contre l’intégralisme nationaliste de la nouvelle droite catholique américaine, ne s’accompagne toutefois pas d’un rapprochement qu’il esquisserait sur le rôle de l’Église (voir infra dans le discours suivant).
Ces milliardaires essaient de nous empêcher de voir tout ce que nous avons en commun. Ils essaient de nous empêcher de prendre conscience qu’il y a bien plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous divisent. Parce que le jour où nous le comprendrons, nous nous rassemblerons par-delà les partis, par-delà les races, par-delà les genres, par-delà les religions, pour reprendre le pouvoir pour nous-mêmes et pour nos communautés.
Il y a deux mille ans, quand une poignée de puissants avaient truqué le système, un rabbin aux pieds nus est entré dans le siège du pouvoir et a renversé les tables de l’injustice.
En appelant systématiquement Jésus le « rabbin aux pieds nus » — expression courante chez les chrétiens progressistes depuis les années 1960) — Talarico accomplit trois choses.
D’une part, Talarico désacralise la figure christique pour mieux la repolitiser : Jésus n’est plus le Christ glorieux de la droite évangélique, mais un agitateur pauvre et marginal, sans chaussures, qui entre dans le temple pour renverser les tables des changeurs. L’épisode de la purification du temple (Matthieu 21, Marc 11, Jean 2), Jésus en chassant les marchands, a toujours été lu par la théologie de la libération comme un acte de révolte contre l’alliance du pouvoir économique et du pouvoir religieux représenté par les grands-prêtres sadducéens à la solde de l’occupant romain.
En disant « rabbin » et non « Christ » ou « Sauveur », Talarico rejudaïse également Jésus en le replaçant dans son contexte historique de prédicateur juif itinérant, neutralisant implicitement toute lecture supersessionniste faite par le nationalisme chrétien de la figure messianique — et réglant ses comptes avec l’antisémitisme de nationalistes chrétiens comme Nick Fuentes.
Enfin — et c’est là le geste rhétorique décisif — Talarico fait de cet épisode biblique le précédent fondateur de sa propre candidature. En affirmant un peu plus bas : « Il est temps de commencer à renverser des tables », il transforme le récit évangélique en appel à l’action électorale, inscrivant le vote démocrate dans une continuité directe avec les Écritures.
C’est exactement ce que Walter Wink, bibliste, théologien et militant américain, figure importante du christianisme progressiste, appelait une « confrontation aux puissances » 5 — la lecture des structures politiques et économiques contemporaines à travers le prisme des « principautés et puissances » pauliniennes.
À ceux qui aiment cet État, à ceux qui aiment ce pays, à ceux qui aiment leur prochain : il est temps de commencer à renverser des tables.
« Il y a un cancer dans notre religion » : le sermon contre le nationalisme chrétien (22 octobre 2023)
Mon grand-père était pasteur baptiste. Je suis membre de cette église depuis l’âge de deux ans, et aujourd’hui je suis au séminaire pour devenir moi-même pasteur.
En 2023, Talarico n’est pas encore candidat au Sénat — il ne l’annoncera qu’en septembre 2025 — mais représentant d’État au Texas et séminariste à l’Austin Presbyterian Theological Seminary. Le 22 octobre de cette année, Talarico prend la parole à la St. Andrew’s Presbyterian Church d’Austin, son église depuis l’enfance, en l’absence du pasteur titulaire — le Dr Jim Rigby étant « en congé d’écriture », comme Talarico le dit lui-même au début du sermon.
Les Églises presbytériennes, comme d’autres branches du protestantisme réformé traditionnel, sont plutôt liberal, alors que la plupart des Églises baptistes sont identifiées comme conservatrices. Talarico parle formellement en tant que séminariste invité à prêcher dans sa propre paroisse — un exercice courant dans la formation pastorale presbytérienne.
Ma foi compte plus que tout pour moi, mais si je suis tout à fait honnête, il m’arrive d’hésiter avant de dire à quelqu’un que je suis chrétien. Il y a un cancer dans notre religion.
Tant que nous ne confesserons pas le péché qu’est le nationalisme chrétien et que nous ne l’extirperons pas de nos églises, notre religion peut faire bien plus de dégâts qu’un pack de Lone Star. Il n’y a rien de chrétien dans le nationalisme chrétien.
C’est un culte du pouvoir — pouvoir social, pouvoir économique, pouvoir politique — au nom du Christ, et c’est une trahison de Jésus de Nazareth. Il nous a dit que nous les reconnaîtrions à leurs fruits.
Jésus inclut, le nationalisme chrétien exclut.
Jésus libère, le nationalisme chrétien contrôle.
Jésus sauve, le nationalisme chrétien tue.
Jésus a lancé un mouvement universel fondé sur l’amour mutuel. Le nationalisme chrétien est un mouvement sectaire fondé sur la haine mutuelle.
Jésus est venu transformer le monde. Le nationalisme chrétien est là pour maintenir le statu quo.
Ils ont récupéré le Fils de Dieu. Ils ont transformé cet humble rabbin en fasciste armé jusqu’aux dents, homophobe, climatosceptique, cupide et semeur de peur. Et il incombe à tous les chrétiens de le dénoncer et de le combattre. Amen.
Cette suite d’antithèses classiques, presque simplistes, forme aussi un propos politique très efficace ; en citant la parole de Jésus (Matthieu, 7,16), selon laquelle on reconnaît l’arbre à ses fruits, Talarico convainc les nationalistes chrétiens de trahison du message évangélique au nom de la compromission avec les pouvoirs politiques ; l’efficacité de cette rhétorique, c’est qu’elle rejoue la dénonciation, par Jésus, de la compromission des pouvoirs mondains de son temps.
Le nationalisme chrétien est en plein essor. Il y a deux ans, des nationalistes chrétiens ont pris d’assaut le Capitole, tuant des policiers tout en portant des croix et des pancartes où l’on pouvait lire « Jésus sauve ».
L’année dernière, des nationalistes chrétiens à la Cour suprême ont annulé l’arrêt Roe v. Wade, permettant à des États comme le nôtre d’interdire l’avortement, y compris en cas de viol ou d’inceste.
Et en ce moment même, deux milliardaires nationalistes chrétiens tentent de remplacer les écoles publiques du Texas par des écoles privées chrétiennes.
Le sermon contient des références législatives précises (les school vouchers, l’annulation de Roe v. Wade, l’assaut du Capitole), mentionne des adversaires politiques identifiables (« deux milliardaires nationalistes chrétiens » — Tim Dunn et Farris Wilks), et se conclut sur un appel à l’action qui sonne comme un discours de pré-campagne. Sa mise en ligne sur TikTok et Instagram en mars 2024, découpée en extraits viraux, achève de brouiller la frontière : le sermon devient un contenu de communication politique, calibré pour les réseaux sociaux, neuf mois avant l’annonce officielle de candidature.
C’est précisément ce qui fait sa force et sa vulnérabilité. Car si Talarico peut établir sa crédibilité théologique avant d’être candidat au Sénat, dans un cadre liturgique qui lui confère une authenticité qu’un meeting politique ne pourrait pas offrir, aux États-Unis, le statut fiscal des églises (501©(3)) leur interdit de faire de la politique partisane. À ce titre, les critiques conservateurs — notamment les publications conservatrices First Things et The Federalist — ont accusé Talarico d’avoir instrumentalisé la chaire pour faire campagne.
Nous sommes plus proches qu’on ne le croit d’une théocratie chrétienne. Comment en est-on arrivé là ? Les premiers disciples de Jésus ne s’appelaient pas chrétiens. Ils s’appelaient « le Chemin ».
Leur maître crucifié leur avait enseigné une autre manière d’être humain, et ils entendaient la suivre. L’Église primitive était une communauté révolutionnaire fondée sur un amour radical — un peuple singulier qui partageait tous ses biens et refusait de participer à l’économie, à l’armée et à la culture. Les Actes des Apôtres nous disent que les premiers chrétiens furent persécutés pour avoir « bouleversé le monde ».
Mais trois cents ans après l’exécution de Jésus par l’Empire romain, l’empereur Constantin fit du christianisme la religion officielle de ce même empire.
Constantin fut le premier nationaliste chrétien. Et depuis, les puissants n’ont cessé d’apprivoiser le christianisme, de le domestiquer, de le diluer en quelque chose de plus digeste — pro-guerre, pro-richesse, pro-suprématie blanche. Ce mouvement contre-culturel originel est devenu une religion tranquillisée, privatisée, instrumentalisée, sponsor officiel de la civilisation occidentale.
Une religion du partage est devenue une religion de la cupidité.
Une religion de la paix est devenue une religion de la violence.
Une religion du pardon est devenue une religion du jugement.
Une religion de la transformation de l’ego est devenue une religion de l’affirmation de l’ego.
Talarico reprend ici à son compte la thèse rebattue du tournant constantinien, selon laquelle l’officialisation du christianisme en 313 par l’empereur romain Constantin a représenté un changement radical de la nature de l’Église. Déjà présente chez Martin Luther, cette idée a été beaucoup développée dans le protestantisme libéral au XIXe siècle.
En la faisant sienne, Talarico accentue le caractère révolutionnaire des chrétiens des premiers siècles qui, selon les Actes des Apôtres rédigés par Luc, « mettaient tous leurs biens en commun ». La recherche historique récente a cependant beaucoup relativisé le caractère révolutionnaire des premières communautés chrétiennes, même celles qui attendaient la Parousie.
Aujourd’hui, les nationalistes chrétiens sont obsédés par les parties intimes des gens pendant que la planète brûle. Huit hommes possèdent autant de richesses que 3,6 milliards de personnes, et les nationalistes chrétiens boycottent Barbie. La Bible ne mentionne pas le nombre de personnes qui ont eu recours à l’avortement ou au mariage homosexuel, mais elle ne tarit pas sur le pardon des dettes, la libération des pauvres et la guérison des malades.
Les nationalistes chrétiens aiment dire que nous sommes une nation chrétienne. Non seulement c’est historiquement inexact, non seulement c’est théologiquement blasphématoire, mais en plus, ce n’est tout simplement pas vrai.
Regardez autour de vous. Si nous étions vraiment une nation chrétienne, nous annulerions la dette étudiante. Si nous étions vraiment une nation chrétienne, nous garantirions des soins de santé à chaque personne. Si nous étions vraiment une nation chrétienne, nous aimerions tous nos voisins LGBTQ. Si nous étions vraiment une nation chrétienne, nous ferions en sorte que chaque enfant de cet État et de ce pays soit logé, nourri, vêtu, éduqué et assuré. Si nous étions vraiment une nation chrétienne, nous n’en ferions jamais une nation chrétienne — parce que nous savons que la table de la fraternité est ouverte à tous, y compris à nos voisins bouddhistes, hindous, juifs, musulmans, sikhs et athées.
Jésus aurait pu fonder une théocratie chrétienne, mais l’amour ne ferait jamais cela. Ce qui se rapproche le plus du Royaume des Cieux, c’est une démocratie multiraciale et multiculturelle où le pouvoir est véritablement partagé entre tous — quelque chose qui n’a encore jamais existé dans l’histoire humaine.
Pour Talarico, l’annonce du Royaume de Dieu, c’est-à-dire le noyau central de la prédication du Jésus historique selon l’exégèse contemporaine, prend des allures d’inclusion radicale et de praxis révolutionnaire. Pour lui, tout pouvoir politique qui se réclame du christianisme est une trahison de l’esprit véritable du christianisme.
Talarico se fonde sur les paroles du Christ à Pilate, « mon royaume n’est pas de ce monde » (Jean, 18, 36), dans lesquelles nombre de théologiens contemporains ont vu une réfutation à l’avance de la possibilité de tout ordre politico-théologique. Il assume pleinement cet aspect utopique, au sens propre, du message christique : réaliser l’inclusion radicale qu’il prêche n’a « encore jamais existé dans l’histoire humaine ».
Le nationalisme chrétien n’est pas seulement une menace pour l’expérience démocratique américaine ; c’est aussi une menace pour l’Évangile de Jésus-Christ. Quand on a demandé à Jésus de nommer son commandement le plus important, il a triché et en a donné deux — deux qui, dit-il, sont liés.
Le premier est d’aimer Dieu. Le second, dit-il, lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il lui est semblable, parce que lorsque je reconnais l’image divine en moi, je ne peux m’empêcher de la reconnaître chez mon prochain — qu’il soit chrétien ou non, qu’il soit croyant ou non.
Dans la parabole du Bon Samaritain, Jésus définit expressément le prochain comme quelqu’un de différent de nous — racialement, économiquement, politiquement, religieusement. Dieu aime la diversité. Dieu aime la variété. Il suffit de regarder autour de nous, sur cette grande et belle planète. Croyons-nous vraiment que Dieu a créé tous ces êtres magnifiques, avec toutes leurs belles traditions, sans aucune raison ?
Il y a tant de chemins vers le sacré. Le mystique musulman Rûmi a dit : chaque religion a l’amour, mais l’amour n’a pas de religion. Dieu est tellement plus grand que nos catégories humaines.
Dieu n’est pas presbytérien. Dieu n’est pas chrétien. Dieu n’est pas un nom. Dieu est un verbe. Dieu n’est pas un être. Dieu est l’être même. Dieu est amour.
Bien qu’apparemment iconoclastes, ces phrases s’enracinent dans une tradition chrétienne au long cours : « Dieu est l’être même » vient de Thomas d’Aquin (ipsum esse subsistens), « Dieu n’est pas un nom » de la théologie apophatique des Pères grecs, « Dieu est amour » de la première épître de Jean (4:8).
La parabole du Bon Samaritain invite en effet à un renversement : l’étranger, l’hérétique et l’impur se fait Providence pour l’homme blessé. Toutefois, l’exégèse spirituelle a aussi fait du Samaritain une figure du Christ, au chevet de l’humanité blessée par le péché originel.
Si la phrase « Dieu n’est pas chrétien » rompt avec l’exclusivisme sotériologique évangélique (solus Christus), Talarico se range du côté de l’inclusivisme du prêtre jésuite Karl Rahner et d’une tendance présente dans l’Église catholique depuis le concile Vatican II. Dans le même sens, le pape François avait affirmé « Dieu n’est pas catholique », et avait signé avec des responsables musulmans la Déclaration d’Abou Dhabi, dans laquelle on trouve l’affirmation, novatrice en contexte catholique, que la diversité des religions a été « voulue par Dieu ».
La citation de Rûmi, utilisée dans un contexte liturgique protestant, concède à l’islam une vérité spirituelle que le nationalisme chrétien cherche précisément à nier. On peut songer au cardinal Carlo Maria Martini, le jésuite bibliste qui a fondé à Milan la Cattedra dei non credenti (1987-2002), une « chaire des non-croyants » où il invitait des athées, des scientifiques et des penseurs d’autres traditions à interroger la foi catholique — convaincu que « chacun de nous porte en lui un non-croyant et un croyant qui se parlent et s’interrogent mutuellement ».
Et c’est pour cela que Jésus s’oppose à tout ce qui fait obstacle à cet amour entre prochains — y compris la religion. C’est pour cela qu’il ne cesse d’enfreindre les règles religieuses. C’est pour cela qu’il a toujours des ennuis avec les autorités religieuses. C’est pour cela qu’il dit que les pécheurs verront le Royaume de Dieu et le Royaume des Cieux avant les gens religieux. Pardon à tous ceux qui sont ici. Je sais que vous avez fait tout ce chemin.
La suprématie religieuse est antithétique à l’Évangile de Jésus-Christ. Jésus n’est pas venu établir une nation chrétienne. Il est venu révéler la réalité ultime, qu’il appelait le Royaume de Dieu. Mais ce n’est pas un royaume comme ceux que nous avons connus.
Au lieu d’un trône, Jésus s’assied à une table. Au lieu d’un cheval de guerre, Jésus monte un âne. Au lieu d’une épée, Jésus prend une croix. Le Royaume de Dieu inverse les rapports de pouvoir de tous les royaumes du monde. La vraie force, c’est la vulnérabilité. Le vrai statut, c’est l’égalité. La vraie richesse, c’est le partage.
Et nous, chrétiens, sommes appelés à réaliser ce royaume sur terre comme au ciel — non par la force, mais par la foi. Jésus nous a demandé d’avoir la foi d’une graine de moutarde, en faisant confiance au fait qu’en vivant et en mourant pour l’amour, nous donnons naissance à un monde meilleur.
Ce n’est pas facile. Dans un monde rempli de peur, Jésus savait que nous placerions notre confiance dans autre chose que Dieu, autre chose que l’amour. En tant que rabbin juif, il appelait ces choses des idoles. L’argent, le statut, et la plus dangereuse de toutes : le pouvoir.
Dans ce passage qui multiplie les citations évangéliques, Talarico reprend des tropes de l’exégèse protestante libérale : le message évangélique porte en lui une défiance fondamentale à l’égard de tous les pouvoirs comme forces de corruption morale, et du champ politique en lui-même ; bien plus, il exprime une critique à l’égard de la notion de religion elle-même, en tant qu’elle est compromise avec le pouvoir ; les conflits entre Jésus et les autorités religieuses de son temps — pharisiens, sadducéens et docteurs de la Loi —, qui l’ont crucifié, sont ici réinterprétés dans le sens d’une critique de toute religion établie comme ritualiste, légaliste, cléricale et politique. Talarico endosse la conception chrétienne plus traditionnelle de l’autorité comme service.
Quand Jésus fut tenté par le diable dans le désert, l’une des choses que le diable lui offrit fut le pouvoir. Tous les royaumes du monde étaient sous son contrôle. Et Jésus le refusa.
Quand ses disciples demandèrent : « Qui sera le plus puissant dans le Royaume de Dieu ? », Jésus répondit : « Vous savez que les seigneurs de la terre dominent leurs peuples, mais parmi vous, ce sera différent. Celui qui veut être un chef parmi vous doit être un serviteur. » Et quand ils ne comprirent toujours pas, et qu’ils demandèrent : « Qui sera le plus grand dans le Royaume de Dieu ? », Jésus répondit : les petits enfants — les membres les moins puissants mais les plus confiants de toute communauté humaine. Voilà le Royaume de Dieu.
Je crois que c’est Chance the Rapper qui l’a le mieux dit : « Ne croyez pas aux rois, croyez au Royaume. »
Cette citation est tirée du morceau d’ouverture de Coloring Book (2016), le troisième mixtape du rappeur américain Chancelor Bennett. Le vers exact est le suivant : « Don’t believe in kings, believe in the Kingdom. » Cet album, fortement imprégné de gospel avec chœurs, orgue et références bibliques, marquait un tournant dans le hip-hop mainstream en assumant une spiritualité chrétienne sans l’appareil institutionnel de l’Église.
Outre l’attrait que peut présenter le mélange de culture haute et de culture populaire pour le sermon de Talarico, cette citation est pertinente pour son propos : Chance y oppose le Royaume de Dieu — la communauté, le collectif, le partage du pouvoir — aux rois terrestres — le pouvoir concentré, la domination.
Jésus savait, selon les mots de Dorothee Sölle, qu’il n’y a qu’une seule légitimation du pouvoir : le partager avec les autres. Un pouvoir qui n’est pas partagé, un pouvoir qui n’est pas transformé en amour, n’est que pure domination et oppression.
Les nationalistes chrétiens sont plus attachés à l’amour du pouvoir qu’au pouvoir de l’amour. Et cela trahit un manque de foi. Car le contraire de la foi n’est pas le doute. Le doute est une composante saine de toute foi. Le contraire de la foi, c’est le contrôle.
Dorothee Sölle (1929-2003) est une théologienne protestante allemande. Féministe, figure de premier plan de la théologie de la libération en Europe, elle est connue pour avoir forgé le terme « christofascisme » dès 1970 et pour avoir développé une théologie systématique du pouvoir comme antithèse de l’amour évangélique. Sa thèse centrale est que le Dieu chrétien se manifeste non pas dans la toute-puissance mais dans la vulnérabilité partagée, et que tout pouvoir non redistribué dégénère nécessairement en domination.
On remarquera que la généalogie intellectuelle de Talarico est fortement européenne, protestante et de gauche, à l’opposé exact du cadre théologique de la droite chrétienne américaine.
Quand nous cessons de faire confiance à Dieu, quand nous cessons de faire confiance à l’amour, nous commençons à tout vouloir contrôler. Les nationalistes chrétiens veulent contrôler ce que nous lisons, qui nous épousons, où nous voyageons, quand nous avons des enfants. Ils veulent contrôler nos esprits et nos corps. Ô hommes de peu de foi.
Les nationalistes chrétiens font confiance à la domination parce qu’ils pensent que la domination est ce qui fonctionne. Mais Jésus a révélé que la vraie puissance de l’univers n’est pas la domination, mais l’amour. Dans le taoïsme, on enseigne qu’avec le temps, le souple vient à bout du dur. L’eau use la roche. Le vent emporte la montagne. L’herbe fend le béton. Les doux héritent de la terre. La violence peut l’emporter à court terme, mais à la fin, c’est toujours l’amour qui gagne.
Jésus a dit que ce Royaume de Dieu est parmi nous. Il est là, sous nos yeux. Le ciel est déjà ici — en nous, au-dessus de nous, tout autour de nous.
Du côté de ma mère, mon grand-père était pasteur baptiste, mais du côté de mon père, mon grand-père Talarico n’a jamais mis les pieds dans une église — et pourtant c’était l’une des personnes les plus généreuses, les plus compatissantes, les plus droites que j’aie jamais connues.
James Talarico adopte ici les accents du preacher, tout imprégné de citations évangéliques, mâtiné de multitudinisme interreligieux : selon lui, toutes les traditions religieuses, même non-chrétiennes et non-théistes, convergent vers un même enseignement sapientiel.
C’était un immigré italien dont la famille avait vu de ses propres yeux les dangers du mélange entre l’Église et l’État. Il s’est installé dans le Hill Country texan, et le dimanche matin, il faisait de longues promenades à travers les fleurs sauvages et les chênes verts — et il m’emmenait avec lui. Il disait que c’était la meilleure chance de voir G.O.D. : the Great Outdoors — le Grand Air.
Les biologistes nous disent que tout dans la nature est connecté et évolue vers une union plus grande. Les anthropologues nous disent que notre capacité à partager et à coopérer est le super-pouvoir de l’humanité. Et les astrophysiciens nous disent que l’univers est juste assez clément pour rendre notre existence possible. Notre univers n’est rien d’autre que grâce gratuite. Teilhard a écrit que l’univers physique lui-même est amour. Nous le voyons dans les harmonies de la musique, les principes des mathématiques, les motifs de la nature. Nous sommes tous des expressions de cette puissance créatrice. Nous sommes l’univers prenant conscience de lui-même.
Tous ces propos renvoient à Teilhard de Chardin, dont la pensée est à peine reformulée : l’évolution comme convergence vers l’unité (la « loi de complexité-conscience » du Phénomène humain), l’amour comme énergie cosmique opérant de l’atome à la pensée (thème de L’Énergie humaine), de même que « nous sommes l’univers prenant conscience de lui-même » comme définition de la noosphère. Le sermon prend ici des allures panthéistes, où le Dieu aimant se différencie finalement assez peu de « l’âme de l’Univers » ou du principe énergétique.
En tant qu’enfants de Dieu, enfants du cosmos, nous sommes aimés inconditionnellement, sans discrimination, infiniment. Aucune réussite ne peut y ajouter. Aucune erreur ne peut y retrancher. Aucune pratique religieuse assidue ou négligée ne peut y changer quoi que ce soit. Voilà ce qui mérite véritablement le titre de Bonne Nouvelle. Nous sommes faits par l’amour, avec l’amour, pour aimer. J’appelle cet amour Dieu. Vous utilisez peut-être un autre mot, et c’est très bien. Il y a mille façons de s’agenouiller et d’embrasser le sol.
Nous pouvons guérir la maladie du nationalisme chrétien. Nous pouvons nous protéger contre le virus de l’extrémisme religieux par une religion saine. Les grandes traditions spirituelles du monde ont tant à nous offrir en cette période de crise mondiale. L’ahimsa de l’hindouisme offre une alternative à la logique de la violence. La méditation bouddhiste offre une alternative à l’exploitation de notre attention. Le shabbat du judaïsme offre une alternative aux exigences du capitalisme. Et dans un monde où tout peut être acheté et vendu, y compris la terre elle-même, les traditions amérindiennes offrent une alternative à l’extraction écologique.
Ici encore, Talarico s’éloigne du christianisme dénominationnel au profit d’une « religion du sentiment religieux » ou de la conscience d’exister, qui puise à toutes les traditions spirituelles. La limite de ce genre de positionnement, c’est qu’à force d’insister sur l’identité de toutes les aspirations religieuses, la religion ne puisse plus être formulée qu’en termes très vagues, voire passe-partout, proches de la spiritualité du New Age.
C’est difficile. C’est tellement difficile de protéger son esprit dans un monde qui cherche à le tuer. C’est pour cela que nous avons besoin de communautés de foi comme celle-ci. C’est pour cela que nous avons besoin d’histoires, de traditions et de pratiques qui guérissent l’âme et transforment l’esprit. Chaque fois que, dans ce sanctuaire, nous disons les prières, chantons les hymnes, aspergeons l’eau, mangeons le pain, buvons le vin, nous accordons nos cœurs. Nos amis bouddhistes nous disent que la compassion se pratique. Les neuroscientifiques nous disent que nous pouvons devenir plus bienveillants, plus empathiques, si nous y travaillons. Des choses comme l’amour, la paix et l’espérance, elles demandent un entraînement de force — une salle de sport pour le cœur. Et c’est pourquoi, chaque semaine, nous nous rassemblons ici pour chanter nos chants et raconter nos histoires, simplement pour avoir l’occasion, selon les mots de Thich Nhat Hanh, de « demeurer dans l’ultime », ensemble, juste un instant.
La péroraison emprunte à Thich Nhat Hanh (1925-2022), célèbre moine bouddhiste vietnamien, l’idée de « demeurer dans l’ultime » (dwelling in the ultimate) — un concept central de sa pensée où le sacré n’est pas un ailleurs à atteindre mais une qualité d’attention au présent. Après Rûmi, Teilhard, Sölle et Chance the Rapper, c’est un bouddhiste que Talarico convoque pour clore un sermon presbytérien dans une église texane : la bibliothèque de références dessine à elle seule le projet politique — un christianisme décloisonné, poreux aux sagesses du monde, qui fait de l’ouverture interreligieuse un acte de résistance contre le monopole évangélique sur la parole de foi en Amérique.
Et ça, c’est presque mieux qu’un bon verre de bière fraîche.
Le sermon s’est ouvert avec une plaisanterie largement applaudie et se referme avec celle-ci. « Notre pasteur, le Dr Jim Rigby, est en congé d’écriture. Mais je ne suis pas sûr qu’il écrive beaucoup. Je lui ai envoyé un texto pour lui demander un peu d’inspiration pour ce sermon, et il m’a répondu ceci : ‘Les cinq meilleures raisons pour lesquelles la bière est supérieure à la religion : Premièrement, quand vous avez de la bière, vous ne frappez pas aux portes des gens pour essayer de la distribuer. Deuxièmement, il existe des lois qui interdisent d’imposer de la bière à des mineurs incapables de penser par eux-mêmes. Troisièmement, personne n’a jamais été brûlé vif à cause de sa marque de bière préférée. Quatrièmement, vous n’avez pas besoin d’attendre plus de deux mille ans pour une deuxième bière. Et enfin, cinquièmement, si vous avez consacré votre vie à la bière, il existe des groupes pour vous aider.’ »
Je vous invite maintenant à votre propre réflexion sur ces paroles.
« Nous allons reprendre le Texas » (discours de victoire lors de la primaire, le 3 mars 2026)
Merci à tous d’être ici. Une chose est claire ce soir : nous allons reprendre le Texas.
Le 3 mars 2026, Talarico remporte la primaire démocrate pour le Sénat avec environ 53 % des voix face à la représentante fédérale Jasmine Crockett, malgré des sondages qui donnaient cette dernière en tête quelques jours plus tôt. Plusieurs des principaux quotidiens texans — Houston Chronicle, Dallas Morning News, Austin American-Statesman, Fort Worth Star-Telegram — l’avaient soutenu. Signe d’une dynamique plus large : selon NBC, environ cent mille électeurs de plus ont voté dans la primaire démocrate que dans la primaire républicaine, un différentiel rare au Texas, très probablement causé par une stratégie de viralité centrée sur le partage de messages positifs.
Aux milliardaires qui ont pris le contrôle de notre État et de notre pays : votre pouvoir sans limites touche à sa fin. Vos jours où vous divisez les travailleurs sont comptés. Au peuple du Texas, quel que soit votre vote dans cette primaire : cette élection est notre chance de reprendre le pouvoir pour nous-mêmes et pour nos communautés.
Fini d’être divisés. Fini d’être manipulés. Fini d’être montés les uns contre les autres. Cette vieille politique est en train de mourir, et une nouvelle politique est en train de naître à travers nous tous.
Je veux commencer par remercier la représentante Crockett. C’est une collègue et une amie. Je suis profondément reconnaissant pour sa voix et son leadership. Ce fut un honneur de mener cette course avec elle. À ceux qui la soutenaient : je sais que je n’étais pas votre premier choix. Mais j’espère gagner votre confiance et votre soutien en tant que candidat démocrate. C’est à moi de faire en sorte que vous vous sentiez accueillis, représentés et fiers de cette campagne.
Ensemble, nous allons accomplir quelque chose d’extraordinaire. Nous avons lancé cette campagne d’outsiders il y a six mois dans ma ville natale de Round Rock, au Texas.
Né en 1989 à Round Rock, une ville moyenne proche de la capitale du Texas, d’une mère célibataire, James Talarico a grandi dans la classe moyenne texane avant d’être adopté par son beau-père, Mark Talarico. Diplômé en science politique de l’University of Texas at Austin, titulaire d’un Master en politique éducative de Harvard, puis d’un Master of Divinity au séminaire presbytérien d’Austin, c’est d’abord en tant qu’enseignant qu’il entre dans la vie publique.
Recruté par Teach For America, Talarico enseigne l’anglais en sixième année dans l’un des quartiers les plus pauvres de San Antonio — une expérience qu’il place au cœur de son identité politique et dont il tire ses positions sur l’éducation publique et les inégalités 6.
Depuis, des dizaines de milliers de Texans sont venus se rassembler avec nous dans chaque recoin de cet État, de Beaumont à El Paso, d’Amarillo à Brownsville, et partout entre les deux. Nous avons recruté plus de 28 000 bénévoles qui organisent le terrain dans tout l’État, et nous avons pulvérisé les records de financement populaire — le tout sans accepter un centime des PAC d’entreprise. Ceci est un mouvement porté par le peuple pour affronter ce système politique brisé et corrompu. C’est véritablement une campagne du peuple, par le peuple, pour le peuple.
Ce chiffre n’est pas anodin dans le contexte texan. Beto O’Rourke, lors de sa campagne sénatoriale de 2018 contre Ted Cruz, avait lui aussi misé sur le financement populaire et une armée de bénévoles — mais avait perdu avec un écart de 2,6 points. La différence, cette fois, est que Talarico dispose d’un avantage qu’O’Rourke n’avait pas : trois mois sans adversaire pendant le second tour républicain, et un camp adverse qui risque de se déchirer entre l’establishment (Cornyn) et le trumpisme (Paxton), dans un contexte de forte baisse dans les sondages pour le camp trumpiste.
Le refus de l’argent des PAC est aussi un marqueur de cohérence avec le message anti-milliardaires : on ne peut pas dénoncer le système et en accepter le financement.
Nous n’essayons pas seulement de gagner une élection. Nous essayons de changer fondamentalement notre politique.
Mon grand-père était pasteur baptiste dans le sud du Texas, et il m’a dit très tôt que nous suivons un rabbin aux pieds nus qui nous a donné deux commandements : aime Dieu, et aime ton prochain. Ma foi m’enseigne d’aimer mon prochain comme moi-même. Pas seulement le voisin qui me ressemble. Pas seulement le voisin qui prie comme moi. Pas seulement le voisin qui vote comme moi. Je suis appelé à aimer tous mes prochains comme je m’aime moi-même.
C’est ce qui m’a poussé à entrer dans le service public, d’abord comme enseignant dans une école publique du West Side de San Antonio, puis comme élu. En tant que législateur, j’ai rassemblé démocrates et républicains pour affronter les lobbies d’entreprise, pour baisser le coût du logement, le coût de la garde d’enfants, le coût des médicaments, y compris l’insuline. J’essaie d’aimer mon prochain à travers les politiques publiques. J’essaie de rendre la vie de mon prochain un peu plus facile et un peu meilleure.
Mais ce genre d’amour dans notre politique est devenu difficile à trouver. Quelque chose est brisé en Amérique. Notre économie est brisée. Notre système politique est brisé. Même nos relations les uns avec les autres semblent brisées. Et c’est parce que les gens les plus puissants du monde veulent qu’il en soit ainsi.
Les milliardaires qui possèdent les algorithmes des réseaux sociaux, qui possèdent les chaînes d’information en continu, qui possèdent les politiciens qui se battent sur nos écrans — ils veulent que nous soyons à la gorge les uns des autres. Ils veulent que nous nous focalisions sur ce qui nous différencie, plutôt que sur ce qui nous rassemble. Parce que notre unité est une menace pour leur richesse et leur pouvoir.
Alors ils nous divisent heure après heure par parti, par race, par genre, par religion — pour que nous ne remarquions pas qu’ils nous font les poches. Ils ferment nos écoles. Ils éventrent notre système de santé. Ils augmentent nos impôts tout en baissant les leurs.
Derrière l’apparente généralité de ces accusations, chaque verbe renvoie à une politique texane précise dans l’esprit des Texans. « Fermer nos écoles » : le programme de school vouchers porté par le gouverneur Greg Abbott et soutenu par les milliardaires Tim Dunn et Farris Wilks — les « deux milliardaires nationalistes chrétiens » dénoncés dans le sermon plus haut —, qui détournerait des fonds publics vers des écoles privées confessionnelles, et contre lequel Talarico s’est battu à la Chambre. « Éventrer notre système de santé » : le Texas est l’État américain qui compte le plus grand nombre de personnes sans assurance maladie (environ 5 millions), en grande partie parce que la législature républicaine a refusé l’expansion de Medicaid prévue par l’Affordable Care Act — un refus qui aurait coûté au Texas environ 100 milliards de dollars fédéraux sur la décennie. « Augmenter nos impôts tout en baissant les leurs » : le Texas n’a pas d’impôt sur le revenu mais repose sur des property taxes et des taxes à la consommation parmi les plus élevées — un système structurellement régressif où les ménages les plus modestes paient proportionnellement davantage que les plus riches.
Le vrai combat dans ce pays n’est pas entre la gauche et la droite. Il est entre le haut et le bas.
Talarico rappelle ici une ligne politique qui refuse le clivage gauche-droite au profit d’un axe « haut contre bas » qui vise l’emprise des milliardaires sur la vie publique aux États-Unis.
Ces milliardaires veulent que nous regardions à gauche et à droite vers nos voisins au lieu de lever les yeux vers eux. Ils veulent nous empêcher de voir tout ce que nous avons en commun. Ils veulent nous empêcher de réaliser qu’il y a bien plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous divisent. Parce que malgré nos différences, nous voulons tous vraiment les mêmes choses : un quartier sûr, un bon emploi avec de bons avantages, une école publique de qualité et bien financée, et la possibilité de voir un médecin quand on en a besoin.
Élu à vingt-huit ans dans un district républicain qu’il avait entièrement arpenté à pied, en quatre mandats dans une législature dominée par les républicains, il fait adopter plus d’une quinzaine de projets de loi — dont huit consacrés à l’éducation et à la petite enfance —, ce qui lui vaut d’être classé parmi les dix meilleurs législateurs du Texas par Texas Monthly. C’est aussi un combat personnel qui marque son mandat : diagnostiqué diabétique de type 1 après un malaise en campagne, il paie 684 dollars pour sa première dose mensuelle d’insuline, puis contribue à faire adopter le House Bill 82, plafonnant ce coût à 25 dollars.
J’en ai assez d’être monté contre mon voisin. J’en ai assez qu’on me dise de haïr mon voisin. Ça fait plus de dix ans que dure cette politique-là. La politique comme sport de combat. La politique comme trolling et humiliation. La politique comme guerre totale. Elle déchire les familles. Elle met fin à des amitiés. Et elle nous laisse tous nous sentir mal en permanence.
C’est une description précise de ce que les politologues appellent la « politique négative partisane » (negative partisanship) — théorisée par Alan Abramowitz et Steven Webster 7 — où les électeurs votent moins pour leur camp que contre l’autre. En la dénonçant explicitement, Talarico prend un risque stratégique : il refuse l’arme principale qui a fonctionné pour les démocrates eux-mêmes ces dernières années — la mobilisation anti-Trump —, au profit d’un message positif.
C’est exactement le reproche que lui faisait Jasmine Crockett pendant la primaire : à ses yeux, dans l’Amérique de Trump, cette posture de réconciliation était naïve.
On ne peut pas vaincre la politique de la division par davantage de division. On ne peut pas gagner à leur jeu. Il faut changer le jeu.
Il s’agit là de la réponse directe au débat stratégique qui a structuré la primaire contre Crockett — et, au-delà, du débat qui traverse le Parti démocrate depuis 2016.
Crockett incarnait la ligne dite de la base mobilization : galvaniser les fidèles en désignant clairement l’adversaire, stratégie théorisée par Rachel Bitecofer 8 et appliquée avec succès par les campagnes anti-Trump de 2018 et 2020. Talarico la rejette au profit d’une stratégie de persuasion — reconquérir les électeurs modérés et les abstentionnistes — que des figures comme David Shor défendent depuis l’échec relatif de 2020 dans les comtés ruraux.
Cette campagne est enracinée dans un amour farouche pour cet État, pour ce pays, et surtout pour tous nos prochains.
Si vous détestez la politique et que vous n’avez jamais voté, vous avez une place dans cette campagne. Si vous avez voté démocrate mais que vous en avez assez de voir les démocrates de Washington toujours capituler, vous avez une place dans cette campagne.
Et si vous avez voté pour Donald Trump mais que vous en avez assez de l’extrémisme et de la corruption dans notre gouvernement, vous aussi, vous avez une place dans cette campagne.
Aucun candidat démocrate de premier plan n’avait adressé une invitation aussi frontale aux électeurs de Trump. On se rappelle des tentatives sans succès de Howard Dean en 2003 assumant de vouloir être aussi le candidat des « gars avec des drapeaux confédérés sur leurs pick-up ». Ce pari d’une « dépolarisation par le bas contre le haut » fonctionne en désignant les milliardaires comme l’ennemi commun, en s’adressant aux électeurs MAGA déçus par les politiques domestiques et internationales une porte de sortie qui ne les oblige pas à renier leur vote passé.
Des gens de tout le spectre politique ont faim d’une nouvelle forme de politique. Pas une politique de la peur, pas une politique de la haine, pas une politique de la division, mais une politique de l’amour. Un amour capable de guérir ce qui est brisé en Amérique.
Cette nouvelle politique est en train de naître ici même, dans l’État de l’Étoile solitaire. Le nombre de jeunes qui se sont déplacés pour voter dans cette élection est sans précédent. Le nombre de Texans qui n’avaient jamais voté auparavant mais qui se sont déplacés est sans précédent. Le nombre d’indépendants et de républicains qui ont voté dans cette primaire démocrate est sans précédent.
Quelque chose est en train de se passer au Texas. Les habitants de cet État ont donné à ce pays un petit peu d’espoir. Et un petit peu d’espoir, c’est une chose dangereuse.
Le mot hope n’est jamais innocent dans la rhétorique démocrate depuis Obama. La formule est empruntée, presque mot pour mot, au film Les Évadés (The Shawshank Redemption) de Frank Darabont (1994) — « Hope is a dangerous thing » — mais elle fait aussi écho au discours de victoire de Barack Obama dans l’Iowa en janvier 2008 : « They said this day would never come. »
Talarico se place délibérément dans cette filiation : un outsider improbable qui transforme un État réputé imprenable en terrain contestable.
Peu importe ce qui se passe dans le second tour républicain.
Le sénateur sortant John Cornyn et le procureur général Ken Paxton sont en lice pour le second tour républicain, prévu le 26 mai 2026. Le choix du rival de Talarico influencera considérablement la dynamique : un Paxton polarisant pourrait ouvrir une brèche, tandis que Cornyn représente un adversaire plus institutionnel.
Nous savons déjà contre qui nous nous battons : les milliardaires mécènes et leur système politique corrompu. Pas un politicien en particulier, pas un parti en particulier. Nous nous battons contre le système brisé et contre ceux qui l’ont brisé.
Ils ont peur du mouvement que nous sommes en train de construire. Ils vont tout nous jeter à la figure. Ils vont me traiter de gauchiste radical. Ils vont me traiter de faux chrétien.
Talarico anticipe ici l’attaque la plus prévisible de la droite : ses positions théologiques progressistes et sa critique du nationalisme chrétien ont déjà été qualifiées d’hérétiques par des sites conservateurs comme The Federalist et First Things.
Dans un article paru dans First Things, le 4 mars, le journaliste Colin Redemer écrit : « Il explique à Joe Rogan que, selon lui, Dieu aurait demandé à Marie son ‘consentement’ avant l’Incarnation — et il présente cette idée comme une preuve que la Bible légitimerait l’avortement. À Ezra Klein, il affirme par ailleurs que ‘la Bible est assez incohérente sur la question du mariage’, que la déclaration de Paul dans Galates 3:28 est ‘étonnamment woke pour le Ier siècle’, et que toutes les religions contiendraient, au fond, ‘la même vérité’ que le christianisme. » Pour les catholiques traditionalistes antilibéraux, les positions de James Talarico tombent manifestement sous le coup du Syllabus des erreurs modernes Pie IX (1864), qui condamne, entre autres, l’indifférentisme — il est possible de faire son salut dans chaque religion — et le latitudinarisme — il est possible de pratiquer la religion comme on l’entend.
Il s’agit pourtant de positionnements devenus communs dans le protestantisme libéral, en particulier dans l’Église presbytérienne à laquelle appartient Talarico. En nommant l’attaque avant qu’elle ne vienne, il applique une technique rhétorique classique — la prémunition (inoculatio) — qui consiste à désamorcer un argument adverse en le formulant soi-même pour mieux le retourner : m’attaquer sur ma foi, c’est prouver que vous défendez le pouvoir, pas l’Évangile.
Ils diront que notre mouvement est anti-texan, anti-américain. Ils nous traiteront de menace. La seule vérité, c’est que nous sommes une menace. Nous sommes une menace pour leur système corrompu.
Il y a deux mille ans, quand une poignée de puissants au sommet faisaient du mal à ceux d’en bas, ce rabbin aux pieds nus n’est pas resté dans sa chambre à prier — il est entré dans le siège du pouvoir et a renversé les tables de l’injustice. À ceux qui aiment cet État, à ceux qui aiment ce pays, à ceux qui aiment leur prochain : il est temps de commencer à renverser des tables.
La rhétorique de Talarico s’inspire constamment du style prêcheur, avec des tirades enflammées qui entremêlent l’histoire biblique et le présent. La tradition qui fait de Jésus Christ un révolutionnaire, « Messie socialiste » ou « prophète ouvrier » n’est pas neuve à gauche : on la trouve chez des socialistes français du XIXe siècle comme Pierre Leroux. C’est devenu un lieu commun de la controverse anticléricale et/ou chrétienne progressiste que de dire que l’Église — ou même les Églises — aurait trahi le message du Christ, message auquel la gauche, plus éloignée en apparence de la tradition chrétienne, serait en réalité plus fidèle. Cette fidélité ferait d’elle, en quelque sorte, la véritable dépositaire de l’esprit originel du christianisme.
Merci à tous d’être ici. Merci d’être dans ce combat. Que Dieu vous bénisse.
Sources
- Cas Mudde, Cristóbal Rovira Kaltwasser, Populism : A Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2017.
- Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism, New York, PublicAffairs, 2019.
- Byung-Chul Han, Psychopolitik, Francfort, S. Fischer Verlag, 2014.
- Mark Lilla, The Once and Future Liberal. After Identity Politics, New York, Harper, 2017.
- Walter Wink, Engaging the Powers. Discernment and Resistance in a World of Domination, Paperback, 1992.
- « How teaching middle school in one of Texas’ poorest neighborhoods spurred James Talarico’s U.S. Senate bid », Texas Tribune, 16 janvier 2025.
- Alan Abramowitz et Steven Webster, « Negative Partisanship : Why Americans Dislike Parties But Behave Like Rabid Partisans », Advances in Political Psychology, vol. 39, 2018.
- Rachel Bitecofer, Hit ‘Em Where It Hurts. How to Save Democracy by Beating Republicans at Their Own Game, New York, Crown, 2022.